La Giralda de Séville
Pénétrez dans ces bois odorants où s’alignent les orangers toujours verts, toujours fleuris, toujours chargés de fruits d’or. Grattez ce sol : sous sa surface brûlée règne le plus riche humus dont jamais a'^ri. culteur puisse se réjouir. Grattez et jetez quelques graines°de blé : vous verrez bientôt pousser des épis comme n’en voyait pas en songe Aménophis, le Pharaon terrible. Labourez, et dans les sillons réguièrement tracés semez avec principes, et vous verrez
venir des épis dont Chanaan seul avait jadis le précieux privilège.
Voyez ces riches coteaux, ces pampres aux feuilles empourprées, ces grappes volumineuses et non moins bibliques que les blés dont je parlais tout à l’heure ; visitez ces celliers où fermentent ces barils et ces fûts dont l’Europe se dispute les rares produits; goûtez, et ditesmoi, en sentant ces vins vous pénétrer d’une généreuse chaleur, si ce ne sont point là de sublimes élixirs de longue vie que Dieu nous indique et nous dispense avec mesure comme tout ce qui est réellement bon et bienfaisant.
Venez avec moi, le soir, sur la promenade, au Prado, sur la Rambla, sur la fraîche Alameda, je vous montrerai,—des yeux grands et noirs qui brillent comme les étoiles dans une nuit d’été, qui se voi-
lent sous des paupières bistrées ou sous de riches mantilles des cheveux luxurianls, des hanches sans pareilles^ des pieds impossibles.
Entendez-vous ces chuchottements, ces petits éclats de rire^ sobres et francs, clairs et roses comme une matinée de mai ; ce perpétuel tressaillement de l’éventail qui fait croire à la présence de milliers de papillons aux ailes diaprées ?... Tout cela, chuchottements, rires, éventails, c’est la voix du dieu suprême de l’Espagne,— c’est la voix de l’amour.
Ke craignez rien, venez toujours, il est nuit, je connais les rues et les nids. Écoutez bien : — Ce souffle lentement exhalé comme la douce plainte de la brise,— c’est un soupir. Ce bruit indescriptible que nul mot ne peut rendre, que nulle musique ne peut traduire, ce bruit charmant,— c’est un baiser.
Ne me parlez pas des brumes du Nord,'des pluies, des neiges, des gelées ; de ces températures malsaines qui rendent, dit-on, le teint frais, mais d’une fraîcheur bilieuse, aqueuse, spleennique. Voyez ce soleil, au disque large et rouge, flamboyant, insoutenable comme toute volupté, qui colore les visages de ces reflets dorés, de ces teintes pleines de vie et de sang qui font le bonheur des peintres; qui donne aux choses, aux pierres, aux terrains, aux ai’bres, ces tons chauds et splendides qui font toujours croire à une fête^^ éternelle de la nature.
Ah! le soleil! c’est lui qui fait éclore toutes ces belles choses : fleurs, fruits, vignes et femmes.
Ah ! le soleil! ah! l’Espagne!'j’aime l’Espagne.
Nous conduirons le lecteur dans ja confrée de ce beau royaume la plus largement dotée, — dans l'Andalousie, — cet écrin dont chaque diamant a nom Grenade, Cordouc, Malaga, Cadix,-Séville!
C’était au mois de novembre de l’année 1038.
Depuis une heure environ, un homme, mystérieusement enveloppé dans les plis d’un long manteau noir, coiffé d’un chapeau à larges bords dont la plume, couleur orange, flottait au vont, se tenait au pied de la Giralda, immense tour .carrée située à l’une des extrémités de l'église cathédrale de Séville.
La journée avait^été brûlante comme une journée d’août, et l’approche de l’hiver ne se faisait nullement sentir, car, dans les contrées privilégiées de l’Andalousie, on ne connaît cette saison, à proprement parler, que d’apres les récits de ceux qui ont voyagé vers les régions du nord.
L’homme au manteau commençait visiblement à s’impatienter, et déjà il avait fait deux pas comme pQ.ur quitter la place, lorsqu’il aperçut une ombre glisser sur la blanche m.uraille d’une maison voisine. 11 marcha vers c^e ombre qjii, d’aune ^oix fêlée, lui dpmanda :
— Est-ce vSüs^’selïor jVfânô’el?
— En personne, répondit l’homme.
— Alors suivez-moi et soyez discret.
— Où diable veux-tu me mener, duègne ? On m’a dit d’attendre ici, au pied de la Giralda.
