Voir fig. 2o, à la tin du chap. vi
PEUPLEMEST DU GLOBE : FIXATIOy
d'éclatants changements dans Tordre politique ou social. Pourtant il est nécessaire d'essayer de comprendre les lois du peuplement du globe, sur la carte et à travers les siècles. Car ces lois sont à la base de toute géographie politique.
Pour interpréter les mouvements des masses humaines organisées en Etats, les ruptures d'équilibre entre ceux-ci et leurs transformations, il faut avoir présents à l'esprit les rapports numériques des masses, la pléthore des unes, Tappauvrissement des autres, et les courants généraux qui s'établissent entre elles. Certes, le nombre n'est pas l'unique loi de l'histoire. Mais il est une des lois souveraines. Ses effets, souvent contrecarrés, se font toujours sentir d'une manière complète ou d'une manière partielle. La concentration humaine détermine la force de résistance et la force d'expansion des grands groupes : elle a fait la force de résistance de la Chine ; elle fait la force d'expansion de l'Europe.
Au premier coup d'oeil, deux faits essentiels apparaissent et sur la carte et sur les documents statistiques les plus récents : la population de la planète augmente très rapidement, au moins depuis un siècle \ c'est-à-dire depuis l'époque où nous avons commencé à avoir des renseignements dignes de foi et d'une généralité suffisante ; ensuite, cette population est très inégalement répartie sur la surface habitable ; plus les cartes se font précises, plus cette inégalité s'accuse.
Selon les tables statistiques d'Otto Hùbner, la population
I. Au commencement du xviii" siècle, Montesq^uieu niait cet accroissement dans les Lettres Pe7sanes ; il penchait même pour une diminution rapide de Fespèce. Il pouvait le faire, en l'absence de statistiques, sans être contredit positivement par les choses. De nos jours, on est plus étonné de voir L. Gumplowicz pousser le paradoxe jusqu'à soutenir que la population de la terre n'augmente pas ; il est vrai qu'il le lait à la suite de Gobineau, le seul penseur français contemporain auquel les Allemands aient accordé quelque considération. « Il n'est aucunement établi, assure Gumplowicz, que le nombre des hommes sur la terre augmente. Il est vrai que la plupart des statisticiens admettent que ce nombre s'accroît : ils raisonnent par analogie, après avoir constaté que. de nos jours, telle ou telle population ne cesse d'augmenter. D'autres savants, Gobineau par exemple, sont d'avis que le nombre des hommes sur la terre était bien plus considérable autrefois qu'il ne lest à présent... Certains groupes humains s'augmentent aux dépens d'autres groupes, le nombre des hommes sur la terre restant toujours égal à lui-même. » (L. Gumplowicz. La Lutte des Races, trad. franc., 1895, p. 63-64.) Il y a bien des contre-vérités dans ce peu de mots.
GROUPES HUMAINS SUR LA CARTE
du globe s'élevait en igiSàiôSi 317000 habitants ^ Laissons de côté une précision inutile et illusoire ici : il demeure que plus d'un milliard et demi d'hommes vivaient à cette date. Un siècle auparavant, selon toute vraisemblance, il n'y avait guère plus à'un milliard d'hommes. L'augmentation a donc été d'environ 5o p. 100; elle serait due tout entière, d'après W-F. Wilcox, à l'augmentation de la population européenne ou d'origine européenne, tandis que les deux autres grands foyers du peuplement, la Chine et l'Inde, demeuraient stationnaires, et que l'Afrique intertropicale décroissait. De 1750 à 19 14, l'Europe se serait accrue tous les ans d'environ 2 millions d'hommes, sans tenir compte des foules qui l'ont quittée pour peupler les deux Amériques et l'Australasie".
