CAUSES ORIGINELLES DES EXODES
Jusqu'à un certain point, le mouvement des masses humaines, vu sur la carte et région par région, est comparable au mouvement des marchandises. De même qu'il est rare que pour un pays donné l'exportation et l'importation
I. A. Girard, L'émigration espagnole (Ann. de Géogr., XXI, 1912, p. 418-425).
a. Pour tous les problèmes qui concernent l'émigration et les migrations, on doit consulter le volume critique magistral de Isaac A. Hourwich, Immigration and Labor. the économie aspects of european immigration to the United States, G. P. Putnanis Sons, New- York, and London, 1912, in-i8, xvii -}- 544 p., — suite et conclusion des 42 volumes de la grande enquête officielle faite pour le Congrès américain. On dépouillera aussi avec un réel profit le n» d'octobre-décembre 1913 du Bulletin trimestriel de l'Association internationale de la Lutte contre le chômage (Rédacteur en chef: Max Lazard). Ce fascicule de 250 pages est consacré aux migrations internationales et nationales et contient sur les principaux pays d'émigration des rapports dus à des spécialistes de chaque pays. (Paris, 34, rue de Babylonne, y année, 1913, n" 45.)
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s'équilibrent exactement, de même il y a toujours excès d'émigration ou d'immigration. Ce va-et-vient des hommes obéit à des lois discernables, comme le va-et-vient des marchandises. Mais pour les hommes, comme pour les marchandises, les courants de départ et d'arrivée ne se fixent pas à jamais aux mêmes directions. Il n'y a point de pays destinés à perpétuité à la production humaine, et d'autres destinés, à perpétuité, à consommer les hommes venus d'ailleurs. Tous les pays du monde habitable, même ceux dont la destinée évolue le moins vite, tels que la Chine et Tlnde, sont tour à tour ou seront producteurs d'hommes ou mangeurs d'hommes. Ici encore, aucun déterminisme géographique simpliste ne nous donnera la vérité. Un peu plus haut (ch. v, § i), nous avons fait justice de la conception surannée d'après laquelle les masses humaines s'ordonnent en densité selon la quantité des moyens d'existence aisément utilisables fournis par les pays où elles se trouvent ' . Pour les lois du mouvement, comme pour celles de la fixation, un tel point de vue est sans valeur. Si la règle de correspondance des masses aux moyens d'existence se vérifiait, nous verrions toujours les masses humaines refluer hors des pays où la terre devient incapable de nourrir une population trop concentrée ; nous verrions ces masses afïluer toujours sur les terres riches et fécondes qui semblent promettre à tous une vie facile. La plus simple étude montre que les choses ne se passent pas ainsi. On voit des populations très denses, en voie d'augmentation constante, s'acharner à vivre, sans émigrer, sur un sol où ni la terre, ni le commerce, ni l'industrie ne peuvent leur procurer un vrai bien-être : tel est le cas pour de nombreuses régions de la Chine, de l'Inde, de rinsulinde, des îles tropicales, de l'Egypte, et même pour certains pays de l'Europe qui ont des plèbes misérables et
I. Cette règle simpliste parait se vérifier dans certaines petites régions situées hors du mouvement général, si toutefois les observations des géographes qui s'en sont occupés sont bien exactes. Au Morvan, la courbe de densité du peuplement « étroitement attachée au sol, n'ayant pour se relever aucune des causes industrielles qui ont modifié les agglomérations au xix» siècle, devait suivre l'exploitation de la terre, croître et décroître avec elle ». (J. Levainville, Le Morvati, Paris, iqog. p. 263).
( 209 ) Brunhes et Vallaux. 14
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enracinées, comme la Flandre et la partie montagneuse et forestière de ^Erzo-ebirg•e^ Inversement, nous connaissons bien, surtout en France, des pays merveilleusement pourvus, tant par leurs ressources naturelles que par le travail humain accumulé, où la population déjà clairsemée diminue toujours, soit par la mort sur place que représente le défaut de natalité, soit- par l'émigration, et le plus souvent par les deux causes à la fois, comme la vallée de la Garonne de Toulouse à Bordeaux. En règle générale, comme les masses continuent à se concentrer là où elles sont déjà très nombreuses, comme elles continuent à se disperser là où elles sont déjà clairsemées et faibles numériquement, les relations trop commodes que notre paresse d'esprit tendrait à établir entre les facilités d'existence offertes par le cadre terrestre et le développement de la race humaine sont trop souvent démenties par les faits pour servir de base d'étude solide. Aussi, pour expliquer la carte des mouvements, nous sommes obligés de chercher plus loin que la carte. Sur cet objet, trop important pour qu'elle le passe sous silence, la géographie ne peut se suffire à ellemême.
Le vif esprit de Montesquieu avait déjà remarqué, avec toute la précision possible de son temps, l'insuffisance explicative des rapports géographiques dans l'étude des inégalités du peuplement. « Si Ton divise les terres par la pensée, dit-il, on sera étonné de voir la plupart du temps des déserts dans les parties les plus fertiles, et des peuples dans celles où le terrain semble refuser tout » -.
Nous avons constaté le fait d'une augmentation totale de la masse humaine ; nous avons reconnu que cet accroissement s'est accéléré, depuis un siècle, plus qu'il ne l'a fait sans doute à aucune période antérieure de l'histoire. Mais
^ I. Cela se vérifie sur certains points, même dans les zones d"émigration et même en France. Dans le département des Hautes-Alpes, qui a«tendance à se vider de ses habitants, « l'esprit d'émigration n'est pas en corrélation nécessaire avec la difficulté de l'existence sur le sol natal : certaines communes, parmi les moins aisées, ne donnent qn mi faible contingent ». P. Moisson, Mouvement de la population du département des Hautes-Alpes au XTX' siècle (La Géographie, XX, 1909, p. ni-116).
:. MoNTESQ^uiEU, Esprit des lois, livre XVIII, chapitre ni.
