‹ La Giralda de SévilleChapitre 17 sur 18 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Où le diable saisit double proie.

La nouvelle de la mort de don Carlos et de l’état désespéré de don Luis se répandit dans le palais avec cette rapidité fatale dont tout événement funeste a le privilège.

Quoiqu’il fût de très-grand matin, Carmen était déjà levée, de sorte que le vieux Nunez entra subitement dans son appartement, l'œil hagard, en s'écriant ;

— Madame!... madame la marquise...

— Eh bien, Nunez, qu’y a-t-il donc?

— Si vous saviez... pauvre... pauvre jeune homme!

— Achevez, achevez, dit Carmen inquiète malgré elle.

— Don Carlos...

— Eh bien ?... demanda la marquise, bouleversée jusqu’au fond de l’àme.

— Don Carlos est mort.

— Mort !

Carmen poussa un cri déchirant auquel répondit un autre cri partant de la pièce voisine.

Paquarita parut sur le seuil de l’appartement.

Les deux femmes s’approchèrent l’une de l’autre et se prirent les mains.

— Mort!... firent-elles d’une voix étouffée.

Nunez les considérait avec stupeur.

— Où est-il ? demandèrent-elles.

— Dans la cour du palais.

— Oh ! courons.

Et toutes deux, en se tenant toujours par la main, descendirent à la hâte l’escalier de marbre, arrivèrent dans la cour, et fendant la foule qui entourait le brancard, allaient se jeter sur le corps de Carlos, lorsqu’un éclat de rire affreux, sobre et seulement perceptible pour elles, les fit reculer en arrière, comme si elles eussent senti l’attouchement d’une vipère.

À la vue de la marquise, tout le monde s’était éloigné, res-

LA GlUALDA DE SÉVILLE.

pectant sa douleur, qu’on ne songeait pas, cependant, à analyser.

— C’est moi qui l’ai tué, fit don Luis à voix basse, et dont l’accent résonna pourtant à leurs oreilles comme la trompette du jugement dernier.

— Oui, c’est moi qui l’ai tué, répéta-t-il avec une joie infernale. Femme orgueilleuse, tu méprisais mon amour j tu bravais ma colère et tu ne t’es point tenue en garde contre ma vengeance. Folle !... folle mille fois, car tu avais entre tes mains la vie d’un homme, et tu l’as laissé immoler. Ah ! ah ! ah !...

Les deux femmes restaient muettes d’épouvante.

Le marquis accourut bientôt, et par son ordre le comte fut transporté dans ses appartements, tandis que le corps de Carlos fut porté dans la chapelle du palais, pour être ensuite enseveli dans la sépulture des Aracena.

Mais il arriva une chose extraordinaire, un de'ces événements où la marquise reconnut bien la haine de son ennemi.

Quand elle voulut aller prier sur le corps de Carlos, le corps avait déjà disparu.

Cependant la marquise obtint qu’une enquête serait faite sur cet assassinat : le peuple et les bourgeois de Séville exécraient don Luis, et celui-ci fut le premier à conseiller à son frère de poursuivre les meurtriers de don Carlos.

Le vieux pêcheur du Guadalquivjr^vait dit que les assassins étaient au nombre de trois: en conséquence, trois potences furent dressées sur la place de l’Hôpital.

L’exéejution de ces potences fit la joie du populaire : il eh oublia presque les courses de taureaux. .

Le vieux Pedro, que don Luis venait de faire relâcher, animait les esprits et envoya sa fille dans les groupes afin d’y nlaintcnir l’effer- ■ vescence et de la diriger surtout contre don Lüis> qü’il n’Hésitait pas à accuser du meurtre de son cousin.

— J’ai autre chose à faire, moi ! dit-il en s’éloignant rapidement.

Mais Paquarita sentait sa raison s’égarer : c’était don Luis qu’elle

eût voulu voir accrocher à ces instruments du dernier supplice ; et elle le répéta si souventàtous ceux à qui elle parlait, que cette idée courut dans la foule et fut partagée avec transports.

Et ce fut à un tel point, le concert d’unanimité était si Complet que Paquarita, arrivée à l’extrémité de la place, à l’endroit même où s’élevaient les potences, s’arrêta pour demander, feignant l’ignorance, à qui elles étaient destinées.

