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EXTENSION GÉOGRAPHIQUE DES RÉGIONS ACTIVES

Au i^'' siècle de notre ère, la carte politique du monde ne comprenait que trois groupes qui n'avaient que peu ou pas de relations entre eux. Le premier était constitué par l'Empire romain et par la zone de demi-nomadisme qui l'entourait en

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Europe et en Afrique; le second comprenait le Japon, la Chine, llnde et l'Indonésie; le troisième était fait des sociétés américaines sédentaires; encore n'admettons-nous celui-ci que par hypothèse, puisque nous n'avons aucun renseignement sur lui à cette époque reculée. Du premier au second groupe, les relations étaient rares et intermittentes. L'empire perse, puis la chevauchée d'Alexandre et l'expansion grecque avaient jeté de l'un à l'autre des ponts fragiles, presque aussitôt rompus qu'établis. En fait, le monde européen et l'Asie antérieure d'une part, l'Inde et la Chine de l'autre, s'ignoraient : la zone de déserts et de steppes étendue en diagonale du Sahara au Gobi les séparait efficacement * . Du premier et du second groupe au troisième, il n'y avait pas plus de relation que de la Terre à une autre planète. Tout le reste du globe était hors du cadre des Etats organisés.

Au x' siècle, le troisième groupe est toujours isolé : mais une chaîne d'États ininterrompue et durable s'établit entre les deux premiers ; elle prépare les relations et les pressions à venir. Une force d'agglutination nouvelle a surgi, c'est l'Islam, la religion des déserts, qui comble le vide politique des sables et des steppes de l'ancien monde. Religion d'Etat s'il en fut jamais, Tlslam cimente par -la force les liens entre nomades et sédentaires : il unit l'Asie et l'Europe par ces liens sanglants des guerres et des batailles où ont germé si souvent les États nouveaux. En même temps, la colonisation chrétienne s'étend dans le Nord de l'Europe, et les premiers empires turcs s'élèvent au Nord de l'Asie. Tout l'Ancien Monde, au Nord de la zone équatoriale, ne forme plus qu'un bloc politique.

I. Après la chute des royaumes grecs, la domination des Parthes, puis, à partir de 226 de notre ère. celle des Sassanides, ne suffirent pas à relier l'Europe à l'Asie, jusqu'à l'expansion arabe qui refoula l'Europe sur la Méditerranée et sépara plus que jamais les deux mondes. Au reste, les routes de mer, par la mer Rouge, n'étaient pas suivies, et le haut plateau d'Iran aux pentes en gradins était impropre aux communications. Les relations auraient été plus faciles par le Nord de la mer Noire et de la Caspienne, route que suivait encore au vi» siècle l'ambassadeur byzantin Valentinos envoyé aux Turcs de Bactriane (L. Cahun, Introduction à l'histoire de l'Asie, p. 115). Mais cette route n'était qu'un fil ténu et très souvent rompu.

Au xvi*' siècle se produit par la découverte de TAmérique et la démonstration de la sphéricité de la terre le fait le plus considérable de Thistoire des hommes. Le groupe américain, jusqu'alors isolé, vient en contact avec l'Europe et entre dans sa zone de colonisation. Vers Tlnde et TExtrême-Orient s'ouvrent des routes plus sûres que celles qui traversaient les pays d'Islam. Dès ce moment la chaîne d'États existants, ou en puissance dans les formations coloniales, tend à ceindre sans solution ae continuité la planète entière ; les siècles suivants achèvent Tœuvre. Non seulement les trois groupes primitifs sont réunis, mais ils s'étendent en tache d'huile sur les parties encore inorganisées de la terre habitable. Dans ce mouvement d'extension, de nouvelles régions de fermentation politique paraissent sortir du sol, tandis que d'anciennes régions actives tombent en sommeil ; mais les plus récents germes de vie l'emportent en nombre sur les germes d'une mort qui souvent n'est qu'apparente ; bien des fois nous avons vu une vie renouvelée naître des anciennes ruines d'Etats. Au total, le cadre de l'histoire s'est étendu, depuis quatre cents ans, à peu près aussi loin qu'il peut s'étendre ; le mouvement a pris une singulière vitesse depuis cent ans ; il arrive aujourd'hui à faire de la planète entière, sauf d'étroites régions de torpeur, un vaste organisme où tout choc ressenti par une partie se répercute sur l'ensemble du corps entier.

