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variait suivant les régions en raison de la différenciation linguistique elle-même. Il est bien évident que dans riIe-de-France ou l'Orléanais, où le langage populaire n'est qu'un français rural sensiblement uniforme d'un pays à l'autre, il suffisait de recueillir trois ou quatre parlers par département, alors que dans les Vosges, les Alpes et les Pyrénées, où les patois, nettement caractérisés, diffèrent totalement d'une vallée à l'autre, huit ou dix points d'enquête n'étaient pas superflus. 638 patois furent ainsi mis ài contribution dans la France continentale, — l'ancienne Gaule romane, — y compris les îles côtières. L'Atlas de la Corse (qui appartient au domaine linguistique de l'italien) fut élaboré plus tard dans les mêmes conditions (1). — Un supplément est en cours de publication (2).
Des deux auteurs, M. Edmont se consacra exclusivement à l'exploration. Pendant quatre ans, de 1897 à 1901, il parcourut la France sans répit, par étapes fixées d'avance, choisissant dans chaque localité désignée le paysan ou la paysanne qu'il jugeait le plus apte à faire un bon sujet (natif du village, autant que possible), puis après l'avoir induit en confiance et s'être assuré d'avance de sa patience par une petite rémunération, s'installait avec lui dans un coin tranquille et lui faisait traduire en patois les mots et phrases de son questionnaire. M. Edmont n'est pas un linguiste, et M. Gilliéron avait choisi à dessein son collaborateur pour qu'il ne fût pas influencé à son insu dans ses transcriptions par des soucis étymologiques ou autres, pour qu'il n'eût pas la tentation de « travailler » le sujet ou de retoucher ses réponses. En revanche il connaissait fort bien les patois (ayant publié lui-même un excellent Lexique Saint-
(1) Pour les critiques auxquelles a donné lieu l'Atlas de la Corse, v. ci-dtssous p. 149, n. 1.
(2) Renfermant ce qui a été recueilli à côté ou en dehors du questionnaire.
Polois) et la psychologie des ruraux, ce qui le plaçait dans les meilleures conditions pour procéder à l'enquête. Doué en outre d'une bonne oreille, qui avait été affinée par une éducation phonétique rationnelle, et qui le fut davantage encore par l'audition successive de tant de patois différents, il a accompli son travail arec une conscience, une probité, un scrupule qui ne pouvaient pas être dépassés.
C'est à M. Gilliéron que revenait le soin de coUiger les matériaux et de dresser les cartes. Chaque mot, chaque flexion devait avoir sa carte dans lAtlas, la forme relevée par M. Edmont dans chaque patois étant inscrite sous le numéro correspondant. L'ensemble des deux mille cartes forme la matière d'une dizaine de volumes in-folio. On juge du travail formidable dépensé par les deux auteurs, comme aussi des difficultés matérielles et des frais considérables de l'impression.
Aucune œuvre humaine n'est parfaite. L'Atlas linguistique de la France a pu donner lieu à diverses critiques, que M. Gilliéron avait d'ailleurs prévues et auxquelles il était bien difficile de parer. Ce n'est pas le rabaisser que de rappeler et de résumer celles d'entre elles qui sont justifiées : c'est au contraire en préciser et en délimiter la valeur et en même temps apprendre aux travailleurs comment et dans quelle mesure on doit s'en servir.
L'intention générale de l'auteur principal était de donner des matériaux purs et francs de toute retouche, de véritables instantanés du langage : si le sujet n'a pas bien compris la question, sil répond à côté, s'il se trompe ou commet un lapsus, tant pis! on ne corrigera pas, on donnera sa réponse telle quelle, ou,
il se reprend, on notera, en les signalant, les deux
arianti'S. Tant de chercheurs avaient faussé aupara-
vant l'étude des patois en publiant des listes de mots ou de formes, des textes et des récits n'offrant aucune garantie d'exactitude, remaniés, retouchés, termes forgés, phrases extorquées ou créées de toutes pièces (souvent avec les meilleures intentions ^u monde), qu'on comprend, par réaction, l'intransigeance d'une doctrine qui off're au moins le mérite de la sincérité et l'exactitude de la photographie.
