‹ La Giralda de SévilleChapitre 2 sur 18 · SQm doux furdéau sur une pierre, tourna un angle de la · texte numérisé non relu

SQm doux furdéau sur une pierre, tourna un angle de la

tour et fraj)pa à une petite porte basse percée dans un mur couronné de feuilles. La porte tarda à s’ouvrir ; mais la lueur d’une lampe, venant à passer au travers des ais mal joints, indiiqua qu’on arrivait à cet appel.

— Qui est là? demanda-t-on.

. — Ouvre, vieux, et tu verras.

— Je n’ouvrirai pas styis savoir...

— Allons, ne reconnais-tu donc pas la voix de Carlos?

— Entrez ! ëntréz ! . -

La porte s’ouvrit qussij^t, et Carlos dit au vieillard qui se pré.seijta :

— Attends, ja ne spis. pas seul.

Carlps retouriit). au bloc ,(lc pi|<?rre oit il avait laissé Carmen, la pritentre ses bras et pénétra jdans la Ciraltia.

La porte se referma sur eux.

Mais le jcune homme, dans sa précipitation, n’avait pas remarqué (qu’une ombre noire l’avait suivi.

— Allons, Pedro, dit Carlos, allons, monbraye; allume promptcrment un braspro, cette (lame est transie de froid.

, — îtlais pourquoi courez-vous les rues à cette heure, don Carlos?

LA GlUALDA

— Ail! pas de question;, mon ami... mais il vaudrait peut-être mieux la coucher dans un lit. As-tu un lit?

Et le jeune homme se dirigeait vers un renfoncement de la muraille, fermé par un grand rideau.

— Non, pas par là, dit Pedro; là est Paquarita.

— Ma sœur de lait?

— Oui, senor.

— Eh bien?

— Elle dort.

— 11 faut éveiller Paquarita.

— Non, dit Carmen, je me sens mieux; laissez-la dormir, la pauvre enfant.

Pendant que Pedro ranimait quelques eharbons dans le plateau de cuivre, Carlos se débarrassait de son manteau et s’approchait de Carmen.

—Vois-tu, Carmen, lui dit-il d’une voix douce et pénétrée, ce bon vieillard est mon père, mon père nourricier dont je t’ai parlé. 11 m’aime comme il eût aimé son propre fils, si Dieu lui eût fait la grâce de lui en donner un. Il m’aime autant qp’il aime sà fille Paquarita, la plus belle fille de Séville et des environs. Si tu âs jamais besoin d un dévouement sans bornes, mon amie, adresse-toi à lui en mon nom.

— Ahl vous pouvéz compter sur moi, seïïora, répondit le vieillard, et sur ma fille aussi. J aime et je sers avec joie tous ceux qu’aime Carlos, comme aussi je hais tous ceux qu’il hait ou qui le haïssent.

En disant ces mots, le vieil Andaloux apportait le brasero aux pieds de Carmen, qui se démasqua.

—Vous ôtes belle, senora, ajouta-t-il.

Puis se tournant vers Carlos :

— C’est votre fiancée, monseigneur ?

Carmen rougit douloureusement, quoiqu’on souriant, et abandonna sa main à son amant, qui la couvrit de baisers.

— Que faites-vous en cette tour. Pedro? demanda-t-elle négligemment.

Je suis gardien et sonneur de cloches. C’est une charge qui est dans ma famille depuis deux cents ans que l’archevêque d’alors la donna à mon aïeul, Diego Luis...

Carmen tressaillit.

— Qü’as-tu? lui demanda Carlos inquiet.

— Je veux être seule avec toi, lui dit-elle à voix basse.

Le sonneur se retira sur un signe du jeune homme.

Carmen fondait en larmes.

—Mon Dieu! qu’as-tu donc, Carmen?... Parle... T’aurais-je causé quelque chagrin involontaire? Voyons, ne me laisse pas dans cette incertitude... Que les femmes sont étranges!... Parle donc.

Carmen s’arrêta tout à coup, essuya ses yeux et dit ;

— Don Luis est ici.

