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DE L'APTITUDE ET DE L'IMMUNITÉ MORBIDES, VACCINATION

L'aptitude peut naître tout d'un coup. Ainsi un parasite, un microbe, vivait inaperçu dans le sang d’un animal ; ce milieu lur était peu favorable et l'organisme de l’animal logeur ne présentait donc aucun trouble; mais que les qualités chimiques de ce sang viennent à changer pour une cause ou pour une autre et le microbe va tout à coup pulluler, comme si le milieu lui convenait mieux.

L'existence de microbes latents a été constatée par Wittich, en examinant, par hasard, le sang d’un hamster, qui pourtant paraissait bien portant. Quant au rôle favorable au parasite, que joue la substance accidentellement introduite dans le sang, et qui en change les qualités chimiques, Rossbach a constaté le fait suivant : en examinant le sang de lapins sains, il y trouva quelques corps immobiles analogues à ceux du hamster. Or, une injection deÿ centigrammes à { gramme d’une solution fraiche de papayotine tua ces lapins en moins d’une heure, et l'autopsie faite immédiatement permit de constater, dans leur sang, des quantités énormes de bactéries sphériques ou linéaires animées de mouvements très rapides. Une substance chimique d'origine végétale, non organisée, ne renfermant certainement pas de parasites, modifierait donc profondément l’organisme en communiquant une activité prodigieuse aux bactéries jusque-là latentes que renfermait le sang normal. — L'introduction d’une petite quantité du poison chimique suffirait pour produire ce résultat.

Du reste, déjà en 1860, ie professeur Vulpian avait vu se développer des vibrions, pendant la vie, dans le sang de grenouilles, empoisonnées par la cyclamine; et l’inoculation de ce sang à des grenouilles saines avait produit sur celles-ci les mèmes effets.

L’aptitude morbide est donc cet état de l'organisme qui est ou est devenu propre à servir de terrain favorable à la graine pathologique. L’'immunité, c’est l’état certain.

Ce qui nous intéresse, c’est de savoir comment un individu peut acquérir artificiellement l’immunité. Or les travaux de Pasteur permettent de le comprendre; ils autorisent, par exemple, à

reprendre en connaissance de cause une idée ancienne, je veux parler de l'emploi de la belladone comme prophylactique de la scarlatine. Tout le monde sait qu’on a conseillé de dissoudre 10 centigrammes d'extrait de belladone dans 32 grammes d'eau et d'en donner aux enfants 2 à 4 gouttes en temps d’épidémie; on trouve dans le tome II de la Bibliothèque de thérapeutique de Bayle que, sur 2027 individus soumis à l'administration prophylactique de la belladone, 1948 ont échappé à l'influence épidémique. Zeuch, Sehenk, Berdost, Koller, Dutember ont cité des cas nombreux en faveur de cette méthode. Ce dernier, dit Grisolle, pour rendre ses résultats plus concluants, omettait volontairement de donner le préservatif à un enfant dans chaque famille, et celui-là était le seul qui fût atteint; procédé qui, par parenthèse, excellent dans un laboratoire, est simplement une mauvaise action en clinique! Il serait même arrivé, parait-il, que certains individus qui n'avaient pris que peu de belladone étaient pris de la scarlatine, mais d’une forme légère, avortée. Guersant, Delens à Paris, le D' Godelle à Soissons, le D' Stevenard à Valenciennes, se sont montrés, dans le temps, favorables à cette méthode ; le D' Stevenard a donné la belladone à 400 personnes, toutes ont été préservées; la maladie atteignait des individus de la mème localité, placés dans des conditions identiques, mais qui n'avaient pas pris de belladone. Grisolle, qui rapporte ces faits, a oute : « D’après tous ces faits, on ne saurait s'empêcher d’admi- « nistrer la belladone aux sujets qui sont exposés à la contagion.» Malgré l'autorité de certains noms, la méthode prophylactique n'eut pas de succès dans l’esprit des médecins; pratique empirique, dont rien n’indiquait la valeur logique possible, elle répugna à la plupart des esprits, j'ajoute même que, bien que mon expérience personnelle soit nulle à cet égard, j'ai longtemps regardé cette méthode comme indigne même d’être tentée. La façon dont nous comprenons maintenant le rôle des microbes dans le sang rend au contraire aujourd'hui l'idée de belladoner le sang tres plausible. Quand on voit que le microbe du charbon ne s’acclimate pas dans le sang des oiseaux, parce que ce liquide est trop chaud; qu'il suffit de refroidir ce sang pour que le parasite s’y acclimate; quand on considère que l'aptitude et l’immunité des individus d’une race ou d'une espèce pour une maladie à ferment, tiennent à ce que le sang de cet individu, de cette race ou de cette espèce présente des conditions physico-chimiques

(chaleur, densité, alcalinité, etc.) qui plaisent ou ne plaisent pas, conviennent ou ne conviennent pas au microbe, l'esprit admet comme possible que la présence de l’atropine dans le saag fasse de ce liquide un milieu défavorable au microbe de la scarlatine.