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il n'est pas général sur l'ensemble de la planète. En de nombreuses régions, d'une individualité géographique déterminée, c'est-à-dire assez étendues pour se prêter à une définition régionale scientifique, la population demeure stationnaire ou décroît, soit par le fait du dépérissement vital que dénonce l'excédent des décès sur les naissances, soit, ce qui arrive plus souvent, par le fait de l'émigration. Pour toutes les régions, cette mort et ce départ des hommes sont des choses récentes, car, si elles étaient tant soit peu anciennes, le vide serait totalement fait déjà ; pour la plupart des régions même, les choses sont d'hier ou d'aujourd'hui. Donc, pour ces terres, à un moment donné, le peuplement est arrivé à son point de refus. Il avait crû ou s'était maintenu jusquelà ; à partir de ce moment, il s'est mis à décroître, d'une manière plus ou moins régulière ou rapide, mais presque toujours constante. Quelles sont les causes qui, à un moment donné et pour une région donnée, ont amené le peuplement à son point de refus ? On aperçoit tout de suite, derrière l'apparente simplicité delà question, la complexité des réponses, inévitable dans ce problème aux aspects multiformes.
La seule vue générale qui convienne dans la majeure partie des cas, c'est que les forces qui travaillent au dépérissement et à l'exode, et qui commencent à se révéler à l'instant psychologique et historique du point de refus, ne sont pas le fait des conditions naturelles vues in abstracto. Elles sont le fait de l'homme, et par l'homme nous entendons la masse politique et sociale façonnée par les forces confluentes de Thistoire, de la civilisation et des genres de vie.
Il y a un premier fait que les régions françaises nous donnent fréquemment l'occasion d'observer. Dans ce cas, rhomme paraît se détourner des abondantes ressources, naturelles ou acquises, que lui offre le sol. La population meurt, ou elle part, sans laisser de remplaçants. Chaque année qui s'écoule fait un peu plus de vide. Sous les apparences de fécondité d'un sol heureux, couvert de champs, de prairies, de routes et de maisons, le désert se montre peu à
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peu. Ce n'est pas la friche qui le révèle d'abord, car le mécanisme agricole moderne donne de multiples moyens de maintenir, dans un pays qui se vide, la réalité ou les apparences de l'exploitation. Ce qui révèle le désert, c'est la petite ville qui agonise et l'habitation rurale qui se vide : la petite ville où l'herbe pousse dans les rues silencieuses, la maison rurale sans enfants où quelques vieilles gens achèvent de mourir.
Parmi nos terres riches peu à peu privées de leur capital humain, la Normandie agricole s'est révélée comme un des premiers foyers de dépopulation, il y a plus d'un demi-siècle; elle demeure un des plus intéressants. En dehors de la rue industrielle et maritime développée d'Elbeuf au Havre, sa population ne cesse de décroître sur tout le pays. Les économistes, appliqués à chercher une explication géographique capable de faire interpréter un fait de dépérissement comme un fait d'évolution normale, ont avancé que la Normandie, mise graduellement en herbages, n'avait plus besoin de bras depuis qu'elle avait délaissé le labour. Cette opinion peut se soutenir pour la Basse-Normandie, devenue toute entière une terre verte. Elle n'est pas valable pour les terres de labour de l'Eure et du pays de Caux, où, bien que les bases anciennes de l'agronomie n'aient pas changé, la dépopulation est aussi accentuée qu'aux pays d'herbages. Le dépérissement de ce peuple s'explique autrement : à l'origine, il y a eu la préoccupation de ne pas diviser les héritages; ensuite sont venus l'amour exagéré du bien-être, l'aversion de l'effort, l'horreur féminine pour la souffrance, et le désir de garder intact et de grossir le capital-argent aussi bien que le capital foncier. Ainsi s'est produite cette rareté des hommes au milieu de l'abondance des choses, et selon l'expression frappante de Mabilleau, « la pléthore dont meurt la Normandie ». Le peuple normand disparaît sur place : il n'émigre guère. C'est le type du dépérissement par pléthore, qui fait simplement des vides sans enrichir aucune autre région',
1. Consulter par-dessus tout au sujet de ce problème en Normandie la longue et minutieuse enquête qu'a poursuivie Charles Benoist au nom de l'Académie des Sciences
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Bien différent est le cas du Toulousain et de la Gascogne, le plus ancien de nos foyers de dépopulation avec la Normandie, ce qui a valu souvent à ces terres du Midi d'être comparées à la terre verte de la Manche. Ici encore, les économistes et les sociologues ont trouvé une cause géographique à la disparition de la race : ce serait, .selon L.-A. Fabre, la torrentialité de la Garonne et des rivières pyrénéennes, accrue depuis un siècle par des déboisements imprudents; elle entraînerait vers la mer et changerait en boue instable ou en grèves stériles non seulement la « chair de la montagne », mais la chair de la plaine constituée par les belles terres des vallées. Trop petite cause pour un grand effet. Les terres de montagne et surtout de plaine ravagées par les torrents pyrénéens sont bien peu de chose comme étendue, en comparaison des terres où les eaux d'inondation ne parvinrent jamais, et les unes sont aussi abandonnées que les autres*. D'Auch à Toulouse, de Montauban à Marmande, les vignes, les cultures et les vergers étalés à mi-côte languissent autant que les terres basses ; partout diminue le prix des terres, partout les domaines ruraux tombés en déshérence ou aliénés au profit d'héritiers absents sont vendus à des prix dérisoires ^ Dans cette région, contrairement à la Normandie, il y a désertion plutôt que
morales et politiques et dont il a présenté à cette Compagnie les détails et les conclusions.