Cette extension politique est en relation étroite avec l'accroissement du peuplement humain sur le globe.

Comme nous l'avons indiqué aux chapitres v et vi, la crue du peuplement ne se fait ni selon une progression régulière, ni d'une manière rythmique, dans son ensemble. En outre, elle ne se répartit ni également, ni d'un manière proportionnelle, entre les grands centres de population de la terre. Elle ne vise pas à égaliser la population sur la surface du monde habitable, bien que toute forte croissance implique un débordement correspondant'. Mais tel quel, l'accroissement du

I. Nous ne voulons pas dire que le débordement doive suivre la croissance d'une façon infaillible et immédiate : car ce serait supposer pour les différentes régions du globe des

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peuplement existe ; il s'est accéléré depuis cent ans d'une manière extraordinaire. Ce grand fait est en rapport avec l'évolution des Etats. Il les conditionne en partie ; il est en partie conditionné par eux.

Si les Etats naissent de la lutte et se développent dans la lutte, ils n'ont cependant pas la lutte pour fin. Leur fin est la sécurité collective. Pour en fonder les bases, ils se constituent. Pour la réaliser d'une manière plus sûre, ils s'agglutinent en masses d'une étendue territoriale croissante (§ 5). La sécurité, la stabilité et la certitude du lendemain ont sur le développement numérique des sociétés un effet immédiat. Les causes de crue l'emportent sur les causes de décrue. La sécurité des récoltes et de l'habitation, la suppression de la détrousse individuelle, la sûreté des relations de voisinage, les accumulations de prévoyance qui préviennent les disettes et tant d'autres assises de la vie sociale civilisée que seule rend possibles l'existence de l'Etat, contribuent non seulement à augmenter la natalité d'une manière directe, mais à diminuer la mortalité et surtout la mortalité infantile. Au total, il paraît certain que les sociétés réalisent des gains numériques rapides dès qu'elles sont organisées politiquement.

La puissante poussée de vie que l'histoire nous révèle dans l'Europe du xv' et du xvf siècles, au sortir de l'émiettement féodal, venait certainement d'un rapide accroissement numérique, fruit de la sécurité et du bien-être croissants. Il y a là un fait que nous ne pouvons appuyer sur aucune donnée statistique, puisque les statistiques étaient inexistantes alors. Ce n'est pourtant pas, selon nous, une raisonsuffisante pour le rejeter ; nous n'avons point la superstition du chiffre catalogué. A lire les réflexions de Claude Seyssel, sous Louis XII, dépourvues de tout esprit de système et d'école, nous comprenons combien la restauration de l'Etat français après la guerre de Cent ans

normes de densité inextensibles, ce qui n'est pas. Toute région peuplée peut se peupler davantage encore. Mais tôt ou tard se produisent un trop plein apparent et un essaimage à l'extérieur, déterminés par des causes permanentes ou éphémères.

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avait été profitable, au bout d'un demi-siècle de paix intérieure, à raccroissement de la population française'.

Que les forces d'un Etat arrivé à la maturité et fatigué, en quelque sorte, de sa propre expansion puissent avoir, à la longue, un effet directement opposé sur le nombre des individus qui le composent, et encouragent la décrue plutôt que la crue du peuplement, l'exemple de l'Empire romain et celui de la France moderne suffiraient à le montrer. Mais, au point de vue général où nous sommes placés, nous ne considérons les sociétés politiques qu'au stade de leur jeunesse ; et c'est avec raison, puisque l'extension de la carte politique jusqu'aux limites du monde habitable est toute récente. Or, dans ce stade, la croissance et les progrès des Etats sont favorables à l'accroissement numérique des groupes.

La crue du peuplement, d'abord confinée aux foyers primitifs d'accroissement, ne peut s'y maintenir toujours ; elle y trouve plus ou moins vite son point de refus. Elle déborde alors, à l'intérieur des Etats, sur les zones à population jusque-là clairsemées. A l'extérieur, elle tâche de se faire place par les guerres, dont nous parlerons plus loin (§ 5), et par l'expansion coloniale.