Les défauts de la méthode, on les conçoit. D'abord ce système rigide nous prive des synonymes, des variantes (1), des nuances précieuses pour l'étude des parlers. Mais surtout on n'obtient pas les instantanés dans les meilleures conditions possibles : dès qu'il y a questionnaire et traduction, celle-ci fût-elle de premier jet, le sujet n'a plus son franc parler, et l'on s'expose aux réponses extorquées, par exemple si l'interlocuteur s'ingénie à traduire une expression qui n'a pas son équivalent exact dans le parler populaire. Interrogé en français, le paysan peut être amené à franciser son patois ; si le mot local (en cas de terme rare, par exemple) ne lui vient pas immédiatement à l'esprit, il le remplacera par le mot français ou habillé à la française (2) : l'Atlas nous donne ainsi un état un peu plus néologique que celui que présentaient réellement les patois autour de 1900 (3). — L'instantané parfait du langage vivant ne pourrait être obtenu qu'en notant des conversations populaires entendues
(1) M. Edmont en a noté un certain nombre qui se sont offertes spontanément à lui. Elles sont très intéressantes : on ne peut que regretter que l'exception ne soit pas la règle.
(2) J'ai fait moi-même l'expérience suivante en Auvergne. J'ai demandé un jour à une paysanne comment on disait l'arcen-ciel en patois je connaissais de longue date ce mot, qui était redzô). Elle me répondit sans hésiter : « On dit arc-en-ciel comme en français, s Je repris : « Mais alors, et redzô ? — C'est vrai! suis-je sotte? je n'y pensais plus. » Aussi la forme indigène d'arc-en-ciel manque-t-elle en de nombreux points de l'Atlas.
(3) Réserve faite, bien entendu, des patois indiqués par l'Atlas comme usités seulement par les gens âgés.
dans la rue et aux champs : mais à ce compte, on pourrait attendre des jours, des semaines et des mois avant de recueillir l'ensemble dos mots et expressions dont on a besoin. Procédé évidemment inapplicable pour une enquête aussi vaste.
A côté de quelques réponses extorquées et de plus nombreuses francisations, l'Atlas renferme certaines erreurs.
Je ne parle pas des erreurs de transcription imputées parfois à M. Edmont, tellement minimes q^u'on ne doit leur attribuer aucune importance. J'ai dit la conscience de cet enregistreur et la finesse de son oreille. On ne peut nier qu'il n'ait quelques habitudes ou quelques hésitations liscutables dans la notation phonétique (quel linguiste n'en a pas ?) : il a parfois confondu l'accent tonique avecl'accent secondaire ou avec l'accent de phrase que M. Grammont appelle l'accent d'insistance : mais ces accents n'étaient-ils pas utiles à enregistrer, fût-ce au prix d'un oubli de l'accent voisin? 11 arrive que le même son, spécialement certain a, est noté de deux manières un peu différentes : simple flottement, dont tous les enquêteurs de patois ont pu être victimes, et qui ne saurait tirer à conséquence grave.
Les erreurs commises par les sujets doivent attirer davantage l'attention. Mais en toute justice une remarque préliminaire s'impose. Ce qui doit surprendre, ce n'est point qu'il y ait des erreurs dans l'Atlas, c'est qu'il s'en rencontre, somme toute, si peu. Qu'on se représente l'état d'esprit d'un paysan, rebelle aux exercices intellectuels, et qu'on soumet, fût-ce avec des intervalles, à la gymnastique d'un questionnaire ri'ufermant près de deux mille mots et formes. Gomment ne commettrait-il pas, de la meilleure foi du monde, des lapsus et des erreurs ? Un grand nombre de ceux-ci sautent aux yeux des linguistes les moins avertis, comme le remplacement du conditionnel par le futur, la substitution d'une per-
là LA GÉOGRAPHIE LINGUISTIQUE
sonne par une autre, d'un verbe par le verbe voisin. Il en est de plus délicats, qui n'apparaissent qu'à la suite d'un examen attentif ou par le réactif d'autres documents contrôlés, et auxquels M. Gilliéron luimême a parfois pu se laisser prendre (1).
A cet égard, une étude psychologique des individus intf^rrogés par M. Edmont est aussi nécessaire qu'instructive (2) : facilitée par les indications sur l'âge, le sexe, la profession, etc. des sujets que renferme la notice de l'Atlas, elle s'élabore aisément grâce à la comparaison des éléments fournis par la mêm^' personne avec ceux dfs autres points, et mieux encore avec ceux d'autres sujets d'une même localité (quand la confrontation est possible, par documents personnels ou autres). Au poifit de vue de l'arcbaïsme et du néologisme, le jeune homme de dix-huit ans. en vacances, élève de l'école normale primaire, interrogé à Séez (Savoie, point 965) était évidemment à l'avantgarde du mouvement de francisation du patois local, de même que le jeune, séminariste deChignin ^943); un sexagénaire représentera un tout autre état du parler populaire et, à âge égal, une femme sera, en principe, plus archaisante qu'un homme (3). Au point de vue professionnel, le cordonnier d'Ambert (809), par exemple, possède à merveille les termes qui touchent à son métier, mais connaît mal — nous en verrons des
vi; Les plus nombreux et les plus fallacieux sont les lapsus phonétiques, car ils peuvent servir à édifier des théories (cfp. 51 et 80).
