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La géographie du Talmud

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans sa séance du 10 juillet 1863, avait proposé pour sujet de prix la question suivante :

» Réunir toutes les données géographiques, topogra- « phiques et historiques sur la Palestine, disséminées dans • les deux Talmuds, dans les Midraschim et dans les autres « livres de la tradition Juive (Meguillath Tnanith, Séder « Olam, Siphra, Siphri, etc.). Présentai’ ces données » dans un ensemble systématique, eu les soumettant à - une critique approfondie et en les comparant à celles » que renferment les écrits de Josèphe, d’Eusèbe, de saint » Jérome et d'autres auteurs ecclésiastiques et profanes. »

La partie relative à la Palestine dans le travail que j’offre aujourd’hui au public a eu l’honneur d’étre couronnée par ce corps savant.

J’exposerai la méthode que j’ai cru devoir suivre, et j’apprécierai la valeur des documents que j’ai consultés, sans oublier les difficultés qu’on rencontre

PREFACE

toujours en abordant un sujet talmudique; mais auparavant, je veux donner un court aperçu de la composition ainsi que du contenu des livres talmudiques que j’ai dû citer à chaque ligne. Dans cette étude préliminaire, je n’ai nulle prétention d’apprendre aux érudits quelque chose de neuf1; je m’adresse aux lecteurs qui ne connaissent le Talmud que de nom, sans avoir pu pénétrer dans ses arcanes, faute de savoir la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit.

Mais avant d’arriver au Talmud lui-même, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur l’état littéraire des Juifs, depuis leur retour de la captivité de Babylone jusqu’à l’époque où nous pouvons voir se former le premier noyau du Talmud. ün ne sait rien de certain touchant les parties de l’Ancien Testament que les Juifs apportèrent avec eux à Babylone. A leur retour, Esdras, appelé « l’écrivain habile, » forma des disciples qui portaient le nom de Sopherim « scribes, » et qui avaient pour mission de multiplier les copies du l’entateuque et de l’expliquer. Écrivain et savant étaient à cette époque synonymes.

I II serait superflu de rappeler ici tous les travaux disséminés dans les différents ouvrages et recueils ; j’en rendrai compte dans mon second volume. Il doit suffire de citer, en premier lieu, l'excellent livre de M. Zunz, Die gottesdienstlicien Vortrage der Judcn, qui sera toujours le véritable guide quand on traitera la matière agadique. En outre, je veux mentionner les travaux de M. Rappoport dans son Erekh Millin (aux mots Agudah et Amora) ; l’ouvrage de M. Z. Frunkel, Hodegelica in Miscknam ; le rabbiniscke Blumenlese de M. Dukes ; le Kvllttr- und Literalurgcschichte der Juden in Asien, par M. Fürst; et les savants travaux sur la Halakha, par M. Geiger, surtout dans son livre Die Urschrift und i'eberseteungen der Bibel.

PREFACE

Les lois, cliez toutes les nations, ont été rédigées dans un style trop concis pour ne pas laisser de place aux ambiguïtés, et elles ont toujours été le sujet des interprétations les plus différentes. Celles de Moïse ne font pas exception à cette règle. Citons un exemple. On lit au chapitre xii du Deutéronome , verset 21 : « Tu égorgeras de ton gros bétail et de ton menu bétail. » Ces simples mots ne nous apprennent nullement de quelle façon ranimai doit être tué. Ici, comme dans d’autres cas, les Sopherim avaient, disaient-ils. une tradition orale transmise à Moïse sur le Sinaï, et c’est à cette tradition que devaient s'astreindre les fidèles. Nous retrouvons le même fait dans les traditions qui servent d’explication au Zend-Avesta ; on y fait remonter également ces traditions jusqu’au législateur Zoroastre Dans la littérature indienne, les noms des auteurs des principaux Upanishads sont même inconnus. > Cela doit être, dit M. Max Muller*, pour ces sortes d’ouvrages; car ils contiennent des traités sur les questions les plus élevées, lesquels traités perdraient toute autorité, si on les présentait aux yeux du peuple comme le résultat de l’imagination humaine. »

On ne peut douter que les Cohanim (sacrificateurs, prêtres) n’aient possédé en grande partie le pouvoir d’interprétation, surtout en ce qui concernait les sacrifices. « Tu iras consulter le Cohen qui sera de ton temps, dit expressément le Pentateuque 3. » 11 est impossible de

t M. Spiegel, En ht, p. 3Go.

- History of ancient sanskrit hterature (2* éd.}, p. 327. Deutéronome. \vn, 9.

X PRÉFACE

préciser quelles sont les plus anciennes parmi ces interprétations des Sopherim; les documents font complètement défaut. La grande synagogue elle-même, ce corps qu’on prétend avoir suivi l’école d’Esdras, est un mystère pour nous. Le Talmud n’en parle que dans des termes fort vagues : il ne mentionne que quelques institutions d’Esdras, des Sopherim et des membres de la grande synagogue; mais quant aux interprétations proprement dites du Pentateuque , on ne trouve dans les livres talmudiques, aucune preuve qui les fasse remonter jusqu’à cette époque.

