‹ La geógraphie médicaleChapitre 66 sur 233 · DE À · texte numérisé non relu

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Baillarger, dans son enquête, est arrivé à un résultat assez extraordinaire au premier abord. En consultant les chiffres des exemplions du service militaire, pour la période de 1816 à 1835 et pour celle de 1846 à 1865, il est arrivé à reconnaître une diminution toute moderne du goitre dans certains départements, ce qui n’a pas lieu de nous surprendre; mais, à côté de cela, il a noté une augmentation, moderne également, dans un certain nombre d’autres départements. Cette augmentation s’est produite dans 26 départements, notamment dans ceux des Ardennes, de l'Eure, de l'Orne. de l'Yonne, de la Haute-Saône, du Doubs, de la Haute- Savoie, où le nombre des goîtreux a doublé et mème triplé; la diminution qui a été parfois de 5/6 s’est produite dans 17 départements, notamment dans les Vosges et dans nos anciens départements du Haut et du Bas-Rhin.

En Asie Mineure, l’endémie crétino-goitreuse existe aux environs de Bolat, de Brousse, de Smyrne ; dans le reste de l’Asie, on la trouvée dans l'Himalaya, notamment dans le Nepaul et le Boutan, jusque dans la vallée de Cachemire et dans les provinces du Bengal et du Gondawana, dans le Sekkar, aux bords du lac Baïkal, en Kaschgarie, en Chine et, au nord, chez les Tongouses, entre la Lesse et l'Amour, dans une grande partie de la Sibérie.

On trouve également cette endémie à Ceylan, à Sumatra, à Java, à Bornéo; — en Australie ; — en Afrique : dans les montagnes du Maroc, de l’Aurès, du Sénégal, chez les Mandingues. Le goître n'existe ni en Abyssinie, ni à la côte du Mozambique, ni dans le centre montagneux de Madagascar, ni à Maurice, ni aux Seychelles ; — on le trouve à Socotora.

Dans l'Amérique, le goitre et le crétinisme se rencontrent sur les bords de la baie d'Hudson et dans le bas Canada, entre Saint- Jean et Montréal. On ne les trouve pas au Groenland. Ils se trouvent dans toute l’étendue des Montagnes rocheuses, dans les Alleghanys, aux bords du lac Erié, en Californie, puis dans le Maine, le Connecticut, le Massachussets, la Pensylvanie. Au Mexique, le goître et le crétinisme sont fréquents dans l'Etat de Tabasco ; on les trouve également dans le Nicaragua. — Dans l'Amérique du Sud, on les trouve dans la Nouvelle-Grenade, Equateur, le Pérou, la République Argentine et le Brésil. Au

Chili, l'endémie à pris, dans les vallées des Andes, une extension considérable.

Un fait digne de remarque, c’est que le goitre et le crétinisme n'existent pas dans les principales îles de la Polynésie, aux Viti, aux Samoa, aux Gambier et aux Marquises. C'est là un trait de plus, qui rapproche l’endémie crétino-goitreuse de l’endémie palustre, laquelle, ainsi que je lai dit plus haut, n'existe pas non plus dans ces pays.

L'impression qui résulte, lorsqu'on considère l'énorme diffusion de lendémie qui nous occupe, c’est que la longitude et la latitude n’ont aucune influence sur sa production et sa répartition; la température ne semble pas non plus avoir une grande influence. Th. de Saussure avait cru pouvoir assigner au goitre une limite en altitude et il avait fixé cette limite à 1 200 mètres au-dessus du niveau de la mer ; mais des observations ultérieures ont montré que le goitre sévit aussi bien à 140 mètres, aux environs de Strasbourg, qu’à 2 000 mètres et 3 000 mètres, dans les Cordillères et dans l'Himalaya. |

Histoire. — Nous venons de voir l’extension de cette endémie dans l’espace, son extension dans le temps semble aussi considérable que la première. Il y a bien longtemps, en effet, qu'il existe des goitreux dans les Alpes, car Juvénal parle, dans une de ses satyres, du guttur tumidum des habitants des Alpes, et 400 ans avant lui, Théophraste, que nous ne connaissons généralement que pour ses « Caractères », mais qui a rédigé de nombreux ouvrages d'histoire naturelle, parle, comme d’un etfet des eaux de l’Asopos, de la faiblesse intellectuelle des Béotiens, qui, parait-il, était proverbiale de son temps. Je n’en infère pas que ce soit là l’origine du sens moderne qu’on donne parfois à la qualification de Béotien; la Béotie a d’ailleurs produit un des plus grands esprits de l’antiquité, Hésiode. — En réalité, encore aujourd'hui, les rivages de l’ancien Asopos êt les montagnes de la Béotie sont peuplés de goitreux et de crétins.

