‹ La geógraphie médicaleChapitre 81 sur 233 · AIR · texte numérisé non relu

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arrive en Italie. Elle fait à Naples 60000 morts; à Gênes, 40 000 : à Venise, 100 000 ; à Florence, 96 000. La peste tombe, non invitée, au milieu des fêtes élégantes que Jeanne de Naples donnait à Boccace et à Pétrarque. Le tableau que nous a laissé Boccace rappelle d’ailleurs celui que Thucydide a tracé de la peste d'Athènes. Ici, comme là, on se grise de plaisir; partout les morts sont abandonnés, les maisons vides, les troupeaux errants dans les champs! «On avait, dit encore Boccace, de grandes « fosses, où l’on entassait des corps par centaines, comme des « marchandises dans un vaisseau. Oh ! s'écrie-t-il, que de belles « maisons restèrent vides ; que de fortunes sans héritiers; que de «belles dames et d’aimables jeunes gens dinèrent le matin avec «leurs amis, qui, le soir venant, s’en allaient souper avec leurs «aïieux! » En France, même spectacle. Froissard constate qu’en « ce temps, par tout le monde généralement, une maladie que «l’on clame épidémie courait, dont bien la tierce partie du « monde mourut.» Et c’est tout! Le continuateur de Guillaume de Nangis nous donne plus de détails. Il nous montre le gonflement à laine et aux aisselles, la rapidité foudroyante de la maladie, comme en Italie; la panique est partout. « Aussi, dit-il, en « plusieurs villes petites et grandes, les prêtres s’éloignaient, « laissant à quelques religieux plus hardis le soin d’adininistrer « les malades. » Arles perdit presque tous ses habitants ; à Narbonne, 30000 personnes moururent en quelques semaines ; à Avignon, 2.000 périrent en trois jours, parmi lesquelles Laure de Noves, immortalisée par Pétrarque; à Montpellier, pas un médecin ne survécut ; enfin, à Paris, 50000 à 80 000 personnes succombent! 16 000 victimes à Saint-Denis ! 17 000 à Amiens ! C’est alors que des bandes affolées croient implorer la miséricorde divine en se chargeant de coups ; elles parcourent les rues en donnant le spectacle de la démence humaine ; ce sont les Flagellants. En Allemagne, en Suisse, en Italie, en France, le délire se joint à la peste. Chemin faisant, les flagellants se livrent à tous les désordres, à tous les pillages, à toutes les cruautés, si bien que « seigneurs et bourgeois prennent le parti de leur courir sus « comme à des bêtes féroces». En même temps, on brûle les juifs, qu'on accuse sottement d’empoisonner les fontaines. A Strasbourg, sur 1 884 juifs, 900 furent brûlés, les autres se convertirent. Dans les villes du Rhin, une bande armée de faux, sous prétexte de poursuivre les juifs, dévaste et pille tout Ë GÉOG. MÉD. 17

12000 juifs, à Mayence, se tuent pour échapper aux persécutions! Sans doute c'était bien l'ignorance sotte et le fanatisme religieux, qui portaient à brûler les juifs, mais c'était aussi quelque chose de pire, si cela est possible : les juifs prêtaient de l'argent ; allumer les bûchers, c'était donc une manière commode de s'acquitter. Seule, Venise, la grande cité internationale d’alors inaugura des mesures sanitaires vraiment intelligentes. En 1348, elle établit 3 provéditeurs de santé armés de pouvoirs exceptionnels pour toutes les mesures à prendre contre la peste. En 1403, les provéditeurs établissent le premier lazaret, dans uneîle voisine, Gènes en fait autant en 1467; enfin Marseille imite ses rivales en 1476.

En somme, Hecker évalue à 25 millions d'habitants les pertes occasionnées par la peste noire de 1348 en Europe ! En Asie, la même maladie fit 23 millions de victimes; soit 48 millions approximativement!

Après une telle dévastation, il se produisit un phénomène démographique constaté par le continuateur de Nangis, comme il l'avait été par Thucydide : le repeuplement. « Sitôt que la peste «eut cessé, les hommes et les femmes qui restaient se marièrent «à l’envi. Les épouses conçurent outre mesure par tout le « monde ; nulle ne demeurait stérile ; on ne voyait, par tous les « lieux, que femmes enceintes et beaucoup enfantaient deux, voire «trois enfants vivants. » |

Au reste, à partir de cette époque, la peste ne quitte plus l'Europe; mais, comme toutes les fois qu’une maladie se fixe sur une population, elle devient moins grave; chaque fois elle attaque moins de monde et devient moins meurtrière; ainsi, en 1348, elle avait attaqué les 2/3 des habitants, personne n’avait guéri; en 1361, elle attaque la 1/2 des habitants, il ÿ a quelques guérisons ; en 1371, elle attaque le 1/10 des habitants, beaucoup guérissent; en 1382, elle attaque le 1/20 des habitants, la plupart guérissent,.

Cependant, le xv’ siècle présente encore 4 épidémies en Allemagne : 1449, 1460, 1473, 1482 ; en France, la peste se promène encore dans plusieurs de nos provinces, notamment en Bourgogne. En 1414, Marguerite de Bavière, qui habitait Dijon, avait fui à Auxonne. C’est de là qu’elle écrivait : « Chers et bien « amés, pour ce qu’il y a maintenant à Dijon pestilence et morta- «lité de bosse (bubon), qui est chose contagieuse, comme vous «savez, nous voulons et vous mandons, que vous faites savoir et

«notifier par bonne et gracieuse manière, audit lieu de Dijon, «que les habitants d’illecqués se déportent de venir ni fréquen- « ter en la ville d'Auxonne, où nous et nos enfants nous sommes « retraits pour eschiver ladite pestilence. » En somme, du xt° au xv® siècle, la peste avait fait 32 apparitions, dont chacune avait duré en moyenne 12 ans. Au xvi° siècle, elle se rallume ; on finissait en quelque sorte par s’y habituer ; en 1530, Bonivard écrit de Genève : « J'ai de- « meuré en ce pays, tandis que la peste y brigandoit en telle « sorte, que telle maison a été, qu’elle n’y a laissé aucun habitant ; « ce nonobstant vous eussiez vu les filles danser au virolis et chan- « ter des airs de carème-prenantiet cependant voyiez l’une d’entre « elles, que le frisson de la fièvre serroit, si, qu’il falloit l'emporter « à sa maison et de sa maison le matin au cimetière, et n’intere « rompaient pas les autres de leur danse pour cela.»Tout le monde ne prend cependant pas la chose aussi gaiement : car, au mois d'août 1518, nous voyons le parlement de Dijon se sauver à Arnayle-Duc ; c'est de là qu’il écrivait au maire et échevin, le 7 décembre 1519 : « Nous vous remercions de ce que vous avez fait ; nous « Vous prions y vouloir persévérer et mettre en si bon ordre et « diligence, que aucun inconvénient ne nous advienne, Vous nous « avertirez, à la fête de S. Thomas, comme l’on se portera audit Dijon, afin que, en bref délai, nous y puissions retourner, et « nous ferez plaisir. » Cela prouve moins la couardise du parlement que l’abaissement des mœurs de ce temps, où manquait le grand juge moderne, l'opinion publique!

