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FRONTIERES ÉBAUCHÉES

déterminés se montrent caducs et insuffisants ; des affinités et des hostilités nouvelles se font jour; peu à peu, les frontières tendent à se redresser selon des lignes en apparence plus capricieuses, et en réalité plus conformes aux influences du milieu ou aux instincts collectifs des jeunes sociétés coloniales.

Les nations d'Europe, dont l'effort a fait ou est en train de faire de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Australie des régions actives au point de vue politique, ont regardé ces continents comme des tables rases où les hommes d'Etat pouvaient tracer des frontières à leur fantaisie, sans autre préoccupation que celle de proportionner grossièrement l'étendue relative des tranches de sol à l'appétit des puissances partageantes. Il est rare que la valeur du territoire entre en ligne de compte : elle est le plus souvent inconnue à l'époque du partage, qui suit de très près les premières reconnaissances géographiques, fort superficielles ; et même, dans le cas du partage du monde colonial fait par la bulle d'Alexandre VI, en 1493, entre l'Espagne et le Portugal, il n'y avait encore aucune reconnaissance de l'étendue partagée (sauf le premier voyage de Colomb). La population indigène est aussi comptée pour rien, ou à peu près : aux yeux des partageants, c'est un élément inerte et malléable qui, comme la carte, souffre tout. Les terres partagées sont réellement, à l'époque de leur partage, des terrœ incognitœ. Aussi la carte politique des pays neufs fourmille-t-elle de lignes droites et d'angles droits, qui contrastent singulièrement avec les tracés complexes des frontières d'Europe, mûries et vieillies par l'histoire.

Aux premiers âges de la colonisation, ces découpages du sol n'étaient pas seulement arbitraires : ils étaient faits sur des cartes inexactes et incomplètes. Aussi ont-ils donné lieu plus tard à de3 contestations nombreuses, notamment dans l'Amérique du Sud. Aujourd'hui, la précision plus grande de la cartographie permet aux hommes d'Etat de suivre quelques règles définies. Elles ont été résumées de la manière

L'ETAT, LA ROUTE ET LA FRONTIERE

suivante par lord Curzon, dont la grande expérience coloniale est bien connue '.

En pays neuf, il y a trois sortes de frontières, ou plutôt trois manières de fixer la frontière. On a le choix entre la frontière géométrique, la frontière astronomique et la frontière de référence.

La frontière géométrique est une ligne droite entre deux points donnés, ou une ligne brisée reliant plusieurs points choisis comme jalons de démarcation. Une frontière de cette nature traverse les rivières et enjambe les montagnes, sans s'inquiéter des unes et des autres. Une grande partie des limites entre les Etats de la grande République américaine sont des frontières géométriques.

La frontière astro?iomiqice, qui est un perfectionnement de la première, due à une cartographie plus exacte, suit un degré de méridien ou de parallèle. La frontière des États-Unis et du Canada, de l'Océan Pacifique au lac des Bois, suit le 49^ parallèle sur une longueur d'environ 2 000 kilomètres ; c'est la plus longue frontière astronomique qui soit au monde.

La frontière de référence suit à une distance convenue un accident du sol représenté par les cartes sous forme d'une ligne, tel que le cours d'un fleuve, une ligne de côtes ou une crête de chaînes de montagnes. Ainsi le traité de 1825, entre la Russie, alors propriétaire de l'Alaska, et l'Angleterre, fixa la limite entre l'Alaska méridional et la Colombie britannique à une ligne suivant à dix lieues dans l'intérieur les découpures de la côte, de façon à laisser à l'Alaska toute la région littorale. Cette manière de procéder est la plus défectueuse : elle rend très difficile le tracé de la frontière sur le terrain ; elle donne lieu à de multiples contestations lorsque le sol prend une certaine valeur, comme il est arrivé pour l'Alaska et pour la Colombie lors de la découverte des mines d'or du Klondike -.

A ces trois sortes de frontières il faut ajouter, bien entendu, les frontières dites « naturelles », côtes, rivières ou crêtes montagneuses, dont le tracé capricieux juxtapose singulièrement, en pays neuf, les lignes et les courbes les plus variées aux lignes droites et aux angles droits.

Naturelles ou artificielles, toutes les frontières des pays neufs, rejetons coloniaux ou Etats indépendants, sont des frontières ébauchées. Elles sont toutes appelées à prendre

1. Lord Curzon, Fiotttiers [The Romanes Lectures, 1907], Oxford, 1907.

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