Physiologie pathologique. — Maintenant que nous venons de constater la grande extension chronologique et géographique de l’endémie goitro-crétineuse, il importe d'étudier sa marche et ses causes, Car ce sera le seul moyen de comprendre la prophylaxie et la nécessité d'appliquer certaines méthodes pour en garantir les populations ; la question en vaut la peine, car en prenant pour moyenne le chiffre de 120000 crétins en France en

supposant qu'il en soit ainsi dans les autres pays, nous arriverions à un chiffre considérable de non-valeurs pour l'humanité tout entière.

Je n’ai pas, dans un livre de la nature de celui-ci, à décrire le goître : c’est une tumeur siégeant au-devant du cou et due à l’hypertrophie d'un organe, qui existe chez la plupart des vertébrés, le corps thyroïde. Cette tumeur, qui n’est, le plus souvent, le siège d'aucune douleur, peut atteindre un volume considérable ; les goitres qui pèsent de 300 à 500 grammes ne sont pas rares, mais on en à vu qui pesaient de 4 à 5 kilogrammes. Cela devient alors un obstacle sérieux à la respiration. Quelle est la valeur de cet organe ? Quel changement son hypertrophie amène-t-elle dans le fonctionnement de l'organisme ? Quelles sont ses fonctions normales ? Nous ignorons tout cela à peu près complètement; néanmoins, lorsque l’on considère la structure de cet organe, qui ressemble à la rate, l’analogie semble évidente entre l’endémie splénique ou paludéenneet l’'endémie goitro-crétineuse, comme elle existe entre la rate et le corps thyroïde. Cet organe est, en effet, une glande sans canal excréteur, parsemé de loges fermées, tapissées d’épithélium et remplies d’un liquide particulier. Comme dans la raie, le sang afflue par un grand nombre de veines et en ressort, vraisemblablement modifié, par d'importantes artères; comme la rate, le corps thyroïde semble donc jouer un rôle dans l'élaboration d’un certain nombre des éléments du sang. Or il ne faudrait pas croire que plus le corps thyroïde est hypertrophié et mieux sa fonction physiologique doit être remplie; ce n’est jamais ainsi que les choses se passent : le corps thyroïde hypertrophié fonctionne mal, comme la rate hypertrophiée fonctionne mal. En somme, la cause qui agit dans les montagnes en se portant sur le corps thyroïde, trouble l'organisme un peu de la même manière que la cause qui agit dans les marais et se porte sur la rate : dans lun et l’autre cas, on observe un état cachectique : cachexie paludéenne ou cachexie goîtreuse; l’une et l’autre cachexie aboutissent à une dégénérescence spéciale : crétinisme paludéen et crétinisme goitreux !

Crétinisme goîtreux. — C’est bien à tort, en effet, qu’on a voulu séparer le crétinisme du goitre. Les travaux de la commission française ont complètement démontré que le crétinisme n’est que l’aboutissant où viennent tomber les races dégénérées, issues de parents goîtreux. La relation de ces deux états, goitre et créti-

nisme, est même si évidente, qu’elle n'échappe pas aux habitants des pays où règne cette endémie : Si on leur demande comment il se fait qu’un ménage sain, en apparence, produise des enfants crétins,ils donnent comme explication,que,parmi les ascendants qu’ils ont connus, il y avait des goitreux. Sur 83 crétins que Baillarger a pu observer dans la Maurienne, 65 fois les antécédents ont été connus; or 2 avaient des parents goitreux et 13 des parents crétins, ou, du moins, crétineux, car les crétins vrais n’ont heureusement jamais d'enfants. Dans la Gironde, dans lParrondissement de Mortagne, la commission française n’a trouvé qu’un seul crétin ; sa mère était goitreuse; enfin dans les Basses-Alpes, parmi les familles goîtreuses, on trouve que une sur 13 compte des crétins, tandis que, dans le même pays, parmi les familles non goitreuses, une sur 36 renferme des crétins! d’ailleurs 50 0/0 des crétins sont eux-mêmes goitreux.