Au xvire siècle, la peste décroit en général, sauf quelques épidémies locales, à Bâle en 1604, à Nimègue et à Amsterdam en 1637, à Arras en 1654, à Londres, où, de 1665 à 1688, elle enlève 8000 hommes ; Sydenham lui-même fuit ; ce grand médecin tait plus logique que courageux, puisqu'il regardait la peste comme un effet de la vengeance divine ; à Vienne, en 1675, en rance, en 1648, les horreurs de la peste s’ajoutent aux misères le ia Fronde ; 17000 personnes succombent à Rouen ; Rotrou est au nombre des victimes. Un récit du temps nous raconte « que «les malades se trouvaient 8 ou 10 dans un même lit et quelque- «fois un seul vivant au milieu de 7 ou 8 corps morts. » En 1650, \ Rouen, «dans la salle dite de lu Santé, il y avait plus de 800 malades, jetés et entassés les uns sur les autres. Il fallut mettre ce que cette salle ne pouvait contenir dans la chapelle, ou les laisser

« mourir dans la cour. Il fallutmême employer la remise du chariot « dans laquelle on logea 80 enfants.» Et ces secours, il fallait bien les accepter ; car, en 1633, l’intendant de Champagne, Isaac Laffewas, ordonne « qu'au moindre symptôme de contagion,les men- « diants et vagabonds eussent à venir déclarer leur malaise, sous « peine d’être arquebusés! »

Tel était encore à peu près l’état des esprits, lorsqu’en 1720 la peste fut apportée à Marseille par un navire venant de Syrie. Au bout de quelque temps, la contagion s'étant étendue dans les montagnes du Gévaudan, de l’Auvergne et du Limousin, tout le pays était désert. Michelet raconte qu’un abbé, qui voyageait dans la voiture publique, non loin de Paris, s'étant écarté un moment, fut happé par les chiens ; on retrouva ses os. Des villages entiers n’étaient peuplés que de morts non enterrés.

Depuis lors (1720), la peste n’a plus reparu en France. À Moscou, elle n’a pas reparu depuis 1770 ; en Hollande, depuis 1797. Elle à donc progressivement quitté l’Europe et l’Asie tout à fait occidentale ; mais elle ne s’est retirée que lentement vers l'est. En 1812, elle était encore à Malte, à Odessa, à Bukarest; en 1815, dans le royaume de [Naples, où le 1/10 des habitants périt ; en 1848, en Grèce; en 1836, en Turquie; en 1848, dans la régence de Tripoli.

Depuis lors, la peste n’est pas sortie de ce que nous pourrions considérer comme son ancien domaine, où, toujours endémique, elle a de temps en temps des recrudescences épidémiques. Ainsi, en 1831, près de 60 000 personnes ont péri à Bagdad ; en 1863, le désastre fut égal ; ce qu’on nomme l’Irak-Arabie est son centre principal ; de l’'Euphrate les pèlerins qui se rendent à la Mecque la transportent au plateau d’Assyr en Arabie, où se trouve un foyer secondaire fort important ; enfin un troisième foyer existe en Cyrénaïque, où il est entretenu par le commerce des caravanes ; c’est là qu'a succombé, il y a quelques années, victime de la peste, le docteur Laval, qui y avait été envoyé en mission.

Mais ce serait une erreur de croire que la peste, par une clémence dont nous devions nous féliciter, ait volontairement et spontanément restreint son domaine ; elle n’est maintenue dans ces limites que par la volonté humaine ; mais le jour où les efforts combinés des états européens cesseront, la peste franchira la frontière comme autrefois.

Cest ce qui a failli arriver ; la peste régnait épidémiquement

en 1872 sur l'Irak-Arabie, en 1874 sur le plateau d'Assyr, en 1876 en Syrie, en 1877 en Perse et c'est au milieu de ces con- | ditions que l’armée russe franchit le Caucase. Il n’en fallut pas davantage pour que la maladie, comme en | 1348, nous vint, soit par terre, soit par la Caspienne, par Astrakan. C’est ce qui eut lieu : la peste éclata au village de Weltianka, près d’Astrakan, au moment mème où arrivèrent des Cosaques revenant du Caucase ; 21 pour 100 de la population succomba ; mais le mal s’arrêta devant la désinfection et devant le cordon sanitaire; il demeura limité par le Don et le Volga ; nulle | démonstration meilleure ne peut être donnée des progrès de la science moderne. Il y a deux siècles et même moins, on eût fait des processions, on eût brülé pas mal de juifs et l'Europe eût été décimée! Aujourd'hui, la Russie nous a préservés pour la somme | de 500000 francs. Voici en effet ce qu'a coûté cette économie d'hommes que nous avons faite :

Cordon sanitaire......... IL ARS 100 000 fr.

Gordordo, Volédess cn. it 60 000

COTON SRE 250 000

LR NEE NT CN CNE l

DÉPEMIEC MES 2 A pe i one 500 000 fr.

C’est pour rien !

Symptômes, — La peste débute souvent avec une brusquerie extrême; le plus souvent elle est précédée d’une lassitude très grande, de frissons et d’un mal de tête avec vertiges et éblouissements ; la station debout devient, en quelques heures, impos- Sible ; la figure exprime l'abattement et la stupeur; la soif est inextinguible, signe déjà noté par Thucydide.

La fièvre est vive ; des vomissements sanguinolents surviennent, enfin apparaissent quatre grands symptômes inégalement développés : les bubons, les anthrax, les charbons, les pétéchies. Les bubons sont formés par les ganglions lymphatiques de l’aisselle, du cou, de laine, du jarret, qui deviennent volumineux, durs et parfois suppurent ; l’anthrax, énorme clou, apparaît dans le dos; son fond est gangréneux et la peau se décolle tout autour ; sur différentes parties du corps apparaissent ensuite de petites vésicules, qui rappellent celles du charbon ou pustules malignes,

qui s’ulcèrent et donnent naissance, si la mort n'arrive pas, à de

larges plaies gangréneuses; enfin les pétéchies sont des taches formées par le sang épanché sous la peau.

Dans certains cas, la peste prend la forme dite fruste. Rensa, parlant d'une peste qui ravagea l'Autriche au xvure siècle, cite des malades qui ne se mettaient point au lit, qui mangeaient de bon appétit, dormaient et marchaient, nettoyaient et pansaient eux-mêmes leurs bubons. Dans l'épidémie de Marseille, Chycoïneau à rencontre des cas semblables. Fauvel pense que, dans l'intervalle des manifestations épidémiques, des cas de peste fruste se produisent de temps en temps, dans le Levant, sous cette forme atténuée.

La durée moyenne de la maladie varie entre quatre et huit jours, mais lorsque la guérison a lieu, l'intelligence reste affaiblie et longtemps languissante. Thucydide nous apprend lui-même que, dans la peste d'Athènes, «les convalescents ne reconnaissent ni « eux-mêmes ni leurs’ proches ». Dans l'épidémie de Marseille, en 1720, on vit un certain nombre de cas absolument foudroyants.

Les épidémies de peste qui se sont montrées dans l'antiquité avaient-elles les mêmes symptômes qu'aujourd'hui? Un grand nombre d'auteurs ont pensé que non ; ils se fondent sur ce que Thucydide, dans la description de la peste d'Athènes, ne parle pas des bubons; on a donc donné à la maladie décrite par lui le nom de peste antique, par opposition à la peste bubonique. Mais on peut faire une première objection : le bubon a pu échapper à Thucydide ; en outre, il a’pu manquer, car si la mort survient vite, le bubon ne se forme pas. Enfin, Denys de Sirta, qui vivait au ut siècle avant J.-C., dont les œuvres ont été perdues, mais se retrouvent en partie dans la collection d'Oribase, parle des bubons pestilentiels, qu'on observait de son temps (me siècle avant J.-C.) en Lybie, en Egypte, en Syrie.

Contagion.— La maladie est éminemment contagieuse et l’on peut dire qu’elle n’est jamais venue en Europe, à aucune époque, sans y avoir été importée de son foyer d'origine, l'Asie occidentale. En 1720, c'est un vaisseau venu de Syrie, qui amena la peste; six hommes étaient morts de la maladie pendant la traversée. En 1770, la peste de Moscou fut importée par des prisonniers turcs; elle fit 100000 victimes. L'épidémie de Malte fut importée par le navire San Niccolo, qui venait d'Alexandrie, où régnait la peste.

