‹ La geógraphie médicaleChapitre 174 sur 233 · I. JAPONAIS · texte numérisé non relu

I. JAPONAIS

Origine des Japonais. — La population japonaise résulte de la fusion de plusieurs races. On retrouve chez elle bon nombre de caractères de la race jaune : le cheveu noir, droit, gros; les pommettes saillantes; peu de barbe; les yeux obliques; la peau plus ou moins jaune. L'histoire nous signale en outre un mélange avec les Ainos, autochtones à peau blanche, très velus, sousdolichocéphales (indice, 76), aujourd'hui refoulés à l’état de parias, au nord de Yeso. Un autre mélange a eu lieu avec les Jetas ou Jetoris, autres parias, qui, au nombre de 250000, mendient, disent la bonne aventure et semblent être venus de l’Inde, comme les Gitanos ou Bohémiens d'Europe. Un autre mélange a eu lieu avec les noirs brachycéphales des Philippines, pour qui Formose, Siou-Khiou furent des étapes faciles; autre mélange avec les Mongols d’Asie; mélange avec les Coréens; enfin et surtout mélange avec les Malais.

Ainsi composé de pièces diverses, le Japonais est petit, trapu, vigoureux; le mollet chez lui est très développé, la jambe présente une courbure exagérée ; il est très musclé; sa force de traction est considérable, ses membres sont courts, ses extrémités petites. Habillés dans notre costume, qu’ils affectent volontiers de porter

contrairement aux Chinois, qui le repoussent, les Japonais rappellent souvent les représentants, nombreux à Paris, de la colonie hispano-américaine. Ce n’est pas là une opinion fantaisiste ou tout au moins individuelle, car Broca s’y trompa un jour : il. avait remarqué dans son service, parmi les nombreux élèves qui suivaient sa visite d'hôpital, un jeune homme, brun, jaune, petit, paraissant fort studieux, fort silencieux et prenant beaucoup de notes. — Il finit par lui demander s'il n'était pas Japonais. — Non, monsieur le professeur, lui répondit le jeune homme, je suis du Brésil, mais beaucoup de personnes à Paris m'ont pris déjà pour un Japonais.

La constitution du Japonais est volontiers lymphatique, pour ne pas dire plus, et en cela il se montre bien dérivé de la race jaune, qui est celle où la scrofule est le plus développée : c’est, par parenthèse, à son mélange de sang jaune que la Russie doit aussi sa tendance à la scrofule. D’après le D' Maget, les maladies du Japonais ne sont pas franchement inflammatoires; les lésions traumatiques les plus graves allument, chez lui, peu de réaction. Il vieillit et se décrépit de fort bonne heure; c’est là une observation qui a été faite, non seulement au Japon, mais à Paris, par M. le regretté Krishaber, depuis longtemps médecin de l'ambassade japonaise. Le D' Maget dit également que le Japonais supporte mal nos grands médicaments. 1l affecte une grande insensibilité à la douleur physique et morale, semble avoir le sentiment de la température peu développé. Les femmes ont une puissance galactogène considérable et nourrissent leurs enfants jusqu’à #4, o et 6 ans.

On sait quelle révolution considérable a été faite au Japon; ce pays à maintenant son budget; mais, comme toutes les révolutions, celle-là ne vaut pas une évolution müre, normale, physiologique. La pathologie japonaise se ressent de ce que cette civilisation, hier xt siècle, aujourd’hui ultra-xix® siècle, présente de paradoxal : le Japonais a en effet toutes les maladies de l’incivilité

et toutes les maladies du civilisé. Il a de plus les caractères pathologiques de tous les éléments dont il est formé.

Les maladies qui lui sont communes avec les Européens prennent chez lui un caractère spécial : ainsi on observe dans la fièvre typhoïde une tendance au collapsus. Les affections nerveuses sont fréquentes et on a observé une forme de lycanthropie, la maladie du renard, où les malades se croient changés en renard.

La mortalité infantile est au Japon considérable; mais le rachilisme n’y existe pas.

Scorbut. — L'alimentation dans les fbasses classes et même dans la moyenne est extrêmement défectueuse; elle consiste presque uniquement en poisson séché et en riz. Aussi le scorbut, maladie d’incivilisé, que le civilisé n’a pour ainsi dire pas le droit d’avoir en pleine paix, est-il une maladie fréquente.

La Iépre est fréquente.

La variole faisait récemment au Japon de ces ravages que cette maladie éminemment contagieuse n’exerce plus que parmi les populations sans hygiène. Apportée, dit-on, au var® siècle, elle faisait chaque année un nombre considérable d’aveugles. 11 n’en est plus de même aujourd’hui que la vaccination est obliga toire chez ce peuple éminemment progressif et que le gouvernement a créé, depuis 1874, un institut central de vaccination, qui envoie des tubes de Iymphe dans toutes les villes.

La rougeole ou fukisa fait chaque année, parmi les enfants, un nombre considérable de victimes, parce qu’on ne prend contre elle, ni au point de vue de la contagion, ni au point de vue des soins à donner pendant la maladie, aucune espèce de précaution.

La searlatine et là coqueluche sont au contraire des maladies peu communes.

&ale.— Le peuple vivant dans un état d’extrème agglomération, la gale est, au Japon, presque générale; on y distingue d’ailleurs deux sortes de gales : la gale vraie ou acarienne, due à V'acarus, et ce qu'on nomme chez nous la gale des épiciers. Cette maladie de la peau des mains s’observait, chez nos. épiciers, à une époque où, avant que les conserves fussent aussi répandues qu'aujourd'hui et que la boutique de l'épicier prit volontiers les apparences d’une officine de pharmacien, les employés maniaient toute la journée des substances salées, mais, cependant, plus ou

moins altérées et plus ou moins irritantes : c’est la même cause qui agit sur les mains du peuple japonais.