Cette filiation entre le goître et le crétmisme est d’une importance capitale; car il est bien évident, que, puisque nous ne pouvons plus rien pour le crétin, nous n’avons qu’une ressource pour diminuer le crétinisme, c’est d'agir sur le goîtreux.

Il ne faut pas croire, d’ailleurs, que le crétin soit un idiot, comme il en naît partout, dans tous les pays.

Nous verrons plus loin que les idiots sont, le plus souvent, des microcéphales, par arrêt de développement, ou parfois des macrocéphales, avec hydrocéphalie; dans les deux cas il y a, chez l’idiot, une maladie ancienne, qui a laissé des traces, mais qui, à proprement parler, n'existe plus; lidiot est en général bien portant; il a le cerveau petit, mais cela ne l'empêche en rien de pouvoir jouir d’une bonne santé; cela peut même mener parfois à une certaine situation : témoin le sorcier qui accompagnait Ataï dans le dernier soulèvement des Canaques. Ce sorcier, dont le crâne est aujourd'hui au musée Broca, était un idiot microcéphale; d’autres, au Mexique et dans l'Amérique centrale, ont exercé le métier de Dieu, souvent moins lucratif, il est vrai, que celui de prêtre du Dieu!

Le crétin est, au contraire, toujours malade et il reste malade, tant qu'il vit! — son cerveau n’est pas précisément plus petit que celui d’un autre homme, mais il fonctionne mal et tous les organes fonctionnent chez lui aussi mal que le cerveau. Le crâne des crétins est généralement gros, plus gros proportionnellement chez l'enfant que chez l'adulte, ‘ tête est asymétrique, souvent pointue de telle facon, qu’elle forme un cône dont la su-

ture sagittale est le sommet. Les os du crâne sont souvent très épais, ainsi qu’on le constate sur le crâne d’un crétin de Fribourg actuellement déposé au musée Broca, le diploé sur ce crâne a presque complètement disparu ; les sutures sont soudées prématurément.

Le cerveau présente souvent un aplatissement des circonvolutions et ilest souvent, ainsi que la moelle, baigné par une quantité plus ou moins considérable de liquide. L'intelligence est en rapport avec cette dégénérescence du cerveau; elle est abolie complètement ou presque complètement et l’on ne trouve mème pas, chez le crétin, cette persistance de certaines facultés locales, dont on rencontre quelques exemples chez certains idiots. La partie non intellectuelle du cerveau et la moelle elle-même participent à cette déchéance, qui s'étend à tout le système nerveux cérébro-spinal ; les sens sont amoindris, l’ouïe, notamment, est souvent oblitérée ; la faculté du langage articulé fait généralement presque complètement défaut ; la sensibilité tactile est amoindrie et un grand nombre de crétins ne peuvent exercer le sens du toucher qu’en s’aidant de celui de la vue. La sensibilité au chaud et au froid est presque nulle ; aussi la plupart des crétins affrontentils, avec les mêmes haiïllons, le froid et le chaud, sans paraître faire quelque différence ; les muscles eux-mêmes sont impuissants à accomplir un effort de quelque énergie.

Tous les autres tissus sont malades : le sang contient moins de globules, moins d’albumine, moins de fibrine ; aussi la peau est-elle livide, pâle, œdématiée, ridée. Les lèvres sont pendantes, la langue épaisse ; le systeme pileux peu abondant; la puberté ne se fait pas. Les dents sont mal plantées et souvent la seconde dentition n’a pas lieu. Enfin il n’est pas jusqu'à la circulation et à la respiration elles-mêmes, qui ne soient déchues : le nombre des respirations, par minute, diminue ; amplitude de chacune est, elle-mème, moins considérable qu’à l’état normal. — Le crétin consomme donc moins d'oxygène; aussi sa température ne dépasse-t-elle guère +35° ou +36°; ses pulsations sont peu nombreuses. — La mortalité chez les crétins est considérable ; ils dépassent rarement 40 ou 45 ans. |

Ils sont en outre sujets à de nombreuses infirmités : leurs muscles amoindris soutenant mal les viscères, ils sont sujets aux hernies ; — ils sont sujets à la surdi-mutité, bien que cette dernière infirmité ne soit pas d’ailleurs toujours liée au crétinisme ;

car si la Savoie et les Hautes-Alpes, riches en goitreux et en crétins, sont les départements qui comptent le plus de sourds-muets, l’Indre-et-Loire, qui pourtant ne compte pas de crétins, est le département, qui vient ensuite pour la fréquence de la surdi-mutité. — Enfin, la scrofule, le rachitisme, parfois même l’endémie palustre viennent s’ajouter au crétinisme goitreux.