Une des plus sérieuses occupations que le Talmud attribue à la grande synagogue est celle de fixer le canon biblique' ; la tâche n’était pas facile. En effet, on peut diviser l’Ancien Testament en trois parties, savoir : Les lois, la narration et la mystique. Les lois sont représentées dans le Pentateuque ; celui-ci était, quand il sortit des mains de la grande synagogue, tel que nous le possédons aujourd’hui, sauf quelques variantes qui ne changent rien au sens des lois elles-mêmes. La narration, dans laquelle il faut faire entrer la partie morale, est contenue dans les livres des Prophètes et dans une grande partie des Hagiographes. La mystique, à laquelle appartient la philosophie, si toutefois il y en a dans l’Ancien Testament, se trouve dans le Livre d’Ëzéchiel, dans le Cantique des cantiques et dans l’Ecelésiaste. Pour ces livres on craignait qu’on n’en fit une interprétation

i Je ne peux m’occuper ici ni de l’époque ni de la manière de la fixation du canon biblique; je donnerai les passages talmudiques concernant ce sujet dans mon second volume.

PREFACE

trop hardie et on refusa d'abord de les introduire dans le canon biblique. En effet, les sectes ne se sont en général multipliées que grâce aux interprétations mystiques des textes sacrés. Néanmoins, après de longues hésitations, ces trois livres furent insérés dans le Canon; mais ce qu’on avait redouté arriva : Kzéehiel est devenu la base du mysticisme, du char de Dieu (Mereaba), en d’autres termes, de la Cabbale; le Cantique des cantiques est devenu une allégorie représentant l’union du peuple juif avec Dieu.

La première production littéraire chez le peuple juif, après le retour en Palestine, fut, selon toute apparence, le Targoum ou traduction chaldéenne du Pentateuque 1 . La masse du peuple juif, peu instruit à toutes les époques, revenait d’un pays dont il avait adopté la langue, le chaldéen, en oubliant l’hébreu. Il lui fallait donc une version en cet idiome, pour qu’il pût continuer la lecture du Pentateuque. Dopuis Esdras, selon le Talmud, cette lecture avait lieu dans les synagogues trois fois par semaine. Il est possible que pendant un certain espace de temps, sans doute très-court, les interprètes aient été d’accord, puisqu’ils sortaient tous de l’école d’Esdras. Mais peut-on dompter à jamais l’imagination des hommes? Peut-on supposer que d’obscures prophéties, dont ou faisait également lecture sous le nom de Haphtara, aient été constamment exposées de la même façon dans toutes les synagogues? Evidemment non. Nous n’avons qu’à consulter les explications de l’Apocalypse de saint Jean par les Pères de

> Il est possible que la paraphrase d'Onkelos contient même une grando partie de ce Targoum.

l'KEKACK

l’Église, ou celles de quelques passages du Coran par les Sounnites (propagateurs de la tradition musulmane), pour nous convaincre que l’accord no peut subsister longtemps sur de pareils sujets.

La fantaisie du Methourgoman (on appelait ainsi les interprètes à l’époque talmudique ') trouvait un vaste champ dans l’application d’un passage des Prophètes à un événement contemporain. Le pays commençait à s’inquiéter peu à peu : Alexandre chassait les Perses, la dynastie syrienne remplaçait Alexandre; des querelles intestines dévoraient l’État; en somme, le. temps de calme fut assez court pour les Juifs après leur retour do la captivité. Quoi de plus naturel, que de voir les chefs des différentes synagogues, ou quelques érudits sortis du peuple, s’élever pour consoler les habitants chassés de leur foyer, pour encourager les débris des familles massacrées par l’étranger, et leur faire entrevoir un avenir plus heureux? Et quels sujets se prêtaient le mieux à cet usage? Assurément, c’étaient les sujets bibliques, comme par exemple, Joseph en Égypte, la sortie des Israélites de ce pays, la délivrance par les juges, et d’autres narrations semblables accommodées aux circonstances de l'époque et assaisonnées de paraboles adressées au peuple illettré de la campagne. Ces sortes d'interprétations sont connues sous le nom de VAyadah *; elle fait le sujet des Midraschim et

i Je dois faire remarquer que j'emploie le mot « tulmudique » pour toute l’époque qui s’est écoulée depuis la grande synagogue jusqu’à la clôture du Talmud de Hahylone.

ï Ce mot vient probablement de la racine Hmjad « dire, réciter; » on dit aussi Haggadah.