L'épidémie de Naples, en 1815, fut importée de la côte de Dalmatie. En somme, la contagion est le seul transport du germe de

la maladie’et toutes les fois qu’on a pu éviter ce transport, on a évité la maladie.

Les hardes sont un mode de contagion. Une des causes qui ont entretenu la peste en Europe et notamment en France, pendant deux siècles, a été la vente des effets des pestiférés, faite dans un endroit qu'on nommait d’un nom significatif: la pouillerie. Bulard s’est couché dans le lit de pestiférés, il a porté leurs chemises sans rien éprouver ; mais les cas négatifs ne prouvent rien : au Caire, des condamnés couchés dans les draps de pestiférés moururent de peste. Ce pouvoir indiscutable de la contagion donne, il faut le reconnaitre, une certaine vraisemblance à un récit qu’on a d’ailleurs exagéré, celui des semeurs de peste. Ces semeurs, ou prétendus tels, étaient accusés de répandre la matière qui s’échappait de l’anthrax ou des bubons et de la semer sur des objets qu'ils jetaient ensuite dans la rue et que la cupidité faisait ramasser. Un grand nombre furent brûlés. S'il faut même en croire les mémoires de La Roche Flavin, «en 1563, se présen- « tèrent au roi certains Italiens, qui promettaient faire mourir « tous les huguenots de la peste. » Il ajoute : « qu’en 1581 per- « mission fut accordée aux Parisiens de tuer les gens qui seme- « raient des cornets dans la rue. » Je ne voudrais pas affirmer qu'il y à eu ou qu’il n’y à pas eu de semeurs de peste, mais étant donné que l’idée du crime a poussé (et il est permis de le penser), ilest évident que la propagation de la peste par ce moyen est possible. Si en Europe les juifs passaient pour échapper à la peste, c’est que leur vie sobre et recluse les mettait relativement à l'abri de la contagion et cette immunité réelle les a sans doute fait accuser de semer la peste.

La peste est inoculable ; mais les essais d’inoculation préventive qui out été faits, sont loin d’avoir été aussi heureux que ceux de l’inoculation variolique. En 1812, un médecin anglais, White, | s'inocula le liquide d’un bubon et mourut de la peste au huitième | jour. En 182%, un pharmacien nommé Céruti, moins courageux, | mais plus hardi, inocula six personnes de bonne volonté : cinq succombèrent. Desgenettes, le médecin en chef de l'expédition | d'Egypte, s’inocula la peste à Jaffa ; il accomplissait cet acte héroïque dans le seul but de rassurer les soldats sur les dangers de la contagion. 11 n’eut heureusement rien; mais un fait négatif ne prouve rien et de ce que l’inoculation variolique ue prend pas toujours, personne ne conclut que la variole ne soit pas ino-

culable. A l'hôpital de l’Esbekié, au Caire, Gaétany-Bey, Clot- Bey, Buland ont fait des inoculations. Sept condamnés à mort furent livrés à l’expérimentation, un seul contracta la peste, — Clot-Bey s’inocule lui-même et ne contracte pas la maladie. Ce dernier mode d’expérimentation est à coup sûr plus noble. Pasteur a cependant donné un bon exemple, lorsqu'il a dit : « On « peut regretter que l’usage ne soit pas passé dans nos mœurs, « de proposer aux condamnés le choix, entre la mort immédiate « et l’inoculation d’une maladie virulente, avec certitude de la « vie sauve, en cas de guérison. »

Comme pour toutes les maladies contagieuses et inoculables, une première atteinte confère une immunité presque absolue. Ainsi en Orient les pestiférés guéris sont connus sous le nom de Mortis; ce sont eux qui sont employés de préférence comme gardiens auprès des pestiférés et ils ne prennent aucune précaution en soignantles malades, enterrant les morts ou maniant leurs hardes.

Nature. — La peste appartient donc aux maladies à ferments, dont elle est même le type accompli. Nous n’avons jamais encore trouvé le ferment, mais nous connaissons ses mœurs, nous savons qu’une température de + 500 le détruit, car les effets portés à cette température perdent tont pouvoir contagieux; la désinfection par la chaleur aété également employée avec le plus grand succès en Russie.

Histoire, géographie. — Le point de départ de cette maladie, son habitat permanent est le delta du Gange, ou mieux cet immense quadrilatère alluvionnaire, formé par deux grandsfleuves: le Brahmapoutra et le Gange. Les conditions telluriques qui lui donnent naissance sont surtout réalisées sur la plaine du Gange inférieur, qui, pendant la saison des pluies (juin, juillet, août), est recouverte de 5 à 6 pieds d’eau dans un espace de plus de 30 lieues de chaque côté du fleuve, sur 50 de long. C’est là que le choléra est connu depuis une époque reculée, car les manuscrits tamouls antérieurs aux Védas et à la conquête aryenne de l'Inde, parlent d’une maladie dans laquelle les ongles et les lèvres sont noirâtres, la peau insensible, les vomissements fréquents, la voix éteinte ; or ce sont là les symptômes caractéristiques du choléra. L'auteur dravidien nous éclaire d’ailleurs sur la gravité de la maladie et ajoute :

«quand le malade est dans cet état, on peut l'emporter sur le bücher, il ne guérira pas ».

Lorsqu’au vu® siècle les Arabes envahirent l’[nde, leurs médecins rencontrèrent le choléra et le décrivirent sous le nom de Hachiasa.

Au vxi siècle, Cristoval d’Acosta (1543) décrit dans l’Inde les mêmes symptômes : crampes, cyanose; la mortalité de l’épidémie à laquelle il assista était considérable, car sur 100 malades 10 à peine échappèrent.

Au xvuf siècle, un médecin de la compagnie des Indes, Bontius, assista à une autre épidémie violente; sa femme fut même au nombre des victimes. Enfin au xvurt siècle, les Anglais ont eu par trois fois, en 1757, 1769, 1781, sérieusement à compter, dans l’Inde, avec le choléra. En 1781 notamment, 5000 hommes étaient en marche sous les ordres du colonel Pears, en une heure, 500 hoinmes tombèrent foudroyés. La maladie s'appelait parmi les troupes d’un nom expressif la mort-de-chien.

En 1783, le grand pèlerinage d'Hurdwaar fut l’occasion d’une recrudescence, qui fit périr plus de 20000 Hindous en 8 jours; enfin en 1817 la maladie devint plus terrible que jamais; la division du marquis de Hastings, composée de 10000 soldats et 80000 valets, fut aux trois quarts anéantie; la maladie était foudroyante, les sentinelles tombaient en faction et il fallut employer jusqu'à quatre hommes pour faire une faction de deux heures! Les hommes qui portaient les malades à l’infirmerie tombaient eux-mêmes en route; en somme il y eut, en cinq jours, 5 000 décès. Des 10000 soldats 7000 périrent, des 80000 valets 8 000 périrent. L’nde entière perdit plus de 600 000 hommes !

Jusqu’alors le choléra était resté enfermé dans ses limites du Gange; pour la première fois il en sortit.