— Celle-ci, lui dit un jeune homme en désignant la potence du milieu, est pour don Luis, et les deux autres pour les valets ses complices.

Paquarita répondit par un éclat de rire, répété aussitôt par l’assistance ; elle eut peur et s’enfuit.

Le marquis avait songé à suspendre, pour cette journée, la fête et les courses de taureaux ; mais don Luis, son conseiller jusqu’à la fin, lui recommanda de n’en rien faire.

— L’opinion publique, disait-il, ne lui était pas favorable; Userait donc imyiolitique, dangereux même, de priver la foule de son spectacle favori; d’ailleurs, lui, don Luis, n’était pas si mal qu’on le fiènsait, et sans nul doute il devait survivre à ses terribles blessures. Mais là n’était pas l’essentiel.

— Avez-vous remarqué, insinuait-il au marquis, tout en se tordant sur son lit de douleurs, avez-vous remarqué, mon-frère, le désespoir de votre femme, à la vue de ce cadavre que je lui rapportais?... n’allez-vous pas venger sur elle votre nom souillé?... il faut un châtiment, croyez-moi, à la hauteur de son oflènse...

Don Ramon, comme nous l’avons Vu, se rendait justice à l’égard de sa femme; non (ju’il tolérât l’adultère puisqu’il l’avait puni, mais la mort de Carlos avait, selon sa pensée intime, satisfait à tout; et Carmen portait assez la peine de son crime puisqu’elle se trouvait, par la mort de son amant, sous le coup d’un désespoir éternel; aussi conseilla-t-il a son frère de songer seulement aux soins que réclamaient ses blessures.

C’était en vain que don Luis se faisait illusion sur la gravité de sa situation: dp minute en minute il s’affaiblissait, et hii-mcme sen¬

tait ses membres s’engourdir graduellement, et la chaleur les aban* donner.

L’activité de son esprit faisait seule sa force et sa vie; mais en raison des ruineux efforts qu’il tentait, il diminuait d’autant la limite qu’entre eux avaient assignée les médecins.

Par moments, il s’exhalait de sa poitrine un râle affreux, au milieu •duquel quelques mots se frayaient passage ; mais par suite de sa volonté, savante à se concentrer, savante surtout à s’observer, le nom de Carmen n’agitait jamais ses lèvres, quoique tout son esprit fût tourné vers elle.

— Senor Moya, dit-il tout à coup en se tournant vers le médecin, occupé dans le.tond de la salle à préparer un appareil, Moya, écoutez, je vous prie, et répondez-moi... voyons, n’essayez pas de m’abuser...

— Monseigneur, que me voulez-vous ?

— Combien ai-je do jours à vivre?

— Monsieur le comte... balbutia le médecin.

— Moya... combien ai-je d'heures à vivre?...

— Monsieur le comte! s’écria Moya, au nom du ciel...

— Ah! je le savais bien, je ne pouvais me faire illusion longtemps... car ce que je souffre est trop horrible!... Moya, inventez quelque chose qui me donne la force de marcher..., ne fût-ce qu’une heure, et ce que je possède est à vous... Ah! c’est impossible, vous avez raison... mais je veux vivre, cependant... il le faut !

Le ttiedecin lui posa, peu d’instants apres, le premier appareil, et sortit.

— Ramon, dit le comte resté seul avec son frère, Ramon, je vous ai vengé .. j’ai vengé votre honneur et j’y ai succombé... Vous le voyez, Ramon, jusqu’à mon dernier souffle, je vous sacrifie tout.,, croyez-vous que je vous aime, croyez-vous... que je vous aie jamais trompé ?...

^ Le marquis serrait sa main , en l’appuyant sur son cœur, mais ses yeux ne versaient pas de larmes, et pourtant son frère était sa plus grande, bu plutôt sa seule affection.

— Ramon, tout n’est pas fini... Je veux parler de votre femme... car elle est coupable, elle... plus coupable encore que don Carlos... Je vais mourir... Moya ne fa-t-il pas dit... mais avant d’expirer, doifuez-inoi la satisfaction de voir le crime puni.... votre nom est lé mien.

— Don Luis, mon ami, si vous vous occupiez du salut de votre

âme...

