CHAPITRE L
Dans les deux premières parties de ce livre, nous avons vu le milieu extérieur et le milieu intérieur exercer sur le devenir de Pindividu une action considérable ; il nous reste maintenant à étudier non plus seulement l'individu isolé, mais la série des individus reliés entre eux par les liens de la génération, l’espèce.
Un premier fait s'impose à notre attention, comme résultat de nos études; c’est la transformation des individus.
Les exemples de cette transformation abondent, aussi bien dans le règne animal que dans le règne végétal, lequel présente une grande tendance à la variation ; on sait que c'est sur autant de spécimens de variation fixable par hérédité que les botanistes ont fondé les trop nombreuses variétés qu’ils ont cataloguées.
Le genévrier de Ja plaine se transforme, par des nuances insensibles, en genévrier nain de la montagne. Le pin sylvestre se transforme insensiblement en pin de montagne. M. Gaston Bonnier a profité récemment d’un voyage qu’il a fait en Autriche et en Hongrie, pour constater les modifications que présente une même .espèce, lorsqu'on se déplace en altitude : À mesure qu’on s'élève, on voit apparaître plus fréquemment la coloration rose, chez les fleurs ordinairement blanches et peu colorées; il a con-; staté au microscope que cela tient à l'augmentation du nombre des grains du pigment. De même, la coloration normalement rosée des fleurs de l’hortensia a passé au blanc bleuâtre dans certains terrains. Mon illustre et regretté maître, Gubler, avait depuis longtemps fait la remarque qu’au bord de la mer, sous l'influence du vent et pour résister à l’évaporation, les feuilles des variétés dites maritimes, sont devenues charnues et succulentes, ou se sont couvertes de poils, qui arrivent au même but par une voie
différente. Beaucoup de variétés maritimes sont également affectées de nanisme et Gubler n'avait pas laissé échapper ce fait, sans l’éclairer de son esprit éminemment philosophique et généralisateur. |
Tout le monde sait que notre mouton transporté sous les tropiques perd sa laine, qui est remplacée par un poil droit et raide.
Certains crustacés présentent des variations encore bien plus curieuses, sous l’influence du plus ou moins de salure de l'eau, M. Schmantrevitch, dans les lagunes salées des environs d'Odessa, lagunes qui présentent, par endroits, de grandes différences dans la salure et, par conséquent, dans la densité de l’eau, a trouvé des variétés très diverses d’un même Daphnis.
L'adaptation à un milieu obscur a donné lieu à des phénomènes très curieux également. M. Grimm a observé que certains crustacés, les amphipodes du fond presque obscur de la mer Caspienne, parent à cette difficulté par deux voies différentes: 10 les uns prennent des yeux énormes, c’est le cas du Gammaracanthus Caspius ; 2° chez d’autres, l'œil s’atrophie, il tend à disparaître et les organes du tact prennent, par compensation, un développement considérable, comme le toucher chez les aveugles ; c’est le cas du Niphargius Caspius. Dans le même ordre d'idées, M. Delarouzée a découvert, dans certaines cavernes obscures du département de l'Ariège, un petit coléoptère aveugle, qu’il nomme Anophtalmus gallicus. D'autres anophtalmes ont été découverts depuis dans la même grotte.
Un poisson, le callichtes, étudié par M. Jobert (de Dijon), habite les eaux du Rio au Brésil. Cet animal, comme tous les poissons, respire dans l'eau par des branchies, mais son tube intestinal est garni d'appendices filiformes, en forme de houppes vasculaires, qui jouent le rôle du poumon lorsque, le Rio étant à see, ce poisson n’a plus d'autre ressource pour respirer dans l’air qu’il avale. Il s'acclimate ainsi grâce à cette sorte d’hyperhémie intestinale.
Les animaux à métamorphose nous montrent, en quelque sorte, d’une manière schématique, la réduction de ce que sont les accommodations au milieu, la chenille étant faite pour les feuilles où elle doit manger, la chrysalide pour le cocon où elle s’endort, le papillon pour l’air où, de fleur en fleur, il doit aller s'accoupler.