1. On peut admettre, en ce qui concerne les terres de niotitavne et d'une manière générale, la justesse des calculs de L.-A. Fabre : « Nos grandes rivières torrentielles (Garonne, Rhône, Loire, Adour, Hérault, Var, etc.) entraînent aujourd'hui par an, dans la mer, plus de 72 millions de mètres cubes de sables, vases et limons, sans compter les matériaux plus grossiers qu'elles entassent dans les hautes vallées ou dans leur lit Si l'on suppose ce décapage restreint à la zone de nos montagnes essentiellement torrentielles, qu'on peut évaluer à i/io du territoire, il représente l'ablation d'une couche uniforme supérieure à 1 décimètre de hauteur par siècle. Ce dépouillement violent de la chair des montacrnes est, pour l'ensemble d'un pays, le signe le plus perceptible d'une dégradation d'énergie » (L.-A. Fabre, L'exode du montagnard et la transhumance du mouton en France, Lyon, 1909, p. lo-ii.) Observons cependant : i» que ces vues sont unilatérales, car la chair de montagne elle-même se reconstitue par la décomposition sur place des roches superficielles, sous Finfluence du vent, du gel, de l'insolation, etc. ; 2" que les calculs de Fabre ne s'appliquent pas aux terres de faible pente et hors de l'action des eaux d'inondation, et ces terres forment la majeure partie de notre domaine agricole.
2. Des exemples frappants, empruntés à la vallée moyenne de la Garonne, nous ont été cités. Ainsi un domaine qui trouvait acquéreur il y a un demi-siècle au prix de 100 000 francs a été aliéné naguère pour 25 000 francs.
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dépérissement sur place. C'est la vie urbaine, sous toutes ses formes, souvent même sous les plus déplaisantes, les plus improductives et les plus inutiles qui attire aujourd'hui les descendants des cadets de Gascogne. Les ancêtres aimaient la vie facile et sans souci, quoique le plus souvent mesquine en dépit des romans, que leur procurait la carrière des armes au service du roi. Le même goût se satisfait aujourd'hui dune autre manière et le plus souvent à moins de frais, ou plutôt à moins de risques. La capitale régionale, Toulouse, ville d'artistes et d'orateurs, attire à elle Télite des pays de la Garonne supérieure et moyenne ; Paris prélève une autre part sous forme d'hommes politiques et de politiciens. Mais le troupeau suit tout entier ; il se contente lui, des postes d'employés de chemins de fer et de facteurs des postes ; plutôt que de fouiller la terre, il fera les métiers les plus ingrats. Le Toulousain et la Gascogne nous offrent le type du dépérissement par désertion.
Comme pour toutes les régions semblables où la vie se ralentit sans être étouffée par la misère, l'émigration qui vide le Toulousain et la Gascogne ne se fait pas par masses. C'est une poussière individuelle rapidement diluée et disparue dans le milieu composite des grandes villes. Celte émigration ne révèle pas son influence sur les rapports numériques des groupes et sur leurs caractères ethniques. Elle a simplement, sur la vie des autres groupes, des résultats d'ordre social et moral. Elle représente, pour employer une expression de Haddon, un courant de civilisation {ciiltural drift), et non un courant de race {racial drifi) *. Ainsi, la vie politique française a subi l'action grandissante du Midi, tandis que les rapports de répartition entre les pays de la Garonne et les autres régions ne changeaient guère. Ce phénomène sort du cadre ordinaire de la géographie ; il échappe à ses procédés de représentation.
Mais les régions peu à peu vidées constituent des foyers d'appel. Quand les vides s'étendent et quand l'espace libre s'accroît, l'immigration spontanée, ou organisée par des sociétés et par les Etats, ramène peu à peu la vie avec le
I. A.-C. Haddon, The loanderings of peoples, Cambridge, 1912, p. 48-49.
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peuplement, pour un nouveau cycle de développement humain. Parfois un stimulant géographique nouveau intervient, comme c'est le cas pour la Normandie, oi^i les nouveaux et abondants gisements de fer du bassin de Caen et du Bocage normand ont attiré une masse de travailleurs étrangers et souvent fort lointains, indispensable renfort de main-d'œuvre à bon marché que la Normandie enrichie et épuisée ne peut plus fournira Ailleurs suffit Tattirance de Tespace libre et des terres en quasi-déshérence, achetées ou louées à bon compte. Deux courants d'immigration tendent depuis quinze ans à repeupler une partie de la Gascogne : le premier vient d'Espagne, où rémigration de la faim pousse une grande quantité de paysans hors des frontières de terre et de mer; le second est venu, jusqu'en 19 14, de la Vendée rurale encore riche en travailleurs. Cet appel d'hommes venant souvent de fort loin tend à se généraliser sur les plus belles terres françaises, où partout se fait sentir l'abandon du sol parle paysan. « De 1901 à 1906, le département de la Côte-d'Or a perdu 3 667 habitants, malgré l'accroissement continuel de la ville de Dijon. On commence à recourir à des équipes piémontaises pour l'exploitation des forêts bourguignonnes; on parle même d'attirer les paysans polonais expulsés par le Deutschthum. » ' Remarquons que la forêt joue ici le rôle de centre d'attraction du peuplement nouveau, ce qui confirme nos remarques sur la forêt créatrice de groupes (chapitre v, § 4) .
Au cas des régions françaises de dépérissement par pléthore ou par désertion s'oppose, trait pour trait, celui des pays où la production humaine demeure aussi vigoureuse que la
1. Les anciennes exploitations minières de la Basse-Normandie, petites et dispersées, trouvaient sur place leur main d'oeuvre. Les nouvelles exploitations nées du riche bassin minier récemment découvert, n'ont pu jusqu'en 1914 se compléter par un nombre assez grand d'usines de transformation, faute de personnel ; la grande activité du port de Caen se réduisait à l'exportation du minerai, notamment à destination des usines allemandes. « Actuellement, la plus grande partie du trafic du port de Caen consiste en un échange de minerai de fer à l'aller et de charbon au retour », disait A. Bigot en 1913 (A. Bigot, Le bassin miJiier de la Basse-Normand ie , Vexploitation minière et le port de Caen, in Revue générale des Sciences, 15 avril et 15 mai 1913.)
