‹ La géographie de l'histoireChapitre 95 sur 216 · JSOTION SURANNÉE DES FRONTIERES NATURELLES · texte numérisé non relu

JSOTION SURANNÉE DES FRONTIERES NATURELLES

Nous accepterions l'expression de « frontières naturelles », si ceux qui l'emploient entendaient par là que les frontières ne dépendent point du caprice de l'homme, mais d'un ensemble de lois naturelles et sociales où s'encadre pour sa part, en se liant étroitement aux autres forces, la volonté collective des sociétés politiques. Ce n'est pas là ce qu'on entend, d'ordinaire, par frontières naturelles. Cette expression s'applique aux accidents physiques importants, tracés sur les cartes et placés selon une disposition linéaire, qui servent de limite à deux Etats. Il n'y a que trois sortes d'accidents physiques auxquels les représentations schématiques des cartes prêtent un dessin linéaire : ce sont les côtes, les fleuves et rivières, et les chaînes de montagnes. Et

FRONTIERES NATLRELLES

telles sont les frontières dites naturelles par les conventions diplomatiques.

Depuis deux siècles environ, à mesure que se sont formées en Europe les chaînes continues d'Etats, la conquête d'une frontière naturelle est entrée souvent comme cause ou comme prétexte dans les objectifs de la politique et de la guerre. La notion la plus lointaine de la frontière naturelle semble être éclose dans le cerveau des hommes d'Etat et des empereurs de Rome : du i^'' au m' siècle, Tempire fixe luimême sa limite, du côté de la barbarie germaine, au Rhin et au Danube. Lorsque ces fleuves sont dépassés, le Rhin par Varus sous Auguste et par Germanicus sous Tibère, le Danube par Trajan et par Marc-Aurèle, ce ne sont que des incursions sans lendemain, sauf la colonisation de la Dacie Trajane; encore Aurélienla supprime-t-ilen 273, et le Danube redevient sur presque tout son cours la limite de l'empire. Ignorée lors des invasions barbares et pendant le moyen âge féodal \ l'idée politique des frontières naturelles renaît peu à peu en Europe lorsque se forment les grands Etats modernes. Richelieu la formule pour la France en s'appuyant sur les souvenirs de la Gaule romaine. L'Angleterre et l'Espagne, rapidement constituées dans un cadre de démarcation visible sur les cartes les plus grossières, servent d'exemple. Napoléon III, en prenant les armes pour l'Italie, promet de la rendre libre « des Alpes jusqu'à la mer Adriatique ». Dans rinde, les Anglais, en conquérant pied à pied, au cours du xix' siècle, ce qu'ils appellent la « frontière scientifique », ne cherchent pas autre chose que les limites naturelles de protection, telles qu'ils les conçoivent.

La recherche des frontières naturelles s'explique avant tout par le besoin même de protection et de sécurité qui donne naissance aux frontières organisées, lorsque l'étendue

I. Seul Tempire carolingien, héritier des traditions romaines, a montré quelque tendance à déterminer son cadre d'après les frontières naturelles. Dans un capitulaire de 811, Charlemagne dit que son empire est borné à l'est par l'Elbe et au sud par les Pyrénées. FusTEL DE CouLANGES,' Recherches sur quelques problèmes d'histoire, Paris, 1885, p. 330.

L'ÉTAT, LA ROUTE ET LA FRONTIERE

vide disparaît et que les pressions de contiguïté s'exercent entre les Etats d'une manière ininterrompue. Les rivages maritimes forment à ce point de vue une frontière d'une incontestable valeur, dès que la circulation intérieure est assez commode pour que la volonté de TEtat s'y fasse rapidement sentir ; aussi les frontières de mer, une fois fixées, ne changent plus guère et sont rarement disputées, sauf dans les régions où leur sort dépend de celui des frontières terrestres voisines. Mais ce n'est pas ordinairement à des frontières de cette espèce que pensent lés hommes d'Etat, les publicistes et les diplomates, quand ils parlent de frontières naturelles. Ce sont les fleuves et les montagnes qu'ils ont en vue. Examiner la valeur de la notion des frontières naturelles, c'est donc examiner la valeur des fleuves et des montagnes comme barrières de protection. Il paraît bien que cette valeur a été fortement surfaite : le formalisme d Etat qui a fait des frontières naturelles une sorte de dogme, et qui à certaines époques s'est cristallisé dans le cerveau immobile de nombreux diplomates, ne résiste pas à l'examen.

Les fleuves ont servi réellement de barrières de séparation, aux époques lointaines de la préhistoire et même de la primitive histoire où les tribus errantes qui vivaient sur leurs bords n'avaient aucun moyen de les dompter, de les canaliser, de les traverser en tout temps et d'endiguer leurs crues. A juste titre, Vidal de la Blache et Baulig ont remarqué qu'à l'état fruste des sociétés, comme dans la Gaule et dans la Germanie ancienne, les grandes vallées fluviales n'attirent pas autant qu'on l'a dit les établissements humains : les fleuves sont alors accompagnés d'une zone ininterrompue de roselières, de marais et de fausses rivières qui font des champs d'inondation permanente ^ Mais un des premiers et des plus constants efforts de l'homme sur le sol consiste précisément dans l'aménaoement des vallées fluviales : les ma-

I. « Pendant la majeure partie de leur cycle d'évolution, le Vûisin3ge des rivières n'est pas favorable h l'établissement de routes naturelles » (H. Baulig, Sur la distribution des moyens de circulation et de transport che^ les indigènes de l' Amérique du Nord. Ann. de Géogr., 1908, p. 449).

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