‹ La geógraphie médicaleChapitre 175 sur 233 · II. RHALAIS · texte numérisé non relu

II. RHALAIS

Le Malais semble être actuellement le meilleur exemple qu'on puisse donner d’une race humaine, artificielle, comparable à celles que créent nos éleveurs. — Je m'explique : à la facon de ces races animales, où l’homme fait intentionnellement ce que les hasards de l’histoire ont ici accompli, la race malaise représente actuellement le groupement momentanément fixé d'éléments composants divers. Elle semble en effet résulter de la fusion d'éléments blancs, Jaunes et noirs, en proportions inégales et variables, suivant les points de la Malaisie. Ce mélange nous est démontré par quatre ordres de preuves : preuves anatomiques, ethnologiques, linguistiques et pathologiques.

Origine des Malais. — [a linguistique nous montre que 26 mots sur 100 de la langue malaise, en rapport avec un état social encore primitif, mais un peu développé cependant, comme les mots qui expriment l'idée d'arc, sont des mots tamouls, c’est-à-dire évoquent des races dravidiennes. — 16 mots sur 100 sont sanscrils : — ce sont ceux qui représentent une idée plus ou moins philosophique, plus ou moins élevée; ils évoquent l’idée des blancs aryens. Tous les mots qui expriment des idées simples (50 mots 0/0 de la langue), ceux qui expriment les idées de ciel, de terre, d’eau, sont polynésiens, autrement dit, ont été importés avec eux par les Polynésiens, dans leur exode vers l'Orient. On trouve encore dans le malais des mots arabes et même des mots hollandais, qui se rapportent aux choses du commerce.

L’ethnologie nous montre de même ce peuple essentiellement pirate, entreprenant, ce nomade de la mer, donnant la main, dans toutes les directions, aux populations les plus diverses. La légende fait descendre les Malais du Tibet, le long des grands cours d’eau, jusqu’à la pointe sud-orientale de l’Asie, exécutant vers le sud-est un mouvement analogue à celui que d’autres popu-

lations jaunes exécutaient, à la même époque, vers l’Europe, dans la direction du sud-ouest. C’est là la légende, — mais l’histoire ne les connaît, pour ainsi dire, officiellement que vers l’an 1160, alors qu’une émigration malaise, partie de Palembang (Sumatra) va fonder Singapour, dans la presqu’ile de Malacca. — Depuis lors, leur empire s’est étendu en suivant non plus les fleuves, mais les grands courants marins, véritables fleuves dans l'Océan même. D'abord naviguant de proche en proche, ils ont pénétré dans toute la Sonde, à Sumatra, Java, Timor, Bornéo, les Célèbes, les Moluques. — Là, ils ont rencontré l'élément Négrito. Suivant le contre-courant équatorial d'ouest à est, ils pénètrent jusqu’à la côte de la Nouvelle-Guinée, où ils trouvent l'élément Papou. Suivant vers le nord le courant du Kouro-Siwo, ils poussent jusqu’à Formose et jusqu'au Japon, où ils trouvent les Ainos; enfin, vers le sud-ouest, suivant le courant du golfe de Bengale, ils s'avancent jusqu'au canal de Mozambique, en s’échelonnant aux Maldives, aux Seychelles, et pénètrent sous le nom d’Owas à Madagascar, au milieu de l'élément cafre et de l'élément arabe. En un mot, véritables Arabes de Orient, comme les a justement nommés M. de Quatrefages, ils s'étendent dans toutes les directions, promenant avec eux l’islamisme.

Ce mélange de races que nous montre la linguistique, que nous indique l'histoire, lanatomie l’enregistre dans la race malaise actuelle. Sans doute certains détails anatomiques sont propres aux Malais : ainsi la présence du point basilaire ou troisième condyle de l’occipital, saillie qui s'implante sur le bord antérieur du trou occipital et s'articule avec l’apophyse odontoïde de l’axis, est une disposition fréquente chez le Malais, tandis qu’elle est rare dans les autres races. La partie occipitale du crâne, chez lui, est aplatie, raccourcie, mais on reconnait surtout chez lui les éléments empruntés à diverses races : de la race jaune, le Malais, en général, possède la brachycéphalie ; 29 Javanais ont donné à Broca un indice céphalique moyen de 81,6; de la race jaune il possède encore la mésorrhinie (indice nasal, 51,47), la peau jaune, les pommettes saillantes, l'absence ou la rareté de la barbe, lescheveux noirs, droits, gros, la taille petite, la tendance à l'obésité. De la race noire il tient, tout en demeurant dans la mésorrhinie, une

