S G. LÈPRE
Histoire et géographie. — Il semble que, lorsqu'on parle de la lèpre, on ne fasse, en quelque sorte, que de l’arehéologie et qu’on n’éveille à l'esprit que le souvenir d’une des mille plaies du sombre moyen âge. Nous allons voir, au contraire, que si la lèpre est une des maladies les plus anciennement connues, elle n’en est pas moins une maladie actuelle contemporaine.
On s'accorde généralement pour faire remonter à Moïse la première description de la lèpre, mais le chapitre XIIT du Lévitique
auquel on fait toujours allusion, englobe évidemment une foule de. maladies différentes, dont le législateur, en bon hygiéniste, engage le peuple à se méfier. « L’Eternel parla ainsi à Moïse et à Aaron, « disant : Lorsqu'il y aura dans la peau de la chair d’un homme « une tumeur, ou de la gale, ou un bouton, on l’amènera à Aaron « sacrificateur ou à lun de ses fils sacrificateurs. » L'auteur du Lévitique entre alors dans la discussion, par voie d’'énumération, des diverses maladies qui peuvent répondre à cette première description ; c’est là, en réalité, un chapitre de ce que nous nommerions aujourd’hui la séméiotique des maladies de la peau. Après avoir énuméré tous les signes qui ne devrontpas effrayer le sacrificateur, il ajoute : « Si le bouton est plus enfoncé que la peau, «s’il y à quelque tumeur blanche dans la peau et que le poil soit « devenu blanc et qu'il paraisse de la chair vive dans la tumeur, « c’est la lèpre; le sacrificateur le jugera souillé. » Voilà le diagnostic.
Voici le traitement : « Le lépreux aura ses vêtements déchirés « et la tête nue ; il se couvrira jusque sur la lèvre de dessus et « s’écriera : Le souillé! le souillé! Pendant tout le temps il sera « jugé souillé lil est souillé ! Il demeurera seul et sa demeure « sera hors du camp. » Si l’on passe au livre de Job, on voit réunies sur ce malheureux toutes les plaies possibles, mais on ne peut pas reconnaitre scientifiquement la lèpre. Job semble n’être d’ailleurs qu'un personnage idéal, sur qui s'appesantit la colère de l'Eternel, manifestée par un ensemble, en quelque sorte, schématique de tousles maux physiques, au milieu desquels la lèpre vient à son rang. On reconnait les douleurs nocturnes de la syphilis dans cette plainte : « Si je suis couché, je dis: Quand me lé- « verai-je ? et quand est-ce que la nuit aura achevé sa mesure ? « et je m'inquiète cruellement jusqu'au point du jour. » On reconnait la séquestration déjà appliquée à la lèpre dans cette autre lamentation : « L’Eternel à écarté de moi mes frères et ceux qui « me connaissaient se sont éloignés de moi ; ceux qui habitaient « dans ma maison et mes servantes m'ont tenu pour un inconnu « et m'ont réputé pour étranger ; mon haleine est devenue odieuse « à ma femme, bien que je la supplie par les enfants qui sont sortis « de moi. Mes os sont attachés à ma peau et à ma chair » et, trait caractéristique de la lèpre « à peine mes lèvres couvrent-elles mes « dents. » Mais cette description symbolique n’a pour but que de montrer la crainte du Seigneur et sa toute-puissance, car, ce qui
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n'est guère caractéristique de la lèpre, Job, béni par l'Eternel, qui lui donne 14000 brebis, 6000 chameaux, 1 000 couples de bœufs et 1 000 ànesses, « eut sept fils et trois filles et vécut encore « quarante ans, puis il mourut âgé et rassasié de jours ». Il ressort néanmoins de ces citations du Lévitique et du livre de Job, que les Hébreux connurent la lèpre, qu’elle avait, nous le verrons tout à l'heure, les mêmes symptômes qu'aujourd'hui et qu'elle inspirait la mème horreur.
Les Hébreux avaient-ils pris cette maladie en Egypte? Toute l'antiquité l’a admis et Tacite dit : « Plurimi auctores consentiunt « orta per Ægyplum tabe, quæ corpora fœdaret. » Ce qu’il y a de certain, c'est que Hippocrate parle d’un mal terrible, {e mal phénicien, qui pourrait bien être la lèpre, mais qu’il ne décrit pas autrement. Aristote est plus explicite ; il a vu, en Orient, une maladie & quem satyriam appellamus ». Elle se caractérise par des poussées, qui se font sur différents points de la face ; la physionomie ressemble à celle d'un animal, à celle d’un satyre entre autres ; c’est de même que la comparaison avec la face du lion a fait naître depuis le mot Leontiasis.
La comparaison avec un animal est du reste aussi générale que variée : ce qu’Aristote nommait Salyriasis, ce que nous nommons Leontiasis, les Grecs l’appelaient Elephantiasis, d’où le nom d'Elephantiusis des Grecs, qui sert aujourd'hui à différencier la lèpre d’une autre maladie toute dissemblable, que nous désignons sous le nom d’Eléphantiasis des Arabes.
C’est sous le nom d'Eléphantiasis que Pline nous déerit la lèpre, qui, après avoir envahi l'Egypte; l'Asie occidentale, la Grèce, où elle avait été apportée par les conquêtes d'Alexandre, avait envahi l’Italie. Cette maladie, dit Pline, était imconnue en Italie, jusqu'au temps de Pompée le Grand, qui la rapporta d'Asie avec son armée. Ce mal, qu’il décrit à merveille, était, dit-il, particulier à PEgvpte « quand il attaquait les rois, 1l était funeste au peuple, « car, pour les guérir, on leur faisait prendre des bains où il en- « trait du sang humain. »
Au vi siècle, en 641, ce n’est plus à Rome que nous voyons la lèpre, c’est en Lombardie : en 643, une ordonnance de Rotharis, roi des Lombards, prescrit que les lépreux soient réfugiés dans un lieu isolé, les déclare morts civilement et les dépouille de leurs biens. Elle passe en France, où on isolait les lépreux comme en Lombardie. En 757, Pépin autorise le divorce lorsqu’un
des époux devient léprenx; en 789, Charlemagne retranche complètement ces malheureux de la société.
Mais le grand mouvement des croisades, où tant de pauvres hères rapportèrent Ja lèpre pour tout butin, porta à son maximum le nombre des lépreux dans toute l’Europe, pendant les xie, xn° et xui° siècles. Ce fut.le mal de Lazare; un ordre religieux, dont le grand maïtre devait toujours être lépreux et qui subsista jusqu’en 1253, fut fondé en 1048 par le pape Damèse IF pour soigner les pauvres ladres ou mezels, comme on appelait alors les lépreux.
Les pratiques de réprobation inaugurées par Moïse contre les lépreux, au nom de l'hygiène, subsistèrent dans toute leur intégrité; ces pratiques étaient d’ailleurs dictées moins par une opinion dérivée de l'hygiène que par le sentiment d'horreur, qu'inspirait aux imaginations naïves la marque aussi visible de la vengeance divine.lls s’en vont sur les routes « quérant leur vie» et sont l'objet de décrets et d'ordonnances. «Mandons, dit Charles VE, « et étroitement enjoignons que, sans délai, tous les méseauxæ « hommes, femmes et enfants qui ne sont nés en notre bonne « ville et qui, par privilèges, ordonnances et statuts anciens d’i- « celle, n'y doivent être reçus ès maladreries pour ce establies, « repartent de notre bonne ville.» Déjà, sous le règne précédent, les lépreux avaient été brûlés pour avoir empoisonné les fontaines. « Nous-même, dit un chroniqueur du temps, nous avons « vu en Poitou une lépreuse qui passait; craignant d’être prise, « elle jeta derrière elle un chiffon lié qui fut aussitôt porté en « justice, et l’on y trouva une tête de couleuvre, des pattes de « crapauds et comme des cheveux de femmes. » Elle fut brûlée !
Tout le monde sait de quels procédés terribles le clergé, dont Le rôle eût été de les secourir, usait au contraire avec eux. On récitait devant le pauvre lépreux l'office des Morts, après quoi on lui remettait une robe, deux chemises, un baril, une écuelle, un entonnoir, une baguette, des cliquettes et une crécelle en lui disant : « Je te défends entrer ès églises, marchés, moulins et lieux ès « quels il y a affluence de peuple ; je te défends laver tes mains « et choses à ton usage ès fontaines, ruisseaux, et si tu veulx y « boire, faut prendre avec un vaisseau honneste; je te défends « toucher aucune chose que tu voudras acheter que avec une « verge nette, pour la démontrance ; je te défends manger et « boire en autre compagnie que lépreux et saches que quand tu
« mourras, tu seras enseveli sous ta maison, si n’est de grâce qui « te sera faite par le prélat ou ses vicaires. » Grâce accordée contre espèces sonnantes, bien entendu !
Les léproscries ou maladreries finirent par se remplir, mais elles ne seremplirent pas que de lépreux; une simple dénonciation suffisait pour faire passer pour lépreux un homme atteint d’une affection légère de la peau et, comme le dit Voltaire, «la « lèpre était parfois quelque chose, comme {a lettre de cachet de « ce temps-là ». Le sacrificateur dont parle le Lévitique, était alors un employé subalterne, qui jugeait, à certains signes, s'il s'agissait bien de la lèpre. Chaque pays avait d’ailleurs sa recette, son criterium infaillible : ainsi, en Hollande, on jetait de la: poussière de plomb dans l'urine de la personne suspecte ; si la poussière tombait au fond, on était jugé lépreux ;on devine que le contraire arrivait rarement. La lèpre était une poudre de succession d’un nouveau genre. Aux gens qui étaient déclarés lépreux par leurs héritiers se joignaient, en outre, comme aujourd'hui les faux manchots, les faux aveugles qui mendient dans nos rues, les faux lépreux. I y avait mème des faux lépreux patentés, comme nous dirions aujourd’hui ; ainsi, la ville de Harlem autorisait des gens bien portants à s’habiller en lépreux, pour qu’ils puissent mendier plus lucrativement. Enfin, à côté des vrais et des faux lépreux, il y avait tous ces pauvres malades qui peuplent aujourd’hui Phôpital Saint Louis, atteMts de lésions syphilitiques, de lupus scrofuleux, de maladies de la peau souvent curables. Broca, fouil- Jant le cimetière d'une ancienne léproserie, a reconnu facilement des lésions syphilitiques non douteuses sur un grand nombre de crànes ; il arriva mème ceci, c’est que, quand la lèpre diminua et disparut même à peu près dela France, il y avait toujours autant de malades dans les léproseries ! Si bien qu’en 1626, lorsque deux médecins, David et Juste Laigneau, furent chargés par Louis XHI d’inspecter toutes les léproseries, afin de voir si on ne pourrait pas en fermer quelques-unes, ils ne trouvèrent pas un seul lépreux; bien qu’elles fussent toutes remplies, on les ferma toutes.
