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Les végétaux ne fournissent pas seulement à l'homme la nourriture et le vêtement. L'homme peut en faire des forces auxiliaires qui réalisent ses desseins à lui en vertu de leur énergie propre. Les forêts inextricables des régions équatoriales, « Silve » du Congo ou « Selva » de l'Amazonie, aussi bien que le « Scrub » buissonneux des steppes australiennes sont, on doit le reconnaître, un des obstacles les plus invincibles que l'homme puisse rencontrer à la surface du globe, et la grande forêt de TEurope Centrale, qui couvre encore une si vaste surface dans la Russie, a dû être défrichée lorsque la civilisation s'est installée sur cette terre; mais il n'en est pas moins vrai que si Fhomme sait discipliner la puissance de germination et de croissance des végétaux, il arrive à disposer d'une force irrésistible. A bon droit, l'on recourt de plus en plus à cette force naturelle.
Le défrichement nécessaire a trop souvent abouti au déboisement déraisonnable. Et, sur les versants montagneux, dépossédés de toute végétation, les eaux fluviales et torrentielles ont multiplié leurs ravages, emportant la terre végétale et détruisant tout sur leur passage. Causes de ruine pour la montagne, les eaux violentes apportent aussi la ruine dans les plaines. Partout où l'on s'efforce de reconquérir les versants par les gazonnements et les plantations, on arrive, d'un seul coup, à améliorer la montagne et à protéger les vallées, à rendre plus de sol cultivable et à diminuer le nombre et l'intensité des inondations.
Double office que le végétal peut remplir et qu'il est seul à remplir. C'est à l'homme de s'adresser à lui ! Dans les Alpes françaises, comme dans les Alpes suisses, on voit, par la patience de l'homme, les arbres gravir de nouveau les pentes et en reprendre possession.
L'homme, par les végétaux, reconquiert aussi les lieux malsains et inhabitables; il purifie l'air empesté, et certains arbres, — entre tous l'eucalyptus, ce don de l'Australie aux vieilles terres, — se chargent de protéger la vie humaine dans les régions où la fièvre des marais rendait toute vie impos-
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sible; c'est un bois d'eucalyptus qui abrite cette oasis-type de la fiévreuse campagne romaine, la Trappe de Tre Fontane, au delà de Saint-Paul-hors-les-Murs'.
Si le dessèchement est impossible ou impraticable ou inopportun, on peut, après avoir assaini la région et concentré les eaux, tirer parti de Teau des étangs, non seulement pour la pisciculture, mais même pour la culture des végétaux : Henri Coupin a proposé de cultiver toute une série dé plantes aquatiques nourrissantes : ïapoiwgeton, dont les tubercules pourraient rivaliser avec ceux de la pomme de terre, le lotus dit, Nil, qui se consomme en grande quantité au Japon et dans l'Indo-Chine, etc., c'est encore là une heureuse méthode de tirer parti, par la végétation, de conditions qui semblent, a priori, défavorables à l'homme.
Dans les contrées arides où les vents soulèvent et emportent les sables et les amassent en dunes mobiles, comment l'homme peut-il parvenir à se protéger contre cette force envahissante ? L'eflFort de l'homme n'est rien contre cette marche continue. Les lignes de défense les plus solides sont aussi éphémères que les petites haies de roseaux liés ! Elles sont même plus dangereuses, car le vent se sert de l'obstacle qui brise son effort pour accumuler son effet et le multiplier là où l'homme a prétendu l'arrêter. Mais l'arbre ou l'arbuste, forces vivantes, pourront faire ce que ne peuvent faire les murs de défense. C'est à la fin du xviii' siècle que Brémontier a tenté les premiers essais de plantations défensives dans les Landes ; ses plans, suivis et appliqués par Ghambrelent, ont abouti à un plein succès ; notre siècle a fait la preuve de cette idée et justifié cette tactique : les dunes du Boulonnais sont aujourd'hui plantées et fixées comme celles des Landes de nos littoraux méridionaux. — Les végétaux servent pareillement à arrêter les dunes dans le Sud-Algérien. — Le long du Canal de Suez, qui court en plein désert, le problème est particulièrement grave : il faut se protéger contre l'envahisse-
I. Voir G. ScHMiD, Die Wii-tschaftliclie Bedeniiatg der EnkalYpten [Mitteil. Ostschiceiierische7i Geog, Kommerc. Geselhchaft, 1887) : cette étude montre bien le rôle qu'a joué l'eucalyptus depuis que nous savons l'utiliser, c'est-à-dire précisément depuis un siècle ; elle fournit des détails sur plus de 200 variétés d'eucalyptus, et d'abondants renseignements sur leur distribution, leur naturalisation, et sur les usages auxquels on peut les destiner.
