‹ La geógraphie médicaleChapitre 80 sur 233 · S 11: PACE · texte numérisé non relu

S 11: PACE

Aucune maladie n’a plus légitimement frappé de terreur les populations qui nous ont précédés sur la terre, que la peste, dont le nom seul est devenu synonyme de grande mortalité. Maladie très anciennement connue, elle a parcouru, à une certaine épo-

que, l'Europe entière et semble aujourd'hui en voie de disparaitre. Après une période d'augmentation, elle présente donc une période de retrait ou de diminution, mais ce serait s'endormir dans une sécurité trompeuse, que de compter sur l'insénescence naturelle de cette maladie, comme si, usée en quelque sorte, elle n’était plus capable de frapper des coups aussi multipliésou aussi dangereux. Le chemin qu’elle a parcouru, elle pourrait, si nous n’y prenions garde, le parcourir à nouveau, et, à ce point de vue, il est intéressant pour nous de connaître ce chemin.

Histoire et géographie. — Le berceau de la peste nous apparait au milieu de l’antique civilisation chaldéenne, là où est encore son empire, entre le Tigre et l'Euphrate. Là où les Touraniens, déjà mélangés aux Kouskites négroïdes, sous le nom de Chaldéens, personnifiaient les maux et les biens sous la forme de bons et de mauvais génies, la peste était le dieu Idpa. Les premiers envahissements de l'Egypte sur la Chaldée eurent pour conséquence son apport en Egypte, au milieu du butin. L'Egypte, comme la Chaldée, devint donc un foyer de peste permanent. Pendant la période memphitique des premières dynasties égyptiennes, sous Semenpsès, une terrible épidémie décima ce pays; promenée par les communications fréquentes, elle étendit alors son foyer sur tout Le pourtour oriental de la Méditerranée, formant un cercle dont la Syrie est le centre.

Du côté du couchant, ce foyer est limité : au sud, par la Barbarie; au nord, par la Moldo-Valachie ; du côté du levant, il est limité : au nord, par la mer Rouge, la mer Caspienne, au sud, par le golfe Persique. À l’est, il se prolonge jusqu’à l'Himalaya, où, endémique, la peste est connue sous les noms de peste indienne, peste pneumonique, peste hémoptoique, peste de Pali, peste noire. C'est dans cette vaste surface que la peste est encore endémique aujourd’hui, comme il y à 5 000 ans, présentant de temps en temps des recrudescences épidémiques. C’est là qu’elle est connue, encore aujourd'hui, sous les noms de la peste de Bagdad, ville où elle fit, il y a quelques années, 20 000 victimes, de peste de Mésopotamie et à l’ouest de son empire de peste de Cyrénaïque.

C'est de ce foyer qu’à toutes les époques elle s’est déversée sur les pays plus ou moins voisins; mais, même dans ces excursions, il est des limites qu'elle n’a jamais franchies; c’est ainsi qu'en latitude, elle ne dépasse jamais au sud la limite des climats chauds,

l'isotherme de + 25°, n’allant jamais en Nubie et ne dépassant pas le fond du golfe Persique, tandis qu'au Nord, elle a souvent irradié dans toute la zone tempérée, vraisemblablement jusqu’à sa limite nord, l’isotherme ‘de + 5°. En longitude, elle est plus restreinte ; elle n’a jamais dépassé à l’ouest la longitude de 12° ; elle n’a jamais été en Amérique. A l'est, sa limite incertaine est vers le 120° longitude est : le ferment de la peste craint donc l’extrême chaleur. Il y a plus : dans la zone chaude, il fuit les lieux bas et cherche contre la chaleur un abri dans l’altitude, comme dans PHimalaya, le Caucase, l'Arménie, le Liban. La peste est si peu une maladie de la zone torride, qu’un navire partant du fond du golfe Persique, en pleine épidémie de peste, pour contourner l'Arabie et revenir par Suez, verrait la peste disparaître en chemin, à mesure que la latitude deviendrait plus chaude. C’est pour cette raison qu'en Egypte la maladie est une maladie d'hiver, comme en Perse, comme en Mésopotamie; tandis que déjà, à Constantinople, c’est une maladie d'été.

Le véritable foyer de la peste semble être, d’ailleurs, l’Asie. Elle existe en effet en permanence dansle Yun-Nam (Midi orageuxæ). Gette contrée, dit Rochard, qui mesure 300000 kilomètres carrés de surface et qui ne compte pas moins de 6 000000 d’habitants, est bornée : au sud, par l'empire d'Annam, à l’ouest, par le royaume de Birnam ; au nord-ouest, par le Thibet; au nordest, par les provinces chinoises de Szechuin, de Koueï-Chou, de Knangs. — Les lettrés du pays affirment aw’elle à été importée de Birmanie à une époque qu'ils ne précisent pas ; d’autres prétendent qu’elle y est entrée avec les Tai-Ping, venus du nord de la Chine, lors de la grande insurrection de 1856. Ce qui est certain, dit toujours le professeur Rochard, c’est qu'à cette époque elle prit un redoublement d'activité et qu'elle ravagea toute la province. Depuis lors, elle n’a pas cessé de régner. Quand elle ne fait que traverser une localité, elle tue 4-5 0/0 de la population ; mais lorsqu'elle s'implante quelque part, les familles disparaissent les unes après les autres. — La Birmanie touche aux possessions anglaises de l'Inde par toute sa frontière de l’ouest, et la peste s'est montrée bien des fois dans l'Inde anglaise. En somme, dit le savant professeur que je cite, il y a une chaîne de peste, qui s'étend du nord de la Chine au littoral de la Méditerranée. Pour le D' Zuber, Le foyer de la peste serait moins éloigné vers l’est; ce serait la région montagneuse comprise entre les lacs de Van et

d'Ourmiah. Le lac MOREmAR est en Perse, à 40 kilomètres sudouest de Tauris.