(2 II y a aussi le cas où des sujets ont déclaré être originains dt- la localité alors qu'ils étaient natifs d un pays plus ou moins éloigné M. V. Brunot a relevé, après enquête, quelques faits de ce genre; on peut en conjecturer d'autres (ci-dessous p. 51) bien qu'ils ne soient pas nombreux.
(3) Ainsi la femme de cinquante ans interrogée à Monton (80o; par M Edmont en 1901 est sensiblement plus archaisante que l'homme, à peu près du même âge, que j'y avais questionné vers la même époque ; au Mont-Dore (703), l'Atlas a au contraire un sujet (l'instituteur) moins archaïsant que le mien. — Voir aussi, p. 33 et p. 130,
exemples (1) — certains termes ruraux. Au point de vue purement psychologique, le sujet de Saint-Germain- Lembron (807) est enclin k de fréquentes défaillances (lapsus, contaminations, etc.) que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de relever (2). Cette discrimination, qui a rarement été faite, est, non seulement nécessaire mais précieuse. Loin de faire un grief aux auteurs de l'Atlas d'avoir groupé des sujets aussi divers, nous devons au contraire les en féliciter, car cette variété nous permet, grâce à la précision des renseignements fournis par la Notice, de pénétrer plus avant dans la variété intrinsèque et les transformations du parler populaire. D'une façon générale, M. Edmont a su très bien choisir ses sujets.
Pour se servir rationnellement et avec fruit de l'Atlas, il importe en outre de faire, après celle du sujet, la psychologie des localités nnquêtées et d'avoir toujours présent à l'esprit le caractère de ct-lles-ci, en examinant, sur des cartes détaillées, leur position géographique, physique et économique. Telles se trouvent sur de grandes voies de communication, telles autres à l'écart et plus reculées : le patois des unes et des autres ne saurait présenter les mémos caractères. Dans le Puy-de-Dôme, par exemple, Thiers et Ambert nous oifrent des patois de faubourgs urbains; Mouton (805), isolé sur sa butte, est bien plus archaïsant que Saint- Germain-Lembron (807) ou que les Martresde-Veyre à ses pieds. Dans les Vosges, Sainte-Margue* rite (86), sur un grand passage routier, offre un patois bien plus altéré que les communes voisines. A cet égard, la grande variété de localités choisies est précieuse, à condition qu'on sache l'interpréter.
(1) P. 129; voir aussi mes Essais de géographie linguistique, pp. 19, 40 {agnela), 112, etc. Mon réactif ici a été excellent : ce sont les matériaux que m'a fournis Michalias, le pharmacien félibrc d'Ambert, qui connaissait à fond son patois.
(2) P. 80, et voir mon Essai de méthodologie linguistique, pp. 260 et suivantes.
Il faut signaler enfin les rapports entre les mots et les idées ou les choses. A cet égard, le questionnaire de l'Atlas, fruit d'une expérience dial^ctologique déjà éprouvée, offrp, en règle générale, toutes les précisions nécessaires. Seuls les mots qui ne peuvent prêter à équivoque ont été demandés isolément, et M. Edmont, qui connaît fort bien les mœurs de la campagne, comme les animaux et les plantes, a ajouté de vive voix, quand il le fallait, les indications complémentaires. Quand il s'agit de l'anse, par exemple, l'Atlas distingue l'anse du pot et l'anse du panier, les deux termes pouvant être différents. Toutefois la spécification n'a pas toujours été poussée assez loin. Ainsi il y a plusieurs sortes de marmites à la campagne et la carte <( marmite » pourra nous donner tantôt le nom de la marmite de fonte, récente, tantôt celui de la vieille marmite de cuivre, voire de terre, alors que le même patois à un mot différent pour chaque type. La carte « charrue » — c'est là le seul fait grave — a amalgamé deux types d'instruments aratoires essentiellement différents (1). 11 a pu arrivai enfin, pour les causes psychologiques indiquées plus haut, que certains sujets aient confondu, malgré les précautions prises, des espèces voisines d'animaua ou de plantes : mais le fait, s'il ne doit pas êlreperdi de vue, est assez rare.