Voilà des maladies d’incivilisés ; mais les grandes maladies du civilisé, la syphilis, la phthisie, l'alcoolisme, le Japonais les connait tout autant.

La syphilis, bien qu’ellesoitconnue depuis longtemps, acquiert au Japon une gravité exceptionnelle et nullement comparable à ce qui se voit en Chine. En cela on peut reconnaitre l'influence de l'élément malais. Le sulfure rouge de mercure est, du reste, employé comme spécifique; on a recours également aux eaux thermales sulfureuses, qui sont fréquentes au Japon.

La phthisie est très fréquente, et même cette disposition du Japonais est une exception dans la race jaune, qui, pure, est peu disposée à cette maladie. Elle débute presque aussi souvent par des péritonites exsudatives, qui guérissent pour un temps, que par des pleurésies (Rémy).

Alcoolisme. — Le Japonais se distingue enfin du Chinois par la fréquence de l'alcoolisme. Or remarquons que le Japonais ne boit pas plus d'alcool que le Chinois; il aime, comme lui, l’alcool de riz ou saki, mais il ne fume pas d’opium, et cela nous prouve combien nous avions raison d’attribuer plus à l’opium, dont ils usent et abusent, qu’à leur sobriété, la rareté de l’alcoolisme chez les Chinois.

Choléra.— Le choléra sévit parfois durement sur les Japonais; apporté à Kiou-Siou par une jonque chinoise en 1822, il y a fait d'importants ravages. Encore sur ce point, la grande aptitude au choléra, le Japonais s'éloigne de la race jaune pure et se rapproche des races négroïdes ; dans la dernière épidémie de Tokio, les Japonais étaient presque seuls atteints; les Européens n’éprouvaient rien.

J'en dirai autant de la facilité du Japonais à prendre le beriberi ou Æacké.

Senki.— Kæœmpfer a, en 1713, décrit, après l'avoir observée au Japon, une maladie absolument nouvelle, qu’il nomme, d'après les indigènes, le senki; elle serait propre aux Japonais et se caractériserait par des douleurs abdominales, des spasmes, de la suffocation et des tumeurs sur diverses points du corps, entre les sourcils, sur les parties génitales. Cette maladie ressemble singulièrement à la lèpre, sous certains rapports; par d'autres symptômes, on la pourrait confondre avec la colique sèche.

Ophthalmies. — C’est bien à son titre de membre de la race jaune, aux orbites peu profondes, aux yeux à fleur de tête, aux paupières peu fournies de cils, que le Japonais doit, comme le Chinois, la fréquence des ophthalmies. Les aveugles sont extrèmement nombreux au Japon: on les entend, dans les villes, s’annoncer bruyamment au moyen d’un sifflet, qui avertit les passants.

Parasites intestinaux.— Avant de quitter le Japon, je dois signaler la fréquence extrême des parasites intestinaux et des parasites en général, pour lesquels la constitution du Japonais a peut-être une aptitude spéciale; mais cette fréquence tient sans doute aussi aux procédés de culture du Japonais dont les champs sont arrosés d'engrais humain, lequel dépose ainsi sur les plantes qui se mangent crues des œufs de parasites, qui évoluent dans l'intestin du consommateur.

Fiévre des fleuves. — On donne ce nom à une étrange maladie contagieuse, qui sévit, soit en juillet et août, soit au printemps, à l’époque du débordement des fleuves. Le début de la maladie a lieu 6 ou 7 jours après le séjour dans les localités suspectes, par un accès fébrile très net (frisson, perte d'appétit, céphalée, etc.). Puis au bout de 7 jours, le malade ressent une douleur dans les ganglions de quelque partie du corps {aine, aisselle, cou, etc.), et lorsque l’on cherche à la périphérie, on tombe invariablement sur une eschare, petite place noire et sèche, de la largeur d’une pièce de 50 centimes à 1 franc, autour de laquelle on ne remarque ni lymphangite, ni rien de ce genre. Au sixième ou septième jour, la fièvre continuant, apparaît un exanthème, qui siège souvent au visage et ressemble beaucoup à celui de la rougeole. Il dure de 4 à 7 jours et pendant ce temps les phénomènes fébriles prennent une gravité qui les fait ressembler à ceux de la fièvre typhoïde. Au bout de la seconde semaine, la courbe thermique présente de grandes oscillations et une crise s'établit, plus rapide que celle de la dothiénentérie, plus lente que celle de la rougeole. Rien d'anormal du côté des autres appareils, à l'exception d’une constipation opiniâtre. Pas d’albumine dans les urines.

La nature de cette singulière affection n’est pas connue. Les indigènes la considèrent comme résultant de la piqüre d’un insecte (Akamushi); mais cette opinion n’est pas soutenable, quand on examine de près les choses. Baelz pense qu’il s’agit d’une maladie infectieuse, miasmatique, spéciale au Japon, présentant, il est vrai,

quelques ressemblances avec d’autres maladies (le charbon, par exemple, ou la diphthérie), mais qui, en somme, occupe une place isolée dans le cadre nosologique.

En résumé, la pathologie du Japonais nous montre l'empreinte de sa civilisation à la fois avancée et reculée et l'empreinte de ses origines ethniques multiples : jaune, malaise et négroide.

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