Cause ; nature. — Lorsque l’on considère sur une carte géographique lirrégularité de la dissémination des taches de l’endémie goitreuse, la première idée qui vient à l'esprit est de rattacher cette maladie à la constitution du sol.

Chacun se mit à l’œuvre dans cette voie. Pour ne parler que des modernes, Billiet, évêque de Chambéry, fit faire la statistique du goître dans son diocèse et vit que sur 169 paroisses 42 étaient infectées, 127 indemnes; il consulta, d’un autre côté, la carte géologique du diocèse de Chambéry et remarqua: 1° que le goître commence à se montrer avec le dépôt alluvionnaire du Rhône; 20 qu'il augmente avec le sol argilo-calcaire,; 3° qu’il atteint son maximum sur les sols argileux, gypseux, talqueux ; 4° enfin qu’il cesse sur les terrains jurassiques. Voilà qui était fort net.

Mais Mac-Clelland fit, dans l'Inde, une enquête analogue et il vit, non moins nettement, que les villages épargnés par le goitre reposaient sur un sol argileux, talqueux. Dans une autre enquête faite ailleurs, le docteur Grange trouva que le maximum de fréquence du goître correspondait au lias (jurassique) et au trias (jurassique également). De ces observations contradictoires et d’autres encore non moins dissemblables les unes des autres, il est donc permis de conclure que la nature géologique du sol ne détermine pas l’endémie qui nous occupe, car on l'observe aux Pyrénées, dans le lias et le calcaire magnésien ; aux Vosges, dans le trias; au Jura et aux Alpes, dans le lias ; en Angleterre ei en Belgique, dans l'étage carbonifère; en Amérique et dans l'Inde, dans la dolomie.

La nature géologique étant reconnue indifférente, on s’est rejeté sur la constitution chimique des terrains : on a successivement incriminé la pyrite de fer, celle de cuivre, la galène argentifère, la galène antimoniale; mais ces substances sont loin dese rencontrer partout où l’on observe le goître. Chacun a généralisé les conditions du pays où il observait ; c’est ainsi que Garrigou a donné comme particulièrement malsain un état chimique de l’eau

où la magnésie forme de 10-25 0/0 de la totalité des sels ; un autre médecin observant dans les Alpes, Zlizerviez, a accusé le sulfate de baryte; un autre (Maumené), le fluorure du calcium ; un autre, le chlorure de sodium, et cependant les paysans goîtreux mangent du sel et du lard salé, tout comme les autres! Prévost (de Genève) a accusé le manque de brome ; Chatin attribue le goitre au manque d'iode dans le sol et par conséquent dans les eaux ; de fait, il a rencontré, dans le Jura et dans les Alpes, beaucoup de localités à goitre, où les eaux sont, en effet, pauvres en iode. Mais il ne suffit pas d'observer dans une région unique et, d’ailleurs, les exceptions à la loi de Chatin ne manquent pas : ainsi les plaines du PÔ sont infectées par l’endémie goitreuse et on y trouve précisément de grandes quantités d’iode, dans l'air et dans les eaux ; dans l'Oise, il existe un village où le goître est fréquent et pourtant l’eau de la fontaine de ce village est riche en 1ode. En Sibérie, on trouve des goitreux sur des couches de lignite et de houille, qui sont, comme toutes ces couches, assez riches en iode. Enfin dans beaucoup d’endroits où les eaux sont séléniteuses et très pauvres en jiode, le goître n'apparait pas.

Les théories étiologiques ne manquent jamais. On à accusé le manque d'aération de l’eau (Boussingault). On a pensé que les montagnards avaient le goitre, parce qu'ils buvaient l’eau, qui résulte de la fonte des neige; mais, d’abord, les montagnards ne boivent pas, autant qu’on l'a dit, une eau non aérée et résultant immédiatement de la fonte des neiges; l’eau qu’ils boivent généralement s’est précipitée, divisée, brisée, depuis le glacier, en nombreux ressauts, où elle s’est largement aérée, tellement aérée mème, qu'elle sert de milieu à de nombreuses et magnifiques truites, qui, si elle n’était pas très aérée, seraient incapables d'y vivre. Entiü les Esquimaux du Groenland, qui, eux, ne boivent que des glaçons fondus el nullement aérés, n’ont pas de goitre !