Première épidémie. — Au sud, l'épidémie se propage jusqu'à Ceylan d’un côté, de l’autre jusqu'à Sumatra, Java, Bornéo, les Philippines, jusqu’au Japon qu’elle atteint en 1823 ; elle traverse en même temps la Mélanésie, la Polynésie et arrive à la Nouvelle- Zélande; au nord, elle envahit l'Asie centrale, le Thibet ; au sudouest, elle traverse l'Hindoustan, atteint Madagascar et gagne la côte de Zanzibar; enfin à l’ouest, elle atteint successivement la Perse, la Mésopotamie, l'Asie Mineure, l'Egypte, les bords de la mer Caspienne et ceux de la mer Noire. Elle est en 1823 à Astrakan, de là elle gagne Moscou (1830), l'Allemagne du Nord (1831), elle

arrive à Hambourg, en Danemark, en Suède, fait sa première apparition en Norwège en 1832 et frappe 1,3 habitant sur 100 et 62 0/0 des malades meurent. En 1833, nouvelle apparition ; gravité : 56 morts 0/0 ; en 1834, 55 morts 0/0 ; 1848,en 48 morts 0/0; en 1850, 57 morts 0/0; en 1853, 68 morts 0/0 ; en 1855, 71 morts 0/0; en 1866, 55 morts 0/0. De là elle passe en Angleterre et en Ecosse, puis en Irlande, traverse l'Océan, arrive à New-York, ravage l'Amérique du Nord, arrive aux Antilles et de là au Mexique.

D'Angleterre l'épidémie était venue à Calais (1832}, de là à Paris; traversant la France jusqu'à Marseille, elle y faisait 100 000 victimes, gagnait, de ià, la côte orientale d'Espagne et la côte nord d'Afrique. En même temps que l’épidémie partait d’Astrakan par la mer Caspienne et gagnait l'Europe, elle envahissait d’un autre côté, par la mer Noire, le cours du Danubeet l'Autriche.

Deuxième épidémie. — En 1848, le choléra quitte encore une seconde fois le Gange et prend le chemin de l’ouest; il arrive en Perse, en Mésopotamie, traverse la mer Caspienne, arrive encore une fois à Astrakan, à Moscou, envahit l'Allemagne du Nord (1849), Hambourg et suit le même chemin que l’épidémie de 1832, visitant Londres, Calais, Paris, la France, où il fait 110000 victimes, Marseille, la côte nord d’Afrique (1849).

Troisième épidémie. — En 1851, un foyer mal éteint se rallume dans le nord de l'Allemagne, l'épidémie gagne la Hollande, (1854), la France, qu’elle traverse en faisant 143 000 victimes, Marseille, le nord de l'Algérie et, en même temps (1854-55), se dirige par la Sicile et par la Grèce sur Constantinople, traverse la mer Noire avec la flotte anglo-française et arrive à Sébastopol.

La même épidémie avait de la France gagné l'Angleterre, lIrlande, de là elle avait gagné New-York et les Antilles, mais pour la première fois, elle atteignait l'Amérique du Sud et ravageait le Brésil (1855).

Quatrième épidémie. — Les épidémies précédentes étaient venues par la mer Caspienne et la mer Noire, elles étaient entrées en Europe par la Russie. L’épidémie de 1865 encore partie du Gange arrive par la Mecque, où la portèrent les pèlerins hindous, de là elle gagne l'Egypte, le nord de l'Afrique et elle arrive en même temps en Italie, en Espagne et à Marseille. Elle fait en France 146 000 victimes.

Cinquième épidémie. — La cinquième épidémie (1873), sans

doute venue du même point et passant encore par la mer Caspienne, ne sortit guère de l’Europe. Tout récemment le choléra est venu aux portes de l'Europe, sur la mer Rouge, mais il a été conjuré par le progrès qu’a fait, dans l’esprit des populations européennes, le sentiment de solidarité, en matière d'hygiène au moins, car cette notion si féconde et appelée à féconder dans l'avenir l'union de tous les Etats européens, n’en est qu’à encore ses débuts. Les précautions sanitaires internationales nous garantiront complètement du choléra, mais ce, à la condition qu’elles seront scrupuleusement observées; en pareille matière, il n’y a pas de petit oubli.

Causes. — Quelles sont les causes qui font du Gange la source permanente du choléra ? Sans parler des eaux si souvent débordées du fleuve sacré, il faut ici mentionner les cadavres, qui sont charriés par elles, la misère des populations, mais surtout les grandes foires qui réunissent chaque année des millions d’individus dans les conditions les plus déplorables.

Ce qui s’est passé à la foire et au pèlerinage (car les fidèles unissent volontiers le profane au sacré) d'Hardwaay, se renouvelle chaque année à Juggurnath, au nord-ouest du golfe de Bengale, à Conjeveram, au sud de Madras et ailleurs encore. Sur ces divers points, 400 000 ou 200 000 individus arrivent de tous côtés, à pied, souvent après un trajet de plusieurs centaines de lieues ; l’agglomération, la fatigue, le surmenage, le mysticisme, la débauche préparent au choléra autant de proies faciles.

Tantum religio potuit suadere malorum.

Contagion.— Le choléra diffère de la fièvre intermittente et de la dysenterie en ce que ce poison, non content de pouvoir habiter pendant un certain temps l'organisme humain, s’y reproduit et peut, de cet organisme, passer à un autre; le choléra est contagieux et chaque malade devient un multiplicateur de la maladie. C’est ainsi que, multiplié et promené dans l'Inde même, par les pèlerins, il est transporté par les caravanes dans la haute Asie et dans la Russie orientale, par les armées dans le Caucase, par les émigrants en Amérique, enfin par les pèlerins musulmans de l'Inde à la Mecque, d’où il gagne l'Egypte et de là l’Europe. Les populations de l'Afrique centrale qui ne sont pas sur le passage du flot humain, échappent ainsi au choléra; partout en effet il marche

porté non pas sur l'aile des vents, comme la fièvre palustre, comme la grippe, mais avec les hommes et avec la même vitesse qu'eux. La vapeur a, pour le choléra comme pour l'homme, rapproché les distances.

Longtemps niée, la contagion ne fait plus aujourd’hui aucun doute. Le germe (?) du choléra se propage, tant que le milieu lui permet de vivre; or ce germe semble peu difficile en matière de milieu extérieur : sur 314 épidémies locales étudiées par Hirsch, la moitié appartient à l’été; les saisons qui viennent ensuite sont le printemps et l’automne; la saison la plus rarement observée est l'hiver. Dans les pays chauds, dans l’Inde par exemple, la recrudescence de l’endémie correspond à la saison des pluies. D’une manière générale on peut dire que le choléra s’accommode d’une température d’au moins + 15°, mais que sa violence semble être en raison directe de la température.

I est vrai qu’on a vu le choléra sévir à Moscou par — 20°, à Saint-Pétersbourg par — 30°; mais il importe de dissiper ici un . malentendu général au sujet de la température.

Sans doute, si la température est assez basse pour détruire le ferment d’un marais, celui-ci ne donnera pas la fièvre, ainsi que cela a lieu dans les marais des latitudes très septentrionales; mais 1l en est autrement des ferments que l’homme porte dans lui, sur lui ou avec lui; bien que la température, dans le cas que je citais tout à l’heure, fut dans les rues de Moscou, de — 30°, le ferment était, en réalité, dans les habitations, cultivé en {serre chaude, par une température d’au moins 20°.C’est par de grandes chaleurs qu'on a vu mourir à la Guadeloupe 23 personnes par jour sur une population de 18 000 individus et à la Nouvelle- Orléans 600 personnes en 19 jours, sur une population que l’émigration avait réduite à 35 000 individus.

Influence du sol, — On a voulu faire jouer, dans Ja production du choléra, un rôle étiologique à la nature du sol. Boudin à soutenu que le choléra se développait plutôt dans les terrains poreux, dans les alluvions, que dans les terrains compacts. Cependant la Bretagne, les Pyrénées, les Cévennes, pour ne parler que de la France, n’ont point été épargnées, et, à la Guadeloupe, le docteur Walther a constaté, pendant uneépidémie, que la maladie était plus violente sur la partie volcanique, où la mortalité fut de 13,41 0/0, que dans la partie calcaire, où elle fut de 3,70 0/0.

