‹ La géographie de l'histoireChapitre 62 sur 216 · MIGRATIONS DE MASSE ET MIGRATIONS D'INFILTRATION · texte numérisé non relu

MIGRATIONS DE MASSE ET MIGRATIONS D'INFILTRATION

Comment se font ces déracinements et ces expatriations qui modifient sans cesse le taux de répartition des hommes entre les différentes parties de la planète ? Ici le fait géographique est étroitement mêlé au fait social ; ils sont inséparables ; quiconque essaierait d'interpréter le premier, sans s'occuper du second, s'exposerait sans défense aux méprises causées par l'insuffisance des représentations.

A lire les statistiques et à examiner les cartogrammes, on s'imaginerait aisément que les migrations humaines ressemblent aux déplacements en bloc d'armées encadrées. Les statistiques, oii en général les unités d'espace et de temps sont l'Etat et l'année, opèrent une concentration numérique du mouvement apte à faire illusion; les cartogrammes schématisent et simplifient dans le même sens les directions suivies par les mouvements.

En réalité, les mouvements de migration sont continus; ils sont tantôt dispersés, tantôt concentrés, soit à l'arrivée, soit au départ, soit dans les deux cas. Comme ils aflFectent des formes très variées, il est légitime d'y rechercher un classement d'espèce. Nous appelons migrations de masse cqWqs qui déracinent simultanément des groupements entiers, en modifiant d'une manière soudaine ou tout au moins très rapide la carte du

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peuplement; nous appelons migrations (ï infiltration celles qui mettent en jeu des individus ou de petits groupes d'une façon lente et continue, de sorte que les altérations ethniques ou les ruptures d'équilibre du peuplement ne se font sentir qu'à la longue.

Ce classement traduit en langage géographique ce que A.-C. Haddon exprime en langage de sociologue, lorsqu'il distingue dans les mouvements des peuples ceux qui modifient le caractère des races [racial drift), et ceux qui modifient seulement leur civilisation {cultiiral drift) \ Car il est évident que les races et les peuples ne peuvent subir de modifications profondes que par un afflux numérique rapide et abondant, comme celui qui a fait de la Mandchourie, en moins de deux siècles, une terre chinoise, et de la Sibérie une terre russe. Au contraire, lorsque le mouvement se présente sous la forme de l'infiltration progressive de groupes moins nombreux, mais politiquement et socialement supérieurs, le fond de la population ne change pas; seule la civilisation se transforme. Tels ont été le sens et la portée de la conquête romaine en Gaule et des invasions barbares du iv" et du v« siècles dans le même pays : ces deux cas nous donnent, malgré le fracas des armes, des exemples de simples migrations d'infiltration ou cultiiral drift; le fond de la population gauloise est demeuré le même, car les soldats de César et les guerriers de Clovis, non plus que ceux qui les suivirent, n'étaient pas assez nombreux pour le modifier d'une manière profonde; ils n'ont changé que les formes extérieures de la civilisation. C'est avec intention que nous donnons des exemples de migrations de masse qui furent pacifiques, et de migrations d'infiltration d'origine guerrière, afin de prévenir le rapprochement inexact que l'esprit est d'abord tenté d'établir entre la guerre et le mouve-

I. Voir plus haut, § 2. Voici un exemple donné par Haddon. p. 27 : « Ce qu'on appelle la conquête aryenne dans l'Inde était plutôt une conquête morale et intellectuelle qu'une substitution du blanc au noir, c'est-à-dire qu'elle était plus sociale que raciale ». Et encore, p. 50 : « Les premières invasions indo-chinoises semblent avoir été faites par les Tibéto- Birmans, qui par le contact des Mois et des Khmer ont reçu un vernis de culture indienne ».

PEUPLEMEyr Dr globe : MOLVEMEAT

ment des masses, d\me part, et d'autre part entre la paix et rinliltration des individus ou des petits groupes.

xMais, à nos yeux, le classement tenté par Haddon demeure incomplet; le nôtre le serait aussi, si nous laissions croire au lecteur qu'un mouvement commencé sous forme massive se continue, se développe et se termine nécessairement de la même manière, et réciproquement qu'un mouvement commencé sous forme filtrée et dispersée se développe toujours sous une forme identique. En réalité, une figuration exacte des migrations devrait, si la chose était possible, en représenter le développement tantôt sous une forme concentrée, tantôt sous une forme rayonnante. En d'autres termes, il y a de nombreux cas où des individus et de petits groupes venus de contrées très diverses et très distantes se concentrent sur un point ou sur une zone très étroite; il y en a d'autres où des masses entières se déplacent pour se diluer et se disperser en courants de plus en plus fractionnés et imperceptibles.

