EVOLUTION GÉNÉRALE
comme une survivance que comme un grand fait des temps présents et surtout des temps à venir. Si la lutte du pasteur et de l'agriculteur a été au cours des âges une des forces déterminantes de Thistoire, elle ne l'est plus aujourd'hui ; il n'y a pas de chances pour qu'elle le redevienne jamais. Le conflit séculaire du sédentaire et du nomade se termine par le refoulement de celui-ci, rejeté des lisières agricoles vers les lisières désertiques du steppe; la charrue fouille et fouillera la terre de parcours jusqu'aux limites du roc et du sable inutilisables. Le nomade, déjà passé partout au deminomadisme qui le rattache peu à peu au sol^ deviendra sédentaire ou périra tout à fait ^
Au reste, l'opposition du champ cultivé et du steppe, qui séduit l'esprit par sa simplicité, ne rend pas bien compte d'un fait très complexe. La zone de mobilité de l'Ancien Monde qui s'étend de TAtlas au désert de Gobi, et qui, après avoir été le théâtre des luttes séculaires entre les peuples mobiles et les peuples fixés au sol, est devenue surtout une terre morte et une terre de ruines, ne se définit pas seulement par une zone de parcours en marge de la zone de culture.
Ce qui a donné aux tribus nomades les facilités de déplacement où paraissait se multiplier leur nombre, en réalité très restreint, et où elles se heurtaient sans cesse aux sociétés sédentaires, ce n'était pas leur habitat sur une zone de parcours, mais bien la possession des troupeaux, et notamment le bétail bovin et ovin qui fournissait aux tribus du steppe le lait, la viande et les vêtements. Les groupes humains maîtres de ces richesses agricoles mobiles étaient au moins aussi bien
I. La transhumance des moutons espagnols et de leurs patres à travers la Meseta se faisait autrefois d'une manière irrégulière, le long des routes et des pistes ; elle se fait maintenant par voie ferrée ; c'est une étape vers la fixation. Dans l'évolution des genres de vie professionnels, la transition du demi-nomadisme à la vie sédentaire s'indique bien par la transformation de la pâture en élevage régulier et par la substitution de l'éleveur au berger. Un mouvement de même nature existe en Algérie, où, dès avant la paix française, les nomades ne se promenaient pas au hasard : ils suivaient des lignes de parcours nettement déterminées. Notre intervention les a encore régularisées et a mis fin à l'état de guerre qui livrait les faibles à la discrétion des forts. Au reste, les migrations diminuent d'amplitude et de fréquence. A. Bernard et M. Lacroix, L'évolution du nomadisme en Algérie [Ann. de Géogr., XV, 1906, p. 133-165).
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pourvus, dans la lutte pour rexistence, que les groupes sédentaires armés seulement d'outils agricoles primitifs. A ce point de vue encore, il faut nous défaire de notre habitude de juger les choses selon Téchellede valeurs de notre temps. Pendant de longs siècles, il n'y a pas eu d'infériorité économique réelle du pasteur demi-nomade comparé à l'agriculteur sédentaire. On comprend ainsi pourquoi l'égalité et même parfois la supériorité économique du pasteur sont allées de pair avec la supériorité sociale et la supériorité militaire ; on comprend pourquoi, aux temps de la puissance politique des Hyksos d'Egypte, des Parthes, des Arabes, des Turcs et des Mongols, le steppe a dominé politiquement le champ, et pourquoi le pâtre a été le maître du laboureur. Cette puissance des groupes mobiles de l'Ancien Monde a été un agent très actif de mélange des races et des peuples, et par là un facteur essentiel du progrès politique et de la civilisation matérielle. On ne sait' pas assez tout ce que les peuples sédentaires de l'Europe ont dû dans le passé aux chocs répétés que les pasteurs nomades leur ont fait subir, ainsi qu'aux contre-coups et aux répercussions de ces chocs'. Qu'il nous suffise de rappeler que c'est le pasteur arabe qui a transmis à l'Occident encore barbare l'héritage de la pensée et de ,1a philosophie grecques.