Certaines villes ont présenté, les unes une immunité, les autres

une aptitude, aussi inexpliquées l’une que l’autre : l'immunité dont Lyon et Versailles semblent jouir, l'aptitude que semblent présenter Berlin et Munich en sont des exemples.

Quel est l'agent producteur du choléra ? — Trois faits sont hors de contestation : 1° cet agent réside dans le sol humide de l'embouchure du Gange; 2° il habite également les matières rendues par les cholériques, car c’est surtout en elles que réside le pouvoir contagieux ; 3° il s'échappe de ces matières pour transmettre la maladie.

En 1849, Pouchet (de Rouen) signala l'existence de vibrions en quantité considérable dans les déjections cholériques. Le fait fut confirmé par Davaine, par Rainey et Hassall à Londres, en 1857, en Allemagne. En 1853, à la Charité, Rayer trouva un nombre considérable de cercomonades; enfin, en 1867, Hallier (d’Iéna), décrivitet figuraun champignon, qu’il avait trouvé dans les mêmes circonstances.

Il est un critérium bien sûr, qui permet de connaitre et d’apprécier le rôle de ces sortes de parasites, dans la genèse du choléra; il suffit de s’assurer si l’inoculation de ces champignons produit la maladie. Or les expériences de Guyon, de Namias, de Magendie, de Meyer sont demeurées sans succès.

Thienck (de Munich) fut le premier qui obtint des inoculations positives ; mais, au lieu d’injecter à ses animaux le liquide intestinal fraichement rendu par les cholériques, il attendait que ce liquide fût rejeté depuis plusieurs jours. Il mêla le liquide rendu depuis six jours à l'alimentation d’un certain nombre de souris, tandis qu’un certain nombre d’autres souris recevait, de la même manière, un liquide fraichement évacué par les malades. 70 souris burent du liquide frais, 34 burent du liquide de plusieurs jours ; les 70 premières ne présentèrent aucun trouble, les 34 dernières furent toutes malades et 12 moururent. Hallier (d’Iéna) a donné de ces faits une explication: Si, dit-il, le liquide cholérique a besoin d’avoir cinq ou six jours, si les observateurs ont trouvé dans ce liquide des formes différentes, c'est qu’il s’agit ici d'un ferment qui évolue, qui parcourt un certain nombre de métamorphoses. L’étonnement des expérimentateurs négatifs serait donc comparable à celui d’un autre expérimentateur, qui, voulant trouver la cause des cysticerques, s’étonnerait de semer le cysticerque et de récolter le ténia, ou inversement.

Il a donc supposé que les formes adultes, qui se trouvaient dans

les déjections des cholériques, ne propageaient pas directement la maladie, mais que ce rôle appartenait aux spores que ces formes adultes émettaient. Mais à cette hypothèse ingénieuse manquait une vérification expérimentale : si ces liquides, à formes adultes, émettaient dans l'air des formes embryonnaires à pouvoir contagieux, il devait être possible de les recueillir et, après les avoir recueillies, d’inoculer avec elles le choléra ; c’est ce qu'ont réussi à faire à Paris Legros et Onimus. Ils ont répandu des vapeurs dans une salle de cholériques. Ces vapeurs, ils les ont condensées, espérant qu’elles emprisonneraient les spores, si spores il y avait, qu’elles opéreraient dans l’air de la salle ce qu’opêrent, en réalité, les pluies dans l'atmosphère, ce qu’opère le collage par l’albumine dans nos tonneaux de vin. Ils ont injecté dans les veines d’un chien ces vapeurs condensées, et ce chien a présenté tous les symptômes du choléra. On s'explique ainsi comment les fumigations de chlore faites dans une salle de cholériques peuvent prévenir la contagion. s

L'hypothèse d’Hallier est donc confirmée. Mais le savant médecin d'Iéna a été plus loin encore : il avait été frappé de la res. semblance entre le champignon trouvé dans les matières cholériques et certains champignons du genre urocystis; or les champignons du genre urocystis sont précisément des champignons à métamorphoses ; certains d’entre eux, par exemple, vivent, à une certaine période de leur développement, sur le blé, sur le riz, dont les grains sont alors envahis par des tubes de mycéllum.

Voici donc ce qu’il imagina : il arrosa des graines de riz, pendant leur germination, avec des déjections de cholériques etil est arrivé à ce résultat que toutes les graines ont été envahies par les tubes de mvycélium de l’urocystis.

Ces expériences permettent de penser quele parasite infectieux, qui produit chez un certain nombre d'animaux les symptômes, à l’ensemble desquels nous donnons le nom de choléra, subit plusieurs métamorphoses et qu’à chacune d'elles il habite successivement : 1° dans le sol humide ; 2° dans le riz ; 3° dans le sang de l’homme et de plusieurs autres animaux. Nouvel exemple propre à montrer que dans la lutte pour l'existence que l’homme doit Soutenir, il n’y a pas de petit ennemi.

À toutes ces expériences il convient d'ajouter la relation d'un fait cité par le docteur Laveran : la grande épidémie de 1817, celle

qui a vu, pour la première fois, le choléra indien entrer en Europe, coïncida avec une maladie du riz.

Üne dernière conséquence : tout le monde a été frappé de voir certaines épidémies s’allumer tout à coupen Europe, comme un incendie qui serait allumé dans un foyer mal éteint. Les partisans de la spontanéité n'ont pas manqué de voir là un argument en leur faveur, landis qu’il est permis de croire, grâce à ce que nous savons, d’ailleurs, de la reviviscence des germes, avec les docteurs Tholozan et Budd, qu'il s’agit ici de germes cholériques qui ont conservé leur pouvoir, comme cela a lieu pourle charbon, ou qui bénéficient de la reviviscence dans certaines conditions favorables de milieu.

Histoire et géographie, — Le foyer endémique de cette maladie est exclusivement dans la zone torride et même dans certains points très limités de cette zone. Le golfe du Mexique et notamment les villes de la Vera-Cruz, Alvarado, Tlacotalpam, Laguna, Campèche, Cuba d’un côté; la côte du golfe de Guinée de l’autre, sont les deux seuls foyers endémiques. Elle est inconnue dans l’Inde. L’Afrique est-elle ici tributaire de l’Amérique ? En reçoit-elle la maladie ? Ou, au contraire, est-ce l’Amérique qui l’a reçue de l'Afrique? Les deux opinions sont soutenues mais sans preuves suffisantes. Ce qui est incontestable, c’est qu'actuellement il y a deux foyers d'endémie. En un mot, la fièvre jaune est endémique sur les deux rives torrides de l'océan Atlantique.

L'histoire authentique de la fièvre jaune ne remonte pas plus loin que le xvure siècle et encore L On parle bien d’une maladie des Indiens, le Matlazahualt, qui serait antérieure à la conquête, mais rien ne prouve que ce soit la fièvre jaune, quoique cela semble probable: On a dit qu'au moment de la conquête les Espagnols furent décimés par cette maladie (Herreira), mais cela n’est pas prouvé non plus. On dit enfin que la naissance de la fièvre jaune en Amérique date de l'invasion européenne. Le fait est possible, mais avec un commentaire : supposons que la maladie existât en Amérique avant l’arrivée des Européens, il estévident que l’arrivée d'individus non acclimatés a dû donner un nouvel élan à une maladie qui trouvait ainsi une pâture exceptionnelle. Il n’est donc

pas étonnant qu’on ait fait.dater de la venue des Européens l’existence d’épidémies mémorables de fièvre jaune.

Quoi qu'il en soit, de son foyer américain, le golfe du Mexique, comme de son foyer africain, le golfe de Guinée, la maladie s'est: répandue à diverses époques en dehors de ses limites normales.