La lèpre, cependant, existait encore en 1782 au centre de la France, depuis les environs du Mont-Dore jusque près de Salers; on l'y désignait sous le nom deal de Saint-Main. 1 n'en existe plus que quelques rares échantillons, sur la côte de Provence, le long de l'étang de Ber, à Martigues, Vitrol, Turbie, Nice, Toulon peut-être.
En Espagne, après avoir diminué, elle tend à augmenter de nouveau. Dans la province de Valence, on a compté, en 1878, 116 cas de lèpre, dont 71 morts. On l’y nomme le mal du Maure. En Portugal, dans le district de Laloes, il existe environ 3000 lépreux. Au siècle dernier, il y avait encore 20 léproseries en Andalousie et en Asturie. La maladie règne encore en Catalogne, en Andalousie, en Galicie, en Asturie et à Grenade.
En Grèce, il y avait, en 1840, 900 lépreux connus; mais leur nombre a considérablement augmenté depuis cette époque. A Candie, il y avait, à la même époque, 900 lépreux sur 250 000 habitants. On en compte un assez grand nombre dans les iles de Céphalonie, Eubée, Andros, Samos et Tenedos. La lèpre n’est pas rare à Chio ; elle a été importée de Syrie, en 1720. En 1737, deux léproseries ont été construites.
En Islande, il y avait, en 1857, 150 lépreux sur 52000 habitants ; les iles Feroë avaient, en 1816, 66 lépreux.
Elle exerce encore des ravages considérables en Scandinavie, sous le nom de spédalsked. On compte en Norwège, dans le Finmarck, 4 lépreux sur 1383 habitants : dans le nord de Drotheim, 1 sur 1530 : dans le sud 4 sur 968; en Strevangen, 1 sur 871; en Nordland, 4 sur 528; dans le sud de Bergen, 1 sur 580 ; dans le nord, 1 sur 272. Dans toute la Norwège, on ne comptait plus que 2847 lépreux en 1856 et que 1832 en 1874.
En Suède (province de HelsingelandŸ, on comptait, il y a quelques années, 1 lépreux sur 95 habitants.
En Finlande, en Esthonie, en Courlande, la lèpre est très fréquente. Il en est de même en Crimée, le long de la mer d’Azow, au Caucase et jusqu’à Astrakan, sur les bords du Don, dans l’Oural.
En ltalie, on trouve la lèpre sur la côte orientale, dans les lagunes de Ferrare et dansle golfe de Gènes depuis Chiavari jusqu’à Nice; en Sicile, l'augmentation du nombre des malades est même telle, qu'il est sérieusement question de rétablir desléproseries.
La lèpre est fréquente en Palestine : quand, dans un village, un homme devient lépreux, il doit se réfugier, soit à Ramilet, près de Jaffa, soit à Naplouse, soit à Jérusalem, où existent, en quelque sorte, des associations de lépreux ; ils y vivent cantonnés dans une sorte de phalanstère lépreux, sous la direction et l'autorité d'un lépreux, qui prend le titre reconnu de cheick. Moyennant 400 piastres versées dans la caisse de la communauté, on à droit à son chez soi; sinon, on est associé, dans une chambre, à un
autre lépreux. Dans la journée, cette cour des miracles se vide, chacun va mendier et partage le soir avec ses collègues. Les mariages entre lépreux n’y sont pas rares et, pour 400 piastres, un lépreux peut encore prétendre à une compagne, hélas, semblable à fui, dont la principale fonction, bien entendu, est de préparer les aliments. 1] naît cependant quelques enfants. Le mariage d’un lépreux est célébré par un immense diner, où prend place toute la colonie. Ces malheureux reçoivent, environ tous les trois mois, la visite de leurs parents, qui leur apportent différents comestibles.
La lèpre existe en Perse ; elle existe à Samarkand, sous le nom de mukkow. Pallas, au siècle dernier, l’a décrite chez les Cosaques de Jaïk, qui prétendent qu’elle leur a été apportée d’Astrakan et de Crimée.
En Chine, les léproseries sont très nombreuses ; dans certaines provinces du midi on en compte 1 par 1000 habitants. A Foottchow, elle est également très répandue. Les lépreux vivent dans quatre grandes léproseries; bien heureux quand on ne les abandonne pas sur un bateau au cours du fleuve, ce qui leur arrive beaucoup plus souvent qu'aux prétendus petits Chinois ! La lèpre est également fréquente au Japon.
Dans certaines parties des iles de la Sonde, la maladie, qui porte le nom de cascadoë est si fréquente, que 5 0/0 des habitants en sont atteints. La lèpre est fréquente à Malacca, à Singapour ; elle est fréquente à Java, à Bornéo, à Sumatra, aux Philippines.
Dans l'Inde, l'hôpital de Madras recoit chaque année environ 200 lépreux. Elle a été récemment introduite à Tranquebar par des esclaves africains ; elle s’est montrée à Négapatam et se répand dans les environs. Dans les environs de Belgaum, on compte environ 4 131 lépreux sur 900000 habitants.
À la Nouvelle-Zélande, elle est connue sous le nom de Ngerengere et à Tahiti sous celui de Oovi.
Elle est fréquente à Madagascar, au Maroc, dans la vallée du Nil, au bord de la mer Rouge, en Abyssinie, au Darfour, en Sénéoœambie, à Sierra-Leone, au Congo, au Cap, à Mozambique, à Maurice, à la Réunion, à Sainte-Hélène,
Dans l'Amérique, elle porte les noms de casabay, aux Mitilles ; de lota ou boasie, à la Guyane ; de carate, à la Nouvelle-Grenade, au Venezuela, à l'Equateur ; de mal de los pintos, au Mexique ; de morphea, au Brésil, Aux Etas-Unis, la lèpre existe et se développe tous les jours.
Symptômes, — On constate généralement certains signes
avant-coureurs : une grande lassitude, de la tristesse, de l’abat-
tement, souvent une sorte de rhume de cerveau chronique et persistant, de l’enchifrènement. La maladie est, alors, déjà commencée. Le lépreux devient ensuite de plus en plus triste et taciturne; enfin apparaissent des taches ou macules sur la peau; ces taches sont tantôt pales, tantôt fauves, tantôt rouges {mal rouge de Cayenne); elles font, sous le doigt, une très légère saillie ; elles sont lisses, brillantes, comme vernissées ; enfin, caractère absolument capital, la peau à leur niveau, est anesthésice. La réunion de ces deux signes : macules, anesthésie, est caractéristique de la lèpre. Cette anesthésie augmente: progressivement et, bien que, au début, apparaissent sur la peau certains points, qui sont au contraire hyperesthésiques, elle finit bientôt par s'étendre à toute la surface du corps. «Véritablement, dit Ambroise Paré, je « me suis souvent trouvé à l'épreuve des ladres et, entre tous les «signes dignes d’être notés, celui-ci m'était commun, c’est que, « les ayant piqués d’une longue et grosse épingle, au gros tendon «qui s'attache au talon, et voyant qu’ils ne sentaient rien, quoi- « que j'eusse poussé laiguille fort avant, je conclus qu'ils sont «ladres.» Les poils se décolorent et tombent ; les sourcils surtout sont les premiers à tomber. Mais les choses n’en restent pas là : sur différents points du corps, notamment à la face, apparaissent de petites saillies, de la grosseur d’une lentille, d’un pois, d’une noisette ; ces saillies sont molles, souvent rosées : ce sont les fubercules de la lèpre ; on la dit alors fuberculeuse ou phymutode (de qoux, tubercule). En même temps que ces tubercules apparaissent dans la peau, celle-ci est soulevée, comme par des tubercules sous-cutanés, bosselée et indurée par places. Une teinte brune, dans les races blanches, recouvre toute la peau. La face, alors grossièrement sculptée de masses saillantes, indurées, soulevée par ces tubercules mous, superficiels et rosés ou jaunes, hérissée de bosselures inégaies, qui sont séparées par de grands sillons, à bords écailleux et indurés, prend un aspect horrible qu'on à comparé à la face d'un lion {{eontiasis) et que montre la gravure ci-jointe. Les paupières sont déformées, le nezaminci, rétracté, déformé, bosselé ; les ‘oreilles sont épaissies, couvertes de nodosités ; les lèvres écartées, gonflées ne recouvrent plus les dents. Souvent, au lieu de ces tubercules, apparaissent des bulles
de pemphigus ; c'est la forme aphymatode. Des tuhercules sembla-
bles poussent dans les fosses nasales, dans la gorge, dans les poumons. Les lésions de la peau, comme celles de l’intérieur, s’ulcèrent, suppurent, donnent une odeur infecte et repoussante, en même temps que la respiration du malheureux est compromise.
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Les ulcérations de ;la peau succèdent aux bulles et aux tubercules ; elles donnent lieu à des plaies, qui se recouvrent de grosses croûtes. Dans certains cas, on voit tomber des phalanges, des membres entiers, comme si un chirurgien malhabile avait passé par là; c’est la forme amputante, représentée chez le jeune lépreux dont je donne le portrait emprunté, comme celai de la lépreuse, à Godard. En même temps les muscles s’atrophient, les tendons se rétractent et donnent parfois à la main un aspect de griffe particulier et caractéristique. Enfin arrive ce qu’on nomme la phthisie lépreuse et la mort survient dans le marasme, l’intelligence assistant intacte à cette triste déchéance de l'organisme.
Ces terribles symptômes ne se déroulent pas avec une grande rapidité : on constate des temps d’arrêt ; c’est ainsi qu’on voit
des lépreux qui se marient; des médecins lépreux ont pu contüinuer leur profession. 11 y a surtout dans la première période des
temps d'arrêt souvent très prolongés, pendant lesquels un homme porteur de macules anesthésiques peut vivre, en apparence, de la vie de tout le monde. La durée possible de la maladie varie, d’ailleurs, suivant la forme tuberculeuse ou anesthésique ; la forme tubercoléusé peut durer de 8 à 10 ans; la forme anesthésique, de 18 à 28 ans!
Etiologie. — La lèpre disparait d'Europe, à mesure que l’alimentation s'améliore ; elle a disparu de France, à mesure que la consommation du vin augmentait; elle a disparu d'Angleterre, à mesure que celle du cidre et de la bière devenait plus grande. Cela ne veut pas dire que la mauvaise alimentation soit par elle-même cause directe de la lèpre, mais elle empêche derésister à l'influence descausesréelles qui produisent directement la maladie. Elle disparait des îles Féroë à mesure que la population, qui ne vivait que de la pêche, s’est adonnée à l'agriculture.