Le comte ne répondit que par un éclat de rire, dont ne put s’empêcher de frissonner son frère, qui, tout-indiflérent qu’il était pour les clioscs de la vie, n’avait point cependant entièrement abjuré les croyances religieuses de sa première jeunesse.

— Don Ramon, savez-vous oû est Carmen en ce moment?

— Dans ses appartements...

— Oui, elle pleure, gémit, éclate en sanglots sur la mort de son amant, mais non chez elle et la porte fermée... Non!... Cette femme a juré de traîner notre nom dans la boue, et de le livrer à la risée de tous... Elle est à cette heure dans la chapelle du palais, bravant l’opinion qui lui défend de donner à d’autres qu’à son époux des larmes aussi amères.

— Mon frère, il faut user d’indulgence.

— Indulgence !

La douleur arracha quelques plaintes à don Luis, mais, cette crise passée, il se recueillit et reprit au bout d’un instant:

— Vous aviez raison tout à l’heube, Ramon... Oui, il faut user d’indulgence... mais au plus pressé, d’abord... Allez vous-même prier Carinen de rentrer dans ses appartements... il faut sauver les apparences, et puis en passant, envoyez-moi fray Tomaso?

— Fray Tomaso?

Ne faut-il pas, c’est vous (pii l’avez dit, penser à mon salut?

— Ahlpmon frère, vous comblez mes vieux!... mais cependant...

—Jih bien?

— 11 me semble que vous auriez pu...

— Que j’aurais pu...

— Faire un autre çlioix... Fra;ÿ Tomaso n’est-il point à votre solde?

— C’est vrai.

( — Mais comm,e... espion ?

— Qu’importe!... n’a-t-il pas, autant qu’un bon prêtre, pouvoir de donner l’absolution?

Le marquis sortit.

Quelques minutes se passèrent, au bout desquelles fray Tomaso entra.

Sans lui donner le temps d’avancer même jusqu’à son lit, le comte lui dit :

— Vite, vite, fais venir José.

Le moine alla entrouvrir la porte, fit un signe, et le fidèle José parut presque aussitôt.

— Laissez-nous, Tomaso.

Tomaso se retira et José se plaça au pied du lit.

— José, fit le comte en parlant avec effort, José, approche... davantage... Il faut que tu te charges d’une mission... mission terrible... Oh! ne crains rien... et ce ne sera pas là dernière... Je ne mourrai pas, va.... Ecoute... Tu connais mon amour pour Carmen... mais cette femme me hait, mais cette femme... me méprise... Je veux... je veux qu’elle meure.

José ne piit retenir un cri d’horfeür, où se traduisait la répulsion profonde qu’il se sentait pour un semblable crime.

— Tuer une femme ! rcpondit-il avec stupeur.

— Qu’importe ! tu aimes l’or, José, je le sais, püisque tu as risqué dernièrement... eh bien! tu en auras... Voyons, quelle somme veuxtu?... parle... que dis-tu de vingt onces d’oP? vingt onces ! c’est une belle alfaire, José, soriges-y !...

— Ne me tentez pas, monseigneur.,.

— En véux-tu trente, quarante?...

— Vous allez mourir.

— Qui te lia dit?

— Je le vois bien.

Et l’espion montrait du doigt le visage pâle et ravagé du comte.

Don Luis contint son effroi.

— Et tu crains... tu crains... de n’ètre pas payé... Non, je ne mourrai pas... Tu refuses?

— Oui.

— Attends!... dit le comte en voyant son affidé s’éloigner de lui, tiens... sur cette table... là... prends cette clef.

José prit la ejef.

—Ouvre ce meuble, dit le comte en indiquant une armoire en chêne sculpté, lamée de cuivre.

José l’ouvrit et regarda le comte.

—Tu vois un coffret, José... prcilds-lc, et porte-le sur la table...

José obéit.

— Hein, José, il est lourd, n’est-cè pas... eh bien!... il est plein d’or!...

Les yeux du bandit s’allumèrent.

— Presse le ressôrt... il est caché sous cette lame d’argent... Ah!

c’est cela ! ‘

José demeura Stupide, à la vue de l’intérieur du coffre, où Tor étincelait de cette sublime couleur, assez puissante pour se refléter et adhérer aux yeux des avares.

— Prends-én une poignée, José, et tue Carmen !

José ne répondit rien.