tendance à la platyrrhinie (l'indice nasal 51,4 est, en effet, intermédiaire entre celui des Chinois 48, et celui des nègres océaniens 53), le nez épaté, les narines dilatées, le prognathisme, qui est le plus grand qu'on connaisse en dehors des races noires; le sein piriforme des femmes, enfin la couleur cannelle de la peau, sont des caractères empruntés à l'élément noir composant. De la race blanche enfin, certains Malais, qui se nomment les Malayo- Polynésiens, tiennent la taille plus élevée, la tète moins brachycéphale, la chevelure moins droite, parfois bouclée, le sein globuleux chez la femme. L’inégalité des mélanges anatomiques dont je viens de parler permet d’ailleurs de classer les Malais en deux branches, suivant la prédominance du type jaune ou noir d’un côté, ou du type blanc de l’autre.

Atchinais (nord de Sumatra).

Javanais.

Madurais.

Sondanais.

Tagals (Philippines).

Owas (Madagascar).

Battaks (côte occidentale de Sumatra).

Macassars {Célèbes).

Boujinais (Célèbes).

| Dajaks (Bornéo).

Malais vrais. .......

Malayo- Polynésiens.

Les traces de mélange que présentent les caractères anatomiques, ethnologiques et linguistiques se retrouvent ici. Il existe mème des caractères pathologiques propres, comme: il existe des caractères anatomiques propres.

Suicide. — Comme chez beaucoup de populations de la race jaune, notamment chez les Chinois, on constate chez les Malais une fréquente tendance au suicide.

Type morbide. — Comme au japon, comme en Chine, on note le caractère peu inflammatoire des maladies du Malais, alors qu’à côté, dans le même milieu, les Européens présentent un caractère inflammatoire des mêmes maladies, ce qui, par conséquent, permet de mettre de côté l'influence du climat; le type morbide est autre. Le Malais, comme tous les hommes de race jaune, est sujet

aux ophthalmies. Tandis que, par exemple, les kératites, qui sont fréquentes, suivent, chez l'Européen, une marche aiguë, elles suivent, chez le Malais, une marche chronique.

Secrofule. — La scrofule, surtout dans sa forme écrouelleuse, est d’une fréquence extrême à Sumatra; or nous savons que la race jaune est la race la plus scrofuleuse de la terre.

Arthritis., — Si, par les caractères pathologiques qui précèdent, les Malais sont de race jaune, ils appartiennent, en revanche, à la race blanche par la fréquence des affections cardiaques et du rhumatisme articulaire aigu, qui leur donne souvent naissance. Aussi, à titre de rhumatisants, les Malais sont-ils experts dans l’art du massage, des frictions, qui sont exécutés avec raffinement pendant une ou deux heures, sous le nom de pitjit, par les doigts habiles des vieilles femmes.

Tétanos, — L'élément noir, qui perce pour ainsi dire en lui, a donné au Malais, contrairement à ce que nous avons vu dans la race jaune, une tendance extrême au tétanos; le lecteur se souvient combien cette maladie est fréquente dans les races noires.

Phthisie.— La phthisie, que j'ai dit être peu fréquente dans la race jaune et au contraire très fréquente dans ies races noires, est, chez les Malais, beaucoup plus fréquente que chez les Chinois.

Fièvre paludéenne,.— Un caractère essentiellement négroïde, c’est une quasi-immunité pour la fièvre intermittente, si fréquente chez les Européens qui traversent les districts lampongs.

Choléra. — Le choléra sévit sur les Malais tout autant que sur les Européens. Or si, comme jaunes, ils devraient y être moins exposés, à titre de noirs ils devraient l'être davantage. Nous voyons encore ici le métissage s’accuser par des caractères pathologiques intermédiaires.

Syphilis. — En parlant de la syphilis, nous avons vu que le pian, la frambæsia, le bouton d’Amboine étaient propres aux Malais et aux nègres.

Beriberi. — Enfin il faut noter, comme un caractère propre aux races jaunes métissées de négroïdes, come le Malais, la tendance marquée à prendre le beriberi. Le beriberi est même une maladie essentiellement malaise ; son aire géographique par excellence est constituée par la Malaisie et c’est l'élément malais, qui figure dans le Japonais, qui vaut à ce dernier la tendance à prendre cette singulière maladie. C'est au même titre de maladie de négroïde que le beriberi appartient aussi aux coolies de l'Inde, sur

les côtes de Coromandel, de Malabar et de Ceylan; ce sont les coolies qui, depuis 1863, ont transporté avec eux le beriberi au Brésil, à Bahia.