En résumé, et toutes réserves faites, les défauts d< l'Atlas sont peu de chose par rapport aux servicei inappréciables qu'il nous rend, et ils tiennent à li nature même et à l'étendue de l'œuvre. Il était diffi cile de faire mieux, à moins qu'un linguiste pût con sacrer quinze ou vingt ans de sa vie à effectuer l'en quête menée par M. Edmont, à passer huit ou di: jours dans chaque localité pour en étudier le patois entreprise qui dépasse les possibilités humaines qui même n'eût pas été suffisante, car il faut a
(1) V. ci-dessous, pp. 114 et suivantes.
moins plusieurs mois pour s'assimiler scientifiquement un langage : un tel travail n'est possible que pour des recherches géographiquement très restreintes.
Il faut donc compléter l'Atlas par des monographies locales plus fouillées, offrant des garanties suffisantes, et,'quand on est dialectologue, parses notes personnelles (l);on verra plus loin, par l'exemple de hanneton (i), que l'Atlas ne donne qu'une idée très imparfaite des mots sujets à de grandes variations lexicales. L'idéal serait de reprendre en sous-œuvre et de compléter ce travail, région par région, canton par canton, en serrant jusqu'à l'extrême limite les mailles un peu trop lâches qui laissent passer forcément bien des phénomènes intéressants à travers le filet. Malheureusement, par suite du petit nombre de travailleurs suffisamment éduqués et devant larapiue désagrégation du patois, il est à présumer que ce travail ne sera jamais accompli dans son ensemble. Le nombre des études régionales et des glossaires locaux de quelque valeur est d'ailleurs suffisant aujourd'hui pour permettre un grand nombre de vérifications et d'utiles confrontations avec l'Atlas.
Pour être l'œuvre la plus importante qui ait été menée à bien à ce jour, l'Atlas linguistique de la France n'est pas le seul de ce genre qui ait été tenté.
Il a été notamment précédé et accompagné d'importants travaux de cartographie linguistique dans le domaine des langues germaniques. Le plus considérabli toutefois, celui dn feu G. Wenker, qui embrassait l'Allemagne du nord et du centre, n'a pu être édité pour des raisons financières : le premier fasci-
(1) Et aussi par certains travaux d'ensemble à sajet restreint comme la Faune et la Flore populaire de Rolland (sous bénéfice d'une critique rigoureuse des sources).
(2) P. 141. Pour la phonétique, voir p. 50 et p. 143.
cule seul a paru à Strasbourg en 1881 ; les cartes suivantes, manuscrites, ont été déposées, au fur et à mesure de leur achèvement, à la Bibliothèque royale de Berlin. L'enquête, faite par correspondance auprès des instituteurs, devait porter sur 30.000 localités.
Seules ont pu être publiées des œuvres plus modestes : l'Atlas du dialecte souabe, par Hermann Fischer (Tûbingen, 1895), qui ne comprend que 28 cartes ; l'Atlas linguistique du Danemark, par V. Bennike et M. Kristensen (Copenhague, 1898-1914), supérieur au précédent, et qui comprend une centaine de cartes. L'Atlas de la Hollande du Nord, avec cartes et texte, entrepris par le Dr J. Te Winkel, a vu sa publication interrompue. Un projet tenté pour l'Alsace-Lorraine avant la guerre a échoué.
II faut enfin signaler, bien qu'il rentre dans la catégorie des glossaires, le monumental Idiolikon de la Suisse alémanique, publié par F. Staub et L. Tobler de Zurich dans le dernier quart du xix" siècle : car les précisions géographiques qu'il contient lui permettent de fournir une base à des recherches de géographie linguistique.
Dans le domaine roman, à la suite de l'Atlas de la France, d'autres travaux de cartographie linguistique ont été tentés. Le seul atlas linguistique qui ait paru à l'heure actuelle est celui du daco-roumain, par G. Weigand (Leipzig, 1898-1909): il n'a que 67 cartes, ne comprend pas le Banat, et offre d'assez sérieuses imperfections. L'atlas dialectologique de Normandie, entrepris par M. Guerlin de Guer, a été interrompu, toujours pour des raisons matérielles : le premier fascicule, publié à Paris en 1903 et relatif à la région de Caen à la mer, accusait une disproportion fâcheuse entre les cartes phonétiques (107), lexicolngiques (13) et morphologiques (3). Un autre Atlas de 500 cartes, embrassant la région de l'Aude, de l'Ariège et des Pyrénées Orientales, n'a pu être édité et a été déposé par son auteur à la bibliothèque de Halle.