Dans chacune de ces épidémies la gravité a été parfois considérable : en 1830, à Gorée, il y eut 144 malades sur 150 Européens ; à Saint-Louis, 328 morts sur 658 individus. En 1837, à Gorée, 80 malades sur 160 Européens et 46 morts sur {80 malades. — En 1858, à Gorée, 86 morts sur 122 malades; en 1866, 83 morts sur 178 malades. — La dernière épidémie a été plus grave encore et plusieurs médecins de la marine, entre autres le regretté Bour+ garel, ont été au nombre des victimes. Mais dans le Sénégal, ets cela est utile à faire connaître pour l'avenir de notre colonie, la fièvre jaune n’a jamais pris naissance spontanément, elle a tou« jours été importée ; importée d’où ? De Sierra-Leone. Elle a tou jours; au Sénégal, marché du sud au nord. Le Sénégal a eu cinc grandes épidémies : 1830, 1837, 1858, 1878, 1881.

Dans toute l'Espagne, de 1800 à 1823, il est mort de la fièvre jaune 440 000 personnes. Dans la seule ville de Cadix, en 18001 il y a eu 40 000 décès sur 48 000 habitants.

En France, la fièvre jaune, qui s’est montrée à plusieurs re: prises, s’est éteinte rapidement et n’a jamais fait un nombre con! sidérable de victimes.

Il n’en est pas de même en Amérique : les Etats-Unis ont ét éprouvés par la fièvre jaune en 88 années différentes. Toujour l'importation de la maladie à été démontrée. On estime que ll dernière épidémie a produit aux Etats-Unis 126000 cas de fièvra et 20 060 décès. Le congrès apprécie, d’une façon qui ne vise pal d’ailleurs au sentimentalisme, la perte causée par ces décès à 42 000 000 de dollars. Il estime le préjudice total causé au pays pah la maladie à 200 000000 de dollars. — De 1756 à 1879, la Nouvellel Orléans a eu 38 épidémies. — Il n’y a pas longtemps que la fièvre jaune a sévi à la Guadeloupe ; à la Martinique, la morbidité varie: suivant les épidémies, de 4 à 50 pour 100 habitants et la morta: lité de 14 — 20 — 50 — 80 pour 100 malades.

Il est à remarquer que les épidémies se renouvellent d’autanh plus souvent sur un point que ce point est plus rapproché di centre épidémique. Les habitudes du germe de la fièvre jaun! semblent essentiellement côtières ; ni les continents ni la plein

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Resume

mer ne lui conviennent. En 1873, la maladie remonte le cours du Paraguay à une distance de 200 lieues jusqu’à l'Assomption ; en 1878, elle remonte le cours du Mississipi jusqu’à Saint-Louis et le cours du Sénégal jusqu’à Bakel. La plupart des épidémies ont d’ailleurs lieu dans les ports. Sur 297 épidémies locales de vomilo negro observées dans l'Amérique du Nord, 137 le furent au bord de la mer, 133 sur les rives de fleuves navigables ; 5 fois | seulement la maladie s’éloigna des rives à une distance de 8 ou | 10 milles. Cependant, à mesure que les chemins de ferse développent, la maladie s'étend dans les terres. Faut-il en conclure, avec le professeur Colin, que l'ouverture de l’isthme de Panama aura | pour conséquence le passage de la fièvre jaune sur la côte du Pacifique? La chose est possible : mais, serait-elle certaine, que cela ne serait pas un argument contre une œuvre, qui aura comme compensation des avantages civilisateurs incontestables. Une condition indispensable au développement de la maladie, c'est l'élévation de la température ; sa moyenne doit être d'au moins +- 22° à + 25°, Ainsi, à bord des navires, on à vu la fièvre jaune cesser par les froids du cap Horn, pour renaïtre à mesure que le navire regagnait des latitudes plus chaudes. Elle ne peut donc sévir en toute saison que dans les régions torrides. Ainsi on peut l’observer à toute époque de l’année aux Antilles, en Guinée, au Sénégal; mais, dans les pays où la moyenne de l'hiver descend seulement à + 20°, elle devient alors saisonnière, comme à la Nouvelle-Orléans, à Mobile et dans tout le sud des Etats-Unis. Toutefois, dans ces pays, l'épidémie peut bien disparaître avec la saison chaude, mais, l'hiver doux étant fini, elle peut, et cela s’est vu, reparaitre, revivre sans nouvelle importation, parce que la gelée, qui est rare dans ces pays, n’est pas venue détruire les germes. À New-York, au contraire, la maladie ne peut pas se rallumer sans une nouvelle importation, {parce que, l'hiver étant rigoureux, la gelée détruit les germes, APlus loin de l'équateur encore, non seulement elle ne peut régner fqu'en été, mais encore uniquement dans la courte période où fla température moyenne des 24 heures dépasse + 20° ou + 220, 1 Cette action de la température à, pour nous autres Européens, {line très grande importance pratique. Les saisons étant inverses des {nôtres au-dessous de l'équateur, il s'ensuit que l'extension de la jlièvre jaune dans l’Amérique du Sud ne saurait être pour nous une fhause d'importation, puisque les navires qui quittent le Brésil en | GÉOGR. MÉD. 18

été, au moment peut-être où sévit ja fièvre jaune, arrivent chez nous en hiver, à un moment où elle ne pourrait pas se propager. {l en est de même pour la partie sous-équatoriale de la côte d'Afrique. Mais il n’en est pas de même du golfe du Mexique. Aussi est-ce de là, de la Havane notamment, que nous est venue et que pourra nous venir encore la maladie qui nous occupe. C’est en raison de l’abaissement de la température que la fièvre jaune ne sévit pas, en général, même dans les pays chauds, sur les altitudes. Au Mexique, elle ne dépasse pas Cordova (9032). Elle

n’atteint ni les hauteurs de Ténériffe, ni le Camp-Jacob das

Guadeloupe. ni les hauteurs de Newcast à la Jamaïque. Madrid, en 1878, a été atteint pour la première fois par le vomito negro; cette ville semble devoir sa presque immunité : 4° à son éloignement du littoral ; 2° à l’absenec d'une navigation pouvant être infectante sur le Mançanarez;, 3° à son altitude de 675. Toutefois, on a vu une épidémie, à Las Animas, à plus de 1000" d'altitude.

Contagiom.— La maladie est absolument contagieuse et la contagion présente ceci de remarquable, qu’elle semble se faire par les choses au moins aussi bien que parles hommes. L'épidémie de Saint- Nazaire en 1861 montra bien et Ja réalité de la contagion et le rôle des choses, des objets inanimés dans cettecontagion.L’Anne-Marie, en destination de Saint-Nazaire, quitte la Havane, où régnait la fièvre jaune, avec une cargaison de sucre ; 17 jours après le départ, ja maladie éclate; sur 16 hommes d'équipage, 5 sont malades, aucun ne succombe. Devant Saint-Nazaire, l'Anne-Marie reste 10 jours en quarantaine ; après ce temps, aucun nouvel accident

ne s'étant déclaré, elle obtient sa libre pratique. Les 16 hommes M

se dispersent dans leurs familles, où ils ne portent aucun germe

morbide. Pendant ce temps, le commandant en second, resté seul”

à bord, fait opérer Île déchargement par 17 déchargeurs de Saint- Nazaire. À peine avait-on' ouvert la cale, qui était restée fermée pendant toute la traversée, que la fièvre jaune éclate : les 2/3 des déchargeurs sont frappés ; 6 meurent. Dans le bassin à flots, un navire voisin est atteint : 1 avait 5 hommes, il eut 5 morts. Trois autres navires voisins perdent chacun 9 hommes. Le docteur Chaillou, qui soigne à terre un des déchargeurs, prend de lui la maladie et en meurt. Le germe de la fièvre était donc en réalité emmagasiné dans les flancs du navire. Mais l'épidémie de Saint- Nazaire s'arrêta parce qu’il faut certaines conditions pour que le germe transporté vive et multiplie.