—Don Luis!

— Oui, don Luis, le frère de mon mari ! C’est ce nom, prononcé par cet homme qui m’a fait ' ressouvenir. Je savais bien que j’avais quelque chose à t’apprendre,,.. C’est uniquement pour cela que je t’ai donne ce rendez-vous. Et moi qui ne songeais qu’à notre amour... Vois-tu, Carlos, il ne faudra plus venir chez moi

— Pourquoi?

— Parce que don Luis est revenp’de Cadix où il était depuis cinq

mois. Parce que cet homme me hait, ou plutôt,,, ou plutôt, parce qu il m’aime... r ^ r

— 11 t’aime!

— Ohl un amour affreux, quelque chose de waiment inCernal qui m épouvanté et me fait horreur.

— Il t’aime !

— Oui. Il m’a dit qu’il m’aimait, il y a cinq mois de cela, le jour môme de son départ pour Cadix... Oh ! mon ami, mon ami..'. Depuis ce temps, je n’ai sdhgé qu’à cet amour. Si, parfois, tu nVas demandé ce que j’avais, ce qui me tourmentait, quand je pleurais auprès de toi, c’est que je pensais à cet amour et que j’avais peur; peur, voisto, car tu ne connais pas cet homme, toi ! Tu es trop jeune et trop

beau, ton front est trop pur pour comprendre ce qu’il y a de hideux dans Tamour de cet homme. On m’a dit qu’il avait enlevé une pauvre fille et qu’il la rendit à son père flétrie, déshonorée, et que sa mère mourut de chagrin et de honte. Une autre fois il a... mais qu’importe tout cela I Cet homme est un infâme, Carlos, j’ai peur de lui !

11 est rusé, patient et féroce comme le serpent.

— Ne crains rien, Carmen, je le provoquerai, je le tuerai.

— Tu le tueras! insensé! Mais s’il le tue? s’il te tue, que deviendrai-je, moi ! Personne ne m’aimera plus. Mon mari, qui ne m’aime point, qui m’a épousée par calcul, servira l’amour de son frère sans s’en apercevoir. Don Luis est tout-puissant sur son esprit, il l’a accoutumé dès Tenfance à ployer sous sa mystérieuse volonté, cachée sous l’apparence d’une soumission aveugle. Don I.uis me fait peur!...

— Je le tuerai !

— Toujours ce mot! Mais de quel droit, Carlos, iras-tu le provoquer? Je ne suis ni ta femme ni ta sœur, à toi. Je suis quelque chose que tu aimes aujourd’hui, et que peut-être tu mépriseras demain.

— Oh! Carmen...

— Qu’importe, Carlos, tu m’aimes, c’est ce que je veux, c’est topt ce que je puis désirer de bonheur sur la terre, que me faut-il de plus? Ton amour c’est tout jour moi.

El elle se remettait à sanglotter en embrassant son amant.

Tout à coup on frappa à la porte.

Carmen se réfugia, toute tremblante, dans les bras de Carlos.

Pedro rentra.

— N’ouvre pas, lui dit le jeune homme.

On frappa de nouveau, et du dehors une voix cria :

— Ouvrez !

— C’est lui ! fit Carmen à voix basse, les yeux hagards, c’est le serpent, c’est l'infàme !

Et, quittant son amant, elle se dirigea vers une porte située à droite de celle où l’on frappait, la poussa et sortit de la salle.

Carlos la suivit.

— Ouvre, Pedro, dit la voix, c’est de la part de monseigneur l’archevêque.

A ces paroles, le vieux sonneur tira très-lentement le verrou, et don Luis, car c’était lui en effet, entra vivement.

11 interrogea d’un coup d’œil toute la chambre, courut à l’alcûve où dormait Paquarita, écarta le rideau, le laissa retomber presque aussitôt et s’approcha de la porte qu’avaient prise nos deux amaïUs pour s’enfuir.

— Ils sont là, pensa-t-il; la tour est sans issue, ils ne pourront m’échapper.