De tout temps, d’ailleurs, on a accusé spécialement la nourriture exclusivement ichtyophage. En Birmanie, on aaccuséle gnappee, ou poisson pourri, quiest le plat favori des Birmans; on s’étayait d’une observation faite par Camper, qui relatait qu’en Islande, aux Orcades, où l’on nourrissait les chevaux et le bétail avec du poisson séché, ces animaux perdaient poils, cornes, sabots, etc.; en Norwége, on alla même jusqu'à accuser directement les soles et les truites de contenir un parasite, qui produisait la lèpre. Delioux de Savignac, le professeur Colin attribuent la maladie à l'absence de pain de froment, à l'absence de gluten, s'appuyant sur ce fait que la lèpre s’observe surtout chez les peuples qui ne vivent que de pois, de lentilles, de maïs, de riz. Les Botocudos eux-mêmes, qui sont sujets à une sorte de ièpre qui fait tomber les cheveux et dans laquelle la peau se couvre d'écailles ou d’ulcères, attribuent Jeur maladie à l'usage alimentaire qu'ils font de lamande d’un decythis et des fruits du coco. Au Brésil, on l’attribue à l'usage d'un fruit très répandu dans la classe pauvre, celui de lAraucaria brasiliana, connu sous le nom de pinhao ou pignon. On se croit d'autant plus autorisé à cette hypothèse, que les porcs se nourrissent, aussi eux, de ces pignons et qu'ils sont, parait-il, sujets, au Brésil, à une maladie qui rappelle la lèpre humaine. Il est en somme démontré qu'elle diminue à mesure que l’alimentation devient plus complète, plus saine et il semble que l'état alimentaire des peuples qui ne vivent que de poisson dispose à la maladie.
On ne saurait, d’ailleurs, la rattacher au climat, car elle existe dans les climats les plus froids comme dans les plus chauds.
Hérédité.— L'héréditéestincontestable etincontestée. Danielssen et Boeck, qui ont étudié magistralement le spenalsked ou lèpre scandinave, ont, sur 21 lépreux, trouvé 189 enfants de lépreux. En Islande, Hjaltelin, sur 125 lépreux, a trouvé 125 fils de lépreux ; l’hérédité est démontrée très nettement par le fait suivant : dans la Guyane anglaise était établi, il y a une trentaine d'années, un lazaret, servant de léproserie ; cet établissement était entouré par quatre tribus indiennes. Trois de ces tribus refusèrent obstinément tout rapport avec le lazaret ; la quatrième, la tribu des Varrow, eut des rapports avec le lazaret et même des rapports si intimes, qu’il existait, quelques années après, un assez grand nombre de métis; or ces métis étaient tous lépreux. La lèpre est donc héréditaire, tout le monde l’admet.
Contagion.— Mais est-elle contagieuse? C’est là un point d’une grande importance pratique en présence d’une maladie si grave et si horrible. À cette question, toute l’antiquité, depuis Moïse, répond oui et agit en conséquence. Sans doute les rigueurs, dont nous voyons les lépreux accablés, sont condamnabies, mais sielles ont une excuse, c’est dans la croyance à là contagion. Or lantiquité tout entière, philosophes, naturalistes, peuple, a cru à la contagion. Aujourd’hui même, les peuples croient encore à la contagion, mais la plupart des médecins la nient. Cette négation n’est cependant pas générale, car, en! 1862, une enquête officielle fut faite par l'Angleterre dans ses colonies; un questionnaire sur la contagion fut adressé à tous les médecins, qui ont occasion de voir des lépreux. Sur 66 rapports qui furent envoyés, 45 concluaient à la non-contagion9 concluaient à la contagion, 12 déclaraient ne pouvoir se prononcer. Le Royal College, chargé de colliger les rapports, déclara donc, en vertu de cette sorte de scrutin, que la lèpre n’est pas contagieuse et qu'il n’y a pas lieu d'isoler les .épreux. Plus d’une voix s’éleva, cependant, sur cette façon de juger une questionscientifique. A la Guyane notamment, où Schilling avait affirmé la contagion, le D' Cameron l’affirma de nouveau. Le D' Manget et le D' Edge, envoyés par le Royal College pour vérifier lassertion du D' Cameron, revinrent avec un rapport affirmant la contagion ; néanmoins, à la majorité des voix, le Royal College non convaincu décréta encore que la lèpre n'est pas contagieuse !
Une foule d'observations de contagion se produisirent alors : Le D' Checkley (Saint-Vincent) cite un enfant contaminé par le contact d’un ulcère lépreux; Rogers (de la Barbade) cite deux cas semblables; Stevenson pense que la maladie peut se communiquer par contact direct; le D' Aquart cite le fait d'une jeune fille, qui prend la lèpre, après avoir passé la nuit dans un même lit, avec une de ses amies lépreuse; le D' Pollard, à la Guyane, cite deux enfants européens, qui deviennent lépreux, après avoir joué avec un petit nègre lépreux ; ailleurs, c’est un jeune homme qui a fumé dans la pipe d’un de ses amis lépreux et qui le devient; ailleurs ce sont des médecins, ‘une religieuse et des infirmiers, qui deviennent lépreux, après avoir pansé des ulcères lépreux. 1 y a plus : un certain nombre de contagionnistes voient dans les faits d’hérédité, qui, ceux-là, sont admis par tout le monde, autant de faits de contagion, alléguant, non sans raison, que la contagion ne s'exerce nulle part aussi facilement que dans la vie de famille. Malgré tout, la plupart des médecins européens nient aujourd’hui ou niaient hier encore la contagion ! Or il est curieux de remarquer que ceux-là même qui nient cette contagion reconnaissent cependant que la lèpre a passé d'Egypte en Asie, d'Asie en Grèce, de Grèce en Italie, que les croisés l’ont rapportée de la terre sainte! Ils nient la contagion etils admettent que la maladie circule ainsi en suivant le courant humain des migrations !
Un seul médecin a trouvé un moyen terme, qui, je l’avoue, me
semble inacceptable, c'est Bazin : « La lèpre, dit-il, « été conta- « gieuse, mais elle ne l’est plus ! » D’autres, ne pouvant nier que toute l'antiquité a affirmé la contagion, disent : « Oui, l’anti- « quité l’a affirmée, mais elle n’y croyait pas! C’est l'hérédité que « Moïse visait, quand il avait l'air de croire à la contagion ! En « philosophe, il prenait les gens par l'intérêt personnel.» Il faut évidemment avouer que tous les faits de prétendue contagion, que je viens d'énumérer, pourraient s'expliquer, à la rigueur, autrement; on pourrait répondre : Mais, cet enfant européen qui ja joué avec un nègre lépreux et qui est devenu lépreux, était dans les mêmes conditions étiologiques que lui ! Je l'accorde, mais il n’en est plus de mème pour les faits que je vais maintenant citer :
A la Trinidad, la lèpre, depuis quelques années, augmente beaucoup dans les familles blanches : En 1805, sur 30000 habitants, on comptait 3 lépreux ; en 1813, sur 32 000 habitants, on
comptait 73 lépreux; en 1878, sur 120 000 habitants, on comptait 860 lépreux. La proportion des lépreux a done marché plus vite que l'accroissement de la population et l'hérédité ne suffit pas à expliquer le fait.
A la Guyane, même augmentation, si bien que le D' Laure pense qu'aujourd'hui le dixième de la population a la lèpre.
À Maurice, en 1760, ilyavait 1 lépreux ;en 1781, il ven avait 71; en 1864, ils étaient plusieurs milliers. Ici encore, l'accroissement de la lèpre a marché plus vite que l'accroissement de la popujation !
A cet ordre de faits, j'en veux joindre un autre : beaucoup de pays étaient exempts de la lèpre, qui en sont maintenant atteints depuis l’arrivée de populations ou de familles lépreuses, qu'on pourrait citer. Les Varrow, dont j'ai parlé tout à l'heure, eurent aussi pour enfants des lépreux, directs, non métis, or ils n’en avaient pas avant et aucune des trois tribus plus réservées, qui avaient fui le contact du lazaret, n’en a eu. Ici, ce n’est donc plus l’hérédité, c’est bien la contagion !
Autres exemples : les Canariesont été contaminées au x1v° siècle par les Espagnols; Madère, les Açores, le Cap-Vert, au xv° siècle par les Portugais; l'Amérique, au xive, xv°, xvi® siècles par les Espaonols et par les nègres, ce qui, d'ailleurs, est admis par tout le monde! La Trinidad a été contaminée en 1800 par une importation de Bahama; le New-Brunswick en 1815 par une importation de la Martinique; Maurice, en 1760, par une importation de Mozambique et d'individus malgaches; l'Australie, en 1850, par des Chinois ; l’ouest des Etats-Unis, en 1853, par un bateau norwégien.
Il n'y avait pas de lépreux aux Sandwich avant 1852. Le premier lépreux fut un Chinois ; six deses voisins immédiats devinrent lépreux ; ils ont été vus par les médecins d'Honolulu ; en 1864, les 6 lépreux étaient devenus 250! en 1876, on avait déjà compté 1570 lépreux dont 600 étaient morts; il en restait 670; en 1878, le nombre des lépreux qui ont été connus dans l’île était de 5 000!
Enfin, en Angleterre, le Royal College, qui se refuse à admettre la contagion de la ièpre, dut bien, cependant, constater un fait : c’est que la lèpre devient de plus en plus fréquente dans la marine anglaise, ainsi que l’a constaté le D' Laycock !
Le D" Veyrières cite un fait où la contagion semble indiscutable :
Une femme sans antécédents héréditaires, originaire de Nice,
où lalèpre est aussi rare qu’à Paris, épouse un homme également de Nice, mais ayant voyagé. Le mari, déjà lépreux peut-être au moment de son mariage, voitsa maladie suivre son cours et il est emporté en l’espace de quinze à vingt ans, durée commune de la lèpre. La femme, bien portante jusqu’à son mariage, voit sa santé s’altérer peu à peu; il survient d’abord des éruptions à caractère indéterminé; plus tard, malgré tous les soins possibles, la maladie suit son cours ascendant. Au moment où le Dr Veyrière l’observa à la Bourboule, la lèpre était indiscutable. Le D' Vallin a cité un cas de lèpre chez un Européen venant de Cayenne, qui avait perdu de la lèpre, un an auparavant, un jeune nègre de douze ans, avec lequel il vivait dans des rapports d'intimité très grands. Le docteur Rendu cite également un soidat d'infanterie de marine atteint de lèpre ; il pensait l'avoir prise en vivant, pendant trois mois, à Haïti, dans une cabane, avec une famille dont l’un des membres était lépreux ! Le D' Van Leent, à Surinam, croit que la contagion est fréquente et qu'elle a sa source dans l’usage du calumet de paix, que les tribus indiennes échangent avec tout étranger.