Cette donnée nous indique déjà ce qu''une étude géographique détaillée de la répartition et des progrès du peuplement ne fera que confirmer : Ihumanité traverse, depuis un siècle environ, un stade exceptionnel de son histoire. Jamais, au cours des nombreux siècles qu'elle a vécus avant le nôtre, elle n'a vu ses masses s'enfler de cette manière rapide et prodigieuse : car une seule phase antérieure d'accroissement semblable aurait abouti à une extension soudaine du peuplement dont les traditions historiques, si vagues qu'elles soient, porteraient une trace au moins légère, et cette trace n'est nulle part visible. Jamais sans doute l'humanité ne reverra une phase d'accroissement pareille sans subir au préalable une forte oscillation dans le sens inverse, celui de la réduction numérique des groupes. Car il serait absurde de penser que la crue du peuplement puisse continuer sans secousse dans les mêmes proportions : l'effort d'exploitation qui arrache au sol des ressources de nourriture sans cesse plus abondantes ne saurait, malgré les trouvailles du génie humain, suivre d'un pas égal l'accroissement de l'espèce, si celle-ci devait se développer dans l'avenir selon le même rythme que depuis un
1. p. Vidal de la Blache, Ljl rcpartition des hommes sur le globe [Ann. de Gcog., XXVI, 1917, p. 81-82).
2. W. F. Wilcox, The expansion of Europe in population [Amer. Econom. Revicu\ vol. ^^ 1915, n» ^, p. 737-752).
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siècle. William Crookes, étudiant en 1898 la culture du blé et son extension possible sur le globe, estimait que les emblavures en blé pouvaient s'étendre à 100 millions d'acres nouveaux (41 millions d'hectares), ce qui, au taux de produc- ^tion moyenne de 12,7 boisseaux par an et par acre, donnait une production accrue au maximum de i 270 000 000 de boisseaux, « juste assez pour nourrir l'excédent de la population parmi les mangeurs de pain jusqu'à l'an igSi », en supposant la continuation de Taccroissement des hommes au taux des dernières décades du xix'' siècle ^ On pourrait faire un calcul semblable pour tous les produits, animaux et végétaux, qui sont les bases essentielles de l'existence humaine, selon les genres de vie et selon les climats. Nombre de ces produits ressentent déjà les efïets de l'économie destructive, qu'aucune chimie alimentaire ne suffit à combattre. Si donc des forces de Tordre intellectuel et social n'agissent pas pour ralentir l'accroissement total de l'espèce, et si le fer des hommes acharnés à se détruire n'y suffit pas, la famine y pourvoira. Ces déductions, basées sur des chiflrres positifs et émouvants, conduisent à concevoir la guerre non comme une catastrophe, mais comme un phénomène naturel et normal'.
Toutefois, si l'accroissement par niasses énormes, tel que nous le connaissons, se heurte à des impossibilités prochaines, il y a encore une marge assez grande pour un accroissement modéré. L'étude même de la carte nous le montre. Elle nous fait voir, dans les parties habitables de la terre, des surfaces libres pour le peuplement. Les espaces blancs ou les zones de population éparse entre les masses de densité ne coïncident pas nécessairement avec des pays stériles et rebelles à l'installation humaine : loin de là.
Un déterminisme géographique étroit nous ferait penser
1. D'après H.-N. Dickson, T/ie redistribution of iiiankind {Geogr. Jonrn., XLII, juil.déc. 1913. p. 572-385).
2. Pourtant, il serait vain de s'effrayer trop tôt des calculs de Crookes, adoptés par Dickson. Des calculs de prévision à base arithmétique et simpliste ne tiennent pas compte d'une multitude de contingences qui les empêcheront de se réaliser. V. plus loin, chap. x,
GROUPES Ul'MAiyS SLR LA CARTE
que les masses humaines s'ordonnent en densité croissante ou décroissante sur les territoires, selon que ceux-ci présentent une plus ou moins grande quantité de ressources utilisables pour la nourriture, pour l'habitat et pour le commerce, soit par la cueillette, soit par la culture, soit par les matières employées dans les industries. Il suffit d'étudier de près la répartition des groupes pour comprendre que les choses ne se passent pas ainsi. On pourrait le préjuger avant tout examen. Car, si la terre fait Ihomme, l'homme fait aussi la terre par son travail. A la réserve de quelques zones désertiques absolument inhospitalières, — et encore ces zones ne sont-elles pas tout à fait désertes, — Thomme peut vivre, se nourrir et se multiplier partout. Tel pays au grand renom de fécondité n'est devenu nourricier et populeux que par un effort obstiné de nombreuses générations : la Flandre en oflFre un exemple'. Au contraire, il existe aujourd'hui encore sur le globe, — et il existait surtout il y a cent ans à peine, — d'immenses pays où un climat doux, une terre profonde et riche, des eaux abondantes et la croissance presque spontanée des végétaux utiles offraient à l'homme des centres tout préparés de multiplication, sans que l'homme en profitât; à peine depuis quelques décades commence-t-il à y pousser sa charrue et ses troupeaux ; les places à prendre sont encore plus nombreuses que les places prises. Tel est le cas des belles régions tempérées de l'hémisphère Sud, lancien vide austral, les terres riches de l'Argentine, de la Nouvelle-Zélande et de quelques parties de TAfrique du Sud et de l'Australie. Ces terres, sur I 5 millions de kilomètres carrés, ne sont peuplées aujourd'hui que de 26 à 27 millions d'habitants"', dont les neuf dixièmes viennent d'arriver ou descendent de gens qui se sont fixés depuis cinquante ans à peine dans ces régions.
