I. Fr. Ratzel, Polit. Geog., p
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notre pîan de montrer brièvement les connexions entre les deux ordres de faits. C'est ainsi que l'on arrive à joindre Tun à Tau^tre, d'une manière qui s'impose à l'esprit, ce domaine du stable et ce domaine de l'instable qui de prime abord paraissent si bien séparés.
La crue non régulière, mais presque continuelle, du peuplement humain entraîne non seulement une densité plus forte dans les foyers d'accroissement, mais un débordement vers des régions proches ou lointaines, où la crue est plus lente et où même, pour des causes locales, il peut y avoir une diminution du peuplement. Cela se traduit par des émigrations, par des expansions coloniales et par des guerres de conquête.
La mise en valeur de territoires nouveaux appelle de toutes parts l'excès de peuplement qui existe dans les régions saturées. C'est le phénomène consécutif à la crue du peuplement : c'est lui qui entraîne, à travers les conflits de tout ordre, un équilibre instable entre les États et les groupes d'Etats.
L'accroissement de valeur des territoires déjà occupés par des États ancie-nnement organisés amène vers les richesses nouvelles un afflux de convoitises venant de l'intérieur ou de l'extérieur : cet afflux se traduit par des conflits industriels ou agraires, des mouvements d'immigration et des guerres de conquête.
Les facilités nouvelles de la circulation terrestre et marine donnent l'essor au mouvement pour l'unification intérieure des États et pour la concentration efficace de leurs moyens d'action ; elles signifient aussi les voies ouvertes à l'expansion extérieure, pacifique ou guerrière.
La contiguïté de plus en plus étroite entre les États et l'établissement de chaînes d'États continus ont pour résultat des pressions et des contre-pressions continuelles des États les uns sur les autres, sous une forme pacifique ou guerrière. Toute frontière est une zone de lutte permanente.
Résumons ces ordres de faits : ils nous donnent la clef et l'enchaînement des migrations, des guerres, des alliances,
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des conflits intérieurs et des infiltrations de tout ordre à travers les frontières, c'est-à-dire à peu près la trame de toute riiistoire politique.
Pourtant, cet ensemble de notions, si synthétique qu'il soit, est encore incomplet, car il fait naître lidée d'un développement régulier des Etats, oij chaque société politique irait, sous la poussée des forces internes et externes, jusqu'au bout de sa destinée. L'étude des forces permanentes de la géographie, aux effets longuement prolongés et aux transitions presque insensibles, paraît impliquer un développement du même ordre pour les sociétés politiques qui s'inscrivent dans les cadres terrestres. S'il en était ainsi, tous les Etats connaîtraient une longue période de gestation, d'accroissement, de dépérissement et de dissolution, et les séries de durée, de la naissance à la mort, seraient sinon identiques, du moins analogues pour tous. L'étude de l'histoire montre que les choses ne se passent pas de cette manière. A côté des développements complets sont nombreux les développements incomplets et les avortements. Il y a des sociétés politiques qui, semblables aux arbres à racines plongeantes, adhèrent fortement au sol et paraissent défier toutes les bourrasques ainsi que l'usure des siècles; il y en a d'autres qui, semblables aux arbres à racines traçantes, égratignent à peine la surface de leur territoire et sont mises à bas par le premier coup de vent.
Ici, la géographie politique passe la parole à l'histoire, qui est essentiellement le domaine des apparences imprévues et changeantes, et qui Test à tel point, qu'il n'y a plus aujourd'hui d'historiens assez audacieux pour se risquer à des prévisions. Cependant, du tourbillon et du tumulte historiques se dégagent encore quelques règles d'ensemble qui apparaissent à la lecture de la carte politique du globe aux différents âges de l'histoire. L'étude de ces règles nous permettra de compléter notre tableau général de l'extension des régions actives ; elle nous permettra aussi, sinon de prévoir, au moins de pressentir dans quel sens pourront se faire, pour un avenir prochain, les réarrangements territoriaux que révolution historique ne cesse de demander.
La vie de toute société politique nous présente un groupe ou un agrégat de groupes en mouvement continuel, contigus à d'autres groupes également en mouvement. L'histoire nous
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montre que ces mouvements, où croissent et où décroissent les États, se font sur une échelle d'intensité presque indéfinie. Les uns sont très rapides, les autres sont très lents, avec des degrés intermédiaires. L'Empire romain a eu besoin de cinq siècles pour arriver à son maximum d'extension autour de la Aléditerranée. L'Empire mongol, dix fqis plus "vaste, s'est constitué de 1207 à 1242, en trente-cinq ans. Mais si, d'un Etat à l'autre, la rapidité du mouvement varie de manière à multiplier les échelles de durée, dans chaque État les mouvements de crue et de décroissance se font selon un rythme analogue. Une même région active peut donner naissance successivement à pkisieurs États et parcourir ainsi plusieurs cycles politiques ; dans chaque cycle la rapidité du mouvement, établie dès le début à un certain niveau, demeure sensiblement la même jusqu'à la fin et c'est seulement après la dissolution de l'État que peut naître une société nouvelle à mouvement plus rapide ou plus lent.