L'expérience peut au moins être tentée dans des cultures artificielles et peut-être réaliserait-on ainsi, non seulement une découverte prophylactique contre la scarlatine, mais une méthode nouvelle d’immunité : à côté de l’immunité conférée par un microbe dégénéré ou vaccin, on aurait l’immunité toxique, acquise par l'introduction dans le sang, d’une manière préventive, d’un toxique du microbe.

Le passé de nos connaissances en fait de maladies épidémiques et contagieuses nous semble aujourd’hui tellement éloigné, grâce aux Pasteur, aux Chauveau et aux Toussaint, que nul n’a le droit de douter des surprises que l'avenir nous réserve ! Nous n'avons plus le droit d'être incrédules, maintenant que nous savons qu’il suffit d'ajouter à une liqueur de culture 1/50000 de zinc pour y faire vivre un parasite, l’aspergillus, et qu'il suffit d'ajouter à la même liqueur 1/1 600 000 de nitrate d'argent pour tuer cet aspergillus. Si l’'aspergillus était un parasite vivant dans le sang humain et donnant à l’homme une maladie, il suffirait de mettre dans le sang 5 milligrammes de nitrate d'argent pour le détruire et guérir le malade.

Pourquoi, aujourd’hui, ne pas croire au pouvoir du cuivre d'empêcher le microbe de la fièvre typhoïde et celui du choléra de vivre dans le sang, alors que dans plusieurs épidémies de l’une et de l’autre maladie, le D' Burq a été frappé de l'immunité présentée par les ouvriers qui travaillent le cuivre?

, L'immunité acquise rentre dans la mème règle que l'immunité spontanée : on sait qu'un homme qui a eu la variole ne peut plus l'avoir; il en est de mème pour la rougeole, la scarlatine, etc. Le milieu n’est plus favorable et il en est du sang de ces individus comme d’un verre d’eau sucrée dans lequel on a mis de la levure; le liquide a fermenté, mais n’est plus apte à fermenter de uouveau, si on met une seconde fois de la levure; le parasite a, dans ces cas, usé tout ce qui lui convenait, il a épuisé le terrain, et il faudra souvent un temps très long, qui pourra même être plus long que la vie de lindividu, avant que les conditions favorables qui ont été utilisées renaissent. Il n’y a pas, du reste, que les inliniment petits qui agissent ainsi; on pourrait citer les végétaux

qui épuisent le terrain et qui sont remplacés par d’autres par la méthode des assolements.

De la connaissance de l'immunité conférée par une première atteinte était née, dans tous les pays qui de bonne heure connurent la variole, l’idée de l’inoculation artificielle de la maladie, aux hommes et aux animaux. Ainsi, eu Bessarabic, l’inoculation de la clavelée d’une manière préventive se pratique sur les moutons depuis fort longtemps. Les paysans, chez nous, ont euxmêmes fini par accepter, en temps d'épizootie, la clavelisation de leurs troupeaux. L’inoculation de la variole à l’homme luimême fut également pratiquée de bonne heure dans tous les pays situés à notre orient, pays d'où nous est venue la variole. C'est ainsi qu’en Abyssinie elle se pratique depuis fort longtemps : une incision de 2-3 centimètres de long est faite sur l’avant-bras avec un rasoir. Les Béchuanas pratiquent l’inoculatioh variolique en faisant uue incision sur le front; on frotte dans cette incision la matière prise sur un varioleux. C’est à Constantinople que lady Montagut, noble anglaise, se trouvait en 1717, lorsqu'elle y eut connaissance de cette pratique orientale de l’inoculation; voici ce qu'elle écrivait : «La petite vérole est ici une bagatelle, par le « moyen de l'inoculation qu'on a découverte. Il y a une troupe « de vieilles femmes dont l'unique métier est de faire cette ino- « culation. On prend ici la petite vérole, comme ailleurs les eaux, « par amusement ! Je ne manquerais pas de l'écrire à nos méde- « cins, si je les croyais assez zélés pour sacrifier leur intérêt parti- « culier au bien du genre humain, et pour perdre une partie « considérable de leurs revenus ; mais je craindrais au contraire « de m’exposer à leur ressentiment qui est dangereux, si j'entre- « prenais de leur faire un tort si considérable. » De retour en Angleterre, lady Montagut répandit la méthode en Europe et contre sou attente elle ne trouva pas de plus zélés partisans que les médecins; jusqu’en 1841, on inoculait encore en Angleterre et la petite vérole avait, depuis l'inoculation, diminué de fréquence ainsi que de gravité. Ce n’était cependant pas une pratique exempte de dangers ; il arrivait parfois qu'une variole confluente prenait naissance du fait même de l’inoculation et l’inoculation était mortelle 1 fois sur 300. Livingstone a observé un grand nombre d’accidents semblables chez les Béchuanas.