Tous ces essais infructueux, comme aussi la moindre importance des Atlas qui ont vu le jour, doivent nous faire apprécier davantage les efforts et la ténacité qui ont été nécessaires pour mener à bien l'Atlas linguistique de la France.
Pour le compléter par un nouvel apport de matériaux (Ij, ou le prolonger sur le terrain géographique, trois travaux considérables actuellement en préparation sont relatifs à la Suisse romande, à l'Italie et au domaine catalan.
Entrepris en 1899 par MM. Gauchat, Jeanjaquet et Tappolet, grâce à l'appui financier des autorités fédérales et cantonales, le Glossaire des patois de la Suisse romande constituera, pour une région importante de la Gaule romane, le type le plus parfait de cette reprise en sous-œuvre, signalée plus haut comme si désirable, du grand tableau comparatif esquissé par l'Atlas de M. Gilliéron. Le plan primitif a été singulièrement élargi, l'expérience acquise chaque jour a été mise à profit pour améliorer et perfectionner le projet; l'œuvre, conduite par des linguistes expérimentés, s'annonce comme capitale et de premier ordre. Elle a été précédée par la publication d'une très complète Bibliographie linguistique de la Suisse romande (2), classée par grandes rubriques, qui en forme comme la préface.
Le Glossaire, extrêmement riche, qui sera le plus complet de tous ceux que nous possédions, renfermera les mots anciens, extraits des documents d'archives, et les termes vivants recueillis sur place par les rédacteurs et leurs auxiliaires, ou envoyés par les correspondants en réponse à des questionnaires délaillés. La question des correspondants était la plus délicate : faite de 1900 à 1910, l'enquête par correspondance révéla vite la nécessité d'un contrôle et
(1) Voir aussi les Atlas dialectologiques et travaux connexes cités ci-dessous, p. 25.
(2) En 2 volumes (Neuchàtel, Attingrr, 1912-1919).
d'une enquête directe complémeataire, qui furent effectués au cours des années suivantes; les mots non véritiés seront enregistrés sous toutes réserves. Mots anciens et actuels, soigneusement localisés, seront tous classés dans un ordre alphabétique unique. Le glossaire sera illustré, et accompagné d'articles sur la vie, les mœurs et coutumes de la Suisse romande. La publication, par fascicules, du Glossaire, commencera bientôt.
En attendant, les auteurs ont fait paraître des relevés phonétiques très précieux, notés sur place par deux rédacteurs dont les divergences de notation sont enregistrées. Ce sont des tableaux comparatifs, sur lesquels une même phrase figure sous les aspects qu'elle revêt dans les patois de 62 localités. Six cents mots types y figurent. — Un Atlas devait accompagner le glossaire : il devait comprendre 80 cartes portant sur 400 localités de la Suisse romande et des régions limitrophes ; les mots et formes avaient tous été relevés par les rédacteurs sur le terrain. Malheureusement la question financière rend sa réalisation de plus en plus problématique. On lo remplacera en partie par de petites cartes lexicographiques insérées dans le glossaire. — Enfin une enquête très approfondie sur les noms de personnes et de lieux de la Suisse romande, dirigée par M. Ernest Muret, complétera cette œuvre magistrale, d'unerichesse unique de documentation, qui fera le plus grand honneur à ses auteurs et à la Suisse.
L'Altas linguistique de l'Italie du Nord constituera le complément géographique indispensable de l'Atlas de la France : tant de liens, de rapports, d'influences ont uni, depuis des siècles, les deux pays, qu'on est souvent arrêté vers les Alpes dans les recherches de géographie linguistique, dans l'impossibilité actuelli où l'on est de connaître avec précision la répartition des formes et des mots transalpins. Cette lacune va être prochainement comblée, grâce à une
enquête patiente et méthodique entreprise par trois linguistes de valeur dont les efforts seront bientôt couronnés de succès.
L'Atlas linguistique de la Catalogne esiplns avancé(l) Préparé par MM. A. Griera et P. Barnils, qui sont Tenus, au préalable, s'initier en France, en Suisse et en Allemagne aux méthodes scientifiques, il fait partie d'une œuvre plus vaste entreprise par les jeunes romanistes catalans dans cet actif foyer de renaissance scientifique et littéraire qu'est devenu Barcelone. Un dictionnaire de l'ancien catalan, d'après le dépouillement des documents historiques, et un dictionnaire général de la langue catalane actuelle d'après une enquête par correspondance, sont déjà en chantier.
