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FRONTIÈRES DE TENSION ET FRONTIERES MORTES

Au rebours des frontières ébauchées, qui ne sont que des espaces vides traversés par une ligne de démarcation arbitraire, les frontières complètes sont des zones où des deux parts s'accumulent les forces et les ressources des Etats, en vue de faire face aux conflits possibles ou de préparer la satisfaction des convoitises territoriales. Ce sont les frontières des luttes et des guerres : celles-ci s'y trouvent toujours en puissance, même quand elles n'éclatent pas. Aussi appelonsnous ces limites des frontières àQ tension. Considérées sur les cartes non comme une représentation inerte, mais comme l'expression d'une chose vivante, elles nous montrent, au point de vue de la géographie politique, les Etats en position constante de défense et d'attaque. Organe périphérique du grand Etat, la frontière de tension accumule, sur un ruban terrestre ou côtier qui entoure l'Etat entier, des moyens, des ressources et des forces dont beaucoup mettent leur empreinte sur la carte et aident à concevoir la frontière comme une étendue organisée : ce sont les forteresses, les camps

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retranchés, les forts d'arrêt, les chemins de fer stratégiques à double voie, les concentrations de troupes, les industries protégées par la muraille douanière, les ports militaires, les batteries de côtes, les lignes télégraphiques et téléphoniques.

Tous les Etats disposés en chaîne continue, dans les régions actives du globe, possèdent des frontières organisées de cette manière. Mais les armatures des frontières diffèrent beaucoup les unes des autres, selon le degré de la tension permanente qui existe entre les sociétés voisines. Il y a des armatures compliquées et formidables où la guerre semble n'attendre que le moment d'être déchaînée ; il y en a d'autres où la rouille envahit la machine, qui aurait peine à se remettre en marche; il y en a d'autres, enfin, où l'armature de la .frontière paraît n'être là que pour la forme ; elle fait penser aux canons de bois et aux dragons peints que les Européens trouvèrent, en 1860, dans les forts chinois de Takou. Ces différences sont visibles sur les cartes mêmes : comparez les chemins de fer, les routes, les forteresses et les emplacements de troupes sur la frontière franco-allemande et sur la frontière franco-espagnole. Il y a une densité pour les choses organisées et utilisées par l'homme, comme il y en a une pour le peuplement humain : on peut donc parler d'une densité de frontière, et dire, pour reprendre nos exemples, que cette densité atteint son maximum de la Meuse au Rhin et son minimum sur les Pyrénées.

Une étude comparée montre que la densité de frontière est toujours en rapport avec les deux grands faits de base de la géographie politique, la densité du peuplement et la valeur du sol occupé. Plus les populations de la région traversée par la zone frontière sont nombreuses, plus l'activité et les ressources économiques y sont grandes, et plus la frontière est dense. Toujours la forteresse accompagne les terres riches, les grandes voies du commerce, les grandes villes et les concentrations d'industrie.

Il en résulte qu'au point de vue de la géographie, les fron-

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tières de mer sont denses surtout lorsqu'elles avoisinent les voies principales de la circulation maritime, et les frontières de terre sont denses surtout lorsqu'elles traversent les pays de plaine où s'accumulent les hommes, les instruments de travail et les richesses.

Dans les frontières de terre tracé,es à travers les régions de cette nature, les obstacles naturels sont le plus souvent rares ou insignifiants; les communications entre les groupes qui habitent des deux côtés de la limite. d'Etat sont nombreuses ; de multiples relations d'affaires, d'intérêts et de sentiments passent sans cesse entre les poteaux de démarcation; de part et d'autre les groupements sont composés d'hommes qui ont à peu près les mêmes mœurs et le même genre de vie, qui souvent parlent la même langue, ou tout au moins savent se servir des deux langues nationales des Etats contigus. Et pourtant, les uns et les autres obéissent à des chefs différents ; les uns et les autres ont respectivement leurs institutions, leurs codes de lois et leurs systèmes d'impôts ; au premier ordre et au premier signal, les voisins pacifiques deviennent de furieux ennemis qui s'égorgent au milieu de leurs champs dévastés et de leurs maisons rasées.

Ce spectacle est précisément celui que nous ont donné à tous les âges de l'histoire les régions les plus riches et les plus actives du globe, car elles sont traversées par des frontières de tension . 11 n'est pas étonnant que le contraste violent, plus violent là que partout ailleurs, entre les riants travaux de la paix et les fureurs de la guerre, ait choqué les âmes tendres et les esprits faibles qui ne veulent pas ou ne peuvent pas voir l'âpre réalité. Il n'y a pas de sujet qui revienne plus souvent sous la plume des utopistes humanitaires que la suppression des frontières. Soit par leur suppression pure et simple, soit par l'établissement d'un fédéralisme universel qui les rendrait inofïensives, des gens qui ont coupé tout contact entre leur idéologie et la vérité des choses veulent obtenir la société meilleure de leurs rêves. Il leur paraît commode de biffer ces lignes arbitraires de nos cartes, qui ne cadrent même pas avec les grandes divisions régionales reconnues par la géographie physique, et qui, là où elles indiquent les contacts les plus douloureux, ne coïncident presque jamais avec des lignes de séparation naturelles. Il est bien tentant de soutenir que les frontières ont été inventées parles hommes d'État et

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par les militaires pour opprimer les peuples ; il est facile de le faire croire aux simples, surtout dans les pays comme la France, où le peuple se laisse aisément entraîner à un idéalisme naturel et généreux, mais dangereux.