PREFACE

remplit plus du tiers du Talmud de lîahylone. Le Talmud mentionne des traités spécialement a 'radiques sous le nom de Siphrè Agadalha (livres de l’Agadah). A cette même classe appartiennent d’autres écrits qu’il cite, un livre d’Adam, le rouleau des dévêts (Meguillath Hassidim ) et d’autres ouvrages semblables.

Les livres apocryphes, tels que les Macchabées, le Livre de Tobie, celui de Dante, le troisième livre d ’Esdras et d’autres de ce genre, appartiennent au domaine de l’Agadah. A cette catégorie il làut encore ajouter les livres contenant des préceptes moraux, tels que Sirach, que le Talmud cite souvent, et le livre de la Sagesse de Salomon.

L’agadiste est l’homme qui s’occupe de ces sortes d’interprétations; il a toute liberté dans l’application des textes des Prophètes et, en général , des textes contenant un sujet narratif, aussi longtemps qu’il ne se met pas en contradiction avec la loi proprement dite. Les docteurs ne trouvaient généralement rien de nuisible dans l’Agadah, de manière qu’on permettait même de copier ces sortes de livres. Cette littérature devait prendre des développements rapides en raison de la liberté dont elle jouissait. L’Agadah fut surtout cultivée par les juifs d’Alexandrie : les écrits d’Aristobule, d'Aristéas, les Sybilles et surtout les ouvrages de Philon sont remplis de ces productions de pure imagination. Il est cependant très-douteux que les agadistes du Talmud aient jamais connu ces productions littéraires écrites en grec.

Quittons la partie agadique de cette époque, et voyons ce qui se passait dans le domaine des interpré-

PREFACE

tâtions de la loi. sorte de littérature qu’on désigne sous le nom de Halakha (tradition qui passe oralement d’une génération à l’autre1).

La Halakha est l’opposé de l’Agadah ; elle s'appuie en général sur le texte du Pentateuque, puisqu’elle interprète la loi. Il ne pouvait y avoir là de liberté complète comme pour l'Agadah. L’exégète devait suivre constamment une autorité reconnue. La Mischna fait remonter cette autorité jusqu'à la révélation orale que Moïse avait reçue sur le Sinaï. Voici comment elle s’exprime sur ce point : « Moïse reçut la loi du Sinaï, il la transmit à Josué, Josué la remit aux anciens, les anciens la passèrent aux prophètes, et ces derniers la transmirent aux hommes de la Grande Synagogue. » Siméon le Juste est le dernier de ce grand corps (220-200/ ; son disciple Antigone porte un nom grec, chose fréquente chez les Juifs à l’époque des Macchabées. De ces docteurs, il n’est resté que quelques préceptes moraux, mais on n’a conservé d’eux aucune interprétation de la loi.

Quand a-t-on commencé à employer le mot halakha ! quelles ont été les premières halakhoth? Rien de positif là-dessus; il faut se borner aux conjectures. Tout ce que nous savons, c’est qu’on cite quelques institutions halachiques de Yosé ben Yoézer qui vivait au commencement de la guerre des Macchabées (180-170). Toutefois, il est certain qu’une partie de la Mischna, notamment celle qui concerne les sacrifices, les prélèvements pour le Temple et les purifications, contient d’anciennes ha-

1 Peut-être de lu racine halakh « aller. »

PREFACE

lakhoth 1 * * * . Nous disons « ancienne » parce que la Halakha, comme M. Geiger l’a ingénieusement prouvé5, a subi des changements imposés par la nécessité des temps. C’est justement le grand mérite de l’école talmudique, qu’on se plaît à désigner par le nom « d’école pharisienne, » de ne jamais être demeurée stationnaire, et d’avoir toujours transigé avec les besoins manifestes des différents âges, même au point d’altérer les préceptes cérémoniels.

Pendant la guerre des Macchabées toute activité littéraire avait probablement cessé; une fois l’État rétabli, les rois asmonéens présidèrent, sinon en personne, du moins par leur influence royale, au tribunal institué par eux sous le nom de Sanhédrin. Nous trouvons en effet quelques institutions halachiques du roi Jean Hyrcan. Sous ce roi, la rupture entre les pharisiens et les saducéens devint flagrante. Le germe de ces deux sectes avait certainement existé précédemment, mais on ne saurait préciser exactement jusqu’à quel point elles s’étaient développées. Nous ne nous occuperons pas des différends entre ces deux sectes, ni par conséquent des halakholh que cette division a produites. Nous ne prétendons pas traiter ici à fond une matière aussi riche et aussi difficile que la Halakha;

1 On ne possède aucun traité, soit agadique, soit lialacliique, plus ancien que la Mischna ; il serait donc tout à fait hasardeux de vouloir donner dans une préface une idée de la première con-

ception de ces sortes de livres. Je reviendrai sur ce sujet dans mon second volume, où je pourrai appuyer mes conjectures sur des

passages talmudiques.

-Jüdische Zeitschrift , année 1863, p. 13 et suiv. ; cf. surtout le

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