L'Atlas comprendra tout le domaine de langue catalane : Catalogne, province de Valence, lisière de l'Aragon jusqu'à Bosost, Roussillon et îles Baléares. Les localités ont été fixées après une enquête préliminaire qui a permis de les choisir en connaissance de cause, afin de pouvoir enregistrer les principales variétés dialectales et les parlers les plus archaïques. M. Griera a recueilli lui-même tous les matériaux, en passant une semaine environ dans chaque localité, à raison de huit heures de travail par jour : il a choisi comme sujet dans chaque endroit une personne patiente, ayant des loisirs suffisants, connaissant bien les choses et usages du pays et n'ayant jamais quitté la localité (condition facile à réaliser en Espagne, bien plus qu'ailleurs). En cas de doute sur telle ou telle réponse, l'enquêteur consultait d'autres personnes et, à la fin du séjour, procédait à la révision des parties douteuses du questionnaire.
L'auteur, qui s'est efforcé, on le voit, de mettre à profit certaines critiques adressées à ses prédéces-
(1) Une notice et des spécimens de cartes ont été publiés dans le Builleli de dialectologia catalana (juillet-déc. 1918).
seurs, a cherché également à augmenter la richesse des matériaux par rapport à l'Atlas linguistique de la France et à serrer les mailles du filet : l'Atlas comprendra environ 3.500 cartes, dont la base est le questionnaire de l'Atlas de la France, avec de nombreuses additions et la suppression de quelques mots qui n'ont pas ici leur raison d'être ; les cartes comprennent 2o0 localités, ce qui donne une densité quatre fois supérieure à celle de l'Atlas de la France. Mais il est bien évident qu'une enquête aussi minutieuse et aussi détaillée n'était pas possible pour la France entière, dans les conditions où l'ont entreprise MM. Gilliéron et Edmont. Quoi qu'il en soit, l'Atlas du catalan, exécuté avec une méthode très scientifique et dans des conditions particulièrement favorables, s'annonce comme une annexe des plus utiles du grand Atlas français.
La documentation comparative si riche de l'Atlas linguistique de la France a produit des résultats qui ont dépassé toutes les prévisions. Seull'Atlas a rendu possible la géographie linguistique, qu'on n'aurait même pas pu concevoir avant sa publication.
Le principal auteur, qui avait manipulé les matériaux pour les classer et les coordonner, était mieux placé que quiconque pour interpréter l'Atlas et dégager les enseignements, la philosophie des cartes. A lire celles-ci, à les méditer devant les vastes horizons du lac de Bienne près duquel il passait la belle saison, un monde nouveau est apparu à ses yeux : relations insoupçonnées entre les mots et les formes, voyages des mots, rencontres homonymiques, phénomènes pathologiques et remèdes appropriés employés par le langage, rôle, à la fois destructeur et protecteur, du français. — Toute une conception nouvelle de la linguistique, s'élevant des patois aux langues
littéraires, surgissait peu à peu. C'est ainsi, par ses travaux successifs, de plus en plus pénétrants et de plus en plus complexes comme la réalité elle-même, que M. Gilliéron fut amené à créer une science nouvelle, la géographie linguistique, dont nous avons entrepris de dégager ici les grandes lignes, d'après ses travaux et ceux de son école (1).
M. Gilliéron débuta, en collaboration avec J. Mongin, par une petite étude qui prit la A'aleur d'un manifeste, « -Scier dans la Gaule romane ». 11 publia ensuite dans la Revue de Philologie française, en collaboration avec J. Mongin, puis avec M. Roques. une série d'études analogues qui, réunies plus tard sous le titre d'Etudes de géographie linguistique, constituent la partie la plus simple, la plus claire et la plus accessible de son œuvre. Vient ensuite son travail, si solide et si bien construit, sur le clou et sa famille, intitulé Clavellus, qui est peut-être son chff-d'œuvre, et sa série originale, d'une marque très personnelle, Pathologie et thérapeutique verbales. Comme couronnement, son volumineux ouvrage sur l'abeille, d'une lecture difficile et réservée aux seuls initiés, mais d'une richesse considérable de faits et de pensée, plein de digressions suggestives et d'une grande hardiesse de conception et d'hypothèses.