Brunhes et Vallaux. 8
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ment des sables qui viennent de l'Ouest et qui comblent le canal. On a longtemps essayé d'empêcher TefTet du vent à Taide de roseaux liés, mais ces haies devaient être renouvelées tous les trois ans; les dunes les ensevelissaient et leur survivaient. Des essais de plantations ont été faits depuis vingtcinq ans et donnent les meilleurs résultats. La plante est la force vivante qui grandit et peut tenir tête à Teffet grandissant d'une force incessante. Certaines plantes même sont sûres de pouvoir résister toujours ; un tamaris, envahi par les sables, a des branches qui poussent des racines au contact du sol : à mesure que les sables de la dune couvrent le tronc primitif, de nouveaux tamaris naissent au ras du sable, qui maintiennent toujours Tarbre plus haut que la dune.
Ici encore, il faut tenir compte de la terre, si Ton veut lui demander le secours de sa puissance créatrice, et ce ne sont pas les mêmes essences, ni les mêmes variétés qui pourront lutter contre les sables des Landes françaises ou contre ceux des déserts africains et australiens. L'activité de l'homme doit intervenir, ingénieuse et docile, pour choisir les végétaux qui sont susceptibles de la plus heureuse adaptation.
Les produits spontanés du sol créent une richesse que rhomme peut non seulement exploiter directement, mais qu'il peut employer en vue de la culture même. L'activité microbienne que déterminent les légumineuses devient l'équivalent des plus riches engrais azotés; les cultures dérobées, cultures vertes destinées à être enfouies dans le sol, sont également un engrais précieux; les plantes spontanées, et notamment les plantes marines, varechs ou goémons, servent d'engrais dans toutes les terres qui sont voisines de la mer, comme en Bretagne et dans l'île de Jersey, incomparables au point de vue agricole \
Combien encore de produits divers que la nature nous
I. On sait encore qu'en ajoutant au sol de certaines mauvaises prairies des phosphates, des sels de potasse et de la chaux, on seconde, dans la lutte pour la vie, les bonnes graminées et les légumineuses qui arrivent ainsi à supplanter et à éliminer les plantes médiocres. Nourrissez bien les prairies, et, d'elles-mêmes, les plantes utiles deviendront assez vigoureuses pour vous débarrasser des mauvaises graminées, des crucifères, des orabellifères, etc.
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fournit gratuitement et que nous devons travailler à faire entrer déplus en plus à titre de facteurs rationnels dans l'exploitation de la terre î Au reste, toute la culture ne repose-t-elle pas sur les propriétés de ce complexe inégal, mais toujours si précieux, qu'on appelle /V2z/mî/5 ? L'humus apporte un témoignage souverain en faveur du rôle joué par les forces confuses et mêlées qui agissent en dehorsderactionhumaine.il résulte d'altérations, de décompositions et de désagrégations, multiples et successives, poursuivies et renouvelées durant des siècles ! Et, sans parler encore un coup de l'action microbienne, les vers de terre, par exemple, travaillent, eux aussi, à la formation de cet humus plus habilement et utilement que Thommene le saurait faire : leur précieuse activité est bien connue depuis qu'elle a été observée et décrite par Charles Darwin ! Ce sont là des collaborations naturelles dont nous devons apprécier de plus en plus l'efficacité.
