L. Cahun, hitroduction a rinstoire de l'Asie, p
LES FRONTIERES
déborda la Grande Muraille à peine construite et se fit une large zone de contact avec les nomades ^
C'est seulement après le moyen âge féodal, période de dispersion politique où Ton peut à peine parler de frontières, qu'un type nouveau de frontières politiques commence à exister, au moins en Europe. La valeur accrue du sol, l'augmentation de la population, le dessèchement des marais, l'ouverture de larges percées dans les forêts, l'existence de routes commerciales suivies ne permettent plus de laisser entre les Etats de vastes zones sans possesseur défini. Mais le groupement des atomes féodaux ne se fait pas selon un plan géographique ou militaire régulier : il se fait au hasard des successions dynastiques, des convenances ou des coups de force, sans aucun souci des limites naturelles, qui sont une fiction diplomatique récente, et sans souci de grouper sous une même domination les populations unies par les langues et par les affinités ethniques. Le seul avantage -géographique que les Etats recherchent, ce sont les positions bien fortifiées par la nature : soit les nids d'aigle où les citadelles à la Vauban remplaceront les châteaux féodaux, soit les positions abritées par un lacis de rivières, de canaux et de marais. Les Etats ne cherchent pas tant une bonne ligne frontière continue qu'une chaîne de postes de cette nature. Quand ils possèdent ces postes de commandement, ils se soucient peu que le territoire environnant leur appartienne ou demeure aux mains de leurs voisins. De là une complication extrême dans le tracé des frontières, du xv' au xviii'' siècle ; de là ce grand nombre d'enclaves, fortifiées ou non, par lesquelles les sociétés politiques pénétraient sur le territoire les unes des autres. Avec Philippeville, Mariembourg, Bouillon, Luxembourg, Trarbach, Casai et d'autres places encore, la royauté
I. Il y a d'assez nombreux exemples de murs frontières dans la péninsule des Balkans : l'un des plus importants est la vieille muraille de Tisthme de Corinthe, construite en 480 avant J.-C. par les Péloponésiens et plusieurs fois reconstruite depuis lors. Les restes du mur d"Anastase se trouvent à la limite de la grande dépression de la basse Maritza et de VErgène. L'Hfxanii/on de Miltiade (muraille de six milles) fermait aux Thraces la Chersonèse de Thrace colonisée par les Athéniens.
L'ÉTAT, LA ROUTE ET LA FRONTIERE
de Louis XIV disposait, sur le territoire des Pays-Bas, de TEmpire germanique et de la Savoie, de « places de sûreté » pour employer une expression de Tépoque ; ces enclaves en territoire ennemi formaient la vraie frontière ; les hommes d'Etat se souciaient peu que celle-ci formât une ligne continue. Car ce sont les progrès de l'unification intérieure des Etats, et notamment l'unification économique, qui, en nécessitant une ligne serrée de postes douaniers, ont nécessité une démarcation linéaire ininterrompue : à l'époque où diverses lignes douanières se croisaient à l'intérieur du pays et où plusieurs provinces demeuraient hors de l'Etat au point de vue économique, une ligne de démarcation continue n'aurait répondu à aucun besoin réel.
Le type moderne de la frontière exactement délimitée se présente à nous comme un résultat de l'unification intérieure de l'Etat tout à fait réalisée. C'est le dernier terme de l'évolution de la frontière. La frontière moderne traduit sur la carte la cohésion croissante de l'Etat. Les enclaves ont disparu (fig. 22) ; les lignes frontières ont pris une simplicité relative; leurs- tracés ne sont pas arbitraires; les courbes capricieuses qui subsistent encore dans les lignes, proviennent des « conflits d'estimation de la valeur du sol » entre Etats voisins, dont parle Ratzel^ Les finasseries diplomatiques se sont toujours donné comme objet principal la solution de ces conflits; elles y réussissent le plus souvent par des cotes mal taillées. Mais la frontière n'est pas une simple ligne, pas plus aujourd'hui qu'autrefois : elle est toujours une zone, une étendue ; seulement, au lieu d'être une étendue vide, comme la vieille frontière, la frontière moderne est une étendue organisée.
Ce développement est en grande partie l'œuvre de la Révolution et de l'Empire. Les campagnes parfois rapides et foudroyantes de ce temps ouvrirent les yeux des hommes d'Etat et des militaires sur l'inutilité des enclaves isolées et
I. « Les conflits d'estimation de la valeur du sol sont une des forces d'impulsion de la vie des peuples. » Fr. Ratzel, Polit. Geog., p. 56.
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