Pathologie comparée, — Il n’est pas jusqu'aux animaux euxmêmes qui ne puissent déposer en faveur de la contagion : un bœuf d’un asile de lépreux mourut, à Maurice, avec tous les signes de la lèpre; on parle de chats, de chiens qui seraient morts dans une léproserie avec des symptômes étranges ; enfin, une perruche, qu’un lépreux avait apprivoisée et qui, seul ami qui ne l’eût pas abandonné, venait chercher sa nourriture dans sa bouche, mourut dans le marasme, avec des tubercules dans le bec. Le docteur Laycock, celui qui a constaté les progrès de la lèpre chez les marins anglais, un contagionniste, recommande avec raison l'étude de la lèpre au moyen des inoculations sur les animaux.
Comment concilier la théorie des causes banales, ou même alimentaires de la lèpre, avec la notion d’hérédité et de contagion ? La pellagre et l’ergotisme ne sont ni contagieux ni héréditaires !
Nature parasitaire de la lèpre, — Toutes ces contradictions disparaissent devant les résultats des travaux contemporains, qui font de la lèpre une maladie parasitaire.
Le D' Armauer Hansen, inspecteur du service de la lèpre à Bergen, avait, depuis quelques années, trouvé la cause parasitaire de la lèpre, mais n’avait encore rien publié, lorsque les mêmes études furent entreprises par Eklund et par Neissen (de
Breslau). Le parasite de la lèpre n’est autre chose qu’une bactérie (Bacillus lepræ), parasite dont existence est aujourd'hui bien démontrée et qui a été vu depuis par Cohn, par Cornil, par Gaucher et Hillairet.— Lorsqu'on étudie les tubercules de la peau et ceux des muqueuses, on voit que l’épiderme qui recouvre le tubercule lépreux est intact; il forme donc un vernis protecteur, qui s'oppose à la contagion, tant qu'il n’y à pas d’ulcération. Le derme est rempli de grosses cellules (cellules lépreuses de Virchow), remplies elles-mêmes de bactéries, quise meuvent autant qu’ellesle peuvent, sous forme de petits bâtonnets. Tout autour de ces cellules représentées ci-contre d’après Cornil, le tissu cellulaire est sclérosé ; la lésion est la même dans la peau, dans les muqueuses, dans le foie, dans les testicules. — La paroi des vaisseaux est épaissie, le névrilème durci, ce qui explique les troubles variés, que l’on constate du coté du système nerveux. Gaucher, Hillairet et Vallin ont observé des bactéries libres, ainsi que les. spores par lesquelles elles se reproduisent, dans le sang méme des lépreux. Gaucher et Hillairet ont mème pu faire des élevages, des cultures artificielles. Les inoculations pratiquées sur le lapin sont restées jusqu'ici négatives, mais il est vraisemblable qu’elles aboutiront quelque jour. Van Leent a conseillé avec raison de les pratiquer sur !e porc, qui passe pour avoir la lèpre aussi facilement que l’homme.
Déjà, à une époque très'antérieure, Danielssen et Boeck avaient fait de nombreuses analyses du sang des lépreux, et ils avaient constaté une diminution du sérum, une altération des globules, dont la matière colorante semble se dissoudre dans le sérum, auquel elle donne une couleur rose, une augmentation de l’albumine, une augmentation de la fibrine. Les tubercules leur avaient semblé constitués par des amas de fibrine, principe apporté par les vaisseaux, qui sont en effet extrèmement abondants à la base de chaque tubercule. Danieissen et Boeck avaient même constaté que l’altération du sang précédait l’éruption des tubercules et beaucoup de cliniciens avaient remarqué de leur côté qu'un mieux sensible dans l’état général se produisait après chaque éruption. L'évolution, la fixation et l'élimination momentanée du parasite expliquent maintenant tout cela. La physiologie pathologique
nous donne la clef de beaucoup d’autres symptômes ; ainsi les deux médecins scandinaves avaient montré que le tubercule lépreux, dans l'épaisseur de la peau, englobe ‘et fait disparaitre glandes, follicules pileux , rameaux nerveux ; ils avaient montré comment les nerfs eux-mêmes, qui partent de la moelle, n’échappent pas à ce dépôt d‘exsudat ; ils les avaient trouvés emprisonnés et atrophiés dans une gangue plastique de même nature que les tubercules cutanés. La composition de ce dépôt plastique avait été trouvée riche en fibrine. {ls avaient montré enfin que le système nerveux ganglionnaire n'échappe pas non plus à cette compression et que, comme c’est lui qui préside à la nutrition des organes, il n’y avait pas à s'étonner des troubles trophiques qui surviennent, non plus que des éruptions bulleuses qui apparaissent, analogues à celles qui accompagnent certains herpès graves.
La présence des bactéries dans le testicule explique de même l'hérédité. Le même motif qui faisait isoler les lépreux, en vue de se garantir d’une contagion niée à tort par la science, mais sentie par le vulgaire, avait vraisemblablement fait germer l’idée de la castration, comme moyen de s'opposer sûrement à l’hérédité et, par une altération fréquente dans l'interprétation de certaines pratiques, la castration avait mème fini par devenir un prétendu remède : ainsi, dans une lettre du pape Innocent II à l’archevèque de Paris, on voit le signataire de la lettre permettre à un prêtre, chütré pour cause de lèpre, de continuer sa profession «par ex- «ception aux Canons de l'Eglise, qui excluent les eunuques des «fonctions ecclésiastiques. » Etrange inconséquence qui recommande le célibat et maintient le testicule! Guillaume de Malmesbury rapporte, de son côté, que l'évêque Hugo, étant devenu lépreux, se laissa persuader de se soumettre à la castration. Il lui advint ce qui arrivait sans doute toujours en pareil cas : Opprobium spadonis tulit episcopus, et nullum invenit remedium, quoad vixit, leprosus.
C’est une opinion répandue au Brésil, que la morsure du serpent à sounettes guérit la lèpre, mais rien ne le prouve jusqu’à présent. Il faut cependant prendre garde, que cette croyance n'est pas isolée : au Mexique, on dit la mème chose de la tarentule et on dit en Perse que le mal d’un an, bouton d’Alep, est incompatible avec Ja lèpre. Ce sont là des opinions similaires qu'il sera bon de vérifier.
Si on nous annonçait que, dans l’année, une maladie surviendra, qui, sévissant sur la terre entière, fera mourir plus de trois millions d'individus, nous verrions les pays civilisés en proie à une de ces paniques que la peste, le choléra et tous les fléaux, que nous redoutons avec raison, ont eu seuls jusqu'ici le priviiège de provoquer ; or cette maladie existe, c’est la phthisie pulmonaire ou tuberculose, la plus grave, à coup sùr, et la plus terrible de toutes celles que nous connaissons.
Elle figure, à elle seule, dans nos pays civilisés, pour le 1/8 et même pour le 1/5 des décès et elle choisit ses victimes dans la période de 15 à 45 ans, c’est-à-dire à l’âge du maximum de valeur de l'individu, pour la famille comme pour la patrie. Cependant nous vivons âvec la phthisie, non seulement sans nous inquiéter beaucoup, ce qui est bien, mais ce qui est mal, sans faire aucune tentative sérieuse pour en débarrasser la société. Nous verrons pourtant tout à l'heure, que certaines influences de milieu sont capables de réduire ou d'augmenter ces chiffres de moitié et que nous aurions mieux à faire que courber fatalement la tête devant le fléau.
Géographie.— Il importe d’abord de nous enquérir d’une manière précise de l’état de la phthisie dans les différents pays d'Europe: au nord de l’Europe, sur les limites du cercle polaire, en Islande, dans ce pays froid, pauvre, déshérité, la phthisie est inconnue ! Inconnue également aux iles Féroë. Dans le nord de la Norwége, par delà le cercle polaire, elle est rare également ; mais il n’en est pas de même dans le reste de ce pays : là, elle figure pour le quart des décès, et ce qui est remarquable, c’est que le midi de la Norwége est plus frappé que est, qui est plus fertile, et que l’ouest, qui est plus riche en poisson. En Angleterre (de 1838 à 1842), la phthisie figure pour plus de 1/6 dans la mortalité; elle tue, par an, plus de 4 habitants sur 4 000. En Belgique, elle forme le 1/5 de la mortalité ; sur 1 000 habitants, elle tue chaque année : dans le Limbourg belge, 4,9 ; dans la Flandre, 4,6; à Bruxelles, 4,1; à Namur, 2,5. En France, la proportion est à peu près la même qu'en Beigique : la phthisie cause 1/5 des décès ; sur 1 000 habitants, elle tue : à Paris, 4,1 ; à Bordeaux, 3,3. En Suisse, à Genève, du moins, la proportion
n'est plus que de 2,5 phthisiques par 4 000 habitants. En Allemagne, elle est de 4,2 par 1 000 habitants. Sans avoir des chiffres précis, il semble acquis que l'Espagne, l'Italie et la Russie ne s’éloignent guère du chiffre de 1/5 de la mortalité et de 4 phthisiques pour 1 000 habitants.
Sur l’Asie nous ne possédons que peu de renseignements. Il en est de mème pour l’ensemble des payssans statistique ; nous n’avons sur eux que quelques renseignements locaux : le japon passe pour être très frappé par la phthisie, qui y détruit surtout la population infantile.
En Amérique, au Groënland, la maladie est très fréquente, alors pourtant que la latitude est plus élevée, pour une partie du moins, que celle de l'Islande ; à Terre-Neuve et surtout à Miquelon, elle cause les 3/4 de la mortalité; aux îles Aléoutiennes, la majeure partie des métis de Russes et d’indigènes meurent de phthisie ; au Canada, elle atteint tous les métis d’Anglais et d’Indiennes, mais elle épargne les populations blanches du haut Canada ; aux Etats-Unis, d’une facon générale, la phthisie est moins fréquente qu’en Europe : à Boston, elle ne figure que pour le 1/6 des décès. Cependant dans lPAmérique du Sud, à la Guyane, elle enlève le 1/3 de la population ; au Brésil, elle était extrèmement rare avant 1848 ; mais elle fait maintenant dans tout
ce pays des ravages énormes ! le 1/5 de la population y meurt de tubercules comme à la Guyane. Au Pérou, la phthisie est la maladie dominante; elle figure pour les 3/10, parfois les 5/8 des décès.
En Afrique, nous verrons, à propos des races, que la phthisie est fréquente : je n’ai pas de chiffres exacts, nous savons cependant qu'aa Darfour elle est peu commune ; en Egypte, elle est fréquente, surtout dans la basse Egypte ; aux Acores, elle est rare: on trouve 2 phthisiques sur 465 chroniques. A Phôpital, à Madagascar, elle est fréquente.