Ceux qui auront une claire notion géographique de la frontière ne se laisseront pas aller à de tels écarts de l'imagination et de la pensée spéculatives. Pour s'en prémunir, il suffit de se rappeler que la frontière de tension n"est pas une ligne, mais une zone, une étendue, où se concentrent, en vertu d'une nécessité rigoureuse qui n'est autre que la lutte pour l'existence, toutes les forces et les ressources d'Etat lentement accumulées par le déterminisme historique et géographique. Supprimons par hypothèse la démarcation linéaire ; supprimons même les travaux militaires de protection et d'attaque : la masse de conflits latents qui forme la base solide de la frontière de tension subsiste toujours, tant que le pays reste fait pour attirer les hommes et tant que de grands groupes organisés en nations ont besoin de la place au soleil que représente la zone de démarcation. Supprimée par un acte de la volonté humaine, la frontière militaire et politique renaîtrait spontanément de l'impérissable frontière ethnique, économique et sociale. Les frontières de tension ne peuvent réellement disparaître que si les Etats autonomes et souverains disparaissent aussi. La fin des frontières serait la fin des Etats, expressions concrètes des nations vivantes; elle signifierait donc la fin des autonomies nationales au profit d'un pouvoir universel chimérique, et certainement contraire à l'orientation de la géographie politique et de l'histoire, telle que nous pouvons la saisir (voir plus haut, chap. vu, 1^ 6 et plus loin, chap. xv et xvi).

Cependant, la nécessité fondamentale de la frontière de tension ne nous fait pas méconnaître les variations que présente sa densité au cours des âges. La densité de la frontière varie avec les progrès ou la décadence des Etats qui la bordent, et aussi avec les directions différentes de leur expansion. La position de la frontière sur la carte politique générale fait varier sa densité en même temps que varient les grands courants de l'histoire. Si le courant se détourne des régions que traverse la frontière de tension, celle-ci se détend, sa densité diminue, et la ligne de démarcation, même défectueuse, s'immobilise pour une longue période au tracé où les derniers mouvements Lont fixée. Souvent des frontières de cet ordre continuent à osciller avec une moindre ampli-

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tude et selon un rythme ralenti ; dans ce cas, elles vivent encore ; mais il arrive aussi que toute trace d'activité disparaît : nous n'avons plus alors qu'une frontière morte, ou au moins une frontière en sommeil dont le cycle d'évolution est fermé pour une période indéterminée.

De même que la frontière franco-allemande est un exemple complet de frontière de tension, la frontière entre la France et l'Espagne donne l'image bien nette d'une frontière morte, depuis le traité des Pyrénées en lôSg. Dans les deux siècles de rivalité franco-espagnole qui précédèrent ce traité, il y eut sur cette zone une tension continue, qui se traduisit par des oscillations fréquentes de la ligne de démarcation aux deux extrémités de la chaîne pyrénéenne, en Béarn, en Navarre, en Roussilloneten Catalogne. La chute de l'Espagne comme grand Etat a déterminé la fixation de la frontière des Pyrénées; elle s'est immobilisée à un tel point, qu'il n'a même pas paru nécessaire de corriger les bévues des négociateurs de iôSq. Ainsi l'enclave de Llivia, en Cerdagne, n'existe que par le fait d'une méprise des sous-ordres de Mazarin et de don Luis de Haro. Des deux côtés, l'armature de la frontière est réduite autant qu'il est possible : malgré l'imposante barrière naturelle des Pyrénées, c'est une frontière de canons de bois et de dragons peints.

Il se pourrait que, dans un prochain avenir, la frontière franco-italienne, où la tension a été forte tant que la Triple Alliance a duré, voie sa densité diminuer et son armature se rouiller tout à fait. Ce serait alors une frontière morte ; mais elle deviendrait telle pour d'autres raisons que celles qui ont fossilisé la frontière franco-espagnole. La frontière s'immobiliserait si la France et l'Italie faisaient partie d'un système fedératif permanent, que sa nature même et son objet mettraient à l'abri des fluctuations brusques et imprévues. Entre elles, une frontière de tension n'aurait plus de raison d'être, car il n'y aurait des deux parts ni convoitises territoriales, ni nécessités de défense ; la barrière douanière seule subsisterait, encore serait-elle fort abaissée. Peut-être la ligne de démarcation

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changera-t-elle quelque peu; mais ces changements, s'ils ont lieu, seront d'une très faible amplitude et se feront par entente amiable ; une fois qu'ils seront réalisés, la ligne s'immobilisera pour une longue suite de générations, comme celle des Pyrénées.

Il est à remarquer que, sur le long développement des frontières françaises, celles qui montrent le plus de tendances à s'immobiliser sont les frontières montagneuses des Alpes et des Pyrénées. Ce ne sont point ces chaînes de montagnes qui contraignent la frontière à la fixité. Dans les Pyrénées, la fixation date de deux siècles ; dans les Alpes, elle date de cinquante ans; mais dans l'un et dans l'autre cas, la montagne n'a été qu'un élément passif. L'équilibre instable des forces produit par la densité variable du peuplement et par les variations de valeur des territoires donne ici, comme pour beaucoup d'autres faits de la géographie politique, l'explication du mouvement et du repos. C'est là une première donnée qui nous servira à ramènera sa juste valeur la notion des frontières naturelles.

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