2. L.-A. Fabre, L'exode montagtieux en France [Bull, de Géogr. kistor. et descriptive, 1908, p. 34).
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production matérielle. Ici le départ des hommes, si denses que soient les groupes de départ, si nombreux que soient les individus et si constants que soient les exodes, ne saurait passer pour un indice morbide. C'est un signe d'exubérance de vie : les centres d'essaimage ne sont point atteints par les départs dans les sources de leur vie sociale et de leur prospérité économique; au contraire, ils profitent souvent, par un choc en retour, des relations matérielles et morales qui s'établissent entre eux et les terres lointaines colonisées par leurs émigrants. Tel a été le cas de la Grande-Bretagne, pendant tout le cycle historique ouvert aux traités de i8i5 et fermé au début de la guerre de 19 14.
L'émigration britannique, et ici nous entendons uniquement celle de l'Angleterre et de TÉcosse, est un fait unique en Europe. Gomme nous Tavons déjà remarqué, toutes les classes de la nation y prennent part. G'est la seule où l'élément rural ne joue pas un rôle prépondérant et exclusif : bien que la classe rurale n'ait pas cessé de diminuer, au cours du xix" siècle, au point d'être réduite à moins du quart de la population britannique, l'émigration n'est pas responsable de cette réduction, qui est attribuable tout entière à l'attraction commerciale et industrielle, concrétisée sur la carte par l'accroissement prodigieux des grandes villes et par l'extension des régions urbaines. La vie s'est retirée de certaines campagnes infertiles d'Angleterre et d'Ecosse, comme les roches primitives de Gornwall, de Galles et des Highlands, plus qu'elle ne s'est retirée des campagnes analogues de France : les granités du Dartmoor sont déserts, ceux de la Bretagne intérieure ne le sont pas\ Les riches terres des plaines anglaises ont été mises en herbages plus tôt et plus complètement que les terres vertes de la Normandie : le peuple rural qui y vivait autrefois est parti, il ne s'est pas laissé engourdir et dépérir sur place. Mais l'exode rural ne s'est pas fait tout entier vers le dehors. Sur
I. « Des terres semblables à celles que fouille âprement le petit paysan breton sont, en Dartmoor, le domaine des grandes chasses au renard ou à la loutre. » (C. Vallaux, La. Dartmoor Forest, in Ami. de Géogr., XXIII, 1014, p. 337).
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les bateaux d'émigrants, le paysan anglais n'a jamais été seul : il a toujours coudoyé l'ouvrier, le commis et l'employé, et bien souvent ceux-ci allaient au loin se métamorphoser en ruraux. Le retour à la terre dont on a tant parlé en France se fait depuis longtemps en Angleterre : mais il se fait vers le dehors, dans les possessions anglaises d'outre-mer ou aux États-Unis. En Angleterre et en Ecosse, au contraire, combien de paysans ont déserté la terre, non pour en chercher une autre sous d'autres cieux, mais pour affluer dans les grands centres commerciaux et industriels du Royaume-Uni' ! La^vie facile ou possible était promise à tous, grâce à l'essor prodigieux de la production et des transactions. Elle est encore promise à tous ceux qui ont une paire de bras robustes ou simplement de la bonne volonté et le goût du travail. Pourquoi donc les foules anglaises ne cessent-elles de quitter la ville et l'usine aussi bien que la campagne ? C9.r le mouvement d'exode n'a fait que croître, notamment depuis trente ans : de 182 000 en moyenne annuelle pour les années 1881 à 1890, il s'était élevé à 280 000 pour les années igo6 à 1910".
Pour la plus grande part, les émigrants d'Ecosse et d'Angleterre ne sont pas chassés par la faim, comme ceux des pays slaves ou de l'Europe méridionale. Ils ne cherchent pas les situations faciles, modestes et assurées, comme les ruraux français qui affluent à Paris et dans les grandes villes. Les émigrants britanniques partent à la conquête de la fortune,
I. Ce drainage de la campagne au profit des villes est plus actif encore aux Etats-Unis qu'en Grande-Bretagne. Les villes américaines se peuplent de ruraux, chose surprenante au premier abord dans un pays où la campagne est encore toute neuve, ce II y a deux ans, raconte Finley, je réunis plusieurs directeurs de grandes compagnies de transport et plusieurs chefs des premiers établissements d'éducation de New-York. Je les avais conviés pour rencontrer l'un des leurs, qui après avoir débuté dans la vie comme simple ouvrier télégraphiste, était à la tète de l'une des deux grandes compagnies de chemins de fer de l'Est. Parmi les autres invités se trouvait un autre directeur de compagnie de chemin de fer qui avait été d'abord garçon de ferme, puis avait fabriqué des cordes pour les navires dans le même Etat de l'Ouest, etc. Sur un peu moins de vingt individus qui composaient mes invités, et que j'avais rassemblés sans m'occuper de leur origine, un seul était né à New- York. Tous les autres venaient de la campagne. » (J. Finley, Les Français au cœur de V Amérique, trad. franc., p. 2y^.)
3 D'après le Statesmahs Year Book et le remarquable livre de R. Gonnard. L'émigration européenne au XIX" siècle, Paris, 190(3. Les chiffres de ce paragraphe pour lesquels il n'est pas fourni de référence particulière proviennent du travail de R. Gonnard.