Toutes ces explications paraissant insuffisantes, on s’est rabattu sur la matière organique du sol; mais dans des pays également goitrigènes, on trouve tantôt beaucoup, tantôt fort peu de matière organique dans le sol. Enfin on a essayé de réunir toutes ces causes : chacune étant insuffisante, on à pensé que l'ensemble doublé de la misère, du défaut de soleil, du vent, de la pluie, de l'humidité, etc., expliquerait tout ! — C’est ce qu’on nomme la théorie des causes multiples, théorie qui se croit assurée de comprendre la véritable cause, puisqu'elle les englobe

toutes. C’est elle qu'avait adoptée la commission sarde en 1848 ; ce sont là évidemment des causes banales, mais ce ne sont que des causes hanales. k

La commission française de 1873, qui avait le docteur Baillarger à sa tête, a mis hors de doute Ie rôle exclusif et unique de l’eau dans la production du goître, selon qu’elle prend ou ne prend pas, dans le sol, quelque chose qui produit le goitre. Cette opinion, à laquelle on se rattache aujourd’hui, est d’ailleurs la plus ancienne. Pline parle d’une fontaine aux environs de laquelle toutes les femmes portaient au cou de larges colliers d’ambre, pour cacher la grosseur que l'usage de cette eau leur faisait venir au cou. Il est permis, à ce propos, de constater un usage, qui appartient à l’ethnologie et qui prouve que la coquetterie ne perd jamais ses droits; dans deux contrées de la France les femmes portent au cou de grands colliers, avec une plaque, un fermoir en forme de cœur sur le devant du cou, qui se trouve caché comme celui des femmes dont parle Pline. C’est précisément en Auvergne, en Savoie et en Dauphiné, pays à goître.

Dans beaucoup de pays on signale des fontaines à goitre. Wagner, au xvrie siècle, a décrit, en Allemagne, des fontaines semblables, qu’il nomme kropfbrunnen (puits à goitre). Lombroso cite à Cavasurta une fontaine où se rendent les conscrits ; quinze jours après leur visite ils ont un goitre, qui les fait réformer. Il existe de même, aux environs de Briançon, à Saint-Ghaffrey, une source dite Fontaine des goîtreuæ, qui sert aux mêmes usages pour ceux qui ne se sentent pas précisément l’âme d’un héros.

Cette propriété malfaisante n’est donc pas l'apanage d’une assise géologique particulière ou d’une substance chimique spéciale ; elle appartient à certaines eaux d’un pays et non à toutes les eaux de ce pays. — Mac Clelland cite dans l'Inde un exemple remarquable de cette spécialité. Un village était habité par trois castes : par des Brahmines, des Radjpoutes, des Paryas. Les Paryas, qui buvaient l’eau de la fontaine voisine, avaient tous un goître ; mais les Brahmines et les Radjpoutes, qui seuls buvaient une autre eau, qui leur était réservée, n'avaient pas de goitre. Pour une raison quelconque, cette eau étant venue à diminuer, les Brahmines restèrent seuls en possession de la bonne eau : les Radjpoutes durent boire à la mème source que les Paryas et devinrent goitreux comme eux. Les exemples du même genre ne sont pas d’ailleurs fort rares : entre Salins et Arbois, il existe une

commune qui est divisée en deux moitiés par la grande route ; chaque moitié a sa fontaine; or d’un côté de la grande route on voit des goitreux, de l’autre on n’en voit pas.

Quelle est la cause qui peut conférer à certaines eaux cette propriété de développer le goitre? Cette propriété n'appartient évidemment à l’eau, qu'après qu’elle a filtré dans certains terrains. Ainsi l’eau de pluie ne donne jamais le goître. Dans le Jura, sur le territoire de Ja commune de Grozon, tout le monde est goîtreux; les employés de la gare le devenaient comme les autres; mais le goitre cessa de se montrer chez le personnel du chemin de fer, du jour où la Compagnie fit faire une citerne, qui ne sert qu’à ses employés. Dans l'enquête qu'il a faite, l’ancien évêque de Chambéry, que j'ai déjà cité, a constaté, dans un hameau de 18 familles, que 17 étaient goitreuses. Une seule ne l'était pas; or elle avait une citerne et ne faisait usage que d’eau de pluie.