Un autre produit complexe et varié, le fumier de ferme, après avoir été durant de longs siècles le seul engrais universellement employé, a été très attaqué et méprisé lors des premières grandes découvertes agronomiques du siècle passé ; quelques savants en conseillaient même l'abandon radical. Il est aujourd'hui réhabilité. A lui seul, il ne peut pas suffire pour rendre fertiles des terres pauvres ou appauvries et, d'autre part, avec des engrais heureusement combinés, il est possible de s'en passer, mais il n'en est pas moins incontestable que, riche en débris organiques et riche en sels, il est l'une des plus heureuses et des plus utiles nourritures de la terre ; il représente, en tout cas, un très bon engrais azoté et il devient le véhicule naturel de certains engrais ou amendements difficilement solubles dans la terre et assimilables par la plante ; il est réconnu aujourd'hui que l'un des meilleurs moyens de donner à la terre les superphosphates, par exemple, est de les mélanger quotidiennement à la litière des bétes et de les répandre ainsi sur le sol unis au fumier. En outre, le fumier est, par sa constitution même, un énergique promoteur de l'activité des bactéries, et il contribue
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à améliorer le milieu dans lequel elles doivent se développer. C'est pourquoi toute grande exploitation sagement dirigée doit tendre, lorsqu'elle le peut, à avoir son bétail vivant de ses propres fourrages, puisque ces fourrages fournissent l'occasion de rendre à la terre Tazote emporté par les autres cultures, et le bétail élevé ainsi avec les produits de la terre même, fournit un fumier qui doit, en bien des cas, être complété, mais qui toujours remplace certains engrais coûteux. Ainsi, l'exploitation repose sur un ensemble d'opérations qui forment un cycle fermé, et la terre s'assure son renouvellement d'énergie avec le minimum d'effort et le maximum d'économie.
Aussi bien tout cela n'est possible et tout cela n'est vrai, ne l'oublions jamais, qu'avec le concours constant de cette force qu'a fait parfois déprécier la multiplication des énergies mises à la disposition de Thomme par les découvertes industrielles. Sans méconnaître certes l'importance des découvertes scientifiques, il convient de ne pas oublier l'énergie physique du corps humain, le travail de l'homme; car c'est un des plus réconfortants résultats des recherches des savants que cette explication théorique de l'utilité et de la nécessité de beaucoup d'usages agricoles anciens, que cette confirmation parfaite de l'effort donné par l'homme à la terre ; les expériences sur la nitrification ont montré que le meilleur moyen de l'activer était de retourner la terre par des labours sérieux, dès l'automne ; le binage correspond à un engrais azoté. Ameublissement répété de la terre, disposition régulière et méthodique des cultures, choix des semences, en un mot, soins minutieux et continus donnés à la terre productrice, voilà le vieux secret de la richesse des pays prospères d'ancienne culture, voilà aussi la condition de toute culture rémunératrice, du moins dans nos pays où le terrain est toujours très limité et doit produire le maximum sur un petit espace. La science a expliqué les procédés empiriques bien connus ; elle a démontré comment et pourquoi c'est la première et non la moindre des habiletés pour le cultivateur que d'être
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un laborieux et de travailler la terre avec amour et avec constance.
Cette force patiente et souple des muscles humains, que nous appelons la main-d'œuvre, donne aux pays agricoles de population très dense, comme la Chine, Tlnde, le Delta du Nil, un avantage considérable sur nos pays à nous ; dans nos régions, où la population agricole n'est jamais aussi forte, où les grandes villes sont des centres d'attraction de plus en plus actifs, où l'industrie a besoin de bras, nous ne pourrions lutter, si précisément à Tépoque où Tamélioration et la multiplication des moyens de transport nous ont forcés et nous forcent de plus en plus à compter avec les plus lointains pays de production, les instruments agricoles perfectionnés n'étaient venus aider l'homme, simplifier son travail en exigeant moins de bras. A coup sûr, une révolution comme celle de l'introduction des machines a eu des conséquences graves dans telle ou telle contrée, mais il ne faut pas oublier combien, dans Tensemble, les bras manquent pour les travaux des champs, combien de mouvements d'émigration temporaire sont devenus nécessaires pour fournir aux besoins d'hommes des régions où l'agriculture est active, et Ton jugera comme un indiscutable bienfait social les progrès réalisés par les machines. La motoculture, qui tend à se généraliser de plus en plus en France, survient parmi nous à l'époque précise où les vides humains résultant de la guerre auraient constitué une menace d'irrémédiable infériorité. Les instruments agricoles, et surtout les plus perfectionnés, en donnant à notre agriculture un moyen plus efficace de lutter contre les pays où la main-d'œuvre abonde, ont relevé la main-d'œuvre et contribué à maintenir la richesse agricole de nos contrées. L'effort humain est une forceexceptionnellement utile et vigoureuse, et dans cette utilisation de toutes les forces en vue de l'exploitation de la terre, il convient qu'on attribue à cette force le plus important coefficient de valeur et qu'on lui assure par toutes les méthodes possibles le meilleur rendement.