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OU au moins à la conquête de Texistence facile et large. Leur taux de vie [standard of life) , ou, en termes plus clairs, leurs exigences de bien-être ne cessent de croître; les progrès du même bien-être ont réduit dans de fortes proportions la mortalité infantile; la masse humaine et les exigences de cette masse augmentent en même temps. De son côté, l'industrie britannique est amenée, par les conditions mêmes de la production et de l'échange, à maintenir et même à abaisser, s'il est possible, son prix de revient. Elle paie bien, les salaires sont élevés, mais ils ne s'élèvent pas assez vite au gré des ouvriers et des employés, qui connaissent les taux atteints aux Etats- Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande. De là, le nombre toujours accru de ceux qui vont au loin tenter la fortune. Mais, comme la production industrielle de la Grande-Bretagne demeure toujours active, ceux qui partent sont remplacés par ceux qui arrivent, issus de races moins exigeantes, où le standard of life est beaucoup plus bas. Car l'immigration compense presque, pour la Grande-Bretagne, les pertes de l'émigration. L'immigration s'élève, année moyenne, à 200000 individus environ, fournis surtout par les pays pauvres d'où la faim, plus que l'entassement, chasse les hommes et les dispose à accepter comme de bonnes fortunes les conditions de salaire et d'emploi dont les Anglais ne veulent plus. Des Polonais, des Juifs grand-russiens, des Hongrois et des Slaves d'Autriche- Hongrie sont venus au Royaume-Uni comme dans une Amérique prochaine qui les dépayse moins que la véritable Amérique. Ainsi la Grande-Bretagne est le théâtre d'un actif mouvement d'hommes, à l'entrée et à la sortie; la valeur numérique absolue des masses mises en mouvement, en Angleterre, n'est guère dépassée que par celles qui affluent aux Etats-Unis; si l'on tient compte de la petitesse de la Grande-Bretagne par rapport à la république américaine, on arrive à conclure que la Grande-Bretagne est bien réellement le foyer d'échanges humains le plus actif du globe. Le pays le plus riche de travail, d'outillage et de capitaux accumulés est aussi celui où les courants de peuplement affluent et celui
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d'où ils se dispersent avec leur maximum de puissance et de rayonnement.
Dans les pays du Nord de l'Europe. Témigration Scandinave est la seule qui soit apparentée à l'émigration britannique, tant par ses proportions numériques relatives que par les causes originelles des exodes. Gomme les émigrants britanniques, les émigrants Scandinaves ne sont pas, en général, des prolétaires misérables. Ils pourraient, en acceptant peutêtre des conditions de vie de beaucoup inférieures, continuer à vivre chez eux. Toutefois, les forces naturelles qui poussent à Texode se font sentir en Scandinavie avec une rigueur inconnue aux Iles Britanniques. En Scandinavie, les moyens d'existence sont étroits et inextensibles. L'industrie et le commerce britanniques possèdent une souplesse et une puissance de production et de trafic pratiquement à peu près indéfinies; la population si dense, ou plus exactement si concentrée, de la Grande-Bretagne pourrait se concentrer davantage encore. Rien de pareil en Scandinavie. Les points de refus sont donnés ici parle cadre naturel. Le sol produit peu et ne peut produire plus qu'il ne fait, sauf au Danemark; l'industrie est presque partout réduite à des cadres étroits et n'a qu'un avenir limité ; les pèches et le commerce de mer sont arrivés à leur maximum de rendement et occupent le maximum de bras. Les 60 000 Scandinaves qui abandonnent tous les ans les terres arides et froides de Suède, de Norvège, de Danemark et de Finlande sont réellement de trop chez eux. L'émigration danoise est la moins active : c'est que le Danemark est le seul pays Scandinave où les conditions générales, au point de vue du sol et du climat, soient moins rigoureuses ^
Sur le sol de la vaste Norvège, développée sur i3 degrés
I. « Le chiffre de rémigration au Danemark est de près de 4 500 par an, disait H. Weitemeyer en i88q ; ce cliiffre est au reste très minime, surtout en comparaison de celui qui est fourni par les autres pays gotho-germauiques (la Norvège, la Suède, 1" Allemagne, et principalement la Grande-Bretagne et l'Irlande), mais il est plus considérable que le chiffre fourni par les pays romans. » (A. Weitemeyer, le Danemark. Copenhague, 1889, p. 270). Ces vues conservent aujourd'hui leur vérité, en ce qui concerne les pays du Xord.
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de latitude, il n'y a qu'un seul hectare sur 148 qui soit mis en valeur. Ce qui fait Tétonnement du voyageur, c'est non pas de voir tant de terres laissées au roc et à la brousse, mais la culture et la prairie poussées sur des terres que tout paysan français jugerait à jamais inexploitables. L'aménagement du sol est arrivé à son extrême point de refus : la terre ne peut nourrir un homme de plus. Les pêches côtières et lointaines ont atteint aussi un degré d'exploitation intensive qu'elles pourraient malaisément dépasser; les procédés scientifiques qu'on a récemment appliqués à la pêche en mer permettent d'augmenter la production sans employer d'hommes en surnombre. Le commerce de mer a atteint une prospérité qui a placé au quatrième rang dans le monde la marine marchande de la Norvège : il y a ici, également, une limite extrême malaisée à dépasser. Les industries, assez rares, sont limitées à des cadres extrêmement étroits : seules, les industries hydroélectriques et la fabrication des engrais azotés sont capables de développement, mais les foyers industriels sont trop clairsemés pour changer l'évolution générale du pays. Aussi n'y a-t-il pas place en Norvège pour un accroissement numérique notable : à l'excédent de naissances que donne toujours la natalité, autrefois robuste et aujourd'hui en déclin, correspondent pour la plus grande part des exodes d'émigrants : 20000 départs par an, en face d'un excédent de naissances de Soooo^
Les départs britanniques et Scandinaves donnent des courants d'émigration que leur valeur numérique absolue place encore parmi les faits de mouvement les plus importants. Mais c'est surtout par la qualité moyenne des émigrants que ces exodes pèsent d'un grand poids dans l'équilibre instable du peuplement terrestre. Ces émigrants, qui sont regardés en Amérique comme désirables au premier degré, et que les Américains appellent de splendides citoyens [splendid citi^eiis)-, constituent, pour la plupart, l'aristocratie de l'émi-
1. Annuaire statistique de la Norvège {Statistik Aarbok for Konareriket Norge), Christiania.
2. Paul Bureau, Le paysan des fjords de Norvège, Paris, 1905.
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gration laborieuse. Par leur exemple et par leur travail acharné et méthodique, plus que parleur nombre, ils amènent vite à un haut degré de prospérité les pays neufs oii ils font souche. Il en était de même, en général, pour les émigrants allemands, du temps où TAllemagne rurale sortait de chez elle. Mais le courant d'émigration a été tari en Allemagne de 1882 à i885, lorsque l'industrie germanique a pris son essor; il n'a plus jamais coulé depuis lors, et ainsi l'Allemagne est arrivée à cette enflure numérique qui est une des causes directes de la guerre déchaînée par elle (chap. xi, § 5).
