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CHAPITRE PREMIER

L'Atlas linguistique de la France.

Les travaux de M. Gilliéron et de ses disciples.

Depuis une quinzaine d'années, la géographie linguistique a complètement renouvelé, dans ses méthodes et ses concepts, — et peu à peu dans ses résultats, — l'étude du langage (1). Véritable révolution, d'autant plus intéressante à analyser que cette jeune science, essentiellement française tout en plongeant quelques racines dans les pays voisins, marque une réaction contre les doctrines de l'école allemande des néo-grammairiens, qui avaient triomphé pendant le dernier tiers du xix® siècle et qui avaient

(1) Pour l'histoire des idées et des méthodes, comme pour les caractères généraux et les évolutions du langage, je renvoie le lecteur à ma Philosophie du langage (Paris, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique).

b LA GEOGRAPHIE LINGUISTIQUE

eu leur raison d'être à cette époque, mais qui, trop dogmatiques et trop absolues, menaçaient d'étioler la linguistique en l'emprisonnant dans des formules rigides et en lui faisant perdre peu à peu contact avec les réalités infiniment délicates et changeantes de la vie. Une fois de plus, l'esprit de finesse a pris sa revanche sur l'esprit géométrique.

La géographie linguistique est sortie de l'Atlas linguistique de la France, œuvre monumentale de MM. Gilliéron et Edmont, et sur lequel il importe de s'arrêter, car il constitue la base de la nouvelle science.

Lorsqu'il entreprit la publication de cet atlas, l'auteur principal, M. Giliiéron, n'avait pas l'intention de rénover la science du langage, et ne soupçonnait pas, ne pouvait pas soupçonner les conséquences incalculables que provoquerait une simple réunion de matériaux, si riche fût-elle et si logiquement classée. Son but était plus modeste, quoique déjà d'une importance considérable. 11 s'agissait d'asseoir sur des bases solides, offrant toutes garanties scientiOques, l'étude comparative des patois romans de France (1).

11 y a longtemps — pour ne parler que du domaine roman — que les linguistes avaient compris toute l'importance des patois. Diez, le vieux maître de Bonn, collectionnait avec amour tous les documents dialectaux qu'il pouvait recueillir. Gaston Paris orientait volontiers les chercheurs du côté des parlers populaires. Et l'un des premiers étymologistes d'aujourd'hui, M. Antoine Thomas, a puisé à pleines mains dans le fonds des patois. Serait-ce connaître, en effet, la merveilleuse floraison de l'arbre néo-latin, que de s'attacher exclusivement à sept ou huit langues littéraires, quand il existe des dizaines de milliers de

(1) C'est-à-dire à l'exclusion du basque, du bas breton, du flamand el de l'alsacien, mais en y ajoutant les îles anglo-normandes, la Belgique wailone, la Suisse romande, et les vallées piéraontaises dont la langue littéraire traditionnelle est le français (vallée d'Aoste, haute vallée de Suse, vallées vandoises).

ORIGINES, BUT, DOCTRINE i

types dialectaux qui offrent chacun un intérêt linguistique?

Mais, jusqu'à ces dernières années, les patois, et spécialement les patois de France, étaient très mal connus. On avait quelques bonnes monographies locales, relatives à des villages très éloignés les uns des autres, et faites souvent à des points de vue fort différents, de très rares études portant sur une région, et surtout de nombreux glossaires et autres documents fort imparfaits, exécutés par des travailleurs indigènes, pleins de bonne volonté, mais en dehors de toute garantie scipntifique. Seul V Atlas linguistique de la France, fruit de quinze années de labeur, nous a donné le répertoire général de nos patois.

Un questionnaire d'environ deux mille phrases et mots usuels fut préparé d'avance, avec le plus grand soin, par M. Gilliéron. Ce travail préliminaire supposait déjà, en dehors de l'érudition linguistique générale, une connaissance approfondie des patois, dont il s'agissait de grouper, en un matériel restreint, tout l'essf ntiel non seulement du vocabulaire, mais encore de la phonétique, de la morphologie, de la syntaxe : les exemples devaient être choisis de façon à renfi^rmer la plupart des vieux mots comme les néologismes caractéristiques, les variétés des flexions des noms, des pronoms, des conjugaisons, des prépositions et adverbes, les combinaisons diverses mettant enjeu les groupes les plus fréquents des mots et de ces outils grammaticaux que sont devenus aujourd'hui l'article, le pronom personnel, en et y, etc. L'apparition de richesses négligées fit ajouter de nouvelles cartes pour la partie méridionale de l'Atlas.

Il fallait ensuite préciser les patois à explorer. Le choix de la localité fut souvent laissé à l'explorateur, mais dans un rayon circonscrit. M. Gilliéron établissait d'avance le nombre do parlers à enquêter par département et leur situation respective ; ce nombre

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