Le travail de colonisation intérieure qui se fait dans les Etats porte sur les régions qui étaient, à l'état primitif, les plus rebelles à l'appropriation : ce sont les landes de terre ingrate des plateaux et des plaines, les incultes montagneux, les forêts et les marécages. Il y a là des éléments de différenciation naturelle qui souvent servent d'appui aux sociétés politiques embryonnaires, et que les Etats agrandis et développés cherchent à faire disparaître, tant en vue de la sécurité et de l'équilibre du corps politique qu'en vue des progrès de l'économie générale. Nous l'avons déjà indiqué pour le puissant agent de résistance aux pressions extérieures et de rébellion contre l'unification intérieure que constituaient les forêts sans routes et sans clairières (§ 3). Aujourd'hui disciplinées, les forêts ont été façonnées par le travail humain grâce au

I. 0 Plusieurs lieux ou grandes contrées inutiles ou en friches ou en bois, sont à présent tous cultivés et habités de villages et maisons, tellement que la tierce partie du royaume est réduite à la culture depuis trente ans ». Cité dans Lavisse et Rambaud, Histoire générale, IV, iSb, d'après Claude de Seyssel, Les louanges du roy Louis XII.

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surplus de population qui fourmille rapidement sur leurs lisières, dès que la sécurité s'y établit. De même ont diminué les incultes et les marais dans tous les Etats de longue civilisation, bien que ni les uns ni les autres ne soient totalement supprimés ni à la veille de Tètre.

Malgré les nombreux faits d'extension intérieure du peuplement en rapport avec les progrès de l'unification et de l'organisation de l'État, ce n'est pas de ce côté que la société politique fait le mieux sentir son action. Par ses efforts propres, elle ne se montre pas apte à égaliser le peuplement sur le territoire qu'elle occupe ; elle a plutôt tendance à augmenter les inégalités, à concentrer la. croissance naturelle du peuplement sur certaines zones et à vider certaines autres \ Nous verrons plus loin (chapitres viii et ix) comment, par la congestion des capitales et par l'organisation des frontières, les Etats accumulent les ressources et les hommes sur les points et sur les zones de tension politique où ils ont intérêt à faire sentir leur volonté avec son maximum de puissance.

Au contraire, le débordement de population militaire ou civile que toute expansion coloniale entraîne avec elle représente un gain net pour la formation de nouvelles régions actives, appelées à entrer tôt ou tard dans le cadre de Thistoire politique. Les deux stades coloniaux que l'Europe a connus au xvf et au xix^ siècles ne signifient pas autre chose que la préparation de nouvelles chaînes d'Etats appelées à vivre une existence nouvelle, sous forme d'unités indépendantes ou sous forme de fédérations. Le stade colonial du xvi^ siècle a abouti, après une gestation de trois cents ans, à couvrir l'Amérique d'une chaîne d'États ininterrompue ; le stade colonial du xix*' siècle aura le même résultat pour l'Afrique et pour l'Australasie, au bout d'une gestation qui sera sans doute moins longue, pour les raisons que nous indiquerons un peu plus loin. Le milieu de débilitation

I. Son action sharmonise ainsi avec celle de la concentration économique qui prévaut dans le monde moderne depuis l'avènement de la grande industrie. L'une et l'autre action se fortifient mutuellement.

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de la zone équatoriale a rendu les efforts coloniaux moins fructueux sur cette zone (§ 2) ; nulle part l'organisation de rÉtat n'y est aussi avancée que dans les anciennes colonies des pays subtropicaux et tempérés, même en Amérique, dans les régions de l'ancien stade colonial, et à plus forte raison sur le continent d'Afrique où s'est porté le maximum des efforts nouveaux. L'Egypte et l'Afrique australe font figure d'Etats ; le Congo et le Cameroun n'en font pas figure. Cependant, nous ne reconnaissons pas comme fondée la distinction traditionnelle établie entre les colonies de peuplement et les colonies d'exploitation : les premières embryons d'Etats, les secondes destinées à demeurer toujours dépendantes. Toute colonie dite d'exploitation est en même temps une colonie de peuplement : elle l'est par la présence du personnel de direction européen qu'elle exige ; elle l'est par la sécurité que son organisation donne aux groupements indigènes anarchiques et désordonnés ; la sécurité devrait "favoriser la croissance numérique de ces groupes. Il y a donc, même dans les colonies dites d'exploitation, des germes de sociétés politiques futures, sauf dans la forêt équatoriale, tant que l'effort humain ne sera pas parvenu à la dissocier et à l'humaniser comme il a fait pour la forêt des zones tempérées.