C'est la psychologie sociale des migrations qui rend compte, dans le cas des mouvements multiformes, de leurs apparences successives de concentration ou de dispersion. Ces apparences dépendent des aptitudes professionnelles et des désirs collectifs des groupes, beaucoup plus que des conditions générales du milieu ou même des nécessités inspirées par les genres de vie. Avec la concentration croissante qui a été la loi de la grande industrie depuis un siècle, les ouvriers de cette industrie et de tous les métiers urbains agrégés autour d'elle ne peuvent faire autre chose, même lorsqu'ils partent en groupes fragmentés, que s'entasser en masses de plus en plus denses sur les points où existent les outillages, les stocks de matières premières et les capitaux qui permettent d'utiliser le tout, — nous entendons par « le tout » les hommes comme les choses. Dans ce cas, le développement des migrations prend toujours la même allure, quelle que soit leur aire d'extension, soit que le mouvement se fasse de la campagne à la petite ville, et de la campagne ou de la petite ville à la grande, dans l'intérieur d'une même nation ou d'un même État, soit

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qu'il dépeuple les pays pauvres ou faiblement actifs au profit des grandes nations industrielles, soit qull abandonne les vieux pays d'Europe, à production surmenée, pour les richesses vierges d'outre-mer. Ces migrations de masses à forme de plus en plus concentrée peuvent avoir la faim pour origine ; mais, bien plus souvent, elles dérivent du désir du mieux-être et de la richesse. Leur type le plus simple et peut-être le plus frappant a été la migration pour Tor. Quoi de plus saisissant que les rushes soudains d'aventuriers de toutes les races, venus de tous les pays du monde, qui se sont précipités sur les champs d'or de la Californie, de l'Australie, du Transvaal et du Klondike ? Ce sont bien là des mouvements de masses, qui ont fait éclore en peu de temps de nouveaux centres de peuplement et même de nouvelles nations. Mais que leur histoire, si riche en traits pittoresques et dramatiques, ne nous trompe pas au point de nous les faire prendre pour des phénomènes exceptionnels! Tout ouvrier ou tout campagnard qui émigré vers la grande ville de commerce et d'industrie estun chercheur d'or à sa manière. Comme le chercheur d'or, il veut le mieux-être et la richesse; la seule diflférence entre le chercheur d'or et lui, c'est qu'il se résigne à attendre la richesse plus longtemps. Ainsi, comme les champs d'or, les grandes villes, et surtout les grandes villes nouvelles, attirent, remuent et concentrent les masses cueillies et recrutées à tous les étages des couches sociales de tous les pays : migrations dispersées à l'origine, qui deviennent en cours de route et à l'arrivée des migrations de masses. Sur les foules avides de richesses, les grosses villes modernes et actives comme Chicago, Rio de Janeiro et Buenos Aires exercent réellement la même fascination que les mines du Transvaal.

Tout autre est le caractère géographique des migrations où les hommes partent à la recherche de l'espace libre et de la terre. D'abord, ces migrations se recrutent essentiellement dans les classes d'hommes déjà attachés au sol ; ce n'est que par exceptions que de tels mouvements atteignent les classes urbaines et industrielles. Répétons-le, le retour à la terre

FiG. i8. — Grandes voies des migrât La terminologie de A.-C. Haddon est conservée: cet auteur désigne

DRIQUES EN EuROPE, d'APRÈS A.-C. HaDDON.

m de Goths les groupes que nous appelons d'ordinaire Visigoths.