Cette première cliente de la variole, l'Inde, avait déjà trouvé mieux et cela du temps de Dhanvantar ! on trempait un fil dans

le liquide des vésicules du cow-pox et on le passait, comme un séton, sous la peau du bras des enfants. Le même usage existe de temps immémorial dans le Bélouchistan ; seulement il est masqué sous la forme d’une pratique empirique, pour guérir les coupures : chaque fois qu’un enfant se fait, pour la première fois, une coupure aux mains, on l'envoie, pour le guérir, traire une vache atteinte de picote.

Il n’était pas possible que la même observation ne fût pas faite en Europe : en 1774, un fermier de Glocester, B. Jesty, à un moment où l’inoculation était en vogue, convaincu que le cow-pox, maladie peu grave de la vache, n’était qu’une variole, eut l’idée d’inoculer ce cow-pox à ses enfants; il faillit être lapidé ; plus tard en 1784 un ministre protestant de Massilargue près de Lunel, Rabaut-Pommier, frère du constituant Rabaut Saint-Etienne, apprit de quelques pâtres que la picote, mal peu grave chez la vache, était la variole. Il songea donc à l’inoculer ; il fit part de son idée à deux Anglais : Ireland, négociant de Bristol, et Pugh, médecin à Londres, qui se promirent d’en parler à un médecin de leurs amis du nom de Jenner. Jenner était en effet déjà sur la même piste; il avait souvent remarqué que l’inoculation ne réussissait pas chez les maréchaux ferrants et chez les bouviers; enfin la duchesse de Claveland lui avait affirmé qu’elle ne craignait pas la variole, ayant eu dans son pays une maladie qu’elle avait contractée dans les fermes de sa famiile et qui l’en préservait, disait-elle. Jenner dut voir dans l’idée de Rabaut-Pommier, non un trait de lumière nouvelle, mais un encouragement ct en 1798, il put affirmer que le cow-pox et le horse-pox étaient la variole. La vaccination découverte depuis longtemps ne fut donc établie que depuis Jenner. Déjà en Laponie on prenait, avant Jenner, le vaccin sur les rennes; aujourd'hui on prend le vaccin de la vache; on le prend aussi sur le cheval et un grand nombre de vaccinations ont été faites avec le liquide des eaux aux jambes.

Comme à toute idée nouvelle les détracteurs ne manquèrent pas à la vaccine : on prétendait que les enfants vaccinés prenaient une tête de vache, qu’ils devenaient bêtes et qu'il leur poussait des cornes ! Il se trouva même un médecin, Erkmann (de Francfort}, qui, S'appuyant sur les « Saintes Ecritures », chercha à démontrer que la vaccine n’était autre chose que l'Antechrist ! cependant toutes ces accusations insensées durent se taire devant la diminution, j'allais dire l'extinction de la variole à mesure que l'usage de la vac-

cine se répandait; les détracteurs se rejetèrent alors sur la fièvre typhoïde, qui augmentait, disaient-ils, depuis la vaccine. Il est clair que plus d’un individu se rencontra qui, s’il était mort de la variole à 5 ans, n’eût pas eu la fièvre typhoïde à 18 ans; mais on ne prétend pas rendre l’homme immortel.

C'est de la connaissance de l’immunité conférée par une première atteinte qu’est née l’idée de se procurer volontairement cette première atteinte, mais il n’y aurait guère d’avantage à se procurer la petite vérole, si elle était aussi grave que celle qui viendrait seule; cela rappellerait la légende trop connue de Gribouille! Le problème est donc : étant donnée une maladie grave, trouver une maladie identique, mais légère, qui confère l’immunité ; pour la variole, ce problème est résolu par la vaccine; autrement dit, voici ce qui se passe : le microbe de la variole humaine trouve dans la vache, dans le cheval, un milieu suffisant pous y vivre et produire le cow-pox, les eaux aux jambes, mais il est moins bien cultivé là, que dans le sang de l’homme; il s’y atrophie, de telle sorte que si, de la vache, du cheval, il retourne à l’homme, il produira bien encore une variole, mais une variole légère, avortée, locale, maladie qui, variole cependant, suffira pour garantir de la variole.