II est facile de caractériser le talent de M. Gilliéron et la portée de son œuvre. L'auteur possède d'abord, à un degré qui a été rarement atteint chez les linguistes, le sens du patois, du parler populaire, delà vie réelle du langage, dont la méconnaissance avait si souvent faussé les recherches scientiliqups. Ce n'est pas lui qui attribuera aux parlers frustes du présent ou du passé, soumis aux attractions inconscientes et mécaniques de l'association des idées, ces raisonnements de grammairiens et de logiciens que j'ai eu si souvent
(1) Voir la bibliographie de ces travaux à la lin du présent volume.
l'occasion de reprocher aux théoriciens. Il était naturellement préparé pour l'étude des parlers de France, comme pour la réaction qu'il allait affirmer avec vigueur, voire avec loutrance des novateurs, contre la rigidité excessive des néogrammairiens. Tempérament de révolutionnaire, d'iconoclaste, il prend plaisir à ridiculiser les vieux dogmes, à démolir les doctrines surannées. 11 est utile que de tels hommes surgissent à certaines époques, pour éviter à la science de se cristalliser, de s'enliser dans la routine, pour ouvrir toutes grandes les fenêtres et raviver l'air de la maison par un souffle nouveau.
Esprit très critique, recherchant volontiers le paradoxe pour mieux frapper l'imagination, polémiste caustique et redoutable, M. Gilliéron est en outre et surtout un créateur : s'il détruit, s'il fait table rase, c'est pour réédifîer à nouveau. A mesure qu'il avance, ses constructions se font de plus en plus hardies, complexes et subtiles : tels les architectes gothiques, confiants dans leurs calculs et voulant prouver leur maîtrise par une virtuosité sans cesse accrue, lançaient toujours plus haut les voûtes, agrandissaient les verrières, effilaient les arcs-boutants.
La méthode de travail peut donner lieu à quelques critiques. Ici encore M. Gilliéron entend appliquer, pour les matériaux dialectologiques, le procédé de la table rase. Dégoûté, on le conçoit, par le fatras des médiocres et mauvais travaux que les chercheurs locaux ont accumulés jadis sur les patois, il ne veut connaître et utiliser, pour les parlers populaires, aucun autre document que l'Atlas linguistique, qui lui offre seul, estime-t-il, les garanties désirables, parce qu'il sait dans quelles conditions il a été élaboré. Quant au passé, il se contente, en principe, des dictionnaires de Godefroy, pour l'ancien français, et de Littré, voire du Dictionnaire Général, pour le français moderne. Ce sont là, comme l'Atlas linguistique, de précieux et indispensables instruments de travail.
mais qui (spécialement Godefroy) ne sont pas non plus impeccables, et qui surtout, tout comme l'Atlas, présentent forcément des lacunes et ne sauraient suffire à tout. Au reste (par exemple pour l'élaboration de Clavellus), M. Gilliéron a dû parfois compléter, sur un point spécial et dans une région donnée, les matériaux de l'Atlas par une enquête supplémentaire. Mais il est arrivé en revanche — rarement il est vrai, tant son intuition est sûre — que l'insuffisance de sa documentation historique ou des données de l'Atlas a compromis la solidité de certaines hypothèses, même fondées sur le calcul des probabilités (1). Si les idées de M. Gilliéron sont très claires, l'exposition en est souvent ardue — on ne saurait dire confuse — et compliquée par de nombreuses digressions qui, à vrai dire, se greffent naturellement sur le sujet. Des collaborateurs, comme aussi des vulgarisateurs lui ont été utiles pour simplifier et clarifier ses exposés et dégager les grandes lignes d'une architecture complexe et touffue. Mais il reste le novateur et le créateur puissant, et quoiqu'on puisse lui reprocher de s'être isolé, cet isolement fut sans doute la condition et la cause de son originalité, si c'en fut aussi la rançon.
C'est le propre des découvertes françaises d'être appréciées d'abord à l'étranger. En France, en dehors d'un petit cercle de spécialistes, M. Gilliéron fut longtemps ignoré; il dut faire éditer à ses frais plusieurs de ses ouvrages, dont la première édition porte la firme d'une infime librairie d'une petite ville suisse où ils figuraient sur les rayons entre une bible et un manuel de jardinage. Chez les Allemands, au contraire, ce fut dès le début un véritable engouement : avec l'esprit d'imitation qui les caractérise — et aussi
(i;Pp. 43 et 79.
avec l'intuition qui leur fait reconnaître la valeur des découvertes d'autrui — ils se sont attelés, dès avant la guerre, à des travaux de géographie linguistique. Mais leurs qualités réelles de ténacité et de travail ne pouvaient compenser, en l'occurrence, une lourdeur d'esprit native, qui réclame des tâches préparées, des cadres tout prêts, des formules de recherches préétablies, bref, des chemins tracés d'avance. S'agit-il, comme ici, de mettre en jeu l'esprit de finesse, d'aller à la découverte, de manier l'hypothèse, ils devaient forcément trébucher. De la géographie linguistique ils n'ont guère vu que l'extérieur, l'appareil des cartes et des schémas; ils n'ont pas compris l'esprit souple de la méthode, variant suivant les cas et plastique comme la vie à laquelle elle doit s'adapter. Aussi leurs déductions, échafaudées avec plus de logique que de sens linguistique, reposèrent souvent sur des porte-à-faux.