PEUPLEMEyT DU GLOBE : MOUVEMEST

demeure un rêve économique et poétique' : les mains blanches ne se résignent pas à devenir des mains calleuses ; les mains habituées aux machines et aux outils de précision ne manient pas volontiers les grossiers outils de labour et le fumier de la glèbe ; les activités physiques assoupies et épaissies derrière un comptoir trouveraient trop rude la continuelle dépense musculaire exigée par les travaux des champs. Ces orientations psychologiques ne se modifieront que par une révolution morale profonde ; on peut en distinguer les prodromes, la réalisation est encore lointaine. Jusqu'ici, ce sont surtout les classes rurales d'Europe et d'Asie qui alimentent les migrations pour le sol : les paysans déracinés abandonnent la terre serve, épuisée ou trop restreinte, pour la terre libre, riche et étendue.

Que le désir de la richesse existe chez eux aussi bien que chez les émigrants de Tor, du travail industriel, du métier et du négoce, on n'en peut douter : le désir de la richesse est un mobile psychologique trop général. Mais ce n'est pas chez les ruraux le mobile essentiel ou exclusif, et c'est ce qui distingue leurs migrations des concentrations industrielles et urbaines. Les gens qui fuient la faim et la servitude demandent avant tout le pain et la liberté. Or les chercheurs de terres neuves sont dans la plupart des cas des affamés ou des demi-serfs.

Les mouvements de cette nature, comparés aux concentrations industrielles et commerciales, se développent très souvent selon un rythme exactement inverse. Les coups de misère qui s'abattent sur les terres pauvres peuvent déraciner d'un coup des populations entières, qui s'écoulent hors de leurs frontières en migrations de masses. On connaît bien l'exode presque torrentiel des Irlandais à la suite de la maladie de la

I. Les pays britanniques et Scandinaves font exception et paraissent donner ainsi une remarquable preuve de santé morale, car ce sont eux qui ont donné et qui donnent encore à l'Amérique du Nord ses meilleurs colons, parmi ceux qui viennent d'Europe (voir § 2) ; mais nous verrons un peu plus loin que ce mouvement vers la terre change rapidement de nature ; Témigrant d'Europe recherche de plus en plus aux Etats-Unis les métiers urbains ; ce n'est plus lui qui colonise, et il ne fut jamais, depuis un siècle, le principal colon.

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pomme de terre de i846\ Plus récemment, on a constaté des faits du même ordre en Italie et en Espagne".

En Espagne, l'épidémie des départs collectifs a pris une telle activité, qu'elle s'est étendue par contagion des villages aux villes moyennes.

c( En septembre 1906, la presse espagnole a commenté amèrement le fait que les habitants de Béjar ont adressé aux républiques sud-américaines une pétition collective sollicitant les moyens d'émigrer en masse. La ville de Béjar est connue pour ses fabriques de drap. Elle était autrefois florissante, mais est aujourd'hui presque tombée. La population, qui atteignait jadis 20 000 habitants, n'en compte plus que gooo » ^

Les foules ainsi émigrées en bloc s'éparpillent tout de suite. Au lieu de demeurer concentrées ou de se concentrer davantage encore, elles se dispersent sur les terres neuves en courants et en filets de plus en plus minces, au hasard des concessions offertes, des prospectus des agents d'émigration, des annonces de toute nature ou simplement des commérages et des on-dit hâtivement acceptés comme vérités. Les émigrants se disséminent sur des aires de dispersion que la facilité croissante des communications agrandit tous les jours. C'est pourquoi, si nombreux qu'ils soient, leur infiltration aux terres de colonisation ne change que très lentement le caractère du peuplement, pour peu qu'une population fixée au sol existe déjà sur les terres occupées. Ce sont les usages et les mœurs qui d'abord se modifient peu à peu, dans le cadre en apparence identique à lui-même d'une organisation de société ou d'État assez forte pour absorber et pour assimiler les nouveaux venus. La migration d'infiltration répond ici exactement à la même notion que le cultural drift de Haddon. Que le déplacement des hommes à la recherche de la terre se

r. Voir Jean Brunhes, La Géographie humaine, 2^ édit., chap, x.

2. Voir ci-dessus. — « En Italie, il arrive parfois que la population tout entière d'une bourgade s'embarque pour TAmérique, le curé et le sindaco en tête. Il en est de même en Espagne, où des villages entiers ont émigré, conduits par leurs alcades ». (R. Gonnard, L'émigration européenne au XIX" siècle, p. 188.)

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