En Australie, à Melbourne notamment, elle tue le 4/3 de la population de 20 à 45 ans et près du 1/4 de la population totale,
Mais nulle part la phthisie n’atteint une fréquence égale à celle qu'elle présente en Polynésie. Elle dépeuple aujourd’hui ce pays et fera disparaître d'ici quelques années la race polynésienne. A défaut de statistique, il suffit de constater que la plupart des cas
de mort ont lieu par phthisie et que le nombre des habitants dé- | croit avec une rapidité effrayante.
Circonstances étiologiques diverses, — La phthisie est donc, beaucoup moins qu’on le croit généralement, en rapport avec le climat. A toutes les latitudès nous voyons des immunités. Je citerai l'Islande, les îles Féroë, le nord de la Norwége, le pays des Kirghiss, le Darfour, déjà mentionné, le Mexique, le Texas, les Andes, les montagnes du Harz et de la Thuringe ; d’un autre côté, à toutes les latitudes nous la voyons régner : elle figure au Groënland, par exemple, comme au Brésil.Si la latitude ne semble pas avoir d'influence très marquée sur sa production, elle semble, au contraire, avoir une influence incontestable sur sa marche, qui est plus lente dans les pays froids, plus rapide dans les pays chauds. C’est ainsi que ce trouble de nutrition que présentent les ongles et les extrémités digitales dans la phthisie chronique et que nous connaissons sous le nom d'ongles hippocratiques, a été noté comme n'ayant pas lieu dans les pays chauds ; c'est tout simplement parce qu’il n’a pas le temps de se produire. Dans un même pays les saisons ne sont pas sans influence; le printemps, et non l'automne des poètes, est de beaucoup la saison par-excellence de la phthisie.
ll faut convenir cependant que l’altitude semble jouer un rôle plus important que la latitude: Fuchs a trouvé, en 1853, pour l'Allemagne, qu'à Hambourg, au niveau de la mer, la phthisie figure pour 25 0/0 des décès ; à 160 mètres d'altitude, pour 12 0/0 des décès; à 584 mètres, pour 9 0/0 des décès. Lombard (de Genève) est arrivé à desrésultats analogues : la phthisie cause dans les basses régions (200-500m), 12 0/0 des décès ; de 500 à 900», 9,4 0/0 des décès ; dans les hautes régions (900-1300m), 5,1 0/0. Audessus de 1 600m, la phthisie n'existe plus. Dans l'Engadine, par 1 7422, le docteur Brugge constate que la phthisie est rare et qu'elle se guérit chez les gens du pays, qui, après l’avoir quitté, y reviennent ; à Briangon, par 1306m, le docteur Albert à constaté l’extrème rareté de la phthisie; à Lima, où elle est très fréquente, nous venons de le voir, il est d'usage d'envoyer les malades dans la Sierra, notamment dans la vallée de Jauja (3 200) et, d’après le docteur Fuentes, 79 0/0 d’entre eux trouvent là la guérison. Nous avons vu déjà, en parlant des altitudes, qu’à l’hôpital de Mexico, le D' Jiménès, sur 11 963 malades traités en 24 ans, avait rencontré seulement 143 phthisiques et que le D' Jourdanet, sur 30 000 visites faites à Mexico, en a marqué 6 seulement faites en ville à des phthisiques. Sur le plateau d’Abyssinie, d'Abbadie a
constaté également l’extrème rareté de la phthisie. Enfin, aux Etats-Unis, tandis que la moyenne des décès par phthisie est, pour toute la zone basse, de 18/100, elle est, dans la zone montagneuse, de 6,47/100. C’est que l'air décomprimé est sédatif, peu excitant pour le poumon et que dans cet air décomprimé, la gymnastique pulmonaire s'exerce largement comme sans danger ; or l’exercice pulmonaire est un des meilleurs préservatifs de la phthisie. Enfin, et ce côté de la question ne doit pas être négligé, la mortalité infantile, par rayonnement de calorique, est considérable sur les hauteurs et il se fait là une véritable sélection, la mort prenant, dès le berceau, ceux qu’elle eût fait tomber plus tard sous les coups de la phthisie!
La densité de la population diminue comme l'altitude augmente ; les fabriques, les usines diminuent d’une facon inverse à l'altitude. Sans préjudice des autres éléments de leur action complexe, on peut donc dire que les altitudes sont préservatrices de la phthisie, parce que la densité des populations leur est proportionnellement inverse. Il est tellement vrai que la diminution dans la densité des populations joue son rôle ici, que les populations peu denses, mais sans altitude, ont la même immunité. Voilà pourquoi la phthisie est aussi rare dans les plaines peu élevées des Kirghiss nomades que sur les hauteurs peu peuplées.
Veut-on voir un exemple de l’action de la densité de la population sur la phthisie? cet exemple sera fourni, pour l'Angleterre, par le Dr Pears,au moyen d’une statistique qui porte sur 300000 habitants de 34 districts du Devonshire, observés pendant une période de 10 ans (1861-1870).
Superficie Décès phthisiques
Districts. enmètrescarrés. par | 000 vivants. PASS 0 80 000 0,37 DAS ape Ji NE 32 300 4,42 Momie. Muse ss 24200 1,45 Saint-Thomas..... $ 6470 3,48 PART A CA CR PT 1738 2,62 Blymanthe sur re 84 2,85 botidres:., is... ee 84 2,87
La phthisie est si bien une maladie qui croît comme la densité de la population, que la mortalité, qu’elle provoque dans les campagnes même les plus peuplées, est toujours inférieure à celle : qu’elle occasionne dans les villes voisines. On a donc raison de regarder l’émigration des campagnes, l'extension de l'industrie
et les difficultés de la vie ouvrière dans les grandes villes comme une des causes de son accroissement.
Un autre exemple bien remarquable de l'influence de l’encombrement sur la production de la phthisie nous est fourni par sa fréquence incomparablement plus grande dans la population militaire que dans la population civile. Cet exemple a d'autant plus de valeur,qu’il s’agit ici d’une population préalablement triée par les conseils de revision ; on élimine, en effet, non seulement les phthisiques, mais ceux qui semblent disposés à le devenir ; ainsi, la poitrine étroite étant regardée comme un signe de prédisposition à la phthisie, on élimine en Angleterre tous ceux dont le périmètre thoracique, mesuré aux mamelons, ne dépasse pas la demi-taille d’au moins 2 centimètres, si l'individu a 1,60, et de 3 centimètres, si l'individu a moins de 1",60. En Autriche, on élimine tout homme dont le périmètre thoracique ne dépasse pas la demi-taille de 2 centimètres 1/2 ; en Prusse, on fait la même chose, depuis 1855 ; en France, cette appréciation est laissée au jugement de chaque médecin. Eh bien, malgré ce triage, malgré cette sélection préalable, on arrive à voir se produire, chez ces jeunes gens relativement choisis, qui passent 4 ans au régiment, une mortalité par phthisie très supérieure à celle de la population civile de même âge, dans laquelle ont été cependant refoulées les aon-valeurs. Dans l’armée française, par exemple, tandis que le nombre des réformés par le conseil de revision est en moyenne de 0,72/1000, le nombre de ceux qui meurent ou sont renvoyés du régiment pour phthisie est de 4,55/1000. Dans l’armée anglaise, le nombre des morts par phthisie ou renvoyés phthisiques est de 7,82/1000.
L’encombrement est si bien la cause de cette phthisie, qu’il suffit qu’un régiment soit campé, pour que la phthisie diminue. Cette action de l'encombrement est d’ailleurs bien marquée, quand on examine la mortalité dans les différents corps : les casernes d'infanterie ont besoin de peu d’espace relatif ; elles ont peu de chevaux, pas de voitures; elles n’ont donc pas de grandes cours, comme celles que nécessitent les chevaux ; or la mortalité en France y est de 7/1000, au lieu d’être de 4/1000 comme dans la population civile. L’artillerie est dans des conditions contraires : elle a des chevaux, des canons à loger et à faire évoluer ; elle dispose donc de beaucoup d’espace ; aussi la mortalité dans ce corps est-elle de 4,6/1000.
La mortalité par phthisie sévit, en outre, dans les différents corps, à proportion de l’exercice que prennent les hommes. Ainsi, en 1845, alors que les chasseurs d'Orléans faisaient des exercices spéciaux, leur mortalité par phthisie était de 1,1/1000 ; aujourd’hui encore les pompiers ont une mortalité par phthisie inférieure à celle de l'infanterie, 6/1000 au lieu de 7, mais supérieure cependant à celle de la cavalerie.
La maladie sévit en outre en proportion de la durée. du service militaire : en Angleterre, là où l'infanterie présente une mortalité phthisique de 10,2/1000, les gardes, tous vieux soldats, ont une mortalité de 13/1000.—A Paris, la garde dite de Paris, recrutée parmi les soldats ayant déjà servi, présente une mortalité de 10,66/1000, au lieu de 7/1000, comme l'infanterie, argument considérable en faveur de la diminution de la durée du service nilitaire.
La question du service militaire et de ses conséquences sur la santé est si importante, que j'ai tenu à m’yarrêter ; mais, pour le moment, j'en veux seulement tirer cette conséquence : production de la phihisie par l'encombrement et par le défaut d'exercice.
D’autres professions nous conduiraient au même résultat. Ainsi, sur 100 décès, les bouchers ont 8,2 par phthisie ; les cordonniers, 38,4 ; les tailleurs, 39,9.
Contagion, inoculation. — On se contenta de ces considérations d’étiologie, jusqu’au jour où devint adulte l’idée de la contagion de la phthisie pulmonaire ; je dis : «devint adulte», car la naissance de l’idée date sans doute de la même époque que la naissance de la phthisie elle-même. Hippocrate signale en effet dans l’île de Thasos une véritable épidémie (Littré, son traducteur, emploie ce mot) de phthisie. Galien, Rhazès, Fracastor ont, toute leur vie, cru à la contagion. Plus récemment, le Dr Bowdith a fait une enquête sur la contagion de la phthisie ; il a demandé leur opinion à 210 médecins de l'Etat de Massachussets ; 110 ont répondu oui; — 45 ont répondu non ; — 27 ont déclaré ne pouvoir se prononcer; — 28 n’ont pas répondu du tout. La majorité, dans ce nouveau plébiscite, n’en était pas moins favorable à la contagion. Telle était d’ailleurs vaguement la croyance populaire, lersque, en 1839, le Dr Malin apporta des faits d’inoculation de ia matière tuberculeuse à des animaux ; mais cela ne fit aucun bruit et demeura ignoré; en 1843, le D' Klenke réussit de mème à inoculer les tubercules aux animaux, sans que
sa découverte fit plus de bruit que la première ; mais, en 1865, il n’en fut pas de même: le D' Villemin vint annoncer à l’Académie de médecine, que 17 cochons d'Inde et 12 lapins qui avaient recu, avec une lancette, à la base de l'oreille, la matière tuberculeuse des poumons de l’homme, présentaient, pour la 1/2 d’entre eux, des granulations' tuberculeuses ; les faits semblables s’accumulèrent ; Parrot, Hérard, Cornil inoculèrent des tubercules aux lapins et constatèrent que ces animaux devenaient tuberculeux.
