L'HISTOIRE DASS LA GEOGRAPHIE
le gouvernement prussien a replanté les zones qui avaient été déboisées soit par les anciens princes, soit par les armées de la grande période révolutionnaire, et les paysans appellent les Epicéas Preussenbaume. — Des territoires qui produisaient autrefois des céréales seraient aujourd'hui, dans Tétat historique et économique général, voués à une infériorité de plus en plus croissante ; mais ils se sont heureusement transformés en zones plutôt pastorales. Dans les villages qui sont les centres naturels de ces régions, l'ancienne « halle au grain », ou « grenette », ferme ses portes ou est démolie, à Saint- Flour comme à Lausanne. — Des puissances politiques, qui se rendent compte de Timpérieuse nécessité d'être des puissances maritimes, se créent à tout prix des ports : Trieste et Fiume sont des villes de volonté, auxquelles a seule permis de se développer la tactique des ports francs ; or, elles survivent et survivront à l'Empire austro-hongrois pour toujours disparu.
L'histoire nous raconte une vie de l'humanité de plus en plus coordonnée, subordonnée et collective, et la géographie reçoit mission de nous illustrer cette démonstration.
Une ville, plus exactement une ville commençante, un hameau, un village a été déterminé par un puits, par une source, par un marché, etc., et s'est cristallisé autour d'un carrefour, sur le bord d'un chemin ; certains villages procèdent si bien du chemin que les Allemands ont inventé les mots légitimes de Gasseudorf ou de Strassendorf. A mesure que l'agglomération de maisons se développe, le réseau de la circulation s'accroît. Dans l'immense ville moderne, la maison devient collective : la maison-caserne des quartiers ouvriers de Paris et de Londres ou le grand hôtel à 2 5 étages de Chicago et de New- York représentent, par excellence, le caractère collectif de l'habitation. Mais c'est surtout par la circulation multiforme que s'exprime le caractère collectif de la grande agglomération moderne : celle-ci ne peut exister que par celle-là ; c'est la circulation seule qui lui permet de vivre. Elle doit être réseau de circulation, mieux encore qu'amas
de bâtisses. Elle s'exprime sur la terre, elle se projette par une véritable trame, par un système circulatoire très compliqué, non pas seulement de lignes d'accès et de gares, de voies de fer ou de voies d'eau, mais- d'artères et de veines qui conditionnent et qui règlent la vie intérieure. Tâchons d'apercevoir un instant Paris dans sa réalité de circulation : que de réseaux superposés et entre-croisés! Ceintures de chemins de fer, réseaux de trains, de tramways et d'autobus, réseaux souterrains et aériens du Métropolitain et du Nord- Sud, réseaux de fils télégraphiques et de fils téléphoniques, réseau pneumatique, réseaux des secteurs électriques de force et de lumière, réseau des conduites d'eau et réseau des égouts, qui ne sont certes pas les deux moins indispensables à la vie et à Thygiène de la splendide cité. De quelque côté que nous nous tournions, où que nous marchions, où que nous descendions, où que nous montions, nous franchissons des écheveauxde tuyaux et de fils, qui, pour nous relier aux autres êtres vivants, nous enserrent, nous recouvrent, nous enveloppent d'une série de filets à mailles plus ou moins étroites. Or ces filets enchevêtrés, apparents ou dissimulés, mais dont la réalité, si elle était partout visible, nous apparaîtrait comme un « tissu » énorme et inégal de fer, de fonte, de cuivre ou de plomb, plus compliqué et plus ordonné tout à la fois que la plus emmêlée des toiles d'araignée, voilà par excellence l'expression matérielle de ce qu'il y a de commun, de lié, de solidaire dans ces amas de vies individuelles et de cellules familiales, qui, juxtaposées et serrées en un point de l'espace, créent cette excroissance de surface, cette tache bigarrée, cette espèce de tumeur géographique que nous appelons une ville.
Si l'on veut en appeler à un exemple typique des relations entre l'histoire et la géographie économique, nous n'aurons garde d'oublier cette tentative napoléonienne qui date de plus d'un siècle et dont le blocus maritime de la grande guerre aura tant de fois évoqué l'exemple et le souvenir, le blocus continental. Songeons dès à présent au retentissement
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de ce grand fait politique, mèiiae suivi d'un insuccès partiel, jusque dans Téconomie générale de nos champs cultivés. Il n'y a pas un d'entre nous dont la nourriture substantielle journalière ne soit aujourd'hui, par la qualité ou la quantité de sucre consommé, tributaire du plan politique dirigé contre l'Angleterre par cette extraordinaire volonté individuelle d'un moment de l'histoire, Napoléon.
Ainsi notre vie quotidienne est mêlée de mille petits faits matériels, qui expriment en raccourci quelques-uns des plus décisifs épisodes de l'histoire universelle. Le Yankee croise dans les rues de New-York ou de Chicago un nègre : s'il daignait le regarder, il devrait songer à cette Afrique noire à laquelle les traitants sont venus demander la main-d'œuvre exigée par les planteurs de coton et de canne à sucre ; que d'histoire en ces cheveux crépus, en ces lèvres lippues, dans un tel pays, sous une telle latitude ! Les maïs dont sont gorgées les plaines basses de la Save ou du Danube, les pommes de terre qui s'étendent sur tant d'hectares de l'Irlande, de la France ou de TAllemagne, constituent, sur notre ancien continent, de très vastes taches, qui sont à leur manière, — la manière géographique, — les témoins permanents de la découverte de l'Amérique.
Il dépend de l'homme d'être asservi plus ou moins au cadre terrestre selon les progrès qu'il réalise. Sans les sous-marins et sans la télégraphie sans fil, les Empires Centraux eussent été de 19 14 à 191 8 beaucoup plus tôt cernés et vaincus. De telles décourvertes si récentes et les interprétations pratiques de telles découvertes modifient si profondément les rapports entre les hommes et les mers, entre les hommes et les espaces continentaux que la résistance militaire de l'Allemagne et sa vie économique et sa vie politique ont pu s'assurer une durée beaucoup plus longue grâce à ce bouleversement historique, d'origine théorique et intellectuelle, de la géographie de la circulation.
Au vrai, les grands faits géographiques de l'heure présente, ce ne sont pas les découvertes du pôle Nord et du pôle Sud.
Nous avons, pour les hardis ou savants pionniers de la recherche polaire, l'admiration la plus enthousiaste. Mais les plus grands faits, sinon les plus hauts faits de Thistoire du monde, ce sont des événements comme le percement de l'isthme de Suez ou l'ouverture du canal de Panama. Et si toute l'histoire politique, économique et sociale du monde est modifiée par des initiatives humaines comme celles-là, c'est précisément parce qu'elles coopèrent à transformer d'une manière définitive la surface terrestre elle-même, et qu'elles « s'incarnent », pour ainsi dire, dans la géographie.