C'est aussi une émigration de bonne qualité que donne le dépeuplement des montagnes d'Europe, habitées par des races laborieuses et endurcies aux fatigues. Mais ici les forces qui poussent à l'exode sont diverses : tantôt c'est l'émigration de la faim, sur les terres montagneuses privées de leurs forêts par réconomie destructive ; tantôt cest l'émigration non contrainte, vers les salaires plus hauts et vers la vie plus facile. Les montagnes françaises offrent des exemples des deux cas. Ce sont les montagnards français qui alimentent, presque seuls, notre émigration au dehors: ce sont encore eux qui, à défaut des plaines déjà appauvries, alimentent le peuplement des grandes villes mangeuses, d'hommes.
« Le xx'^ siècle débute sur les monts du Forez par un phénomène social gênant pour les pâturages : c'est une répercussion du dépeuplement, au moins temporaire, des campagnes au profit des villes. Il devient difficile de trouver de bons jassiers (bergers de montagne) qui consentent, en dépit de l'attrait des salaires industriels, à passer la saison perdus dans les déserts de la montagne... En 1893, dans un bnron (chalet) de la Chamboite ou de Reclavel, notre vieille hôtesse bavardait, et dans son auvergnat contait l'ennui de rester là cinq mois, seule avec un garçonnet, sans aide pour la traite et le travail assez pénible de la fromagerie. Les années précédentes, sa fille l'accompagnait : « Mais voyez-vous, messieurs, ces jeunesses, ça n'a plus guère le cœur à la montagne. Elles vont aux fabriques, se marient; et comme leurs hommes cherchent toujours affaire aux usines ou à la ville, bientôt il ne restera plus que les vieux et les vieilles comme moi qui seront bons pour le buron » ^
I. A. d'Alverny, Les Hautes Chaumes du Fore^, Paris, 1907, p. 31.
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Comme la population des montagnes a toujours été clairsemée, l'émigration de la faim et l'émigration vers les hauts salaires ne peuvent remuer de grandes masses dans les Alpes, dans les Pyrénées et dans le Massif Central. Il n'en est pas de même aux pays où une production humaine abondante coïncide avec un mauvais état économique déterminé soit par rindigence du sol, soit par un outillage arriéré, soit par des conditions politiques ou sociales défavorables, soit par un espace trop étroit et tout à fait inextensible, soit par toutes ou quelques-unes de ces forces réunies. Ce sont alors de véritables torrents d'hommes qui sortent de chez eux; ce sont eux qui donnent les plus grandes masses en mouvement permanent sur la surface du globe. Dans ce cas, les hommes qui s'en vont sont toujours, dans leur immense majorité, des hommes de la terre; et, presque toujours c'est la faim qui les chasse de leur patrie. En Europe, l'émigration de la faim a aujourd'hui ses foyers principaux en Irlande, en Espagne, chez les Slaves des pays danubiens et de Pologne, et en Italie.
Les centres de rayonnement de cette émigration ont varié depuis un siècle d'une manière notable. Selon les conditions économiques et sociales, la faim se déplace, et les centres d'émigration se déplacent aussi. L'Irlande et l'Allemagne ont été jusque vers 1880 les plus actifs foyers d'exode; aujourd'hui, l'émigration irlandaise se ralentit, et celle de l'Allemagne a cessé. Dans l'un et dans l'autre cas, les causes naturelles et les causes humaines ont étroitement coopéré. On ne saurait dire d'une manière exacte si l'émigration irlandaise résulte plutôt de la maladie de la pomme de terre que de l'éviction systématique pratiquée par les landlords : il est plus sûr d'assigner à ces deux faits cardinaux un rang équivalent et de premier plan dans le faisceau des causes. Si l'émigration irlandaise décroît, c'est que la situation économique de l'Irlande s'assainit à mesure que ses ressources agricoles et industrielles deviennent plus abondantes et plus variées, et c'est aussi parce que les relations entre tenanciers et propriétaires deviennent moins tendues. De même, il est vrai que l'AUe-
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magne rurale et émigrante, pays pauvre, a fait place à une Allemagne industrielle et non émigrante, pays en voie d'enrichissement rapide ; mais l'instabilité allemande si brusquement muée en stabilité porte aussi la marque d'une volonté dirigeante : les causes purement économiques, comme presque toutes les causes naturelles, n'agissent pas d'une manière si soudaine. L'unification et rétablissement de l'Empire ont contribué à donner à la masse allemande, non seulement sa puissance de cohésion, mais sa puissance de fixation \
Au contraire, il est curieux de remarquer que la formation de 'l'unité italienne, loin de fixer le peuple italien, semble avoir donné le signal de sa dispersion. Au moins, si la formation de l'Etat n'est pas directement responsable de la dispersion de la race italienne, elle n'a pas empêché les mouvements d'exode d'éclore et de se développer avec une rapidité presque effrayante. Aux jours où nous sommes, l'Italie est devenue le plus grand foyer d'émigration permanente et temporaire de l'Europe. Depuis quinze ans, les chiffres des départs annuels ont dépassé tout ce qui a été dénombré antérieurement dans tous les pays d'émigration; ils oscillent entre 400 000 et 600 000 ; ilsabsorbent la majeure partie de l'excédent d'hommes considérable que le peuple d'Italie doit à sa vigoureuse natalité. Ce sont, avant tout, les conditions économiques générales qui interdisent à l'Italie de conserver le surplus de son peuple. L'Italie n'a pas eu, comme l'Allemagne, la bonne fortune d'un riche sous-sol pour compenser les insuffisances d'un sol ingrat. Privée de houille, très pauvre en métaux, située à l'écart des grands carrefours du commerce, malgré les percées alpestres, l'Italie manquait à peu près de toutes les ressources qui ont fait, depuis le début de l'ère de la grande industrie, les grosses concentrations d'hommes. La terre italienne, avec ses cultures en terrasses et l'extension de ses vignobles, ne produit nulle part, sauf dans la plaine du Pô, la masse de
I. Il importe peu que la volonté dirigeante soit celle d'un monarque, d'une oligarchie ou d'une bureaucratie. En fait, la machine d'Etat agencée en Allemagne se passe très bien d'un pilote unique, et l'opinion publique européenne avait fortement exagéré, avant et pendant la guerre, le rôle et l'action personnelle de Guillaume II.
