S 2. FOLIES ÉPIDÉMIQUES
Ce qui caractérise l’aliénation, dans la période sensitive de la civilisation, c'estson caractère épidémique, contagieux, imitatif.
Choréomanie, — Ce qu'il y a, du reste, de remarquable, c’est que les premiers délires collectifs sont des délires moteurs, tels que la choréomanie.
Pour ne parler que du passé de notre Europe, nous voyons au vue siècle, dans les pays de Galles, les Cicètes, pour mieux honorer leur Dieu, parcourir les rues en dansant et en sautant, jusqu’à ce qu'ils tombent anhélants et épuisés. En 1021, en Allemagne, il passe par la tête de douze paysans de troubler l'office de Noël par leurs criset leurs danses ; le prieur du couvent a la malencontreuse idée de les maudire, en leur souhaitant de danser ainsi pendant un an ; les malheureux, terrifiés, ne s'arrêtent plus et toute la population se met à gambader ! Au x siècle, Vincent de Beauvais raconte absolument la même histoire : des persounes se mettent à danser dans un cimetière; le curé de la paroisse, dans un mouvement d'indignation, les voue à l'anathème et voilà toute une population prise de la fureur de la danse, sans qu’il lui soit possible de s'arrêter.
Mais c’est au xive siècle que ces épidémies de choréomanie prennent,en Europe, leur plus grande extension ; en 1373, une grande épidémie dechoréomanieséviten Hollande; les gens se dépouillent de leurs habits, se couvrent de fleurs et se mettent à danser, à sauter, dans les rues, jusqu’à épuisement complet ; c’est le mal de Suint-
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Jean. Déjà au xrve siècle, en Italie, des Eandes d'hallucinés parcouraient les rues, à moitié nus, en s’appliquant réciproquement des coups de fouet sur les épaules ; c’étaient les flagellants. Is se donnaient eux-mêmes le nom de dévots, ou de blanes battus, à cause du manteau blanc à croix rouge qu’adoptaient ceux qui, tous les jours, entraient dans la confrérie ! On sait quelle extension prit l’épidémie des flagellants, au moment où les têtes affolées par la peste noire de 1348 ne demandaient plus qu'à tourner.
Des bandes de flagellants existaient encore, dans le midi de la France, au siècle dernier !
Démonolâtrie. — Dans une période ultérieure, le délire devient plus intellectuel. la croyance aux esprits, aux anges, aux démons, farfadets, follets, lutins, gnômes, dieux de tout rang, domine tous les délires. L’anthropomorphisme, qui prête à toute la nature une forme humaine et une âme aussi peu démontrée que celle de l’homme, apparait de bonne heure. On croit que les fous lagent des esprits; or, pour les déloger, il ya deux moyens: la {répanation, qu'on pratiquait à l’époque de la pierre taillée, et l’exorcisme par l'eau bénite. La trépanation avait au moins l’avantage d’être logique. Ces grandes épidémies nerveuses de choréomanie, de flagellation se compliquent donc, en vertu du fétichisme du moyen âge, de la croyance aux démons, aux incubes, aux succubes, aux loups-garous, aux vampires, et jouent dans les imaginations des fous d'alors le mème rôle que la physique, l'électricité, le fluide magnétique, : la police et même la politique dans l’imagination des fous d’aujourd'hui; seulement, aujourd'hui chacun de nous est mieux armé contre la contagion et puis, on ne persécute plus les fous, ce qui est toujours un attrait de moins: on les soigne. Alors, au contraire, il était défendu aux médecins, sous peine d’excommunication, d'entreprendre le traitement des possédés et plus tard Phonnète Ambroise Paré dira lui-même : «les sorciers ne peuvent « pas guérir les maladies naturelles, ni les médecins les maladies « venues par sortilège ».
En Italie, régnait depuis le xiue siècle une étrange manie : c'était dans la Pouille, pays encore aujourd'hui pauvre, sec, mal nourri, où l’aliénation mentale est encore fréquente : des populations entières prises de /a danse de Saint-Guy parcouraient les campagnes en dansant et en gambadant ; chacun avait à la main un objet rouge; on s’imaginait que ces malheureux
avaient été piqués par le scorpion, dont j'ai parlé plus haut, la tarentule et on nommait la maladie tarentisme.
