CHAPITRE VI
La dénudation éolienne.
Le progrès des études des géologues conduit à rapprocher de plus en plus l'atmosphère de l'océan, quant aux phénomènes géologiques qui prennent naissance dans son sein. Nous aurons bientôt à voir qu'il s'y fait des sédimentations variées; constatons pour le moment qu'on y observe des phénomènes de dénudation comparables à ceux dont la mer est le théâtre.
La dénudation atmosphérique peut être étudiée sou& deux formes principales : le transport de particules incohérentes et la désagrégation de roches plus ou moins dures.
Dans la première série, M. Stanislas Meunier a fait des expériences à l'aide d'une soufflerie agissant sur des sables variés, les uns fins et les autres grossiers^ les uns denses et les autres légers, les uns anguleux,, les autres arrondis ou en forme de paillettes, etc. Nous reviendrons sur ces essais à propos de la sédimentation; mais il importe de noter tout de suite que le pouvoir de transport du vent à l'égard des particulespierreuses est susceptible de mesures précises. Il y a
d'ailleurs à cet égard un parallèle complet avec le transport analogue réalisé par l'eau courante. L'application la plus directe est dans les triages, dont il serait facile de démontrer les conséquences.
Dans la seconde série, c'est-à-dire relativement au pouvoir de désagrégation du vent, nous aurions bien des expériences à mentionner, les unes accidentelles, et les autres parfaitement raisonnées.
Tout d'abord, on peut reconnaître le mécanisme spécial de cette dénudation dans les localités, comme les plages de bains, où des vitres de verre sont soumises à l'action du vent. On voit tout de suite que l'usure du verre est l'effet des grains sableux charriés par l'air en mouvement. Il suffit parfois de quelques heures pour qu'une semblable vitre soit complètement dépolie par les rayures parfois profondes qui la recouvrent. Et cette expérience involontaire a jeté le plus grand jour sur une foule de faits d'observations tels que, sans parler du polissage des galets à facettes^ des alluvions du Rhône ', le vernissage de certaines pierrailles, comme des blocs de grès des environs de Paris (Villeneuve-Saint-Georges, Polignyprès Nemours, etc.), ou de dolérite comme celle d'Aréquipa,*, etc.
On sait d'ailleurs que l'usure des corps durs sous le choc du sable entraîné par le vent, a été transformée en un procédé industriel de gravure du verre dont les produits sont remarquables. Sous l'influence de ce
1. Stanislas Meunier, Le Naturaliste, t. III de la 2* série, p. 165, 15 juillet 1889.
2. Stanislas Meunier, Comptes rendus de t Académie des sciences^ séance du 14 octobre 1872.
mode spécial de dénudation, bien des roches subissent dans la nature une véritable dissection : ainsi les surfaces de granit porphyroïde de Ploumanach près de Perros-Guerec, dans les Côtes-du-Nord, montrent leurs quartz en saillie jusqu'à ce que la dénudation les détache de leurs alvéoles. On trouve des roches travaillées par le vent au Colorado, d'après Blake, dans le Centre africain d'après Schweinfurth, dans la Suisse saxonne, au nord de la Bohême et bien ailleurs.
Dans un travail spécial, M. Thoulet a soumis Vabra^ sion * à une étude systématique très complète. A l'aide d'un ingénieux appareil qui, grâce à la générosité de son inventeur, fait maintenant partie de la collection de Géologie expérimentale du Muséum d'histoire, il a étudié successivement l'influence sur le résultat de la quantité de sable projeté; de la distance de la roche à l'ouverture du tube d'arrivée du jet de sable; de la dimension des grains de sable projetés; de la nature des grains de sable; de la pression du vent; de l'inclinaison de la plaque de roche par rapport à la direction du jet de sable; de la nature de la plaque abaissée; enfin de l'humidité de la plaque abrasée.
La conclusion, c'est qu'une roche éprouve une abrasion plus considérable quand elle est dépolie que quand elle est polie ; que la dimension des grains de sable est presque sans influence sur l'intensité du phénomène; enfin que l'abrasion est proportionnelle à la pression du vent.
1. C'est sous ce nom que les Anglais désignent la dénudation éolienne; on sait que M. de Richthofen l'avait proposé, mais sans succès, pour désigner le travail de dégradation des vagues.