Faculté de plonger.— Mais le Malais n’est pas un simple mélange; pour employer une image empruntée à la chimie, ce n'est pas un mélange, c’est une combinaison : à côté de certains des caractères des éléments composants se trouvent donc des caractères propres, nouveaux, sui generis. Ainsi le Malais présente seul une particularité physiologique bien curieuse, c’est celle de pouvoir plonger sous l’eau pendant fort longtemps. Le D' Ponty a vu des plongeurs malais demeurer sous l’eau pendant 4 à 5 minutes, après avoir pris la précaution de se frotter d'huile. Je ne m'explique pas le motif de cette dernière pratique ; mais le fait de pouvoir demeurer ainsi sous l’eau doit être en rapport avec une particularité anatomique encore inconnue, qu'il serait bon d'étudier. Les canards plongent, on le sait, pendant fort longtemps, et lorsqu'on fait une saignée à un Canard, il perd d’autant plus la faculté de demeurer sous l’eau, sans respirer, que la saignée a été plus copieuse, autrement dit, lorsque le canard a moins de globules qui emmagasinent l'oxygène, en se combinant avec lui, il a besoin de remonter plus souvent à. la surfave de l’eau, pour renouveler sa provision. Il serait donc curieux d'étudier le nombre des globules du sang dans la race malaise, et de voir si les Malais, ou au moins les plongeurs malais, n’ont pas plus de globules que nous.

Des plongeurs malais 1l est curieux de rapprocher le coureur Japonais, qui, d’une race voisine, parcourt en une seule journée, et toujours courant, des espaces considérables.

Mortalité et morbidité. — Les médecins qui ont eu occasion de voir les Chinois et les Malais côte à côte, dans le même milieu, disent que le Malais est plus facilement malade que le Chinois, et qu’il meurt plus vite. La statistique nous montre au moins qu’il meurt plus souvent : ainsi à Batavia (Java), la mortalité des Chinois est de 1 sur 16,53 habitants, tandis que celle des Malais est de 4 sur 24,80 habitants. Le D' Armand cite cependant de nombreux cas de longévité chez les Malais de Sumatra; aux Philippines, un recensement, fait en 1875, des individus de Manille compris entre 80 et 100 ans, a donné : 4 Espagnols, 226 métis, 2 Chinois, 5 746 Indiens tagals.

Maladies oeulaires. — Comme particularité pathologique de la race malaise, on cite la rareté plus grande que partout

ailleurs et surtout que chez les Chinois, des anomalies de la vision.

Pneumonie. — Je mentionne seulement la rareté de la pneumonie ; en 5 ans, la statistique du Dr Van Leent, à Sumatra, donne: 12 661 on 2 pneumonies.

Kabes dorsalis., — Le D' Van Leent signale, en revanche, la fréquence extrême d’une maladie bien connue chez nous, depuis les travaux de Duchenne {de Boulogne), le tabes dorsalis ou ataæie locomotrice progressive.

Fièvre intermittente. — Si la fièvre intermittente est moins fréquente chez le Malais que chez l'Europeen, elle existe cependant, mais elle est autre. Tandis que chez l’Européen la fièvre pernicieuse est algide, dans le même milieu, elle est comateuse chez le Malais. Il existe aussi à Sumatra une forme syncopale de la fièvre pernicieuse, forme qui, d’après Le D' Rochas, serait propre aux indigènes.

Maladies de la peau: lèpre, éléphantiasis.— On signale encore chez eux une grande fréquence de l'ichthyose ou kikis ou cascadoé, une grande fréquence de la lèpre, notamment chez les Dayacks de Bornéo, une grande fréquence de léléphantiasis des Arabes.

Folies épidémiques. — Je dois encore signaler, chez les Malais, la fréquence de délires épidémiques imitatifs, contagieux. J'ai parlé déjà de ce délire contagieux, qui fut observé à Madagascar, chez les Owas, la ramaninjana; chez le Malais de Sumatra, c'est le lata, délire imitatif des gestes et le mata glap ou délire homicide. À

Bétel. — Enfin, pour terminer ce qui caractérise le Malais, je rappelle le bétel. L'habitude de mâcher le bétel est exclusivement malaise; elle s’est étendue de proche en proche et règne actuellement depuis les Moluques jusqu’au fleuve Jaune et jusqu’au bord de l’indus, c’est-à-dire : en Malaisie, en Cochinchine, dans le sud de la Chine et dans une partie de l’inde.

Page 1