Il faut bien croire que cette propriété, il n’y a que certaines parties très déterminées du sol qui puissent la conférer, car il suffit qu’une source, qui jusqu'ici ne donnait pas le goître, prenne un nouveau chemin, pour qu'elle jouisse immédiatement du pouvoir goitrigène. Ainsi les habitants de Saillon, dans le Valais, qui étaient exempts de goître, ont vu naïître l’endémie, du jour où ils ont remonté d’une centaine de mètres la prise d'eau qui alimente leur fontaine. Boussingault, de son côté, rapporte qu’à la Nouvelle-Grenade, à Socoro, des éboulements, qui changeaient la nature du lit traversé par une source, ont suffi, dans l’espace de trente ans, pour lui donner ou lui enlever tour à tour le pouvoir goitrigene. Ainsi s'expliquent les oscillations qui peuvent se produire dans la statistique du goitre pour un pays.

Il semble même que ce quelque chose que l’eau prend dans le sol, elle est susceptible de le perdre dans son parcours, comme par une sorte de dépôt. Ainsi au Brésil, certaines sources, qui donnent le goître, n'ont plus d'action de ce genre, lorsqu'elles arrivent canalisées dans la ville. Dans un village de soitreux de la Savoie, une seule famille laissait déposer son eau avant de la boire ; celle-là seulement n'était pas goitreuse. On comprend alors pourquoi c’est près des sources et par conséquent souvent dans les montagnes, que l’eau donne le goître, c’est qu’elle n’a pas encore eu le-temps de déposer la matière (?) goîtrigène. Ce quelque chose que l’eau charrie, qu’elle prend dans le sol, qu’elle perd par le dépôt, l’analvse chimique a été jusqu’à ce jour impuissante à

nous le montrer. Tout ce que nous pouvons dire avec Baillarger, c’est qu'il existe certainement un agent toxique, spécial, unique, partout le même, qui affecte les organismes vivants et leur imprime un sccau de dégénérescence toujours identique, dont le goütre est le premier degré et le crétinisme le dernier.

Remarquons, d’ailleurs, que la chimie est aussi impuissante à nous montrer la nature même de l’effluve (?) marématique et cependant nous savons qu’il existe dans le marais un agent toxique, spécial, unique, partout le même, qui affecte les organismes vivants etleurimprime un sceau de dégénérescence toujours identique, dont la fièvre intermittente est le premier degré et l’impaludisme crétineux le dernier. Ce que la chimie ne nous avait pas fait voir, le microscope nous l’a révélé; les inoculations ont confirmé la découverte. Il est permis de penser que le mème avenir est réservé au je ne sais quoi qui produit la cachexie goitreuse, en un mot que la cause du goitre existe dans un organite encore inconnu, comparable aux ferments.

Pathologie comparée. — Il sera facile de pratiquer sur les animaux des inoculations expérimentales, car ils prennent le goitre dans les mêmes conditions que l’homme. Dans le Valais, dans la Maurienne, l'Autriche, la Russie, l'Amérique, on a observé le goitre chez les chiens, les pores, les bœufs, les chevaux, les mulets; à Modane, dans une écurie de 20 mulets, la commission en trouva 19 goitreux ; en Savoie, une écurie de 60 mulets en renfermait 28 goitreux et, à Allevard, une écurie de 55 mulets en renfermait 45 goitreux. Une antilope de Sibérie est si souvent goitreuse, que, grâce à cette maladie, elle a été décrite comme une espèce à part, sous le nom de autilope gutturosa. Les animaux présentent même le crétinisme. Raymond cite des chevaux et des chiens goîtreux, dont il a remarqué l’état de stupidité comparable à celui des crétins d’Augsbourg, où le goitre est fréquent ; on l’observe souvent chez le cheval et le chien.