Lebert fit une première critique en prétendant qu’on rendait ces animaux tuberculeux, même en leur injectant des matières non tuberculeuses. On fit, en outre, à M. Villemin, une autre objection qui n’était pas sans valeur : on lui représenta que ces animaux croupissant, de génération en génération, au fond d'une boite mal aérée, sans exercice, sans air, étaient déjà tous tuberculeux, sans inoculation. Ilarriva même encore d’autres expérimentateurs, qui, montrèrent que si l’on inocule au lapin n'importe quoi, pourvu que ce rongeur timide ait de la fièvre, qu'il suppure et qu'il croupisse au fond de sa boîte, il ne demande, pour ainsi dire, qu’à devenir tuberculeux.
Il fallait sortir du lapin; c’est ce qu’a fait Chauveau (de Lyon): il a pris environ 50 bêtes : vaches, génisses, chevaux, en plein pâturage, laissées au grand air, dans les meilleures conditions d'hygiène possible. A quelques-unes il à inoculé la matière tuberculeuse de l’homme, à d’autres, des produits quelconques de putréfaction, à d’autres rien; il a abattu toutes ces bêtes ; les premières, inoculées avec les tubercules, étaient toutes tuberculeuses ; celles qui avaient été inoculées avec des produits quelconques de putréfaction avaient eu des inflammations locales, mais ne présentaient pas de tubercules ; le troisième lot, qui n'avait subi aucune inoculation, n’était pas tuberculeux. Dieulafoy et le regretté Krishaber ont inoculé avec succès le tubercule à de nombreux singes.
Chauveau a fait mieux : après avoir montré que l’moculation par la peau reproduisait le tubercule, il s’est proposé de rechercher quelle était la conséquence de l'absorption de la viande tuberculeuse par l'intestin; il a nourri des veaux, eu ajoutant au lait qu’ils consommaient à discrétion, des boulettes contenant des fragments de matière tuberculeuse prise sur l’homme et il a vu tous ces veaux devenir tuberculeux ; si bien qu’il a pu formuler que, sur 100 veaux de lait issus de parents sains, il n’y en à pas
un seul qui présente des tubercules, tandis que, sur 100 veaux de lait issus de parents sains, tous seraient tuberculeux six semaines ou deux mois après avoir avalé de la matière tuberculeuse!
Deux faits ressortent de ces expériences : l’inoculation par {a peauet l’inoculation par l'intestin. Enfin Trapeiner, en Allemagne, a dilué dans l’eau des crachats de phthisique, et, avec un appareil à pulvérisation, les a fait inhaler à 11 chiens, qui tous sont devenus tuberculeux. Nous pouvons donc conclure à une troisième conséquence, l'inoculation pulmonaire.
L'inoculation de la tuberculose donne l'explication d'un fait étrange : Laënnec, dont le nom est à jamais attaché à l'étude de Ja phthisie, s'était blessé en faisant l’autopsie d’un tuberculeux ; il s’en était d'autant moins préoccupé, qu’il ne croyait pas quel'inoculation fût possible ; or ce grand médecin est mort tuberculeux. Quant à l'expérience de Trapeiner, elle nous permet de comprendre comment la présence, d’ailleurs constatée dans l'air, de produits sortis de la poitrine de phthisiques peut inoculer le tubercule et produire en somme ce que nous regardons comme de la contagion. Que chacun cherche dans ses souvenirs et je suis sûr qu’il trouvera des exemples d’un ménage, où l'un des époux tuberculeux a transmis la maladie à l’autre, qui n’y paraissait nullement prédisposé. En 1870, une thèse du D' Compin a réuni 411 cas, où la contagion lui a semblé non douteuse. Hermann Weber cite mème l'exemple d’un homme quiavait eu unehémoptysie à 20 ans ; il mourut phthisique, après avoir vu mourir successivement de la phthisie ses quatre femmes, qui n’étaient nullement prédisposées.
Nous pouvons maintenant comprendre comment les chances de phthisie augmentent en proportion du nombre des hommes agglomérés. Déjà Tholozan et d’autres, frappés de voir combien l'agglomération augmentait la fréqueace de la phthisie, avaient songéà l'hypothèse, alors non encore démontrée, de la contagion. Laënnec lui-même ävait cité un couvent, dont toutes les religieuses étaient atteintes de phthisie, sauf la sœur tourière, que ses fonctions appelaient souvent au dehors et qui, d’ailleurs, vivait plus isolée. Dans les étables, la contagion de bête à bête n’est pas moins évidente : il suffit d’une vache tuberculeuse, pour que toutes les bêtes de l’étable le deviennent.
On comprend comment, dans les villes, la valeur des causes prédisposantes, mauvais air, défaut d’exercice, est vraisembla-
blement décuplée par la contagion ; on comprend pourquoi, depuis 1844, l'extension de la phthisie au Brésil est due à la grande affluence des étrangers et, en faisant aux malheureux Polynésiens l'application de ces données, on est forcé de reconnaitre que la maladie est venue chez eux avec nous, et que son intensité est proportionnelle à notre nombre; on s'explique enfin, puisqu'il s'agit d’une maladie virulente, comment, toutes choses égales d’ailleurs, la chaleur semble augmenter le pouvoir contagieux et l’intensité de la virulence de la phthisie.
L’inoculation par l'intestin nous intéresse peut-être plus encore, tous personnellement. Aux faits de Chauveau s’en sont d’ailleurs ajoutés d’autres : Bollinger, professeur d'anatomie pathologique à l'Ecole de Munich, s’est procuré une truie, qui avait 8 petits, 4 furent nourris avec le lait d’une vache non tuberculeuse, 4 autres avec le lait d’une vache tuberculeuse. On abattit les 2 vaches, les 8 petits et la truie. La vache présumée saine, la truie, les 4 pe. tits nourris par la vache saine n'avaient pas de tubercules; au contraire, la vache présumée tuberculeuse et les 4 petits qu’elle avait nourris de son lait furent trouvés tuberculeux. Le Dr Orth, dans une cage bien exposée, a mis 5 lapins; l’un d'eux, nourri comme à l’ordinaire, devait servir de terme de comparaison; 2 furent nourris avec de la matière purulente non tuberculeuse (caséeuse); 2 avec le tubercule sous forme de ce qu’on nomme, chez les bêtes à cornes, la matière perlée; deux seulement, ceux qui avaient mangé la matière perlée, furent trouvés tuberculeux.— La conséquence de tout ceci: c’est quenous devons nous méfier du lait des animaux tuberculeux et des matières animales, qui, imparfaitement cuites, pourraient contenir de la matière tuberculeuse. Le professeur Demme, médecin de l'hôpital des Enfants à Berne, a cité des cas de turberculisation par le lait cru de vaches tuberculeuses chez des enfants d’abord bien constitués et sans tare héréditaire.
Le microbe de la tuberculose. — On voit,'par ce qui précède, que la phthisie a sa place marquée parmi les"maladies infectieuses et parasitaires, qui nous occupent actuellement. Déjà, en 1875, Klebs avait émis l'hypothèse, que dans la tuberculose vraie il ne serait pas impossible que l’on découvrit un contage parasitaire ; plus tard, il signala le Monas tuberculosum sous forme d'éléments accouplés par deux ou trois, animés d’un mouvement très vif; pour lui c'est là le parasite de la tubercu'ose et Rein-
stadler put confirmer cette manière de voir par des cultures successives. Toussaint est arrivé, de son côté, à cultiver un micrococcus spécial, qui, inoculé, donne une tuberculose locale d’abord, généralisée ensuite. Ce microbe est constitué pour lui par des granulations petites, géminées ou réunies en amas, qu’il à pu cultiver jusqu’à la quinzième génération.
.L’inoculation réussit non seulement chez le bœuf, qui présente une grande tendance à la tuberculose, mais encore chez le chien et le porc. On comprend comment les animaux peuvent se contagionner à l’abreuvoir ou à l’étable par le mucus nasal; de même dans la vaccination animale, la sérosité vaccinale peut transmettre la tuberculose, résultat identique à celui que produit chez les enfants et les malades Pusage de la viande crue ou du jus de muscles, lorsqu'ils proviennent d’animaux tuberculeux.
Koch prétend avoir mis en évidence, par un procédé nouveau de coloration des éléments anatomiques, le parasite de la tuberculose. Il serait arrivé à l’isoler, à le cultiver; enfin, en l’inoculant seul dans l'organisme, il serait parvenu à reproduire la maladie initiale. Ce microbe n’est ni la monade si mobile de Klebs ni le micrococcus de Toussaint; c’est une bactérie se présentant sous forme de bâtonnets, douée de mouvements exclusivement moléculaires, un bacillus analogue à celui de la lèpre, d’une extrème petitesse, car son diamètre ne dépasse jamais celui d'un globule rouge et peut être quatre foismoindre.Ces bacilli sont accumulés partout où le processus tuberculeux est à la première période ; à la périphérie des masses caséeuses on les trouve isolés; plus les lésions sont anciennes, plus le nombre en diminue.
Koch a rencontré ces bactéries, non seulement dans les granulations tuberculeuses du poumon, du cerveau, de l’intestin, mais encore dans les foyers de pneumonie caséeuse, dans les adénites strumeuses et au milieu des fongosités articulaires ; elles se retrouvent dans les icrachats, même desséchés depuis longtemps, des phthisiques. Hiller a trouvé les bacilli dans les crachats hémoptoïques du début, Balmer et Fraenzel dans les crachats purulents. [ls existent également dans la tuberculose expérimentale, ainsi qu’en font foi desrecherches qui ont porté sur plus de 200 animaux, cobayes, lapins, chats. Enfin Koch a cultivé ces bacilli et des inoculations faites, dit-il, avec une rigueur scientifique absolue ont reproduit, chez divers animaux, dans l'espace de: trois ou quatre semaines, une tuberculose généralisée, Aussi Koch
n’hésite-t-1l pas à voir dans ce micro-organisme l'agent spécifique de la tuberculose.Dans la tuberculose des organes génito-urinaires, Babès, en France, a trouvé le bacillus dans l'urine.