Si le nouveau stade colonial paraît devoir garder moins longtemps que le premier les formations politiques à l'état embryonnaire, ce phénomène résulte en bonne partie des progrès nouveaux faits par la circulation, et en particulier par la circulation maritime et océanique, aux points de vue de la sécurité, de la rapidité et de l'activité des relations. Les distances, réduites dans les fortes proportions que montrent les cartes d'isochrones comparées (fig. 21), équivalent, au point de vue politique, soit à un prodigieux rapetissement de l'univers habitable, soit à une crue du peuplement qui comblerait tous les vides, même les vides océaniques, sans laisser la moindre solution de continuités Cela revient à dire que,

I. Il faut mettre en lumière ce point, que la circulation accélérée multiplie en réalité l'effectif numérique des peuples qui se déplacent beaucoup. Une nation aux tendances

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sans les progrès de technique et d'outillage qui ont activé et intensifié la circulation, révolution politique du globe n'aurait atteint ni demain, ni plus tard, le point où elle est aujourd'hui, et encore moins celui où elle parviendra dans peu d'années. Par la circulation, non seulement les États tendent sur le globe une chaîne ininterrompue où les Océans ne font que des vides apparents, mais les maillons de la chaîne se serrent de plus en plus les uns contre les autres, au point que toute tension ou toute pression qui se fait sentir sur l'un d'entre eux intéresse tous les autres. Ce phénomène a une portée très générale : il pèse sur la cohésion intérieure des États aussi bien que sur les rapports des États entre eux; il intéresse les Etats déjà contigus sur un même continent aussi bien que les Etats séparés par les anciens vides océaniques. Mais c'est surtout au point de vue de la suppression de ces vides que nous le considérons ici, car c'est ainsi que l'activité politique rayonne, à travers les mers, des métropoles vers leurs rejetons coloniaux. De proche en proche, l'étendue d'eau qui recouvre les deux tiers du globe est venue, sauf les eaux glacées des pôles, faire corps avec les régions politiques actives. Cela s'est produit peu à peu, chaque fois que l'outillage humain réalisait une de ces nouvelles conquêtes qui font époque dans l'histoire du monde. Quand les Phéniciens, les Grecs, les Arabes et les Malais ont su construire des bateaux résistants et fins voiliers, quand ils ont su lire la carte du ciel pour reconnaître leur position sur la mer, ils ont fait entrer dans l'histoire la Méditerranée et les mers de l'Inde et de la Chine. Quand les marins catalans, génois et portugais ont appris à se servir de l'astrolabe et de la boussole, le périple de l'Afrique vers l'Inde a été accompli, l'Atlantique a été traversé, l'Amérique et l'Europe sont entrées en contact. Quand l'application de la vapeur, la construction en fer et en acier et les câbles sous-marins sont venus presque soudainement,

sédentaires paraît peu nombreuse, même si elle s'accroît. Que dire d'une nation comme la France d'avant 1914, où la population était stagnante et où les gens restaient chez eux? Le monde apprenait simplement à oublier son existence.

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au xix^ siècle, rendre infiniment plus sûre et plus rapide la circulation des hommes et des produits, et instantanée la transmission de la pensée, TOcéan entier a été annexé aux régions actives. Ce serait un point de vue un peu unilatéral, mais riche tout de même en vérité profonde, que celui qui diviserait l'histoire politique du monde en quatre phases : la phase fluviale (avant toute conquête de la mer), la phase méditerranéenne, la phase atlantique et la phase océanique. La quatrième phase commence sous nos yeux. L'Océan devient le champ clos des compétitions, des jalousies et des tendances conquérantes, entre les chaînes d'États, formés ou en formation, solidement maillées autour de lui.