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céréales nécessaire à une population dense; c'est avec raison qu'un député italien disait que « semer du blé au Sud de TArno, c'était comme jouer aux cartes »\ Dans ce pays aux forces de production étroitement limitées, les <:o;z/(2^m/ ne cessaient de produire du « matériel humain », au point que la densité moyenne du royaume atteignait 121 habitants au kilomètre carré en 19 10; elle était supérieure à celle de toutes les régions purement agricoles de TEurope. L'exode vient donc ici, très nettement, du déséquilibre entre la population toujours croissante et une production agricole peu extensible, que les apports de l'étranger ne peuvent compléter, faute de produits d'échange en quantité suffisante. Ainsi l'Italie est devenue et demeure une grande exportatrice d'hommes poussés hors de chez eux par la faim; cela devient de plus en plus net à mesure qu'on avance du Nord au Sud du royaume ; on arrive ainsi à des régions dont la population, quoique clairsemée, s'expatrie en grand nombre, et menace de renouveler pour l'Italie moderne les friches et la solitude des latifundia antiques. Entre la Campanie, l'Apulie et la Calabre, la Basilicate ne compte que 5o habitants au kilomètre carré, et pourtant, elle perd tous les ans par l'émigration trois et demi pour cent de son peuple. C'est ici surtout que paraît, comme un fait très clair et d'une simplicité lamentable, l'émigration de la faim. Le même dénuement, sans doute pire encore, et le même exode d'émigrants faméliques se montrent dans l'autre péninsule latine du Midi de l'Europe. Deux fois moins peuplée que l'Italie, quoique plus grande des deux cinquièmes, l'Espagne, perd en proportion autant d'hommes : on évalue le nombre des départs annuels à 200 000; la plupart s'en vont sans esprit de retour. Pour ceux-là on ne saurait dire, comme pour ceux d'Italie, que l'espace leur manque : l'Espagne n'a que 89 habitants au kilomètre carré; il n'est pas douteux que malgré l'étendue de ses plateaux et de ses rocailles et les sautes brusques de son climat, elle serait en état de nourrir ses
I. R. GoNNARD, L'cmigration européenne au XIX" siècle, p. 195.
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i8 millions d'hommes et bien davantage, si elle était mise en valeur comme il convient. Ici, quoiqu'en ait dit Castelar, c'est l'homme qui fait défaut au sol : la paresse est un mal qui s'est développé à Texcès dans la société espagnole ; il y a des populations agricoles sobres et travailleuses dans les belles régions irriguées de la périphérie, mais celles-là ont été et seront tentées parles hauts salaires et par les meilleures conditions de vie des pays plus riches qu'elles avoisinent et dont les bateaux fréquentent leurs ports. Ensuite, la diffusion de la langue espagnole sur les terres riches et mal peuplées de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud agit sur le peuple d'Espagne comme un courant d'appel. Aussi les Espagnols quittent leur pays en grand nombre, et parfois par villages entiers, alcades en tête : ce sont là de curieux exemples de déplacements en masse de groupes organisés. De tels déplacements se produisent aussi au Sud de l'Italie, oii la misère atteint un degré analogue. La mauvaise répartition du sol, une agronomie arriérée et l'excès des charges foncières contribuent également, ici et là, à produire les mêmes effets. Pour l'ensemble de l'émigration espagnole, la résultante générale est encore plus nette que pour l'émigration italienne. On peut soutenir que, pour une part, l'émigration de l'Italie résulte de l'excès de sève d'une population vigoureuse. Pour l'Espagne tout entière, il est trop évident qu'il n'en est pas ainsi : « Ce n'est pas l'excès de vitalité d'un peuple exubérant qui pousse les Espagnols à quitter leur pays, mais la misère et la faim » \
Les faits d'émigration forcée dus au manque de subsistances seraient plus curieux à étudier sur de petits théâtres où l'espace fait défaut et où la faible extension du sol nourricier arrête l'accroissement de l'espèce "-' ; on aurait là sous les yeux des échantillons faciles à examiner de près et presque dans leurs derniers détails, tels que toutes les sciences d'obser-
1. A. Girard, L'émigration espagnole (Ann. de Géogr., XXI, 1912, p. 418-425).
2. Le Monténégro est un de ces petits théâtres. Les Monténégrins ne restent pas tous chez eux. « Il en est qui s'expatrient. J'en ai vu des centaines travaillant au nouveau port de Trieste. Beaucoup, chaque année, s'en vont jusqu'en Australie, jusqu'en Amérique, au pays des salaires fabuleux, où les revenus d'un seul riche dépassent ceux de toute la principauté monténégrine. » (R. Pinon, L'Europe et la Jeune Turquie, Paris, 1911, p. 362-363).
Brunhes et Vallaux.
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vation désirent en posséder. Dans ce cas sont de nombreux îlots océaniens, depuis l'archipel malais jusqu'aux plus lointains atolls de la Polynésie. Mais, pour presque tous, les faits d'exode de la faim remontent à un passé qui ne nous a laissé que de douteuses légendes. Aujourd'hui^ les peuplades insulaires de l'Océanie n'essaiment plus : presque toutes meurent sur place.