Cette condition d’une vaccine, Pasteur l’a peut-être trouvée pour toutes les maladies qui sont produites par un ferment. Ainsi il a pris le ferment du choléra des poules; il l’a cultivé dans le milieu artificiel qui lui convient le mieux, le bouillon de poulet, et il a vu que ce ferment ainsi cultivé, inoculé à une poule, la tuait infailliblement; il a alors cherché, non plus le meilieur mode de culture, mais le plus mauvais, exigeant cependant que ce fût encore une culture, c’est-à-dire que le ferment multiplie, mal il est vrai, mais enfin multiplie et vive! Il a inoculé ce ferment, toujours identique comme nature, mais malingre, chétif, avorté, et il a vu que la poule était encore malade, mais qu’elle guérissait toujours, et rapidement. Or cette poule inoculée avec de la mauvaise culture, cette poule qui a pu guérir, si on l'inocule de nouveau, mais cette fois avec la meilleure culture, avec celle du bouillon de poulet, celle qui tue sûrement, elle n’éprouve absolument rien.

Pasteur a cherché pour chacun des ferments le plus mauvais mode de culture et a obtenu ainsi pour beaucoup d'entre eux un ferment chétif, capable de donner la maladie, et d’en préser-

ver par conséquent dans l'avenir, mais capable seulement de donner une maladie légère. Nous sommes donc à la veille d’avoir autant de vaccins que nous connaissons de contages, ou, du moins, nous sommes sur le chemin!

Pour le charbon, comme pour le choléra des poules, la démonstration est amplement faite. Dans la ferme de Pouilly-le-Fort, on réunit 50 moutons et une dizaine d'animaux de l'espèce bovine; la moitié seulement de ces animaux furent inoculés avec des bactéridies charbonneuses obtenues par la culture de Pasteur, bouillon de culture atténué donné comme vaccin; l’autre moitié ne reçut rien ; 15 jours après, tous les animaux, les vaccinés comme les non vaccinés, furent inoculés avec les cultures les plus virulentes. Au bout de 48 heures, les animaux non vaccinés mouraient, tandis que tous les vaccinés demeurèrent en bonne santé. A Chartres, la même expérience fut faite, non plus avec des bactéridies de culture, mais avec des bactéridies prises dans le sang frais d’un animal charbonneux ; encore ici tous les vaccinés furent épargnés, tous ceux qui ne l’étaient pas furent frappés à mort, un seul excepté. Au- Jourd’'hui la méthode de l’inoculation charbonneuse préventive entre chaque jour dans la pratique.

Il en est de même pour la péripneumonie. C'est le D Willems qui, il y a plus de trente ans, conseilla. l'inoculation préventive de la péripneumonie. Il est bon de ne pas oublier cependant que, en 1800, Odier (de Genève) avait dit : « Qui sait « cependant si la pulmonie, qui fait tant de ravages parmi les « bêtes à cornes, ne pourrait pas être prévenue par quelque « artifice semblable à la vaccination? » Il n’en est pas moins vrai que le mérite de la méthode revient à Willems. Or l'inoculation préventive est aujourd’hui un fait de pratique courante chez les grands éleveurs de Hollande, de la Belgique, d'Angleterre, et même du nord de la France et de la Normandie. La Hollande a rendu cette inoculation obligatoire par une loi du 8 août 1878. Des indemnités sont accordées aux propriétaires des animaux qui périssent par suite de l’inoculation, mais comme il en périten somme beaucoup moins que par le fait de la maladie, et comme les choses sont ici comparables à la variole et à l’ancienne inoculation variolique, la dépense qui en est résultée pour l'Etat a paru minime à côté de l’abaissement de la fortune publique. Ajoutons maintenant que l’inoculation avec les microbes de culture semble moins dangereuse et tout aussi efficace ; ce n’est

plus l’ancienne inoculation variolique, c’est la vaccine moderne.

Pasteur possède déjà, dans son laboratoire de la rue d’Ulm, plusieurs chiens qui sont vaccinés contre la rage par l’antécédence d’une rage atténuée qu'il leur a communiquée.

Pour la scarlatine, Miquel (d’Amboise) a, de son côté, réussi en 1834 à pratiquer un grand nombre d’inoculations qui se sont montrées préservatrices. La fréquence plus grande de la scarlatine dans nos hôpitaux permettrait de renouveler ces expériences de laboratoire. Peut-être arriverait-on à créer ces microbes dégénérés capables de conférer la maladie, mais de conférer une scarlatine assez peu grave pour éliminer tout danger, et assez marquée cependant pour conférer l’immunité pour l’avenir.

La voie est trouvée, et la méthode d'atténuation des virus par la culture, par la chaleur ou autrement, cette méthode de production de maladies bénignes et préservatrices, méthode dont Pasteur est l’auteur, est une des plus belles découvertes que le génie de l’homme ait rencontrées.

Pr

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