1. « La plantureuse Flandre est une légende, si l'on entend par là un pays naturellement gras et fertile, la terre de l'abondance et de la bonne chère : la prospérité du pavs est l'œuvre exclusive de sa population. » (R. Blanchard, La Flandre, étude géocrraphtque de la plaine flamande, Lille, ic)o6, p. 320-321).
2. P. Vidal de l.^. Blache. La répartition des hommes sur le globe [Ann. de Géogr.. XXVI, 1917. p. 82).
PEVPLEMEyr DU GLOBE : FIXATION
Autres exemples typiques, qu'il faut encore rappeler : par les qualités propres de leur sol, Sumatra et Bornéo valent autant que Java ; ce ne sont pourtant, auprès de Java, que des déserts. La Birmanie vaut le Bengale; cependant elle n'a qu\me population éparse, tandis que le Bengale est une des fourmilières les plus populeuses du monde.
Pendant que Thomme néglige ou a longtemps négligé de vastes territoires où une vie facile lui était promise, il s'est obstiné à s'implanter de très bonne heure (et cela est souvent antérieur à toute tradition historique), sur des terres rebelles où il s'est groupé par associations éparses, mais parfois assez denses et résistantes, comme ces rudes plantes que Ton voit croître, dans les montagnes, au moindre creux de rocher, avec tout juste un soupçon de terre végétale autour de leurs racines. Les populations des déserts d'altitude comme les pasteurs du Tibet et du Pamir, des déserts sans eau comme les nomades arabes et sahariens, et des latitudes arctiques comme les Eskimos, les Lapons et les Samoyèdes ne présentent nulle part des masses homogènes et nombreuses comparables à celles des pays civilisés; mais, dans leur éparpillement, elles atteignent et souvent dépassent le taux de peuplement compatible avec les ressources du pays, tandis que de nombreuses masses humaines, vivant dans les régions nourricières du globe, ne parviennent pas au taux que les conditions naturelles paraissent indiquer.
11 est vrai que les zones inhospitalières peuplées sont parfois des régions de refoulement, comme ce Pamir qu'on a longtemps et sérieusement représenté comme le berceau des races indo-européennes, et qui, dans ses hautes et froides vallées au sol stérile, nourrit tout au plus I 500 Karakirghizes sur 7 millions d'hectares. « Les Kirghizes du Pamir y ont été chassés par la vindicte sociale. Car la plupart, tous peut-être, descendent de brigands. Quelle race abjecte, s'écrie Capus. Ils vivent de lait, de fromage et de chair de bêtes mortes, connaissant à peine le pain de nom. Pour accepter des conditions d'existence aussi précaires, il faut n'avoir jamais connu un état meilleur ou avoir été forcé de l'abandonner pour des raisons péremptoires. Le Pamir est souvent de la sorte un refugium peccatonini où vont se retirer pour vivre mal, mais à l'abri des
GROUPES HUMAINS SUR LA CARTE
vendetta et des représailles sociales, les otttlaw des contrées environnantes, prisonniers échappés d'une civilisation avancée, pour aller respirer sur le toit dit inonde l'air raréfié d'une liberté de fauve ^ »
Mais il importe peu pour nous que les Karakirghizes du Pamir y soient venus contre leur gré ; il importe peu qu'ils y vivent mal. L'essentiel, c'est qu'ils y vivent, y restent et s'y perpétuent ; ils montrent ainsi la faculté d'acclimatation presque sans limites de l'animal humain. Un pays qui, selon les conditions naturelles, devrait être une tache blanche sur les cartes de densité, n'est pas dépourvu d'occupants. Opposons aux rochers du Pamir les terres de l'Amazonie. On croit généralement que cest l'épaisse forêt équatoriale qui, à elle seule, fait un désert de la plus grande partie de l'Amazonie; on croit aussi que le vide ne comprend que les fourrés inextricables de l'intérieur, loin de la côte. Double inexactitude. Le désert ne se trouve pas seulement à l'intérieur, mais sur la côte ; il ne comprend pas seulement la forêt, il comprend aussi les savanes, les campos. Dans la partie orientale de la province de Para, pays accessible entre tous, la forêt vierge et le campo sont également déserts : le pays n'est même pas exploré, sa nomenclature géographique n'existe pas. Une terre qui, selon les conditions naturelles, devrait nourrir un peuple nombreux, est encore aujourd'hui à l'état de vide absolu'.
