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LA CIVILISATION ET L'ANATOMIE

encore à l’âge de la pierre taillée et, en les contemplant, nous avons vraisemblablement ‘une image véridique de ce qu’étaient nos grands-pères de la vallée de la Somme, à l’époque paléolithique ; là aucune idée générale, aucune conception même erronée; une seule occupation, un seul besoin, manger : c’est ce qu’on nomme, avec raison, la phase nutritive de la civilisation.

Dans une phase ultérieure, l’homme ressent les bienfaits de l'association et de la division du travail ; il forme de grandes tribus ou d'importantes agglomérations ; c'est ce qu’on appelle la phase sensitive. Il a déjà assez de loisir et assez de bien-être, pour adapter son système nerveux à autre chose qu'au mouvement musculaire et à la digestion : le fétichisme, les conceptions religieuses viennent, faute de mieux, meubler, mais non remplir sa cervelle encore vide. Les populations de la Polynésie, en pleine pierre polie, représentaient cette période au siècle dernier. Il perfectionne ses instruments et les applique, soit à la chasse, comme les Peaux-Rouges, au moment où nous les avons connus; soit à la vie pastorale, comme aujourd’hui les Kaffirs dans l'Afghanistan, les Mongols nomades, les Tongousses, les Bouriates, les riverains du lac Baïkal, les Kirghisses, les Baskirs, les Ostiaks, les Hottentots; soit à l’agriculture, comme les Cafres, les monarchies despotiques du Soudan, les empires nègres des rives du Tanganika.

Plus haut enfin et plus tard, c’est la phase psychique, celle des grandes civilisations classiques, celle de l’Inde, celle de la Chine, avec ses grandes conceptions polythéistes ou monothéistes, avec tout ce qui est du domaine de la métaphysique.

Plus haut enfin, mais cette période-là ne fait que commencer, viendrait la phase intellectuelle, caractérisée par la décadence de la métaphysique et le triomphe de la science, qui substitue définitivement son influence à celle des religions évanouies!

La civilisation et l'anatomie. — Mais ces étapes ne se parcourent qu’en une longue série de siècles ; elles sont en effet corrélatives de modifications anatomiques, fatales, inéluctables, indispensables; or, comme les modifications anatomiques demandent un temps fort long pour se fixer dans une race par hérédité et par sélection, il en résulte qu’on ne peut décréter, comme les Européens veulent trop souvent le faire avec les sauvages, la promotion d’une population d’Australiens à l’état de civilisation des Européens ; vous faites des chemins de fer, des télégraphes, vous habillez le sauvage, vous lui donnez l’alcool, la pipe, à l'instar de

Londres, vous lui donnez même l'instruction classique, dans les meilleurs collèges d'Angleterre ; le sauvage garde la pipe et l'alcool, il jette tout le reste, à commencer par son bagage pédagogique et il court tout nu chasser le kangourou avec son boomerang ! Si vous insistez, il meurt! Ainsi font les Polynésiens; ainsi font les Australiens.

Ces modifications anatomiques consistent d’abord dans l’accroissement du volume du cerveau à mesure que les siècles s’écoulent. Dans la série animale même, qui finit à l’homme exclusivement, Larteta d’ailleurs constaté que, plus on recule dans les temps géologiques et plus le volume cérébral se réduit chez les mammifères fossiles ; pour ne parler que de l’homme, on commence au crâne de Néanderthal, d'Eguisheim, à la mâchoire de la Naulette ; c’est la race de Canstadt, dont le crâne jauge 1 200 centimètres cubes. Plus tard, ce sont les crânes d’Engis, de l'Olmo; à l’époque de Solutré, le crâne de Cro-Magnon; à l’époque de la Madeleine, celui de Furfooz.

Mais le cube n’est pas tout. La simplicité des sutures, caractère des intelligences bornées se retrouve encore chez les peuples incivilisés contemporains et leur ossification se fait d'avant en arrière et non d’arrière en avant, comme dans les races civilisées et civilisables. Ce qui veut dire que chez les incivilisés, les parties antérieures cessent de bonne heure de s’accroitre, tandis que les parties postérieures, moins nobles, s’accroissent longtemps encore, et que le contraire s’observe chez les civilisés.

Ce mouvement progressif se poursuit d’ailleurs jusqu’à notre époque, et Broca a pu constater que le cube moyen des crànes des Parisiens du xn° siècle est moins considérable que celui des Parisiens du xix°. Si même l’on compare uniquement entre eux les crânes du xrre siècle, on voit que les tombeaux des classes aristocratiques, alors plus instruites, renferment des crânes plus volumineux que les tombeaux plébéiens ; aujourd’hui c’est uniquement à l'aristocratie intellectuelle, bien différente de l’autre, qu’appartiennent les crânes volumineux et Broca, comparant d’un côté les infirmiers de Bicètre, de l’autre les élèves en médecine et en pharmacie, a vu que ces derniers avaient le crâne plus volumineux que les premiers; comparant les ouvriers des fabriques de Clichy aux menuisiers, aux charpentiers, tous ouvriers plus intelligents, il a vu que le volume du crâne était plus considérable chez ces derniers; mais on comprend que ces modifications anatomiques ne s’improvisent pas dans une race et que,

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