En 1436, tout le pays de Vaud fut en proie à une monomanie épidémique : d’honnèêtes culiivateurs, de crédules et pacifiques dévots venaient s’accuser d’avoir mangé tout crus 10, 15, 20 petits enfants ; ils en dénonçaient d’autres, tout aussi coupables qu'eux ; par centaines on les mettait à la torture du chevalet et par centaines on les brülait ; il en venait toujours se confesser et dénoncer!
En 1459, l’Artois fut victime d’une épidémie semblable et les théologiens ne doutaient pas « que le démon fût parvenu à impo- « ser sa volonté à tous les habitants ». Monstrelet raconte « qu’au « pays d'Artois advint un terrible cas et pitoyable, que l’on nom- « mait Vaudoise, je ne sais pourquoi ». Nous savons, nous, pourquoi; c'était en souvenir de l'épidémie du pays de Vaud. Les gens se confessaient d’être enlevés la nuit par les démons; ils avouaient qu’ils se trouvaient soudainement «ès bois et ès forêts », et trouvaient «üllec, un diable, en forme d'homme, « qui leur tournait le dos... et leur faisait baiser son... » On extermina, pour ce fait, des centaines de pauvres diables, dans l'Artois.
Certaine bulle d’'Innocent VIII, en 148%, nous indique que la démonolâtrie est endémique à Cologne, à Mayence, à Trèves, à Brème et que Belzébuth règne en maitre sur les bords du Rhin.
De 1491 à 1494, jes religieuses de Cambrai furent, dit un chroniqueur, « vexées d’une manière horrible par les démons » ; on voyait les possédées courir, « comme chiennes », à travers la campagne, s'élancer en l'air, « comme des oiseaux », contrefaire les cris des animaux et prophétiser l'avenir; les noms des possédées furent envoyés à Rome et lus tout haut par le pape, pendant la messe ; rien n’y fit; on trouva enfin le remède : Jeanne Pothière, une pauvre sœur, confessa qu’elle avait elle-même introduit Belzébuth dans le cloître ; elle fut brûlée !
A mesure que les théologiens, qui ont été, sans s’en douter, en matière d’hvstérie et de maladies nerveuses, un peu ce que les alchimistes ont été à la chimie actuelle, accumulent les observations, on reconnait l’hystérie, telle que Charcot nous la montre à la Salpêtrière !
Ainsi les inquisiteurs s'accordent à reconnaître que le culte du
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diable est héréditaire dans certaines familles, qu'il se communique surtout «aux personnes du sexe », et surtout aux filles à la chevelure noire et abondamment fournie. On peut donc dire que les inquisiteurs avaient devancé les médecins, en matière de diagnostic de l’hystérie ; il est vrai qu’en matière de thérapeutique ils en différaient notablement : aujourd’hui, on donne des douches aux malades; à cette époque-là, on les mettait sur des büchers !
Au xvie siècle, la déraison se matérialisa en quelque sorte : on n'est plus simplement emporté par le diable, on est changé en animal ; ce sont les grandes épidémies de Lycanthropie. En Lombardie, de 1504 à 1523, une foule de femmes s’imaginent qu’elles sont changées en chatte et qu’elles vont, la nuit, sous cette livrée, manger les petits enfants.
On devine aisément à quels commérages donnait lieu, dans un village, la nouvelle que telle voisine avait été changée en chatte! Plus d’une, curieuse, enviait secrètement son sort ; plus d'une autre tremblait d’avoir à son tour la visite de Satan et, la nuit suivante, c’étaient 10 femmes qui avaient couru les toits sous forme de chattes! Le pape Jules IL lui-même s’en émut et Adrien VI autorisa les dominicains à explorer toute la Lombardie et à y poursuivre, à outrance, toute la race des sorcières. Les dominicains explorèrent si bien, que pendant 4 ans ces bons Pères firent brûler plus de 1000 personnes par an, dans tout le pays de Côme.