Si les conditions d'existence faciles déterminaient seules la fixation et la multiplication des masses, les zones de densité les plus anciennement occupées seraient toutes des zones de concentration sur la carte actuelle, puisque ni les conditions physiques des grandes régions du globe, ni les éléments de base de la nourriture humaine n'ont sensiblement changé depuis la préhistoire. En fait, certains foyers de concentration, comme la Chine, ont conservé ou accru leur peuplement à travers les siècles. Mais il y en a d'autres où la population s'est éclaircie. Ni l'Anatolie, ni la Syrie, ni la Mésopotamie, ni la Cyrénaïque, ni les plateaux de TAmérique tropicale ne sont aujourd'hui peuplés comme ils le furent à un ou à plusieurs moments de leur histoire.
1. S. Zaborowski, Les peuples iD-yens d'Asie et d'Europe. Paris. O. Doin, 1908, p. 24-25.
2. Snethlage, Nature and inan in Easterii Para Bra:;il [Geogr. Rev.. juillet iQi';. p. 41- 50).
PEUPLEMENT DU GLOBE : FIXATIO
Pour arriver à une juste estimation des mouvements des masses et de la cristallisation du peuplement, il faut nous défaire des habitudes d'esprit de Thomme civilisé, outillé et informé. Celui-ci considère le globe comme un champ de colonisation dont il classe les différentes régions selon une échelle des valeurs. De nos jours même, la masse des émigrants n'a pas un horizon si large : poussée par la faim ou par le désir du lucre, elle cherche à tâtons au dehors un endroit où elle vise à retrouver les mêmes conditions d'existence, matériellement ou du moins pécuniairement améliorées, et elle se laisse aisément aiguiller sur les voies routinières. A plus forte raison les migrations historiques, dirigées vers des pays inconnus ou vus à travers les légendes, ont souvent tâtonné. Parfois elles n'ont pas atteint, parfois elles ont dépassé les régions où les conditions géographiques leur eussent offert V optimum de la vie matérielle. Ajoutez à cela les migrations de contrainte qui entassent sur des zones de refoulement et de refuge, bien protégées, mais peu fertiles, les populations vaincues ; ajoutez encore que les terres les plus riches concentrent périodiquement sur elles les forces de pillage et de dévastation : cela nous fait comprendre pourquoi le déterminisme géographique des conditions d'existence optima est si souvent masqué ou formellement démenti par la réalité des faits. La répartition et le mouvement des masses humaines obéissent à des lois d'un mécanisme plus complexe et plus délicat. A côté des conditions naturelles, la spontanéité humaine y a sa place.
Aucune condition géographique ne suffirait, à elle seule, à expliquer l'extrême inégalité de la répartition des hommes sur la terre.
C'est un fait bien frappant que les deux tiers de l'humanité vivent sur un espace qui ne dépasse pas \q septième de l'étendue des continents ^ L'Europe, l'Inde et la Chine comptent à elles trois un milliard d'hommes; un demi-milliard