En face du rigoureux déterminisme des lois naturelles, la conquête de TOcéan nous donne le plus évident exemple d'un triomphe de l'activité, de l'intelligence et de l'initiative humaines, car cette conquête a été rendue possible, à l'origine, par les spéculations désintéressées des astronomes et des mathématiciens de la Chaldée et de la Grèce ; si les progrès ultérieurs, du xv* au xix" siècle, depuis l'astrolabe jusqu'aux turbines, ont été sollicités plus immédiatement par l'application, cependant nombreux encore sont les efforts désintéressés qui n'ont abouti que d'une manière inattendue à accroître la puissance de l'homme sur les mers.

Un autre exemple, moins frappant peut-être, de l'action de l'intelligence sur les destinées humaines et sur l'évolution politique de la terre, nous est donné par la mise en valeur des ressources du sous-sol. Longtemps, sans doute, l'extraction de la houille et des métaux a été empirique et fragmentée ; longtemps elle n'a fait éclore que des groupes peu nombreux et dispersés; longtemps cette forme de l'activité industrielle n'a eu aucune influence sensible sur la formation et sur la destinée des Etats. Il n'en est plus de même depuis l'avènement et les rapides progrès de la grande industrie. En même temps que la recherche des minéraux utiles perdait son caractère empirique pour devenir une branche importante de l'exploration rationnelle et scientifique du globe, l'activité sans cesse croissante des exploitations déterminait l'éclosion et l'accroissement très rapide de nouveaux foyers de population ; des pays en léthargie s'éveillaient à la vie politique par la vie économique ; des régions qui

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avaient connu une vie fourmillante, et qui s'étaient endormies depuis, renaissaient et prenaient une valeur nouvelle, comme nous l'avons vu pour la Belgique (§ 3). Ainsi l'exploitation du sous-sol a eu sa part dans le mouvement général qui augmente, dans les régions actives, les points de contact douloureux. On ferait une longue énumération des pays miniers et métallurgiques qui sont devenus ou qui peuvent devenir des champs de bataille, du bassin de Briey au Tra*svaal. Nous n'avons qu'à rappeler d'un mot ce qui a éfé dit des gisements de pétrole au chapitre I'^^

Ces pays abondants en produits du sous-sol attirent les convoitises parce qu'ils sont des réservoirs de richesses et de forces utilisables. Pour les mêmes raisons, les forces captées et utilisées à la surface du sol par les usines hydrauliques donnent une nouvelle vie aux régions montagneuses, où s'accroissent les chances de conflits à venir. La valeur politique de la houille blanche et de la houille verte apparaît moins à nos yeux que leur valeur économique. Cela provient surtout de l'utilisation toute récente des chutes d'eau ; comme il arrive généralement pour les révolutions de l'ordre économique, les conséquences politiques ne surgiront que plus tard ; elles coïncideront avec un développement plus avancé et avec une utilisation plus générale de l'outillage nouveau.

Ainsi se réalise, par des voies différentes à l'origine et confluentes au but, l'extension géographique des régions actives, ou en d'autres termes l'agrandissement de la carte politique jusqu'aux lisières du monde "habitable, avec des vides qui représentent les régions passives au stade actuel de l'histoire ; ces vides sont sujets à se déplacer, comme se sont déplacées les mers sur la planète au cours des «âges géologiques;'tout en se déplaçant, ils diminuent certainement en étendue totale, — et ici encore est valable la comparaison de l'histoire humaine avec l'histoire des mers ; elle doit, au reste, s'arrêter là. La zone tropicale de l'hémisphère Nord a été le premier foyer d'activité politique du monde. Aujourd'hui, les grandes constellations de régions actives sont dans les zones tempérées et subpolaires de l'hémisphère Nord, et dans les zones subtropicales et tempérées de l'hémisphère Sud ; elles n'ont pas cessé de s'étendre ; en même temps se produisaient, à l'intérieur des régions actives, des mouvements nouveaux et continus qui constituent la trame de l'his-

MEGALOSTATISME ET MICROSTATISME

toire. Sous plusieurs rapports, ces mouvements relèvent des lois permanentes de la géographie.