Dans cette échelle du mouvement, il y a une sorte de zéro dont la détermination précise est aussi impossible que celle du minimum de densité. Au-dessus du zéro, c'est-à-dire lorsque le mouvement se fait avec une lenteur relative, les constructions d'États sont solides et durables ; elles suivent généralement une destinée historique complète; cela nous permet de les comparer sans trop d'inexactitude aux organismes sains et bien constitués, dont Péquilibre vital se prolonge jusqu'à répoque prévue pour leur usure par les lois naturelles. Au-dessous du zéro, lorsque le mouvement est trop rapide, les constructions d'États vite édifiées sont aussi vite détruites ; les unes arrivent en peu d'années à une croissance en apparence complète, et presque tout de suite disparaissent; les autres avortent avant leur entier développement. Les grandes nations d'Europe, peu à peu sorties de la dispersion féodale, sont des constructions durables ; toutes mesurent par siècles leur période de gestation et de croissance, toutes mesureront de la même manière leur période de décroissance et de déclin. Les Etats-Unis d'Amérique, dont la formation
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était plus facile sur un sol entièrement neuf, comptent tout de même par siècles, eux aussi : deux cent cinquante ans séparent l'arrivée du Mayflower au cap Cod de la guerre de Sécession, où les Etats-Unis, qui avaient déjà leur territoire entier, ont achevé de conquérir leur conscience nationale. Au contraire, les Etats barbares fondés après la chute de l'Empire romain (sauf l'Etat franc), l'Empire d'Alexandre, l'Empire mongol et l'Empire de Napoléon ont été des Etatsmétéores, où les périodes de croissance et de déclin ne se comptent que par années ou par dizaines d'années.
Ainsi, pour qu'un Etat soit durable, il faut que sa gestation soit longue et difficile. Il faut que le groupe qui le fonde se fixe solidement au sol, et ne profite pas de sa crise de croissance pour saisir inconsidérément de vastes territoires, qu'il est incapable de garder, dès que se produit l'inévitable reflux des contre-pressions. Les stades de croissance de toute société politique qui réussit sont des plus complexes et exigent un long développement historique. Ils comprennent en substance l'accroissement de valeur du territoire occupé, un eff^ort constant vers l'unification et la cohésion internes, et enfin un progrès territorial, réalisé de proche en proche, aux dépens des petites sociétés politiques incapables de résister à la pression extérieure ou aspirées vers la fusion par des affinités de langue, de race ou d'intérêts. Ces trois ordres de faits ne se sérient pas dans le temps ; ils ont lieu simultanément, mais tous trois ont besoin d une longue suite d'années ou même de siècles. Le troisième, c'est-à-dire l'extension territoriale aux dépens des petits États voisins, a été la condition nécessaire de la naissance des grandes constellations politiques dans l'Ancien Monde. Ratzel dit avec raison, mais il n"a raison que pour l'Europe et pour l'Asie : « Tout grand État est composé d'un agrégat de petits États » \
La plupart des grandes sociétés politiques nées viables
I. « Nous constatons la tendance vers la construction d'Etats plus grands tout le long de l"histoire humaine, et non pas seulement au cours de l'histoire écrite. » (Fr. Ratzel, Polit. Geogr., p. 251).
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sur les régions actives ont donc obéi à une loi di agglutination croissante. Autour du noyau primitif — Tlle de France pour la France, le Brandebourg pour TAllemagne, la Castille pour TEspagne, la Savoie-Piémont pour l'Italie, l'État de Moscou pour la Russie — sont venus se souder au noyau et se souder ensemble de nombreux petits États de périphérie qui n'avaient ni assez de force de cohésion interne, ni assez de force d'expansion pour maintenir leur autonomie. C'est une loi générale. Mais ce n'est pas, comme ont voulu le faire croire les théoriciens allemands et en particulier Ratzel, une loi nécessaire et universelle.
Pour Ratzel, la concentration croissante des États suit une marche fatale et inéluctable. Le mégalostatisme doit l'emporter partout ; partout le microstatisnie doit disparaître. Les grands États doivent devenir plus grands ; les moyens doivent être écrasés par les grands ; quant aux petits, ils cesseront tout à fait d'exister. Dans la géographie politique de Ratzel s'inscrit à l'avance le destin fixé par TAllemagne pour la Belgique et pour la Serbie ; Ratzel n'a pas assez de sarcasmes pour le « misérable esprit local » ', cette absence de grandes vues et de pensées d'avenir où, selon lui, doivent sombrer toutes les petites nations. Quant aux puissances dont l'expansion s'est arrêtée, et qui tombent peu à peu au niveau des petits États, par rapport à leurs voisines en puissance croissante, leur sort fait l'objet de prédictions voilées et pourtant fort claires. « L'espace politique serait" maintenant trop petit pour un nouvel Alexandre ou pour un nouveau Napoléon"... L Europe et f Australie n'ont vraiment d'espace que pour une seule grande puissance »^ Visiblement, l'Australie n'est là que pour atténuer la portée dune affirmation qui ressemble à une menace.