— Eh bien! hàte-toi... car tu l’as dit... je vais... je vais mourir... et je veux être vengé... Ilàte-toi... et tu viendras me fermer les yeux avec celte nouvelle...Va!... Eh bien! qui t’arrête?...

— Je veux tout! dit José...

— Misérable!

— Je veux tout ! répéta l’espion, en regardant le comte en face et entourant le coffre de ses deux bras.

— Je vais appeler et le faire pondre à l’instant !... ^

La vue du trésor avait rendu José ivre, fou,désespéré,’ et le comte n’avait pas achev'é de parler que le bandit lui posait une main puissante sur la bouche.

Le comte se tordait, et, saisissant le br^ de l’espion, essayait de se soustraire à cette pression; mais ses forces l’abandonnaient, sa poitrine se gonflait; il put enfin se soulever du lit et roula à terre eh entraînant José. Seulement les doigts de celui-ci avaient quitté la bouche du comte et se crispaient à sa gbrge.

Ce fut une lutte affreuse dans laquelle les blessures de don Luis, mises à nu, recommencèrent à vomir de sang.

L’espion voulait dégager son ppignèt que le comte tenait toujours avec line force surhumainç, et pour y parvenir, il ne vit pas d’autre moyen que d’en finir. Il chercha son coùteau.

Mais le comte avait raidi et scellé ses doigts au bras de José qui, haletant, baigné de sueur, traînait avec lui ce corps sanglant, devenu en quelque sorte une partie de lui-rhêmé.

Il arriva ainsi jusqu’au coffre plein d’or, et appuyait sa main libre sur cette conquête, en poussant un rugissement effrayant, qüàrid frày Tomaso entra vivement en disant :

— Voilà le marquis!

Mais à l’aspect de ce spectacle, il sè précipita aussitôt hors de l’appartement, les yeüx effarés, et poussant de grands cris.

José, d’un effort désespéré, essaya encore de se soustraire à l’horrible étreinte, mais il ne put y parvenir.

Le marquis, suivi de plusieurs seigneurs, entra et courut au meurtrier.

Don Luis râlait; mais il eut la force d’ordonner que José et fray |Tomaso fussent pendus sur l’heure, comme assassins de don Carlos.

Après avoir échappé une première fois à la corde, lors de sà tentative avec Mosquira, shr la maison de l’àvare, Jdse né paraissait pas devoir l’éviter à la seconde. Il lui fallait expier aussi son amour passionné pour ce métal que tout le monde méprise, mais que tout le monde adore.

Mais, quand les deux bandits furent amenés au pied des potences, le peuple devint furieux. Une victime manquait à son compte, et’il prétendait avec assez de raison que c’était le principal coupable qu’on voulait soustraire à la justice.

En vain, des gens sensés prétendaient que le comte, s’il était coupable, devait être jugé par un tribunal régulier; le peuple ne voulut entendre à aucune de ces observations.

Au plus fort des murmures, et au moment où José et fray Tomaso espéraient que, grâce à cette opposition, ils allaient être délivres peut-être, un homme accourut l’épée à la main.

C’était Pedro le sonneur.

— Amis, s’écria-t-il, on veut nous arracher le vrai coupable; allons le chercher !

Cette motion fut accueillie par des bravos énergiques, et le palais du gouverneur, à peu près vide de troupes à cause de la course des taureaux, fut envahi presque sans coup férir.

Pedro marchait à leur tête et gravit ainsi l’escalier conduisant à l’appartement de don Luis.

La colère du peuple est terrible; don Luis fut emporté comme un atome par cent bra^ furieux; et, moins d’un quart d’heüre après, son cadavre se balançait, pendu par le cou à la potence du milieu, entre les deux exécrables ministres de ses vengeances.

Carmen n’était point à la chapelle comme l’avait supposé le comte ; elle s’était retirée dans son appartement et jetée entre les bras de Paquarita.

Confondant leur douleur, les deux femmes n’échangeaient pas une parole; leurs larmes en tenaient lieu.

La mort de Carlos les avait frappées également, et la marquise ne songeait nullement à s’étonner des sanglots de Paquarita; mais, comme son amant était tout pour elle, il lui semblait que toute la nature devait le pleurer avec elle.

Tout à coup Paquarita s’éloigna de la marquise,

— Qu’avez-vous, Paquarita? demanda celle-ci.