L'Espagne, pays par excellence de l’inquisition, ne devait pas demeurer en retard : là, les femmes adoraient un bouc noir ; il suffisait de porter dans ses poches un peu de ses excréments, pour avoir le pouvoir de s'envoler dans les airs: en 1536, 150 femmes furent brûlées pour ce fait à Saragosse et 200 furent fouettées sur les épaules nues.
On se demande, en vérité, où étaient les fous! Parmi les malheureux qui s’accusaient de tant de sottises ou parmi les bourreaux, qui, sous prétexte de théologie, les martyrisaient ?
Deux causes dominent ici : la misère physiologique et l’imitation ; ce sont toujours des paysans mal nourris ou des filles recluses : à la fin d’un carème rigide, où les couvents n'avaient eu pour nourriture que du suc de rave, on vit les religieuses affolées dans le Brandebourg, la Hollande, l'Italie, l'Allemagne ; c'est ce qu’alors on nomma la possession des nonnains ! Tantôt, dans une communauté de femmes, les nonnes s’imaginent que Belzébuth
leur chatouille la plante des pieds et toute la communauté est prise d'un rire convulsif ! Tantôt une pauvre fille, qu'un amour contrarié a conduite au couvent, est prise, la première nuit qu’elle y passe, d’une attaque d'hystérie : les voisines en font autant, et voilà toute la communauté en contorsions ; voilà les nonnes qui imitent les cris d'animaux ! Tout le monde connait la célèbre histoire des Ursulines de Louduu et d’Urbain Grandier. La maladie gagna les séculières de Chinon, de Tours. Aujourd'hui encore, lorsque, à la Salpêtrière, une attaque éclate dans les dortoirs, hystérie, comme une trainée de poudre, s'allume de lit en lit et il faut le lendemain, pour exorcisme, une douche générale ! Je n'en finirais pas si je voulais énumérer toutes les épidémies iccales d’'hystérie et de démonolâtrie, qui éclatent partout dans la seconde moitié du xvre siècle : en 1560, tout un couvent, à Cologne, esten proie à la démonolâtrie ; en 1566, dans un couvent d'enfants trouvés, 70 enfants sont pris d'hallucinations et se mettent à courir la nuit, sur les toits. Les parlements eux-mèmes sont tentés de succomber et le Parlement de Dôle autorise les paysans à faire la chasse aux loups-garous ! Grégoire de Toulouse, alors professeur de droit à Pont-à-Mousson, écrit «que les sorciers qui furent « jugés à Toulouse en 1577 étaient plus nombreux, à eux seuls, que «tous les accusés, non-sorciers, qui furent déférés à la justice pen « dant 2 ans. » Il estime à 400 le nombre de ceux qui périrent, en 1577, dans les flammes ! Deson côté Nicolas Rémy, procureur criminel dé Lorraine, estime que de 1580 à 1595, on a brülé plus de 900 démonolâtres, dans son pays ! Dans la petite commune de Saint-Claude, dans le Jura, près de Fernet, la future résidence de Voltaire, on brûla de 1598 à 4600 plus de 600 lycanthropes. Cependant nous sommes déjà à une époque de progrès; car c’est en 1598 que se produisit ce fait alors inouï : un lycanthrope, condamné à mort par le lieutenant criminel d'Angers, fut envoyé par le Parlement de Paris dans un hospice de fous! Théomanie, — Les guerres de religion vinrent raviver la folie, qui semblait s’éteindre dévant les progrès du savoir humain. C’est la théomanie etla convulsion prophétique qui dominent àce moment : alors on vitse renouveler, comme chezles anabaptistes d'Allemagne au xviesiècle, lesnouveaux Enoch, les nouveaux Elie, les nouveaux apôtres. Tel honnête et timide artisan, tourmenté par sa femme, se réveillait prophète et trouvait une ville pour suivre sa folie. De même, au xvrre siècle, les calvinistes persécutés dans les Cé-