— Pedro, continua-t-il en s’adressant au sonneur, voici trois doublons et tais-toi. Je suis parent de l’archevêque, tu le sais. Tu sais aussi quelle est ma puissance. Si tu parles !... Laisse-moi faire et va dormir.

— Oui, monsieur le comte, fit Pedro en s’inclinant.

Don Luis disparut.

Le sonneur resta d’abord immobile, puis il se dit, rassuré ;

— Carlos est brave, Carlos a son épée.

Il allait se retirer quand il se sentit toucher l’épaule et vit, en se retournant, sa fille, demi-nue et debout.

— Mon père, c’est don Luis, n’est-ce pas qui est monté à la tour ?

— Oui.

— J’ai entendu la voix de mon frère auparavant.

— C’est vrai, don Carlos était ici.

Paquarita courut à une petite table, en ouvrit le tiroir et y prit un couteau.

— Que fais-tu là, Paquarita ?

— Mon père, Carlos est mon frère et je hais don Luis ; ces deux hommes doivent se détester.

Sans vouloir écouter ce que lui disait son père pour la retenir, la jeune fille s’aventura dans l’escalier de la Giralda.

Et maintenant, disons quelques mots de cette admirable tour qu’on appelle la Giralda , et dont les Sevillanos sont fiers, autant que les Napolitains le sont du Vésuve et de Saint-Janvier.

Les Arabes, après l’apparition de Mahomet, coururent à la conquête.

bientôt maîtres ou vainqueurs d’une grande partie de l’Afrique, de l’Asie Mineure et de tout le littoral de la Méditerranée au midi, ils tournèrent vers l’Europe des yeux d’envie. Le Christianisme et les richesses mystérieuses de ses temples avaient de quoi exciter puissamment la convoitise poétique de ces peuples nés pillards. Leur attente ne fut pas longue.

Le roi Rodrigue aimait dona Florinde, et dona Florinde ne se sentait pas une trop profonde répulsion pour le monarque goth ; mais le père de la fière jeune fille, le comte Julien, contrarié par cet amour qui ruinait ses secrètes espérances, même en admettant que le roi consentît à épouser sa maîtresse, ce qui, hàtons-nous de le dire, était peu vraisemblable; le père, disions-nous, saisit avec empressement le grief de ces séductions royales pour couvrir et légitimer en quelque sorte ses projets.

Séduit par les promesses du Maure, qui lui montrait le trône en échange de son concours, il appela les infidèles à l’aide de sa nrétendue vengeance. Il leur ouvrit le passage d’Héraclee, aujourd hui Gibraltar, et, suivi d’une armée de douze mille Maures, commandés par Abd-el-Tarifa, le chrétien parjure marcha contre son roi!

Il ne voyait pas,4e misérable ambitieux, que dans ses égoïstes désirs il livrait son pays à des peuples ardents à la curée et au pillage qui, bientôt, agiraient et combattraient pour eux-mêmes.

En effet, en moins de trois années, les musulmans se rendirent maîtres de toute l’Espagne, et abattirent d’un seul coup les trois siècles de domination des Goths.

Le croissant remplaçait la croix.

Le roi Rodrigue mourut comme un héros.

La belle dona Florinde a été surnommée depuis, par les Espagnols, la Gava, la méchante, la mauvaise, la maudite.

Le nom du comte Julien, traître à son roi, traître à son pays, traître à son Dieu, a passé à l’exécration de la postérité.

Il a fallu le Cid, il a fallu Ferdinand-lc-Catholique, il a fallu six siècles pour détruire son œuvre d’infamie.

ÎSaturellement les Arabes ont laissé de nombreux monuments dans la Péninsule,

L’architecture moresque diffère essentiellement de toutes les autres, mais elle ne s’est point élevée au-dessus de l’architecture chrétienne. Excluant toute représentation quelconque de la nature humaine, elle n’emploie dans son ornementation que des types pris dans la végétation ou des combinaisons géométriques. Les versets, du Koran tiennent lieu de statues. Le signe qui la caractérise^ particulièrement se trouve dans les arcs, dont les portes et fenêtres, sont surmontées : non contente du plein-cintre, elle adopta le fer à. cheval ou croissant, symbole de l’hégire, lequel arc est appelé parles Arabes, l’Arc sacré.