— Suivez-moi.
Reconnaissant bien vite qu’il ne pouvait éil tirer d’aulreè iiarolg^; celui qu’on avait appelé Manoel se décida à suivre la vieille.
Après une centaine de pas, tous deux arrivèrent dans une sorte de rue, étroite et sombre, dont le milieu était occupé par une chaise, abandonnée sur la chaussée par ses porteurs.
La duègne toussa légèrement, et aussitôt la petite porte vitrée de cette chaise s’ouvrit.
Il pii^.soa’ti.t fçrame piasquée ,qpi, apviîs avoir pjis quel.qqes dqpblqp'^àns ,îa mjijpde la yipille, lui dit ;
— Revenez 4ans une heure.
La (lame prit lé liras du seflor îflanoç.l, et le. tirant avec vi.vqçité :
-:- Ÿ.enez vite, lui dit-elle, j’ai pour qu’on nous ypie.
— Je ne t’attendais plus, Carmen, dit le cavalier d’un ton de reproche.
— Pardon, Carlos, répondit la dame en lui rendant 50,n véritable nom; mais, vois-tu, il ne pouvait me quitter ce soir. Tu frémis... Ne sois point jaloux, tu sais bien qu’il m’est.iiulilfércDt, et que je n’aime que toi.
— Oui, je le sais, fit Carlos avec un sourire glacé.
—Tu doutes encore ! mais ma démarche d’à présent ne te le prouve-
- t-clle pas assez? Car, je brave tout pour toi! et le monde qui m’honore, et sa colère à lui, mon mari !
— Dis ton maître, ton tyran.
r— C’est vrai, il est mon maître... mais il n’est pas mon tyran... Oh! je ne te dirai plus cela, Carlos... Tu croirais que je ne t’aime que pour te dire les sacrifices imposés à mon cœur par cet amour... si tu savais! Tout à l’heure il me parlait de toi... il ne te soupçonne pas, mais il répète que tu arrives de France, et que les gentilshommes de cette nation... Oh! mais moi, je pensais, pendant qu’il me disait cela, que les Français trahissaient quelquefois, sans scrupule , des serments... Ne prends pas garde à mes paroles, Carlos, elles sont folles!... comme moi... je t’aime tant! tu sais, quand on aime, on craint toujours...
— Pourquoi trembles-tu, Carmen?
— J’ai froid.
En effet, le vent, si inattendu et si subit quand il souffle en Espagne , avait augmenté de force depuis que cés deux amants se trouvaient réunis. Carlos, honteux de son manque de prévoyance, jeta un pan de son manteau sur les épaules de Carmen qui, ainsi enveloppée :
— Merci, dit-elle, merci! et, se levant sur la pointe des pieds, elle attira Carlos sur son sein et lui imprima sur les lèvres un baiser dans lequel toute son âme ardente avait passé.
— Ah! Carmen, il faudrait être un dieu pour répondre à ton amour!...
— Non, va ! tu serais un simple hoinnu^ du peuple au lieu d’être un noble gentilhomme ; un être dcsliérité de la fortune et delà beauté, au lieu d’être riche et cliarraant, que je ne t’en aimerais pas moins, mon bon Carlos! toi, qui fais ma vie et mon bonheur!...
— Carmen, je fais ta vie et ton bonheur, dis-tu!... Et pourtant... Ahl quand donc oseras-tu coumuuuler à ton cœur de laisser place à im sentiment moins réservé?...
— Tais-toi, Carlos, tajs-toi, j(i t’en conjure. Crois-tu donc que notre bonheur durerait s’il était moins pur?... Carlos, le jour où, abdiquant toutes les pudeurs d(î la femme, j’aurai forfait au serment prêté devant faute), ce jour-là je mourrai...
— Oh ! ne parle pas ainsi, répondit l’impétueux jeune liomrae, — c’est pour toi que je t’aime, pour loi seule !
— Merci, mon ami, merci... Mais c’est étrange, continua-t-elle en frissonnant, tiens, sens, j’ai les inains et. le front brûlants et j’ai toujours froid.,
—Viensj je connais une maison où no^ trouverons du feu.
— 01)! Carlos...
— Ne crains rien, mon ange.
Carmen s’abandonna à son arnant qui, lui passant un bras autour de sa taille fine et souple, l’enleva de terre et, hâtant le pas, arriva bientôt à l’endroit où nous l’avons vu déjà, au commencement de cette liisloirc. . ,.