Miss E, Semple remarque que « les populations de nombreuses iles polynésiennes ont été forcées de guerroyer avec la nature pour contenir les eflfets de la loi de l'accroissement naturel. Tous les vices sociaux contribuaient à cette fin : l'infanticide, l'avortement, le cannibalisme, le meurtre des gens âgés et infirmes, le suicide tenu pour honorable, la polyandrie, la guerre continuelle 2>^ Tout cet ensemble de faits explique pourquoi l'émigration n'a pas été un besoin général et constant chez les Océaniens. Elle a eu pourtant son heure : ce sont des émigrants malais qui sont devenus les Hova de Madagascar, et les Maori de la Nouvelle Zélande descendent des émigrants polynésiens qui abandonnèrent au xiv*^ siècle leur ancienne patrie d'Hawaiki (Rarotongaj.
L'émigration de la faim, recrutée, comme toutes les autres, dans les classes rurales, et aujourd'hui surtout dans l'Europe du Sud et TEst ', ainsi que dans les antiques foyers de concentration agricole de Tlnde et de la Chine, remue d'énormes masses humaines. Elle ne donne pas une élite énergique, comme Témigration britannique ou Scandinave, mais un alliage où les valeurs et les non-valeurs sont mélangées et confondues.
A toutes les causes humaines des exodes, que nous venons d'analyser, il faut ajouter l'émigration par refoulement. Celle-ci est le résultat direct des guerres où les peuples robustes se font une place au soleil aux dépens des peuples faibles qu'ils obligent à s'expatrier. Le fracas des batailles met les faits de cette espèce en pleine lumière de l'histoire ; cependant, ils sont relativement peu nombreux et peu importants, car l'expatriation
1. E. Semple, Influences of géographie environment, Londres et New-York, 1911, p. 07.
2. Elle s "étend beaucoup dans les pays slaves : « Il ne reste pas dans ma ville natale, disait un ouvrier serbe travaillant dans les hauts fourneaux de Pittsburg, d'homme valide, de seize à cinquante ans : ils sont tous venus en Amérique. Les districts agricoles et les villages des vallées orientales de l'Europe envoient dans cette sombre gorge leurs hommes et leurs jeunes gens les plus vigoureux, nourris de bons aliments et d'air pur, solides et audacieux : des Serbes, des Croates, des Ruthènes, des Lithuaniens, des Slovaques, mêlés à des Italiens, des Polonais et des Juifs russes. » (R. Finley, Les Français eu Amérique, p. 389-290).
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totale des peuples, bien qu'il y en ait des exemples, est un fait aussi rare que leur extermination. Nous les étudierons à propos des migrations de masses (| 3) et au chap. xvi à propos des cohésions humaines (§ 3),
Convient-il d'accorder une place plus grande aux déplacements en masse causés uniquement par les agents physiques, et en particulier par les cataclysmes qui bouleversent, de temps à autre, une partie de la surface du globe? En règle générale, la surface de la terre et les conditions naturelles n'ont point changé depuis Téclosion des sociétés historiques, les seules dont nous nous occupons ici. Cinq ou six mille ans, qui sont beaucoup dans la vie de l'humanité, ne sont rien dans la vie de la terre. Les changements du sol ou du climat d'une amplitude assez grande pour déterminer des migrations humaines sont bien rares, et plusieurs sont fort douteux. On a émis Thypothèse que, lorsque les Cimbres et les Teutons demandèrent des terres aux généraux romains, les invasions marines les chassaient de chez eux. Nous pouvons l'admettre, car nous savons qu'à leur époque et depuis, jusqu'aux travaux des digues, les côtes de la mer du Nord ont été des zones d'inondation intermittente'. Mais nous hésiterons à expliquer les invasions barbares et l'afflux des hordes asiatiques de l'Est vers l'Ouest, soit, comme Kropotkin, par le dessèchement graduel de l'Asie intérieure, soit, comme Elsworth Huntington, par les oscillations d'humidité et de dessèchement où se polarise tour à tour depuis vingt siècles le climat asiatique^ Ni le dessèchement n'a été assez accentué, ni les oscillations
1. Voir l'historique général des inondations littorales de la mer du Nord (avec bibliographie), dans Ed. Suess, La. Face de la Terre, trad. de E. de Margerie, II, p. 670-681.
2. Prince P. Kropotkin, The Dessication of Eurasia [Geogr. Journ., XXIII, 1914. p. 732-741). E. HuNTiNGTON, The Puise o/Asia, A Journey in Central Asia illustratmer tke Géographie Basis of History, Boston et New York. 1907, in-8. Des faits de dessèchement indéniables sont relevés par E. Vredenburg, A Geological Sketch of the Balutchistan Désert and part of Eastern Persia (Ment. Geol. Survey of India, XXXI, 1901), par R. PuMPELLY, Explorations in Turkestan, Expédition of 1904, Washington, 1908, et par E. Huntington lui-même; mais il n'y a aucune mesure commune possible entre eux et leurs conséquences prétendues ; la tentative de Huntington montre une fois encore le danger auquel s'exposent ceux qui veulent faire de l'histoire au moyen de la géologie, en passant par l'intermédiaire de la géographie physique. Voir la critique de la théorie pulsatile par E. Herbette, Problème du dessèchement de l'Asie intérieure [Ann. de Ge'ogr., XXIII,. 13 janvier, 1914, p. 1-30).
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n'ont été assez fortes pour changer radicalement les conditions et les genres de vie. Tant que les genres de vie peuvent demeurer les mêmes, il n'y a aucune raison naturelle d'exode en masse. Et il paraît certain que malgré des oscillations de médiocre amplitude, l'Asie centrale est demeurée, aux cours des temps historiques, identique à elle-même : elle n'a pas cessé d'être un immense steppe à graminées traversé de grands lambeaux de sable, avec, de place en place, quelques oasis dont l'avance et le recul s'expliquent suffisamment par la succession des périodes de paix et de guerre.