À Madrid, l'épidémie à éclaté dans un quartier où étaient

venus se fixer plusieurs soldats licenciés de l’armée de Cuba.

= Aucun n'avait été malade, ni pendant la traversée, ni au port de

débarquement, ni même à Madrid ; leurs hardes ont seules été

| coupables, car ce n’est qu'après l’ouverture de leurs malles que

l'épidémie à éclaté, se bornant d’ailleurs à 30 ou 35 victimes et s’éteignant au bout d’un mois.

Une condition favorable à la propagation de la fièvre jaune est l’agglomération. On a remarqué que son extension dans l’Amérique du Sud avait coïncidé avec l’extension sociale de ce pays, où beaucoup de villages sont devenus de petites villes.

Le tempérament joue un rôle : ici, à l'inverse du choléra, mais, comme pour la fièvre typhoïde, les tempéraments robustes seme | blent plus exposés.

Les meilleures conditions d'hygiène ne préservent pas : ainsi, à Lisbonne, les atteintes ont été, dans l'armée, de 75 0/0 parmi les officiers et de 25 0/0 seulement parmi les soldats.

Nous verrons plus loin que la fièvre jaune atteint les noirs beaucoup moins que les blancs ; mais, même pour les blancs et pour { lesIndiens, le séjour prolongé dansle pays confère un certain degré

d'immunité apparente, mais sur laquelle il faut s'entendre : il s’agit en réalité d’une séection, d’une accoutumance, comme elle a lieu pour la fièvre typhoïde chez un grand nombre de Parisiens. Ainsi, sur 2295 cas de fièvre jaune traités à hôpital de la Vera- | Cruz, les Espagnols figurent pour 355 ; les Vera-cruzaniens pour

59 ; les Mexicains des hautes terres, contrée où le vomito ne règne pas pour 1785; les étrangers divers pour 92.

Pathologie comparée. — Parmi les animaux, un seul partage avec l'homme le privilège de prendre Ja fièvre jaune: c’est le singe. Le docteur Levvel assure que cet animal à disparu de certains points du Brésil depuis que la fièvre Jaune y est venue. Cependant le docteur Pasqual-Beauville (de la Havane) a constatésur {les chiens et les chevaux, en même temps que régnait la fièvre

jaune, une maladie caractérisée par de la jaunisse et des épistaxis qui rappelle le vomito negro. La commission américaine à cependant fait des expériences sur 4 chiens, 2 chats, 6 lapins, 6 cobayes, 1 singe, 6 poules, 12 pigeons, 2 oies, envoyés de New- | York par le steamer le Niagara. Ces expériences consistaient [à faire séjourner des animaux pendant 48 heures dans un navire linfecté ; les 6 hommes de l'équipage, durant ces 48 heures,

moururent de la fièvre jaune; aucun des animaux exposés ne fut atteint, aucun ne fut malade les jours suivants au labo ratoire. Un chien eut une attaque de fièvre, mais c'était un cas d’une maladie commune chez les chiens importés à Cuba et connue sous le nom de romuadizo ; cette maladie est très différente de la fièvre jaune. Des injections pratiquées dans la veine fémorale des animaux avec du sang recueillisur des hommes moribonds en traitement à l'hôpital restèrent sans succès; même insuccès avec l’enveioppement dans des couvertures ayant servi à des malades, ou après l'usage exclusif, pour boisson, d'une eau ayant servi à laver des couvertures souillées par les malades. En définitive, les tentatives de transmission de la fièvre jaune aux animaux n’ont donné à la commission que des résultats négatifs.

Nature,— Nous avons vu qu'on parle du germe, du ferment de la fièvre jaune ; depuis longtemps il est en effet permis de deviner qu’il en sera de cette redoutable maladie comme du choléra, de la fièvre typhoïde, du charbon... La façon dont lAnne-Murie à transporté la maladie rendait l'hypothèse vraisemblable.

Avec un courage qui ne sera pas son moins beau titre de gloire, au milieu de tant de belles découvertes qui lui sont dues, Pasteur s’est transporté au lazaret de Pauillac, espérant y trouver des mar lades atteints de fièvre jaune et étudier cette maladie contagieuse. Malheureusement, ou peut-être heureusement, tous les malades étaient guéris, lorsque Pasteur est arrivé. — Le docteur Monard, médecin civil, a été plus heureux et non moins courageux : parti volontairement pour le Sénégal au moment de la dernière épidémie de fièvre jaune, il fut assez heureux pour pauvoir envoyer au laboratoire de pathologie générale de la Faculté de médecine de l'urine, du sang et de la sérosité péricardique, recueillis et conservés suivant la méthode et les procédés de Pasteur. Les docteurs Capitan et Charrin ont pu constater dans ces liquides de très nombreux microbes, consistant en micrococeus isolés ou constituant des points doubles, de petits bätonnets;les tubes rénaux contenaient aussi une albumine rétractile. Des cultures faites avec les liquides reçus du docteur Monard ont parfaitement réussi et des inoculations ont été faites à des cobayes, qui sont morts.

Déjà l'anatomie pathologique avait montré, dans la fièvre jaune, la présence dans le sang de matériaux de combustion, dérivés 1mparfaits de l’urée et indices d'unralentissement de la combustion. Le rein est profondément altéré et c’est par la néphrite infec-

tieuse qu’on explique ce symptôme douloureux, accusé par les malades et désigné sous le nom de coup de barre. Tous les tissus subissent la dégénérescence graisseuse. Déjà un pharmacien distingué de la marine, Cunisset, avait expliqué ces faits par un dédoublement des matières albuminoïdes en graisse, qui s'accumule dans les éléments anatomiques et en dérivés imparfaits de l’urée, dérivés qu'on retrouve dans les liquides de l'organisme. Al attribuait déjà ce dédoublement à un ferment avide d'oxygène. Le docteur Carmona del Valle a découvert dans les urines des malades, dans le sang et dans la sérosité, un microbe qu’il propose d'appeler peronospora lutea. La couleur du vomito negro serait due de même au mycélium coloré. D’après lui, les spores de la peronospora se retrouveraient pendant longtemps dans l'urine des personnes qui ont eu la fièvre jaune et l’immunité durerait tant que persiste cette production. Il s’est injecté à lui-mème cette urine prophylactique et n'a éprouvé aucun effet fâcheux. Ses urines contenaient néanmoins, pendant quelque temps, des granulations spécifiques. L'avenir confirmera ou infirmera ces vues; mais l'existence d’un microbe parasitaire semble dès maintenant acquise.

La prophylaxie n'avait pas attendu non plus cette confirmation pour chercher dans cette voie : le docteur Pigeaux attribue laugmentation de la fièvre jaune dans le golfe du Mexique à la destruction des tortues, qui ne sont plus là pour manger les produits de décomposition divers, absolument comme la destruction des oiseaux augmente les ravages causés par les insectes. D’après le docteur Manuel da Gama Lobo (de Rio-de-Janeiro), on trouverait dans les eaux des localités infectées par la fièvre jaune un infusoire spécial, qu'il croit producteur de la maladie, l’opunsia mexicana. Dernièrement en Amérique, le docteur Gibbon a proposé d'employer le froid contre ce qu'il nomme le parasite de la fièvre jaune. Cette induction est légitimée, au moins en théorie, par ce que nous savons de l’action de l’abaissement de la tem pérature sur cette maladie. La même idée a été reprise par le professeur Gamgee (de Londres), et une dame généreuse,

| Mnwe Elisabeth Thompson, a même offert de contribuer pécuniai-

rement à sa réalisation : il s'agirait de construire un navire frigorifique, muni d’un puissant ventilateur qui injecterait de l'air froid dans tous les navires suspects de recéler la fièvre jaune. Enfin le docteur Humboldt (de la Havane), fils de l’illustre