Cornila fait l'examen approfondi de la granulation tuberculeuse. « Si on examine, dit-il, une masse tuberculeuse, développée sur la pie-mère, on constate d'habitude, à son centre, un vaisseau oblitéré par de la fibrine et dans cette fibrine les bacilles caractéristiques de la tuberculose. Sur les parois du vaisseau et dans son voisinage, on en rencontre également en plus ou moins grand nombre. Il est probable que c’est la coagulation fibrineuse intravasculaire qui est envahie la première. Lorsque, à une période un peu plus avancée, il existe des granulations dans le tissu des circonvolutions cérébrales, les mêmes particularités se retrouvent dans ces granulations.
De même pour la granulation pleurale; c’est également dans les coagulations fibrineuses qui occupent les vaisseaux et dans les tubercules développés autour d'eux que se trouvent les bacilles. On rencontre également des bacilles dans la pleurésie chronique de nature tuberculeuse ; seulement ils sont disposés d’une façon uu peu différente. Dans un fait de pleurésie chronique de cette nature, la séreuse était constituée par un tissu fibreux plus ou moins dense, semi-transparent, limitant des cavités d’étendue variable, dans lesquelles il y avait un liquide caséeux. C’est dans ce liquide caséeux que se voient les bacilles, principalement dans les anfractuosités intermédiaires qui unissaient les deux plèvres. Le nombré de ces bacilles et leur dissémination sont des plus variables. Ils ressemblent sous beaucoup de rapports à ceux de la lèpre, ils en différent surtout par leur habitat, leur mode de groupement et la façon dont ils secomportent en présence de certaines substances colorantes.
Hérédité, — La phthisie n’est pas seulement contagieuse, elle est héréditaire et ainsi s'explique, ce que la contagion directe serait à elle seule impuissante à produire, la rapide et profonde extension de la maladie dans les races. Cette notion de la contagion et de l'hérédité ne détruit pas, d’ailleurs, la valeur des causes banales, prédisposantes, adjuvantes, occasionnelles. C’est ainsi que la fréquence des refroidissements, des rhumes et par conséquent un climat variable, une mauvaise hygiène du vêtement rendront plus efficace la contagion et l’hérédité, qui ne se seraient peut-être jamais manifestées sans cela. Une mauvaise alimenta-
tion, les excès, toutes les causes débilitantes, le défaut d’aération, le défaut d’exercice favorisent également l’hérédité et la contagion. Si les climats chauds, sans excès, comme la côte d'Algérie, sont souvent utiles, c'est parce qu'ils permettent de vivre dehors, sans s’exposer à avoir froid. Si dans certains cas les montagnes, aujourd’hui à la mode, sont utiles, c’est qu’elles permettent, dans un air raréfié, peu excitant, l'exercice et la gympastique pulmonaire, c’est qu'elles éloignent des agglomérations. Cette gymnastique pulmonaire est si utile contre la phthisie, que le silence prolongé dans les prisons et dans les couvents augmente la statistique de la phthisie; aussi, dans les régiments, la mortalité phthisique des ‘musiciens est-elle inférieure à celle des autres soldats.
La prophylaxie dela phthisie doit être dominée par ces deux faits, la contagion, l’hérédité. Nous ne savons pour quel chiffre figure la contagion alimentaire, mais nous pouvons être persuadés qu’elle existe; or il est facile de l’éviter par le choix des animaux, par la cuisson. Quant à la contagion par la voie pulmonaire, c’est la plus fréquente de toutes. La contagion de la phthisie n’est pas heureusement aussi rapide ni aussi facile que celle de la variole, de la scarlatine ou du choléra. Il faut une vie intime, incessante, en commun comme la vie en ménage. Or ces conditions normales en ménage sont exceptionnellement réalisées dans les casernes et encore aujourd'hui le sont-elles moins qu’autrefois.
Histoire, géographie. — La syphilis est actuellement répandue à peu près dans le monde entier. En Norwége, où elle est grave, elle porte le nom de radeyzye; les affections osseuses y sont nombreuses, la mort en est la terminaison fréquente. Elle est très commune en Russie, surtout dans les gouvernements de Kiew, de Pultava ; le D' Codolinski cite des villages, où le tiers des habitants a la syphilis. Dans le village de Jarolawka, sur 120 familles qu’il connaît, 30 sont syphilitiques, 64 ne le sont pas; quant aux 26 autres, il ignore leur état de santé. Dans un autre village, celui de Lipianka, il a vu dans un seul été plus de 80 jeunes filles de 16-25 ans syphilitiques. Il attribue ce fait à Ja débauche, qui suit l’embauchage pour la culture de la betterave
et la fabrication du sucre. Dans certains districts, la syphilis fait de tels ravages, qu’ils ont de la peine à fournir leur contingent militaire, notamment à Moscou, à Odessa, à Tiflis.
Dans toute la Chine, la syphilis est extrêmement fréquente; il en est de même au Japon, où elle est devenue bénigne, grâce à son extrème diffusion. Aux îles Aléoutiennes, sa fréquence est grande également. Au Groënland, elle pénètre de temps en temps jusqu’au cercle polaire (70° de latitude) avec les baleiniers.
Au Mexique, d’après le D' Libermann, elle affecterait le quart de la population. Au Chili, sa fréquence est également considérable, on trouve 485 syphilitiques sur 939 malades.
En Egypte, elle est aussi très commune; on la nomme embareck (la bénite) ou le mal des chameaux, ce qui indique assez qu'elle suit la route des caravanes. Elle est très répandue aussi dans le Kordofan, dans le Darfour.
Elle semble ne pouvoir s’acclimater dans certaines régions froides; ainsi, en Islande, en 1756, quelques cas furent observés chez les tisserands deReijk-Jawick, mais en 1763 la maladie était devenue rare; en 1774 elle n'existait plus; en 1837, le D' Thorstensen écrivait : « Morbus venereus non existit in. Islandia »; aujourd’hui, elle n'existe pas davantage, bien que, chaque année, 80 vaisseaux danois et 150 vaisseaux français ou hollandais abordent dans cette île! Cette étrange immunité tient-elle à la race ? Non, car les Danois, les Suédois et les Norwégiens ne se font pas faute ailleurs de prendre la syphilis. Tient-elle au climat ? Pas davantage, car la température moyenne de Reijk-Jawick est de —+ 4°; elle ne diffère donc pas beaucoup de celle de + 5° qu'on trouve en Norwége. Il est probable que ce privilège tient à la grande simplicité des mœurs et surtout à l'absence de relations entre la capitale et l’intérieur de l’île. La preuve que telle en est bien la cause, c’est que la même immunité existe au centre de l'Afrique, là où les populations sont vierges de notre contact. La syphilis, dans sa propagation, suit en effet les voies de communication ou les armées. Elle a été importée aux îles Féroë (1844), aux îles Engano et Gavantolo (Sonde) depuis 4854. En Italie, c’est à ce grand attroupement d'hommes de tous les pays qui eut lieu au xvtsièele qu'éclata la grande épidémie de syphilis de 1494. D'où venait-elle? Grande question, souvent débattue ! Trois opinions ont eu cours : l’une soutenait l’origine moderne et autochtone ; la seconde l’origine américaine ; la troisième l’origine ancienne.
L'origine moderne et autochtone ne se conçoit guère; il faut reléguer dans la fable tout ce qui a été dit à ce propos, sur l’affinité avec la lèpre, le farcin, sur la conjonction des astres.
De même que chaque peuple donne généralement à la syphilis le nom de son voisin, le vieux monde pensa avoir reçu la maladie du nouveau. Gonzalve-Fernandez d'Oviedo écrivait, en 1535, à son retour d’Ispaniola (Saint-Domingue) : «La vérole est commune « dans ces pays, mais, par un effet de la bonté divine, on y trouve « partout le remède propre à guérir, savoir le bois de gaïac; elle « règne aussi parmi les chrétiens, mais seulement depuis peu. » Plus tard, en 1540, Roderic Diaz de l’fsle écrivait à Jean III de Portugal : « La vérole parut en 1493 à Barcelone. Cette ville fut la « première infectée; ensuite l'Europe. La maladie venait originai- « rement de l’ile Espagnole, car l'amiral Colomb ayant découvert « cetteile, ses soldats gagnèrent le mal, qui était contagieux. » D’Espagne elle aurait été facilement portée à Naples et de là disséminée dans le monde entier. Il est avéré qu'elle a été portée en 4526 en Afrique, où les nègres l'ont transformée en pian, que nous étudierons plus loin.
La vérole existait-elle en Amérique avant la conquête ? Les légendesmexicainesrapportent que la syphilisexistait avant l’arrivée des hommes barbus : les Mexicains l'adoraient même sous le nom de Nanahualt. Le D' Jourdanet a trouvé dans les écrits de Bernard Diaz del Castillo la preuve de l'existence de la vérole au Mexique avant la conquête. L'auteur espagnol en parle très nettement, sous le nom de Bubas. Enfin Parrot a fourni la preuve de l'existence de la syphilis héréditaire, existant avant la conquête dans l'Amérique centrale, au Pérou. Le savant professeur, étudiant la syphilis héréditaire actuelle, est en effet arrivé à établir nettement, qu’elle se localise souvent dans le crâne. La lésion consiste dans le dépôt, sousle périoste, d'ostéophytes poreux ; ces ostéophytes apparaissent dans les deux premières années de la vie ; ce sont de larges espaces médullaires, à trabécules perpendiculaires à la surface de l’os et,'comme ils siègent souvent au niveau des bosses pariétales, ils produisent une déformation que Parrot nomme naliforme, qui rappelle celle d’Ancon et qui est absolument caractéristique de la syphilis héréditaire. Or la même lésion syphilitique héréditaire fut retrouvée par lui sur 3 crànes antérieurs à la conquête : 2 crânes du musée Broca et 1 crâne d'adulte du Muséum.
Les deux crânes du musée Broca, offerts par le D' Destruges, proviennent de Guayaquil (Equateur). Ce sont des crânes d’enfants, qui présentent la lésion ostéophytique, poreuse que je viens de décrire. Ils ont été extraits d’une sépulture e certainement antérieure à la conquête espagnole.
Le troisième crâne appartient au Museum (n° 9, collection Champeaux). Il à été trouvé à Chancaï, au nord de Lima, dans un tombeau contenant des étoffes, des bracelets en argent, des graines de cacao, un sac à coca, tous objets qui, d’après Hamy et plusieurs archéologues, sont incontestablement antérieurs à la conquête. Les lésions dece crâne sont également caractéristiques. La syphilis existait donc en Amérique avant la conquête européenne.