— Oh! vous me faites horreur!...

— Moi !

— C’est vous... c’est vous qui l’avez tué.

— Que veux-tu dire?...

— Oui, malheureuse femme... n’as-tu donc pas deviné que je Taimais, moi aussi?

— Toi!... Ah! merci. Seigneur; tu me comprends alors ! s’écria dona Carmen.

— Tu Tas tué, te dis-je, et tu ne Taimais pas!... fit Paquarita d’un air farouche.

g — Je ne Taimais pas, grand Dieu !

^—Non. Sa vie était entre tes mains, et tu Tas laissé immoler... C’est don Luis qui Ta dit... don Luis a raison.

— Que pouvais-je, ô mon Dieu, pour l’empêcher?

— Ce que tu pouvais?... tu devais te sacrifier pour lui... comme je l’aurais fait, moi, je le jure sur mon'âme, si Ton m’avait dit : Soyez à moi et il vivra... oui, pour le sauver je me serais donnée cà don Luis !... Oh ! non, vous ne Taimiez pas !

Carmen se jeta à deux genoux et levant les bras au ciel :

— Mon Dieu... mon Dieu... elle a raison... j’ai voulu le meurtre, puisque je pouvais le prévenir et que je ne Tai point fait... ah! du moins, si je n’ai pu te sauver, Carlos, je saurai mourir pour toi!

— Mourir, répéta Paquarita, vous voulez mourir?... en auriez-vous le courage?

— Oui ! fit Carmen avec énergie.

— Eh bien!... eh bien! viens!...

Paquarita entraîna la marquise, et toutes deux sortirent du palais.

La population était tout entière aux taureaux, de sorte que c’était quelque chose d’affreux à voir que ces deux femmes, pâles, aux yeux hagards, courant à travers les rues désertes, et ne répétant qu’un seul mot qui semblait leur souffler la force de leur résolution :

— Mourir !

Elles arrivèrent à la Giralda.

Pendant l’absence de Pedro, qui, on Ta vu, avait été arrêté et mis au secret, lors de la saisie de cette lettre dont l’avait chargé la marquise, un sien frère, tisserand de son métier, avait rempli sa charge de sonneur.

Comme Paquarita allait frapper, la porte de la tour s’ouvrit et le sonneur par intérim parut.

— Vous sortez, mon oncle ?

— Oui, ma fille, répondit le nouveau venu, oui, certes ; ne faut-il pas que j’aille voir les taureaux? Ah çà, que viens-tu faire ici?

— C’est la seîïora qui désirait visiter la tour, dit Paquarita le plus naturellement qu’elle put, et je me suis offerte pour lui servir de conductrice... mais que cela ne vous empêche pas d’aller aux taureaux, mon oncle, je mettrai la clef de la tour chez le bedeau, à la s acristie, ou, si vous le préférez, j’attendrai votre retour.

— Oui, c’est cela... et ton père?...

— Mon père...

— Chut! fit-il avec mystère.

— Mais...

— Allons... nous causerons de cela... je suis pressé. Je suis sùr qu’il y a déjà au moins trois taureaux d’abattus... Senora, jé vous salue... Tu m’attendras, Paquarita?

T- Oui, mon oncle ; allez.

Quand il fut parti, Paquarita demeura consternée.

— Mon père... qu’est devenu mon père? Jusqu’à ce moment Carlos seul m’a occupé... Pardonnez-moi. Seigneur...

— Paquarita, tu manques de courage, dit la marquise.

— Mon père!...mon père!...

— Puisque tu regrettes ton père... adieu, tu dois te conserver pour lui.

Et la marquise, ouvrant la porte de l’escalier, s’élança dans la tour.

Engagée dans la spirale immense, et montant à pas précipités, il lui sembla alors qu’à ses côtés s’étaient placés deux anges ; — celui du mal qui lui disait :

—Viens, femme, accepte le suicide, c’est le refuge de toute âme ulcérée; crois-moi, tu retrouveras dans un autre monde celui que tu as aimé.

— Ne l’écoute pas, disait le bon ange, le suicide est un crime hor» rible\ux yeux de Dieu, jamais il ne trouve grâce devant lui.

— Femme, tu seras heureuse hors de cette vie.

— Prends plutôt pour toi la douleur et l’expiation, conserve-toi pour ceux qui t’aiment.