Nous n’entreprendrons pas des considérations plus étendues sui" cet art, auquel nous avouons être assez étranger. Nous allons dire; simplement, à propos de la Giralda, ce que l’histoire rapporte et ceque nos yeux ont vu. Rien de plus.

Nous ne voulons pas, d’ailleurs, nous brouiller avec nos lectrices,, qui ont horreur des descriptions, non sans raison.

En l’an 1195, l’émir Al-Mouménim, Yacob-ben-Yousouf-el- Mansour, remporta sur Alphonse YII une victoire éclatante aux. environs d’Alarcos, qui coûta aux chrétiens vingt mille combattants.. L’émir, enivré du succès, fit mettre en liberté plusieurs milliers de; prisonniers, sans exiger d’eux aucune rançon, ruina Alarcos, repril; Calatrava, s’empara de Guadalajara, de Talamanca, et s’en retournai à Séville faire ses préparatifs pour combattre encore l’année sui-- /ante.

Afin de perpétuer cette victoire d’Alarcos, Yacob-ben-Yousouf fiU bâtir à Séville une mosquée somptueuse, accompagnée d’une tour très élevée , qu’on a depuis appelée la tour de la Giralda, dont lej5 constructions présentent de remarquables spécimens de l’architectur/î arabe-moresque du xii® siècle.

La Giralda est un de ces merveilleux monuments qm étonnent pair la hardiesse et l’aplomb de leur structure, par les rainutieusen beautés de leurs sculptures. Elle ne peut être comparée qu’au campanifie de Yènise, élevé à la même époque, avec lequel elle a la plus

parfaite analogie de hauteur, de dimensions, de constructions et de formes. C’est une tour carrée, une sorte de flèche mince et élancée comme un monstrueux obélisque, solide sur sa base comme une pyramide et élevée de près de trois cents pieds.

Cet édifice colossal repose, d’après la tradition, sur des fondements formés d’énormes blocs de pierre et de marbre, provenant de ruines antiques et entassés à une grande profondeur.

Le centre de la tour est occupé par un noyau de maçonnerie renfermant plusieurs salles voûtées et servant à établir les trentecinq rampes ou plans inclinés, au moyen desquels on gravit cette montagne de pierre.

C’est-à-dire qu’au lieu d’un escalier, aux marches innombrables, c’est un terrain uni, légèrement incliné, se brisant à chaque angle de la tour, et dont la pente est si douce et l’éloignement des parois si large, que plusieurs hommes à cheval peuvent monter de front jusqu’à la plate-forme où se trouvent les cloches.

On peut même le monter en voiture, et l’on dit qu’une reine d’Espagne, une grande reine s’en passa un jour la fantaisie.

Le couronnement fut ajouté en 1568 par Fernand Ruiz, qui le surmonta d’une statue en bronze, représentant la Foi et tournant sur pivot, ce qui fit donner à la tour elle-même ce nom de Giralda, {giralda, girouette.)

Avant ce temps, la tour se terminait à la plate-forme, autour de laquelle régnait probablement une couronne de merlons dentelés, tels qu’on en voit encore sur le haut des murailles voisines de l’ancienne mosquée, surmontée d’une autre tour de vingt ou trente pieds de haut où flamboyaient au loin quatre grands globes de bronze doré.

A l’extérieur, la décoration de la tour est merveilleuse. C est une combinaison variée de fenêtres élégantes, tantôt à une seule, tantôt à deux ouvertures, reposant sur de coquettes colonneltes en mai'bre, au travail exquis, interrompant de longs panniiaux ({ui vont du sommet de la tour jusqu’à sa hase, panneaux resplendissants des dessins les plus riches en couleurs, exécutés eh briques découpées et enduites d’un indestructible émail.