Dans la Suisse alémanique, au contraire, où le mélange des deux cultures a produit (quoi qu'on ait pu dire) une orientation d'esprit bien différente, M. Gilliéron recruta quelques élèves brillants qui, après s'être instruits auprès de lui et s'être assimilé le suc de ses travaux, poursuivirent des recherches du même ordre en leur imprimant un caractère personnel. M. Jud, chercheur consciencieux, esprit méthodique et d'une clarté toute latine, épris de larges synthèses qu'il peut se permettre après des analyses fouillées et pénétrantes, a appliqué la méthode au passé et s'est efforcé, en remontant peu à peu, de reconstituer les aires anciennes, les voyages des mots au moyen âge, les étapes delaromanisation et les couches successives du latin vulgaire, les rapports d'interpénétration entre le latin et les langues voisines, enfin les aires des mots antérieurs à la romanisation (1). Dans le même ordre d'idées,
(1) V. pp. 162 et 178.
lORIGINES, BUT, DOCTRINE 25
M. Jaberg, avec des qualités analogues, a publié des études non moins intéressantes de géographie linguistique historique, en s'attachant notamment aux phénomènes si complexes des formes nominales et Terbales; il a en outre dégagé, l'un des premiers, dans sa Sprachgeograp/iic. les grandes lignes de la nouvelle science (1). Dans le domaine morphologique, M. flubschmied a fait une œuvre de premier ordre, et très originale, sur l'imparfait un franco-provençal.
En Autriche, M. Léo Spilzera combinant les doctrines de ses deux maîtres, MM. Gilliéron et Meyer- Liibke, a publié quelques études de valeur dans lesquelles il s'efforçait de mettre en relief les rapports entre les mots et les choses et de faire bénéficier la géographie linguistique d'une connaissance approfondie le l'histoire des objets (2).
En France, les disciples de M. Gilliéron ont hésité, par crainte des faux-pas et des critiques du maître, à s'engager sur la voie si brillamment ouverte parle créateur de la géographie linguistique. Mais l'esprit de la nouvelle méthode n'en a pas moins pénétré tous l€s travaux des jeunes dialectologues depuis une quinzaine d'années (3). On a surtout cherché à grouper des faits, à compléter l'œuvre de l'Atlas de la France en donnant des atlas plus complets de régions restreintes ; Landes (Millardet), Angoumois (Terracher), Ardennes(Bruneau), Vosges (0. Bloch). L'un des plus marquants, M. Terracher, s'est inspiré de la doctrine pour établir sa théorie si originale, fruit d'une patiente enquête, sur la désagrégation du système des flexions dans les patois et sur la corrélation entre la frontière des anciens fiefs et la limite de certains faits linguistiques (4), D'autres rapports du même
(1) Voir aussi, comme essai de synthèse, pom" l'Italie, le livre de M. Savj Lopez cité à la Bibliographie.
(2) Voir p. iU.
(3) Voir la Bibliographie à la fin du volume. (i) Ci-après, p. 98.
genre ont été recherchés, dans les Ardennes, par M. Bruneau, entre la répartition actuelle de certains phénomènes et l'aire des anciennes colonisations germaniques. M. Oscar Bloch, de son côté, avec une méthode très vivante, a étudié la pénétration du français dans les patois vosgiens, et a mis surtout en valeur les innovations particulières en les rattachant aux tendances qui peuvent en rendre raison.
J'ai entrepris, pour ma part, des étufles de géographie linguistique, en complétant l'Atlas par des documents dialectaux offrant une garantie suffisante, et spécialement par le résultat de mes enquêtes personnelles en Auvergne, ce qui permet de serrer davantage les mailles du réseau, tout au moins sur certaines régions, d'analyser avec plus de chances d'exactitude la répartition actuelle — base de leur histoire — des types à grande variabilité lexicale, et de dégager un certain nombre de faits nouveaux relatifs notamment à la spécification des termes (1), aux centres de rayonnement (2) et aux courants locaux : je me suis efforcé également, sur un autre terrain, d'appliquer les méthodes de la géographie linguistique à la formation et à l'évolution des argots (3).
(1) Ci-après, p. 123 et suivantes.
(2) P. 170 et suivantes.
(3) Les argots franco-provençaux, i" partie.