La grande peste d'Athènes est la première peste européenne, dont l'histoire ait gardé le souvenir ; son origine est d’ailleurs bien conforme à ce que nous savons du foyer de cette maladie; elle eut pour point de départ l'armée des Perses. Les guerres médiques étaient finies, la Grèce avait détruit, à Salamine, la flotte de Xerxes; elle nesetrouvaitplusqu’en contact pacifique avec l'armée d’Artaxerce Longue-main, le successeur de Xerxès : or cette armée, qui se recrutait jusqu'à l'Euphrate et qui venait de faire la guerre à l'Egypte révoltée, avait la peste. « Sans que nous « fassions la guerre, on nous la fait (écrit Artaxerce à un Grec, « Pœtus), ayant pour ennemi la bête qui dévaste les troupeaux. » C’est dans cette lettre célèbre qu’Artaxerce affolé supplie Hippocrate de venir à Sardes, en Asie-Miveure, pour combattre le fléau | et lui prometl’oretleshonneurs. Plus célèbre encore est la réponse d'Hippocrate, déclarant « qu'il ne veut, à aucun prix, soustraire « aux maladies les barbares, qui sont les ennemis de la Grèce. » On n'avait pas encore la notion de l'hygiène internationale, sans quoi Hippocrate eût eu mieux à faire que d'écrire,'en soignant les Perses, et surtout en profitant de la confidence du roi des Perses, pour garantir la Grèce de tout contact avec eux. Il n’en fit {rien ; aussi, en 430 avant J.-C., pendant la guerre du Péloponèse, la peste, qui avait franchi l’Archipel, éclata-t-elle à Athènes.

Thucydide nous a laissé de la maladie une description saisissante ; il dépeint l'agitation, l’angoisse des malades, leur peau livide, recouverte d’ulcères en certains points, leur soil tellement inextinguible, qu'un certain nombre d’entre eux se jettent dans les puits, pour mieux l’assouvir.

Ce grand historien nous montre la panique générale ; on accuse les fontaines d’être empoisonnées, comme on le fit plus tard au moyen àge. La crainte de la contagion éloigne des malades les parents les plus proches ; les cadavres sont abandonnés, les temples déserts ; l’argent, dit-il, ne tient plus dans les mains et chacun s’empresse de jouir !

Il compte parmi les morts 4400 soldats, 300 chevaliers et un nombre considérable de serviteurs. Périclès fut une des premières victimes. L’épidémie se promena dans lAttique pendant trois années.

Peste de Syracuse. — C’estencore de l'Egypte, peut-être même

de la Cyrénaïque que vint en Sicile la deuxième épidémie euro: péenne; elle était apportée, en 395 avant J.-C., par la flotte car: thaginoise, qui, sous les ordres d’Amilcar, faisait le siège «dé Syracuse. Diodore de Sicile, qui vivait au 1° siècle avant J.-C. nous à raconté rétrospectivement cette épidémie.

Peste d'Orosius. — 125 ans après J.-C., la peste sévit sur toute la côte septentrionale de l'Afrique, où elle fait périr un million d'hommes.

Peste antonine, — 166 ans après J.-C., une armée romaine este envoyée en Syrie ; elle en rapporte la peste. A Rome, les cada vres étaient si nombreux, qu'on les chargeait en masse sur des tombereaux; l'épidémie dura jusqu'en 180 et Marc-Aurèle en mourut; mais la maladie de Syrie ne s'arrêta pas là ; elle gagna les Gaules et s’étendit jusqu’au Rhin.

Peste de Cyprien. — 251 ans après J.-C., elle arrive encore* d'Egypte en Italie. Elle envahit le monde connu jusqu'aux der-+ nières limites occidentales.

Peste de Justinien. — En 542, la peste règne à Constantinople; elle y tue de 5000 à 10000 personnes par jour; ellex s'étend en Grèce, en Gaule (545), en Italie.

Jusqu'ici nous avons vu la peste s’enhardir, pour ainsi dire, et pousser plus loin, à chacune de ses sorties, hors de son foyer! oriental, À mesure que l'Occident naît de plus en plus à la vie orientale, à mesure que ses communications avec l'Orient aug-: mentènt, la peste agrandit son cercle, à chaque fois, davantage. Le mouvement des Croisades eut pour résultat de ramener plus à d'une fois la peste; mais elles ramenèrent aussi bien d’autres à maladies graves et tout était alors confondu sous le nom de peste.

Peste noîre. — Au xive siècle, elle arrive en Europe à son apo- : gée. Un habitant de Plaisance, Gabriel de Mussis, raconte qu'il était en Crimée (1346) lorsque la peste y éclata. Cette peste n'avait pas, comme les précédentes, suivi le chemin jusqu'alors : unique de. la Méditerranée; elle venait directement de la Tar-. tarie, de la Perse, du Caucase, inaugurant un chemin, qui, depuis : lors, à été fréquemment suivi par toutes les épidémies venues : d'Orient.

Le vaisseau qui ramenait en Europe Gabriel de Mussis et les ! autres fuyards apporta la peste à Constantinople, où d’ailleurs : 10 passagers seulement arrivèrent vivants. À Constantinople, le fils de Pempereur Cantacusène sucCcombha ; enfin, en 1348, elle

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