Parvenu au sommet, on s’étonne en embrassant d’un coup d’œil tant do pays : Séville, l’ardente cité, l'une des plus grandes de toutes les Espagnes, avec ses maisons blanches, uniformément construites à la moresque, toutes surmontées de terrasses verdoyantes et fleuries; son Guadalquivir aux eaux vertes qui la baigne ; ses bois d’orangers et de citronniers aux fruits d’or qui l’entourent ; et là bas, à l’horizon, des montagnes bleues qui se perdent et se confondent avec les nuages; et de cet autre côté, — mais plus loin, — la mer, l’Océan à la voix puissante et aux vagues écumeuses qui pousse au cœur de cette belle Andalousie mille vaisseaux ardents au commerce et qui, sillonné en tous sens depuis que le monde existe, par les navires de tous les âges, arches, galères, jonques, barques, paquebots, reste seul immuable, comme Dieu, sans garder aucune trace du passage des hommes.

Cependant, parvenu au sommet de la Giralda, on s’étonne à bon droit de n’être point fatigué de l’ascension, grâce aux plans inclinés, et en distinguant, au bas, des hommes qui s’agitent, si petits qu’ils semblent des fourmis, on tremble que le géant maure les écrase tout à coup de son talon de granit.

Revenons aux personnages de notre histoire.

Carlos et Carmen s’étaient donc engagés dans ce chemin, sans autre issue que le ciel et la mort, et déjà ils n’étaient arrivés qu’au tiers de la montée quand ils entendirent des pas retentissants, quoique étouffés, sous les vastes arceaux.

On les suivait.

Ils ralentirent alors un peu leur marche, persuadés que, s’il les eût ouïs courir, leur persécuteur, moins ému peut-être, les eût facilement atteints.

Soudain, Carmen, se jetant dans un angle obscur, dit à voix basse et précipitamment :

— Marche toujours, Carlos, il faut que je rentre au palais... la réflexion pourrait lui prendre d’y courir, et mon mari... Adieu, marche toujours, mon Carlos, ne lui dis rien, sois prudent'.... je taime, je n’aime que toi.

Elle lui envoya un baiser dans l’ombre après l’avoir poussé en avant. Carlos s’éloigna.

Don Luis montait.

Carmen entendait les pas du bien-aimé se perdre dans l’éloignement; mais aussi les pas de l’autre, de l’infâme, frappaient son oreille plus distinctement, au fur et à mesure qu’il avançait, comme le choc d’un lourd marteau.

Elle n’entendit plus Carlos.

Don Luis montait toujours.

Tout à coup Carmen retint son souffle, ses yeux se fermèrent , et elle s’appuya de toutes ses forces contre la muraille.

Don Luis était près d’elle.

Il monta.

Quand Carmen rouvrit les yeux, elle l’aperçut tournant l’angle de pierre, puis elle sentit une sueur froide perler dans ses cheveux... épouvantée, elle venait de voir une ombre blanche passant devant elle.

Cette ombre tenait un couteau à la main.

La marquise alors fut saisie de vertige et, se laissant aller, elle descendit, descendit, arriva à la salle basse, la traversa aux yeux étonnés du sonneur, et se trouva bientôt hors de tout danger, hors de la Giralda.

Mais une pensée l’arrêta : — Carlos ?

— Oh! mais, se dit-elle,— comme un instant auparavant le vieux Pedro, — Carlos est brave, Carlos a son épée!...

Elle suivit instinctivement la route que son amant avait prise pour venir, et retrouva sa chaise au milieu de la ruelle. La duègne et les deux porteurs accoururent aussitôt.

Lorsque Carlos arriva à la plate-forme couverte où sont les cloches de la Giralda,il alla s’appuyer à l’une des entre-colonnades et attendit, le regard fixé sur cette partie de la ville où se trouve l’Alcazar maure, que don Luis vînt à lui.

En se rappelant les terreurs de sa maîtresse, il se demanda, sûr de la discrétion de Pedro, s’il ne vaudrait pas mieux provoquer le comte, lui planter un poignard au cœur, ou le jeter par-dessus le mur d’appui; mais, la tactique de Carmen ayant réussi, puisque les pas se ^approchaient, il résolut de ruser.