La puissance et la prospérité anciennes des Nomades pasteurs constituent peut-être la différence la plus profonde entre le développement historique de l'Ancien monde et celui de l'Amérique précolombienne. On s'explique ainsi pourquoiles sociétés politiques de l'Amérique demeuraient dispersées, faibles et languissantes, tandis que celles de l'Europe et de l'Asie étaient pleines de vigueur. Les peuples américains n'avaient à leur disposition aucun cheptel ; ils ne connaissaient ni le lait, ni la viande des troupeaux. Ils ne pouvaient donc profiter des terres de parcours; en dehors des hauts plateaux du Mexique et du Pérou où s'étaient établis des agriculteurs sédentaires, les tribus américaines,
I. C'est un des principaux mérites de l'ouvrage remarquable (et pas assez remarqué) de L. Cahun, Introduction a l'histoire de l'Asie, Paris, Colin, i8i.)6, d'avoir mis en lumière le
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rôle des peuples nomades de l'Asie dans le développement de la civilisation européenne aux vi» et xiiP siècles (routes de commerce, progrès de l'art militaire)
ÉVOL UTIOS GÉNÉRA LE
réduites à la chasse, à la pêche et à la cueillette, menaient une existence précaire et misérable. Nulle part, dans les steppes d'Europe, d'Asie et de l'Afrique du Nord, on n'eût trouvé d'exemples d'un dénuement semblable à celui où vivaient certaines tribus d'Amérique. « Quelques peuples du steppe de Venezuela, dit Humboldt, entièrement étrangers à l'agriculture, se nourrissent de fourmis, de gomme et de terre, et sont le rebut de l'espèce humaine : ce sont les Otomaques et les Jarourés »^
La plus grande partie des déplacements de masses qui forment la trame de l'histoire de TAncien Monde étaient, soit directement, soit par répercussion, le résultat des chocs entre pasteurs nomades ou demi-nomades et agriculteurs sédentaires. De nombreux faits de mouvement qui furent contemporains de ceux-ci et qui mirent en jeu, à l'origine, non des masses, mais des groupes restreints ou des individus, sont dus à la naissance et à Textension des relations commerciales écloses, au début des âges historiques, dans les trois foyers de civilisation de la Méditerranée orientale, de l'Inde et de l'Extrême-Orient, et peu à peu étendues au delà de leurs cercles d'origine, de manière à faire circuler les hommes, aussi bien que les marchandises, d'une manière continue et toujours plus active, à travers les continents et les mers. Il y a eu à ce point de vue, depuis l'aube de l'histoire, une augmentation constante du nombre des routes suivies, du nombre des hommes qui les suivent, et par suite une instabilité de plus en plus accentuée des masses en apparence fixées et concentrées dans les régions de plus grande densité. Pour prendre une idée de ce phénomène dans toute son ampleur, il faut rapprocher par la pensée les caravanes peu nombreuses qui suivaient aux temps byzantins et mongols la route de la soie entre l'Europe et la Chine, les petites colonies phéniciennes
I. A. DE Humboldt. Tableaux de Li nature, Paris, 1828, I, 32. Humboldt revient plusieurs fois sur la différence fondamentale de genres de vie entre les habitants primitifs de l'ancien et du nouveau continent. Voir même ouvrage, I, 28-29 : « L'éducation des animaux qui donnent du lait était inconnue aux habitants primitifs du nouveau continent. Aucun des peuples américains ne cherchait à mettre à profit les avantages que sous ce rapport leur offrait la nature... L'usage du lait et du fromage est, ainsi que la possession et la culture des plantes céréales, un des traits distinctifs qui caractérisent les peuples de l'ancien monde ».
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et grecques essaimées dans TOuest de la Méditerranée, les faibles détachements de la Hanse teutonique organisés conventuellement derrière des portes bien closes et bien ferrées à Wisby et à Bergen*, les marchands portugais retranchés avec un fossé et quelques canons dans leurs petits forts de l'Inde, les trafiquants hollandais du Japon relégués à Nagasaki dans une enceinte munie d\m guichet, et, d'autre part, le flot d'hommes d'affaires, de commis voyageurs, d'industriels et d'ouvriers en quête de travail qui va et vient sans cesse d'Amérique en Europe et d'Europe en Extrême-Orient sur les paquebots géants, ou qui à toute heure emplit de bruit et de mouvement les quais des grandes gares, dans le monde civilisé entier". Encore ne tenons-nous compte, dans cette vision du mouvement continu et sans cesse accéléré des hommes, que des gens qui se déplacent en quête de for, en quête des affaires, ou simplement en quête des moyens de ne pas mourir de faim. Il faudrait, pour être complet, ajouter ceux qui se déplacent pour leur plaisir. Cette dernière forme du mouvement humain est toute récente ; après avoir été quelque temps le lot d'une catégorie peu nombreuse d'individus, elle se propage maintenant à travers des couches sociales de plus en plus profondes'. Grâce à la puissance et à la rapidité des moyens mis depuis soixante ans au service de l'industrie des transports, c'est aujourd'hui l'humanité civilisée presque tout entière, et même une partie considérable de l'humanité non civilisée, qui tendent à se déraciner, pour un temps ou
1. « Les Hanséates du comptoir de Bergen étaient organisés conventuellement. On leur défendait de se marier. On les parquait dans une enceinte séparée, où ils devaient rentrer à heures fixes, sonnées par une cloche, et oii ils vivaient en commun. » (G. Vallaux, la Norvèore, Paris. 1915, p. 99.) Le Musée hanséatique de Bergen offre une curieuse et complète reconstitution du comptoir-forteresse de la Hanse. Tout y est, y compris la cloche et les livres de comptes.
2. Il y a une capitale où la population ouvrière flottante est plus nombreuse, plus déracinée et plus menacée de chômage que partout ailleurs. Et cette capitale est la plus grosse ville du monde, Londres. Voir à ce sujet le travail très fouillé de D. Pasq^uet. Londres et les ouvriers de Londres, Paris, 191 3, in-8. Analyse de P. Vidal te la Blache, dans les Ann. de Géogr., XXIII-XXIV, 1914-1913. p. 430-434.
3. C'est une forme d'activité économique nouvelle, le travellers business, comme disent les guides Cook. Il convient de rappeler ici le petit ouvrage prophétique qui portait ce titre et qui a été écrit il y a plus d'un demi-siècle par le créateur de l'Agence Cook.