Les métamorphoses d'un même individu, correspondant chacune à un milieu différent, sont d’ailleurs fréquentes dans la na-
ture et ne s'observent pas que chez les insectes. Cette accommodation est même si intime, que si le milieu s'immobilise, la forme, la période correspondante de métamorphose s’immobilisent également. Ainsi les protées, les salamandres, subissent des métamorphoses : d'abord tétards, ils respirent dans l'eau au moyen de branchies et sont pourvus d'une queue. Plus tard, adultes, ils respirent dans l’air avec deux poumons et perdent leur queue ; eh bien ! un certain protée des grottes obscures, qui ne peut quitter l'eau, ne quitte jamais l’état de tétard et, sous le nom de protée anguiforme, il a été longtemps décrit comme une espèce à part. Autre exemple: la Salamandra atra est vivipare; elle met au monde des petits tout pulmonés, déjà transformés, et qui ont été tétards dans le ventre de leur mère. Or M''e Chauvin, en forçant l'accouchement à s'effectuer dans l’eau, est arrivée à les maintenir à l’état de tétard, avec leurs branchies embryonnaires, pendant seize semaines. Elle a fait mieux : on sait que les axolotls à branchies respirent dans l’eau et se transforment plus tard en amblystomes pulmonés respirant dans l'air. Elle remit dans l’eau un amblystome déjà transformé par et pour l'air, déjà pulmoné par conséquent ; ses branchies se développèrent de nouveau, la frange caudale se reforma, il redevint axolotl. Ce n'est pas tout : placé dans l’eau bouillie, c’est-à-dire privée d'air, cet animal redevint encore amblystome!
Les travaux de Megnin sur les métamorphoses et les migrations des tænias ont montre toute l’importance du milieu, en pareille matière. Nous avons vu plus haut que, suivant lui, le éænix armé et le {ænia inerme ne seraient que des variétés d’un même anima suivant le milieu. Il pense que lorsque, dans les tissus d’un herbivore, un ver vésiculaire rencontre une cavité quelconque en rapport avec l'intestin, il devient, dans son intestin, {ænia armé.
Quelque intéressants que soient ces faits, 1ls sont rares, ils sont exceptionnels, ils ne sont pas, pour ainsi dire, d’un maniement expérimental facile. Les cultures artificielles, que fait Pasteur, des microbes des maladies dont il cherche le vaccin, vont nous fournir un terrain bien autrement commode.
En effet, on peut ici modifier le milieu à son gré. En outre, la multiplication de ces êtres se faisant avec une grande rapidité, on obtient en quelques jours, en quelques semaines, autant de générations et même plus, que des animaux plus élevés en fourniraient cn plusicurs siècles.
: Pasteur, cherchant un moyen de cultiver le microbe du choléra des poules, de manière à l'obtenir atténué, s’aperçut que plus ses cultures étaient exposées à l'oxygène, moins le microbe était virulent: I] tuait de moins en moins de poules, à mesure qu’il avait subi davantage l’action de l'oxygène ; il y a mieux : à mesure qu'il perd de sa virulence, le microbe change de forme; deux phénomènes assurément liés l’un à l’autre et qui nous donnent un exemple de l’action du milieu sur l'individu. De son côté, en Amérique, James Law est arrivé au même résultat pour le microbe de la peste du porc (swine plague).L'oxygène le détruit, après avoir altéré progressivement sa virulence. Jusque-là, rien de très étonnant; mais si l’on prend, dans chacune de ces cultures d'intensité décroissante, un microbe de virulence amoindrie et qu’on le sème dans un liquide encore vierge, ce microbe se reproduit et reproduit des microbes d’une intensité virulente égale à la sienne, c’est-à-dire amoindrie au même degré que la sienne. On crée donc ainsi de toutes pièces des variétés individuelles, et ces variétés sont fixées par l’hérédité. Voilà une espèce fixée en quelques heures, c’est-à-dire, ici, en quelques centaines de générations! Voilà une espèce nouvelle qui vient d’être créée par le milieu.
Peut-on la régénérer par le milieu aussi facilement ?
Pasteur prend ce microbe, qui représente, par hérédité, le dernier degré de la virulence, le degré le plus amoindri, microbe qui ne tue plus une poule; il l’inocule à un petit oiseau, du plus petit calibre; ce petit oiseau, moins volumineux que la poule, va être malade; mais le sang de cet oiseau est un milieu favorable pour le microbe, qui s’y est pour ainsi dire reconstitué ; le sang de cet oiseau va donc donner à son tour des microbes, qui, eux, tueront un oiseau plus gros. Le sang de celui-ci ensemencé, donnera des microbes qui tueront un oiseau plus gros encore; et voilà une espèce de microbes de plus en plus virulents, qui va être de nouveau créée et fixée, puisque chacun de ces microbes de plus en plus virulents, semé dans un bouillon de culture artificielle, reproduira des microbes exactement au même degré de virulence où il est lui-même remonté.
Il se fait là, en réalité, un véritable acclimatement du microbe à son nouveau milieu ; c’est une véritable évolution, qui donne naissance à des microbes de plus en plus parfaits, je veux dire de plus en plus virulents.
Les expériences de Chauveau et de Toussaint, relatives à linoculation de la tuberculose, montrent de même que les cinquièmes séries de culture dans le sang de l'animal, sont plus abondantes en microbes et plus rapides en leurs effets que les premières; que les dixièmes le sont plus que les cinquièmes. Dans ce dernier cas, comme dans les expériences de M. Pasteur, nous sommes en présence d’une évolution progressive d’un espèce de microbe, sous l'influence d’un milieu de plus en plus approprié.