Le comte ne tarda point, en effet, à sortir de l’ombre des rampes, et, après avoir minutieusement scruté tous les points du clocher, il s’approcha de Carlos, et lui touchant l’épaule :

— Deux mots, senor,dit-il... Eh quoi, c’est vous, don Carlos? C’est ( pardieu vrai... La nuit, quelque noire qu’elle soit, me permet d’apercevoir vos moustaches relevées à la mode de France.

— Je vous salue, don Luis; mais que diable venez-vous'donc faire ici, à pareille heure?

Ils se serrèrent la main avec une apparente franchise.

— Mais, observa Luis, vous, cousin, vous-même, qu’y faites-vous?

Si c’est pour observer les astres que vous avez grimpé jusqu’ici, vous ne pouviez, je l’avoue, trouver un observatoire plus commode.

— La nuit est belle!... fit Carlos indifféremment.

— Et la Paquarita aussi.

— Que voulez-vous dire?

— Eh! mon cher cousin, pourquoi vous cacher de moi? Pardieu, je comprends ces choses-là à merveille ! Quoique vous soyez son frère de lait, cela n’empêche pas de la courtiser, au contraire. Elle est charmante en vérité ! Une Andalouse pur sang ! Des yeux à faire damner tous les saints du paradis sous leur suaire.

— Vous faites erreur, don Luis...

— Non pas, non pas... La petite rusée, dès qu’elle m’a entendu frapper à la porte, s'est vite jetée sur son lit et a feint de dormir; mais à l’agitation de son sein, j’ai bien vu que sa vertu commençait à devenir une question.

— Don Luis !

— Là! ne nous fâchons pas, vous aimez la petite, avouez-le.

— Eh bien!... c’est vrai, dit Carlos avec effort.

— Allons! je le savais bien. Et maintenant je me retirerai.

— Comment?

— Oui, j’avais aussi la folie de l’aimer; mais il est juste que je

vous cède le pas, car en matières d’amour, les jeunes sont les vieux,

— Restez-vous?

— Non, je descends.

— Et moi avec vous.

Tous deux quittèrent alors la plate-forme en causant; mais, intérieurement, l’un était ravi, l’autre furieux.

Paquarita, qui les avait rejoints, sans qu’ils s’en fussent aperçus, resta seule.

Elle demeura immobile d'abord, les yeux perdus dans l’immensité de l’espace.

Elle alla ensuite s’accouder à l’endroit qu’occupait un instant auparavant son frère de lait et se dit, avec un sourire où le bonheur et l’espoir se trouvaient mêlés :

— Il m’aime!... il m’aime!

Elle fut s’asseoir sur une marche de pierre et, appuyée à la muraille, elle reprit son sommeil interrompu en répétant :

—11 m’aime! il m’aime!... Carlos!... Carlito!...

Ah ! vraiment, qui eût vu alors Paquarita, se serait cru transporté dans une région inconnue, ou en proie au rêve le plus délicieux. Elle n’avait, pour voiler les formes exquises de son corps, qu’uiie légère chemise de toile, qui, soulevée doucement par son sein palpitant, laissait glisser le regard sur des trésors devinés. Ses mains, fines et effilées, étaient croisées sous son menton, et tenaient entre leurs doigts quelques mèches des cheveux les plus beaux et les plus noirs qui pussent se trouver dans tout Séville. Et ses pieds, blancs et roses, des pieds d’enfant, petits à tenir dans la main, cambrés amoureusement, avec d’admirables fossettes, près d’une cheville toute de race... pieds charmants qui semblaient ne point appartenir à une créature animée, tant ils étaient parfaits. Ses paupières étaient closes, mais à la longueur des cils, à la suavité de l’arc du sourcil, comment ne point penser qu’elles cachent des prunelles à faire tressaillir l’âme, à brûler la chair jusqu’aux os, rien qu’en se fixant sur vous...

Ah ! quelle admirable fille que la Paquarita, et que l’on a su perberaent qualifiée en la nommant la perle de Séville !

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