Goitre aigu. — Comme pour parfaire la comparaison entre la cachexie goitreuse et la cachexie paludéenne, comparaison sur laquelle j'ai insisté déjà plus haut, on peut voir, comme tout à l'heure l’impaludisme aigu, le goitre aigu. Nous avons vu tout à l'heure que certaines fontaines donnaient un goitre en quinze jours; sans aller jusque-là, l'habitation dans les pays à goitre peut déterminer le goitre en quelques semaines. C’est surtout sur les collections d'individus non acclimatés, comme celles des col-

lèges et des casernes, que ces faits ont été observés. Ils prennent alors l'allure d’une véritable épidémie de goitre. C'est ainsi qu’à Clermont, en 1851, sur 5 635 soldats survinrent 180 goîtres, soit 1/31. — En 1874, à Saint-Etienne, sur 1400 hommes 280 devinrent goitreux, soit 1/5. — À Colmar, en 1864, sur 600 hommes il y eut 107 goitreux et, en 1863, 36 goitreux sur 1 08: hommes. A Briançon, en 1863, sur 535 hommes il y eut 30 cas de goitre et, en 1864, il y eut 58 cas sur 954 hommes ; — à Annecy, 128 cas sur 682 hommes ; — à Thonon, 23 cas sur 194 hommes,

En 1876, le docteur Richard observa une épidémie de goitre sur la garnison de Belfort. Une quinzaine d'élèves avaient été pris de goitre au collège de Belfort. Dans la garnison, 900 soldats furent atteints. — L’épidémie disparut lorsqu'on put aérer les casernes et les soldats, en faisant faire des manœuvres dans la campagne. Les hommes furent d'autant plus atteints, qu’ils vivaient plus confinés.

En Silésie, une garnison de 380 soldats présenta 100 goitreux. — En 1812 les prisonniers anglais internés à Briaucon présentèrent également le goitre épidémique. En somme, ces épidémies n’ont jamais sévi ailleurs que dans les pays où le goître est endémique. Ainsi de 1780 à 1873 en en observa :

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Dans tous ces pays, les soldats n’ont pas ressenti d'autre 1nfluence que celle que ressentent tous les jours les habitants du pays; seulement leurs organismes non acclimatés ont ressenti ces influences plus énergiquement , absolument comme nous voyons à Paris la fièvre typhoïde sévir surtout sur les nouveaux venus.

Que d’interprétations n’a-t-on pas tenté de donner à ces phénomènes étranges de goitre aigu! On a accusé le col en crin, que

portaient autrefois lessoldats, sans se demander pourquoile col en crin w’avait plus la même action à Rennes ou à Brest qu’à Briancon où à Colmar et sans songer que, dans les séminaires, les collèges, les pensions de jeunes filles, où des épidémies semblables ont été vues, il n’y a pas de col en crin. — N’a-t-on pas été, dans un collège, jusqu'à attribuer l'épidémie à l'habitude qu’avaient les enfants de boire, à la fontaine, le cou penché en avant, à la régalade ! Pour empêcher de boire à la régalade, on fit fermer le robinet de la fontaine et l'épidémie cessa, au grand succès de la théorie de la régalade. — L'essentiel, c’est qu’on avait supprimé l'eau.

Crétinisme aigu. — Il y a mieux : on peut aussi observer, dans certains cas, une sorte de crétinisme aigu ; c’est du moins ce qui ressort de l'enquête autrichienne faite en 1844. Il existait, paraît-il, à Syrnitz, une ferme, qui fut vendue par une famille dont tous les membres étaient goîtreux et crétins. Le nouvel acquéreur, qui n’était pas du pays, arriva bien portant avec sa femme. Celle-ci mourut goîtreuse, à demi crétine. Il épousa alors, en secondes noces, une femme saine, qui devint goitreuse; luimême devint demi-crétin. — Cinq enfants, qu'il eut de sa première femme, furent tous crétins.

Dans cette ferme, tous les domestiques devenaient goîtreux, et la dégénérescence du bétail était égale à celle des hommes.

Prophylaxie. — Existe-t-il un moyen d'arrêter l'extension de cetie étrange maladie sur une population? Oui certainement! Oui, mème aujourd’hui, que nous ne connaissons que fort incomplètement la cause productrice!

Plus les communications d’un pays avec ses voisins augmentent et plus décroissent le goître et surtout le crétinisme. Les habitants sont, en effet, par suite de ces communications, mieux logés, mieux habillés, mieux nourris. On boit plus de vin, plus de café, plus de bière. Tout cela contrebalance l’action nocive de l’eau; tout cela soutient l'organisme et retarde ou empêche la cachexie.

Mais les meilleurs moyens sont l'abandon des sources goitrigènes, leur canalisation, leur filtrage, la construction de citernes ou au moins de réservoirs, au fond desquels l’eau puisse laisser son dépôt. Enfin le grand moyen, sinon prophylactique, au moins thérapeutique, c’est l'iode.

Remarquons bien, d’ailleurs, que si l’iode guérit le goitre, cela

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