Nous venons de voir tout à l'heure qu’on pouvait, sous l’action du milieu, voir décroître la virulence; cette virulence peut même disparaitre et, parallèlement, la forme du parasite peut être absolument changée par le milieu, témoin les expériences de Greenfield et de Büchner : une infusion fermentée de foin ne tarde pas, dans les conditions ordinaires, à se remplir de nombreux spécimens d’un petit champignon parfaitement inoffensif (le Bacillus subtilis); d’un autre côté, nous savons qu’on trouve dans le sang des animaux atteints du charbon un végétal, la bactéridie de Davaine, ou Bacillus anthracis, qui, inoculé, donne le charbon. Ces deux végétaux, similaires par la forme, autant que nous en pouvons juger, diffèrent, on le voit, d'une manière énorme par leurs effets. Or Greenfield, cultivant le Bacillus anthracis (bactéridie charbonneuse) dans l'humeur aqueuse, l’a destitué en six générations de toute virulence et en fit un inoffensif Bacillus subtilis du foin. Büchrer prit, à son tour, le Bacillus subtilis inoffensif du foin et, au lieu de le cultiver au contact de l’air, dans une infusion de foin, le cultiva presque à l’abri de l'air, dans l'extrait de viande. Il obtint le Bacillus anthracis, qui tua des souris et des lapins et reproduisit dans leur sang la bactéridie charbonneuse, avec toute sa virulence.
Les recherches de Grawitz sur la végétation des champignons et des moisissures dans l’organisme humain, lui ont également montré qu’en variant le milieu de culture, on arrivait à des formes et surtout à des propriétés physiologiques et pathologiques complètement différentes ; ainsi on peut, par une culture prolongée, créer telle variété voulue, et, partant de l’une des variétés obtenues, on peut arriver à une autre, par une culture systématique, au bout de douze à vingt générations. Pour cela, il faut adapter, par une série de cultures, des champignons vivant à des températures variant entre + 8° et + 20°, à un milieu albumineux alcalin et à une température de + 38° à + 40°. Pour lui, il est
Le
aujourd'hui démontré qu’une seule et même espèce peut végéter, comme parasite de la putréfaction, ou détruire les organismes animaux vivants, comme parasite pathogène malin. De son coté, Kaufmann, répétiteur à l'Ecole vétérinaire de Lyon, transforme les variétés de microphytes inoffensives en variétés maliÿnes et infectieuses en changeant la nature du milieu de culture.
Mais ce n’est pas tout encore ! Ce n’est pas seulement la virulence et par conséquent l’état anatomique moléculaire qui la constitue, qu’on peut modifier par le milieu, c’est l’évolution tout entière, c'est le mode de reproduction d’un être vivant.
Le microbe du choléra des poules, comme la levure, ne se reproduit pas par spores, mais par segmentation, par bouture. Le microbe du charbon au contraire se reproduit par spores, par graines. Or, comme toutes les graines, ces spores ne sont pas altérées par l'oxygène ; M. Pasteur ne pouvait donc arriver à détruire la virulence de ces spores par l'oxygène, comme il Pavait fait pour les boutures du choléra des poules, s’il ne détruisait pas d’abord le mode de reproduction par spores, s’il ne créait en un mot une espèce nouvelle de bactéridie, à reproduction analogue à celle du microbe du choléra des poules. C’est ce qu'il fit :
A la température de + 16° et à celle de + 45°, le microbe du charbon devient monstrueux, pyriforme, ce qui nous donne encore un exemple de production tératologique sous l'influence du milieu; il cesse d'émettre des spores et se reproduit, comme le microbe du choléra des poules, par segmentation. Si on le sème alors, il donne naissance à une espèce qui affectera le même mode de reproduction et sera dès lors, comme le microbe du choléra des poules, sensible à l’action de l'oxygène.
Oublions, pour un moment, les conséquences pratiques de celte découverte et n’en retenons que ce fait : qu'on joue littéralement avec les espèces, quand on opère sur ces êtres inférieurs. L’expérimentateur les crée, les transforme et en dispose à son gré!
Sans doute, il serait beaucoup plus démonstratif de modifier à sa volonté les espèces et les races supérieures; mais n'oublions pas quel a dû être le rôle de ces êtres dans l'histoire biologique de notre planète. Ce sont les êtres primordiaux ; ils sont les êtres par lesquels la vie a débuté. N'oublions pas combien l'espèce était alors et est encore instable; n'oublions pas combien le milieu agit sur eux puissamment ; or de grands changements se sont faits