D'un autre côté, au x1v° siècle, à Copenhague, un manuscrit parle d’un mal horrible qu’on nomme le mal français. Au moyen âge, un grand nombre d’auteurs parlent d’ulcérations, qui sont vénériennes, mais qui peuvent n'être pas syphilitiques. Un seul, Géraud, médecin du Berri au xt siècle, dit : « Virga inficitur « et aliquando totum corpus. » Enfin, dans un précieux manuscrit du 1x° siècle, on parle également d’accidents généraux : « Alia « membra sordida vel maligna inde fiunt.»
À toutes ces preuves littéraires de l’ancienneté de la syohilis en Europe, Broca ajouta la première preuve anatomique : en fouillant l'emplacement actuel de la-rue de Bruxelles, on trouva les restes d’une léproserie, où il trouva plusieurs crânes incontestablement syphilitiques, qui, au moyen âge, avaient passé pour lépreux, |la lèpre englobant tout. Enfin un autre document anatomique nous permet, comme tout à l'heure pour l'Amérique avant la conquête, de poursuivre la syphilis dans notre pays, jusqu’au vue siècle. Il s’agit d’une mâchoire inférieure, mérovingienne, trouvée à Breny (Aisne), par M. Moreau et qui présente sur les dents une lésion encore pour Parrot caractéristique de la Syphilis héréditaire, lésion formée par une série de sillons et de cupules. Nous pouvons donc remonter pour l'Europe au moins jusqu’au ve siècle.
Dans l'antiquité, silence presque absolu, expliqué toutefois par un passage de Celse : « Ce n’est pas une entreprise facile de traiter « de ces maladies (vénériennes) pour quiconque veut garder les « règles de la pudeur. » Dans les satiriques, on trouve cependant
quelques passages qui sont significatifs et visent certainement la syphilis.
Mentula quum doleat puero, tibi, Scævole, culus : Non sum divinus, sed scio quid facias.
Martial, Epigr., lib. III, 74.
Horace parle, dans ses Satires, de fœda cicatriæ, une cicatrice honteuse que porte au front un débauché atteint de morbus campanus, le mal de Campanie, comme on dit le mul napolitain, le mal français. Les partisans de la doctrine de l'antiquité de la syphilis mettent en outre à leur actif un passage assez obscur d'Hippocrate : « Beaucoup eurent des aphtes et des. ulcérations à « la bouche, fluxions sur les parties génitales, ulcérations, tu- .« meurs dans les aines, ophthalmies, carnosités aux paupières. » Enfin, une découverte de Prunières (de Marvejols) vint assigner à la syphilis une naturalisation européenne plus reculée qu’on n’eût jamais pensé : eù fouillant une sépulture de l’époque de la pierre polie, ce savant distingué a trouvé des crànes identiques à ceux du Pérou et à ceux que Parrot avait étudiés.
Dans le dolmen de Cauquenos, dans celui de Boujassac, des Jésions syplilitiques du crâne, trouvées par Pruniers, ont été également reconnues telles par Parrot. Un crâne d’enfant a reproduit exactement les lésions modernes et anciennes de la syphilis dans le Mexique. Parrot lui-même a regardé ces deux crânes. comme atteints de syphilis héréditaire et on peut lire dans le procès-verbal de la séance du 27 août du Congrès de Paris, procès-verbal revu par Broca lui-même : « M, Broca adresse ses félicitations à M. Pru- « nières pour les découvertes qu'il vient de faire connaître; la plus « importante est assurément celle de la syphilis ; il avait hésité, « dans le temps, à faire remonter, d’après ces faibles documents, « l'existence de la syphilis à une époque aussi reculée ; mais, « après les comparaisons établies par M. Parrot et les conclusions « qu'il en tire, il ne peut plus hésiter : la syphilis existait bien « chez nous dés l’époque néolithique. »
Dans l'Inde, un livre qui remonte au commencement de l'ère des chrétiens, l’Agurveda de Sucutras, parle comme d’une chose honteuse de certaines maladies de peau, d’ulcères, d’ophthalmies, d’éruptions « in planta,in palma », de pustules colorées, de bubons. Enfin, en Chine, 2637 avant Jésus-Christ, l'empereur Hoang-ty parle du chancre qu’il nomme Yang-nuei-kan, de destructions honteuses du nez, dont il fait cinq classifications et qu’il ordonne de traiter par le mercure.
La syphilis avait-elle été apportée par une invasion venant de l'est? son antiquité dans l’Asie nous indique-t-elle qu'il faut chercher là son berceau ?'Nous l'ignorons. Cette théorie pourrait s’'étayer d’une jappréciation récente du D' Rey : « Dans toute la « Chine, dans les immenses plaines de la terre des herbes, les « populations paraissent depuis longtemps saturées de syphilis. »
Ïl n’y a, entre tous ces faits, rien d’incompatible : la syphilis exiStait en Europe à l’époque néolithique ; elle existait en Amérique avant la conquête. Ces deux pays ne se sont rien donné; ils ont fait échange de virus. Les mauvaises conditions de la guerre d'Italie, ont, en outre, au xvit siècle, été un terrain favorable au renforcement d’un mal qui existait déjà !
C’est à cette opinion mixte qu’il faut, selon moi, se rattacher. Il est d’ailleurs curieux de voir que la syphilis a surtout pris son: essor au moment où la lèpre disparaissait et qu’aux Moluques on croit encore que l’inoculation de la syphilis (frambæsia) empèche la lèpre !
Pathologie comparée. — Les inoculations expérimentales et dès longtemps celles qui ont été pratiquées par le D' Auzias-Turenne, ont prouvé que la syphilis était transmissible au singe, au chat, au chien : un expérimentateur courageux, Robert de Welz, s'inoculant à lui-même la maladie développée chez ces animaux, à pu constater qu'il s'était inoculé la syphilis.
La maladie semble d’ailleurs avoir des sièges de prédilection différents chez chacun de ces animaux. Le singe prend volontiers des ophthalmies, des manifestations cutanées, comme l’homme, des ganglions considérables, comme l'homme, mais surtout comme le nègre. Auzias-Turenne dit en propres termes : « Les muqueuses de ces animaux sont, moins souvent que la peau, le siège de l’éruption. » Nous ferons plus loin la même remarque à propos du pian du nègre. Tous les singes ne prennent pas d’ailleurs Ja syphilis avec une égale facilité ; les Cébiens, moins rapprochés de l’homme par leurs caractères anatomiques, la prennent plus difficilement que les Pithéciens, qui, dans l'ordre des Primates, viennent après les Anthropoïdes. On a pu observer, sur Ja face d’un singe, une éruption syphilitique, qui rappelle un peu le pian. On a constaté chez le singe des gommes multiples de foie et de poumon. MM. Martineau et Hamonic ont réussi à inoculer la syphilis au singe et au porc; ils ont constaté que l’évolution de la maladie est plus rapide que chez l’homme et que l'inocula-
tion du porc à un autre porc ou au singe ne semble pas réussir.
Chez le chat, Vernois et Malgaigne ont constaté des exostoses syphilitiques ; un de ces chats était un chat d’un hôpital affecté aux syphilitiques ; il avait l'habitude de manger les plumasseaux de charpie, qui avaient reposé sur les plaies ; c’est ainsi qu’il $’inocula la maladie dont il mourut. Or les griffes jouant, chez le chat, un grand rôle, cet animal donna un exemple de l'application de cette loi, qui veut que, plus un organe fonctionne, plus souvent il soit choisi par la maladie : les manifestations syphilitiques de Ja maladie portèrent surtout sur les griffes; il eut de l’onyæis syphilitique. :
Boudin a dit que Le pian se communiquait aussi aux dindes, aux poulets, aux pigeons, qui cohabitent côte à côte avec les nègres malades.
U est un autre animal, moins éloigné, il est vrai, de l’homme, qui contracte la syphilis : c’est le cheval. La dourine, c’est le nom qu’on donne à la syphilis du cheval, se nomme encore morbus à coitu ; elle sévit notamment en Algérie, où elle atteint les étalons, les juments et les ânesses. La syphilis équine est assez commune en Orient et elle a été importée dans quelques haras d'Europe par des étalons venus d'Orient. Elle est encore inconnue en ‘Angleterre, mais elle a été observée en France, en Prusse, en Autriche, en Russie. Elle a été récemment étudiée chez nous par un vétérinaire de l’armée, Laquerrière. Elle est communiquée par l’homme syphilitique aux juments ct aux ânesses, par suite de certains actes de bestialité, qui ne sont pas rares en Orient. Il y a une raison à ce contage, une raison ethnologique : c’est qu’en Algérie un triste préjugé fait croire aux hommes qui ont la syphilis, qu'ils ne guériront qu’en la passant à un cheval! Les étalons prennent ensuite la maladie et les poulains l'apportent en naissant. L'inoculation expérimientale, par la lancette faite par Paunechmidt et par Hertwig, la transmet d’ailleurs d’un cheval à un autre. Les ulcérations locales, celles qui frappent tout d’abord ceux qui soignent les animaux, sont les seules qui apparaissent. La maladie évolue ensuite par une série de tumeurs sous-cutanées, qui ne s'ulcèrent pas, puis elle gagne rapidement les centres nerveux et leurs enveloppes osseuses. On voit alors survenir des paralysies, souvent limitées à la face, comme chez l’homme, puis des para- Iysies totales et l'animal, après une période d’amaigrissement et
d'émaciation , succombe fatalement ; nouvel exemple qui nous
montre combien la pathologie étend la zone d'’affinité entre l'homme et les autres animaux! j
Le microbe de la syphilis, — Tout ce qui vient d'être dit de la syphilis et tout ce que le lecteur en sait d’ailleurs déjà nous autorisent à présumer que la syphilis à sa place marquée dans la classe de maladies qui nous occupe.
Hallier (d'Iéna) l’a depuis longtemps étudiée à ce point de vue. Klebs a repris ces expériences et a constaté dans les liquides inoculables des organismes, qui se présentent sous la forme de granulations douées de mouvements très animés et de bâtonnets courts, de dimensions assez considérables. À cause de la forme hélicoide qu'ils affectent parfois, il les a nommés Helicomonus. De ces hélicomonas il a fait des cultures artificielles et l’inoculation de ces cultures a reproduit la syphilis. Aufrecht a, de son côté, observé des micrococcus assez volumineux; le professeur Bouchard admet également l'existence d’un microbe syphilitique, mais la démonstration la plus nette a été faite par Martineau et Hamonic, qui ont trouvé dansle liquide chancreux une bactérie sous forme de bâtonnet. Ils l'ont cultivée d’après la méthode de Pasteur et ont fait, avec ces cultures, des inoculations positives au porc. Le sang des porcs inoculés présentait la bactérie et la reproduisait par culture.