5. — ACCROISSEMEyr DE VALEUR DU SOL OCCUPÉ, PRESSIONS ET CO.XTRE- PRESSIONS: AGGLUTINATION DES ETATS; MEGALOSTATISME ET MICROSTA- TISME.

A mesure que nous avons avancé dans l'analyse des rapports des sociétés politiques avec leur cadre terrestre, nous avons reconnu plus clairement que si la terre faitThomme, riiomme fait la terre. Il s'aclapte à elle ; il sait aussi, partout où la chose est possible, l'adapter à ses fins, de sorte que le champ des possibilités s'élargit souvent d'une manière immense et imprévue : aujourd'hui, la matière disciplinée n'est plus confinée au sol et au sous-sol ; elle s'étend aux premières couches atmosphériques et aux premières couches sous-marines, ce qui donne pour le présent de nouveaux champs de conflit, et sous-entend pour l'avenir de nouvelles ruptures d'équilibre de forces. Partout où les progrès de la civilisation ont accumulé les moyens de dompter la matière, le territoire croît en valeur ; les Etats qui l'occupent croissent en puissance et en richesse, mais les convoitises extérieures qui les guettent augmentent aussi ; aux frontières, les pressions se font graduellement plus continues et plus pesantes ; à l'intérieur, la croissance du peuplement ne se fait pas toujours au profit de la concentration de l'Etat ; elle peut aussi donner une nouvelle vie aux efforts centrifuges et aux forces de dispersion qui sommeillent dans toute société politique d'apparence homogène. Ainsi les zones de tension vitale et de conflits que nous avons appelées lones de différenciation ou régions actives ne s'accroissent pas seulement de proche en proche jusqu'aux limites de la terre habitable, au moyen des formations coloniales ; elles croissent aussi à l'intérieur des constellations politiques depuis longtemps organisées, comme celles de l'Europe, de l'Asie orientale et de l'Amérique du Nord ; elles disent assez clairement l'universalité et

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la nécessité de la lutte dans toute existence d'Etat ou de groupes d'Etats. C'est ici que reparaît un déterminisme inflexible, qui enserre et oriente à la fois les lois naturelles et les volontés humaines. Les sociétés politiques peuvent vivre en paix, au sens ordinaire de ce mot. Elles ne peuvent vivre en repos. A mesure que l'espèce humaine croît numériquement et que les formes de sa vie individuelle et sociale deviennent plus complexes, la lutte entre les Etats et à l'intérieur des Etats devient plus générale, plus vive et plus ardente. Elle change sans cesse, non seulement d'année en année, mais d'heure en heure, la figure et la carte politique du globe, — non point la carte telle que peuvent la donner nos représentations grossières, mais la carte réelle, celle qui donnerait toute la vie politique et sociale des groupes humains dans tout son cadre terrestre. Une étude trop exclusive et trop étroite de la géographie politique pourrait engendrer l'illusion d'une histoire procédant par étapes et par arrêts successifs. Il faut se garder de cette manière de voir. C'est une des vues les plus justes de Ratzel d'avoir mis en lumière le continuel devenir des constellations politiques, malgré leur apparente fixité'. Il n'a pas encore assez insisté sur l'universalité du mouvement et de la lutte dans la vie des Etats : car il n'a pas vu la lutte politique dans toute son ampleur; pour lui, elle n'a guère d'autre forme que la guerre casquée et cuirassée ; c'est par là surtout qu'il se montre petit-fils d'Arminius et contemporain de Guillaume II.

L'extension sur le globe des régions actives, aussi bien que l'activité accrue sur les zones déjà politiquement organisées, ne se traduisent pas seulement par les faits statiques que nous avons analysés et par ceux que nous mettrons en lumière en étudiant les détails de la carte politique (chapitres viii et ix). Chacun des faits de fixation de la géographie de l'État possède, si l'on peut ainsi parler, son équivalent de mouvement dans les apparences changeantes de Thistoire. Il entre dans

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