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Ainsi se dégage de tous les faits contemporains une plus habile et plus sage interprétation des forces naturelles. La discipline scientifique a conduit à une plus exacte connaissance et à une économie plus rationnelle des énergies actives à la surface de notre globe. Tandis que l'industrie tend trop souvent à épuiser des richesses qui ne se renouvelleront plus, on peut dire que Tagriculture, en assurant aux énergies de la terre une action plus féconde, a développé la force créatrice de la terre; tandis que l'industrie doit se demander avec quelque anxiété si les provisions de houille ou de cuivre ne s'épuiseront pas trop tôt, l'agriculture est mère de son avenir, puisqu'elle s'appuie sur des forces qui, loin de se détruire par l'usage, acquièrent plus de vigueur à mesure que leur rôle est précisé. L'homme, au début du xx' siècle, est devenu sans conteste à un plus haut degré, un bon ménager de la terre.
En ce qui regarde la France, la guerre de 1914-191 8 a eu un autre résultat économique et social inattendu \
I. A l'appui de cette affirmation, on doit citer la récente statistique des droits sur ventes d'immeubles depuis igii, publiée par le Ministère des Finances. Alors que le montant de ces droits ne s'élevait en 1915 qu'à 183 208 500 francs, il passe en iqi8 à 204 813 000 francs pour atteindre le chiffre de 538 296 000 francs en 1919. Or, comme la crise des loyers n'a guère favorisé les transactions immobilières urbaines, il faut bien penser, avec Caziot (La valeur d'après-guerre de la terre, Paris, 1919), que l'énorme progression des droits intéresse les propriétés rurales. Dans quelle proportion doivent se compter les nouveaux propriétaires? Il n'est guère possible de le dire avec précision. Caziot a montré que, dans la presque totalité des régions, les fermiers achetaient la terre qu'ils cultivent. En Bretagne, les acquéreurs sont des cultivateurs. Dans le Nivernais et en Bourbonnais les acquéreurs sont également des fermiers et des métayers ; de même dans les régions du Centre. En Auvergne, les propriétaires sont expropriés par leurs fermiers ; en Bourgogne, les deux tiers des propriétés passent aux mains des fermiers. Dans la Dombes et la Bresse, dans la région lyonnaise les petits domaines de 10 à 30 hectares exploités par une famille sans le concours de domestiques se vendent parfois 60 p. 100 au-dessus de leur valeur en 1914. En Provence et dans la région du Midi, le mouvement immobilier se traduit d'une manière générale par une division plus grande de la propriété ; les paysans convertissent en terres leurs billets de banque. En Languedoc et en Roussillon, à part quelques spéculateurs qui achètent les grands domaines, les acquéreurs sont également les locataires du sol. Il en résulte que si le nombre des propriétaires n'augmente pas d'une manière absolue, puisque les anciens propriétaires sont remplacés par leurs fermiers, il s'opère néanmoins une transformation profonde dans la possession de la terre. Des centaines de milliers de paysans ont accédé à la propriété. Aucune transformation sociale n'est plus profonde en France que celle qui se sera passée en 1919. La hausse des produits du sol aura eu cette répercussion heureuse de rendre propriétaires ceux qui sont restés aux champs. De ces faits, Charles Maurras a conclu : « Le paysan s'est affranchi... Je ne sais pas si c'est une révolution, comme on le dit... Ce qui est sûr, c'est que jamais les promesses de prospérité n'ont été plus solides en France... Les bases morales de l'ordre sont fournies par une population rurale travailleuse et prospère. Que ce brillant retour d'abondance réussisse à repeupler les campagnes : tout est sauvé. »
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Cette terre que les contingents paysans ont défendue le plus continûment, s"est enrichie à un point tel que dans les environs de Limoges, par exemple, une seule récolte de pommes de terre a pu payer le prix de la terre. L'augmentation du prix des denrées agricoles a abouti à cet effet général que les paysans ont racheté leurs hypothèques, et qu'au Sud d'une ligne Le Havre-Belfort la terre est entièrement libérée. C'est une libération sociale capitale qui n'a eu son équivalent dans aucun des quinze siècles d'histoire qui précèdent; et de cet ensemble de faits, à la fois géographiques et historiques, se dégageront peu à peu des conséquences humaines d une portée illimitée.