Humboldt, a publié récemment plusieurs faits, qu'il serait bien intéressant de vérifier ! I] a prétendu que le poison de la fièvre jaune pouvait être combattu par un autre poison, le venin du scorpion. Confiant dans son procédé, il s’est servi du venin de scorpion comme nous nous servons du vaccin contre la variole. 11 a inoculé, en temps d’épidémie, 2478 hommes blancs de la garnison de Cuba. Or 676 seulement ont été atteints et seize seulement ont succombé ! De nouveaux faits sont nécessaires, mais il y a là une idée qui me semble digne de ne pas tomber dans l'oubli. Le docteur Hard (de la Floride) a, dans le même ordre d'idées, recommandé l'acide sulfureux; il pense même que des décharges d'artillerie tirées pendant la nuit, lorsque les germes sont répandus dans l’air, les détruiraient en produisant de l’acide sulfureux (!?). Un capitaine de la marine marchande a fait une remarque singulière : le navire qu’il montait était chargé de guano, Aucun des hommes qui maniaient le guano en le déchargeant ne fut atteint. Il est bon de rapprocher ces faits de ce que nous savons de l’action nocive de l’hydrogène sulfuré sur les ferments et de l'immunité dont les vidangeurs paraissent jouir pour certaines épidémies.

$S 14. DIPHTHÉRIE.

Histoire ét géographie.— Nous manquons de documents sur l’histoire de cette redoutable maladie contagieuse. Hippocrate la connaissait et elle semble avoir été connue depuis longtemps sous le nom de mal syriaque,' ce qui reporterait son origine vers l'Orient; mais il faut arriver au xvie siècle pour trouver des descriptions, qui permettent de la reconnaitre nettement. Elle semble, à cette époque, avoir sévi avec unegrande gravité en Espagne, où elle portait lenom de garrotillo, en Italie /male in canna) et en Allemagne. L'Europe parait être encore actuellement son siège de prédilection. La diphthérie n’a été portée en Irlande qu’en 1856.Elle serait encore inconnue aux îles Feroë (Lombard). Elle est fréquente en Suède et en Norwège; en Finlande, elle règne épidémiquement, surtout dans les districts humides. Dans toute la Russie, elle

est extrêmement grave et commune, mais pas depuis un temps fort long. Dans l'automne 1882, elle a causé à Saint- Pétersbourg plus de 400 décès ; elle est surtout fréquente dans les districts de Poltava, à Kiev et à Tchernigow. Le seul dis-

DIPHTHÉRIE. 279

trict de Miegoud, en 1879-80, a eu 17000 malades sur 123 000 habitants. Dans un seul village de l'arrondissement de Borzna, 300 enfants sont morts en 2 mois. Elle ne règne en Bessarabie que depuis 1872, mais elle a, depuis cette époque, fait périr plus de 12000 enfants. Elle fait périr dans toute la Russie un grand nombre d'enfants. Elle est 1 fois 4/2 plus redoutable que la petite vérole et que la scarlatine, 3 fois plus que la rougeole, 4 fois plus que le typhus et 8 fois plus que la coqueluche.

On peut dire que, dans toute une partie de la Russie, la diphthérie a fait, depuis 8 à 10 ans, autant de ravages que la peste la plus meurtrière en a jamais faits. Dans le district de Novsorod, la population , depuis 1875, a diminué de 2 pour 100 par le fait de cette maladie ; legouvernement.de Tcheraigow a’été également très maltraité.

Une ancienne opinion, dont je ne garantis pas l'exactitude, consiste à regarder la diphthérie comme relativement rare sur tout le pourtour du bassin méditerranéen. On l’observe cependant en Italie et elle à fait en Espagne de grands ravages ; elle existe en Syrie, en Asie Mineure ; la Perse ne la connaît, paraît-il, que depuis 1869. La maladie paraît rare dans l'Inde (Mahé). La Chine, en 1865, a été ravagée par une épidémie de diphthérie, qui n’a pas enlevé moins de 25000 personnes. On la trouve en Polynésie, en Afrique. Elle est très grave et très fréquente sur les côtes orientales des latitudes moyennes de l'Amérique du Nord (Mahé). Elle est rare au Mexique ; d’après Tschudi, elle serait au contraire plus fréquente au Pérou, dans les Andes que dans la Costa. D'une façon générale, c’est une maladie des latitudes élevées, surtout des latitudes moyennes et tempérées de l'Europe ou de l'Amérique. Elle a fait récemment des ravages considérables à Ludington, dans le Michigan.

Nature, contagion, — Eminemment contagieuse, la diphthérie est souvent communiquée à l’homme par les animaux et réciproquement. Elle sévit parfois sur les volailles et atteint alors le personnel de la ferme. Cela a été vu notamment aux environs de Naples par Cozzolino, par Nicati (de Marseille) et par d’autres encore. On à vu la diphthérie passer indistinctement de l'homme à la poule, au veau et à la vache, à Kilburn, près de Londres, où sévissait sur les vaches laitières une épidémie de gargot. Cette maladie entre en effet de plein droit dans la classe chaque jour grossie des maladies à ferment. Gaucher a constaté la présence de mi-

crococcus dans le sang des diphthériques et dans leur urine albumineuse ; il regarde la néphrite qu’on observe alors comme parasitaire et pense que l’organisme tend à se débarrasser par les reins des microbes qui linfectent. M. Talamon a fait avec succès des cultures artificielles de ce microbe. A l'état de complet développement, ce ferment se présente sous la forme de mycéliums et de spores caractéristiques. Les mycéliums sont tantôt sous forme {de longs tubes, cloisonnés de distance en distance, d’une réfringence spéciale, en général très clairs ; ils ont depuis 2 jusqu'à 4 et 5 millièmes de millimètre de large. Quand les conditions de croissance sont bonnes, ils s’allongent extrêmement, se bifurquent de temps à autre et les bouts bifurqués sont par eux-mêmes très caractéristiques ; ils dessinent, par leurs deux branches légèrement incurvées, une figure qu’on ne peut comparer plus exactement qu’à une lyre ou à un diapason. D’autres fois les mycéliums ne s’allongent pas ainsi; tout en se multipliant de manière à couvrir rapidement la surface du liquide de culture, ils restent courts, prenant des formes bizarres, dont la plus commune peut être comparée à une béquille ; il existe alors une foule de bâtonnets droits, de 3 à 4 millièmes de millimètre de large sur 45, 20, 40 millièmes de long.

Les spores sont de deux espèces : des spores rondes ou ovales, qu’on peut appeler les spores de germination, des spores rectangulaires, qui représentent le dernier terme de développement du champignon et qu’on nomme des conicies. Ces dernières caractérisent l’espèce ; elles ont la forme de petits rectangles, dont la grandeur est très variable ; la largeur varie depuis 1 à 2 jusqu’à 7 et 8 millièmes de millimètre et quelquefois plus ; leur longueur varie de même depuis 5 à 6 jusqu’à 10 et 15 millièmes de millimètre. Elles sont tantôt isolées, tantôt réunies par 2, 3; très souvent en chapelets de 10, 12, 15 grains, ou en chaïnettes brisées en zigzags. Homogènes d’abord, elles se remplissent bientôt de petits grains ronds, très brillants, du volume des micrococcus ordinaires, qui, pour M. Talamon, sont le véritable germe du champignon. L’inoculation de ce parasite à des lapins, à des cochons d’Inde, à des oiseaux et même à des grenouilles, les a fait périr et a déterminé chez eux des fausses membranes avec pullulation de l'organisme microscopique semé. Le sang, le liquide péritonéal et, chez les grenouilles, le cœur lymphatique contiennent de nombreux échantillons du microbe. À Ludington, Wood

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