—Personne ne t’aime, dit le mauvais ange avec une voix stridente.

— As-tu donc oublié ta mère, enfant?

— Ta mère ne t’a jamais aimée, répondit le tentateur, autrement elle t’eût mariée à Carlos.

— Ton mari est seul désormais. Espère. Tu peux être heureuse auprès de lui.

Ton mari est un égoïste qui ne t’aimera jamais.

—11 te pardonnera, disait le bon ange.

— Ne le crois pas, femme, cet homme vengera sur toi ce qu’il appelle son honneur outragé.

— On se régénère dans la prière, dit le bon ange.

— La mort est belle, c’est l’oubli de tout, dit le mauvais.

En ce moment, la marquise était arrivée au sommet; elle s’approcha du balcon de pierre et s’écria dans une sorte d’extase :

— Oui, la mort! la mort! ô mon Dieu !

Le bon ange s’envola.

Carmen détacha sa ceinture, noua sa robe autour de ses genoux et se pencha sur Tabîme...

Effrayée, elle allait se reculer et fuir, mais la voix du mauvais lui dit

— Tu vas retrouver Carlos.

— Oui... à toi, à toi, Carlos!...

Elle s’aida de ses mains pour monter sur l’épaisse balustrade de pierre, puis, levant les yeux au ciel, elle s’abandonnait...

Lorsqu’elle se sentit retenue et attirée en arrière par ses vêtements.

En môme temps un éclat de rire, strident, sauvage, effroyable, frappa ses oreilles.

Elle se retourna et se vit dans les bras de Pedro le sonneur ; mais elle ne songea pas à lui reprocher de la délivrer ainsi de la mort ; — ses yeux étaient fixés sur Paquarita qui, hâve, échevelée, haletante et penchée sur Tabîme, semblait suivre dans l’espace la chute d’un corps invisible.

— Paquarita!... fit-elle avec effroi.

A ce nom, la jeune fille bondit auprès de la marquise; puis apercevant derrière son pèrp, une petite porte ouverte, se précipite de ce côté, en s’écriant :

— Lui! ..

Le sonneur emporta la marquise dans la petite chambre où Paquarita venait d’entrer, et la plaça devant un lit sur lequel était étendu un homme.

— Carlos!... fit-elle en se mettant à genoux et baisant ardemment les mains du jeune homme.

— Il vivra, dit Pedro, — les blessures, cela me connaît.

— Mon Carlos, fit Carmen avec un sanglot, me serais-tu donc rendu!...

Carlos ouvrit les yeux, et son regard dit à la marquise que Dieu avait pitié de leur amour.

— Carmen... fit-il d’une voix si faible qu’à peine si ce fut un souffle.

Mais à cette parole, un éclat de rire retentit au pied du lit, et Paquarita se leva et sortit de la ohambre. Sou père la suivit.

Elle alla, poussant par intervalles de sinistres cris, rauques et intraduisibles, redescendant en bondissant la rampe de la Giralda.

La malheureuse était folle.

Don Carlos se rétablit et, deux ans plus tard, le marquis d’Aracena mourut en mettant sa main dans la main de celle qu’il allait laisser libre.

La folie n’avait pas altéré la beauté de Paquarita; — elle lui avait donné au contraire quelque chose d’inspiré et de grave qui commandait le respect.

Elle marchait par les rues, roulant machinalement un chapelet entre ses doigts et, par moments, murmurait une chanson sans suite, de diverses modulations, qui remplissait Tâme d’une tristesse indéfinissable. Elle aimait surtout à s’asseoir auprès des tombes, dans les

cimetières, et là, s’endormait en murmurant un couplet de sa chanson mélancolique :

Asile frais où. tout retombe,

Et les plaisirs et les douleurs,

Ab! j’aime vos brillantes fleurs 1 Les fleurs poussent bien sur la tombe Que les yeux arrosent de pleurs!...

Parfois, dans la rue, elle s’arrêtait devant une jeune fille, fraîche, belle, l’œil réjoui, et lui disait avec un accent qui brisait le cœur :

— Enfant, garde-toi bien, oh! garde-toi bien d’aimer d’amour!

Les jours de courses de taureaux, elle montait à la plate-forme de la Giralda,et son rire strident, rendu sonore et perceptible, en raison de la solitude de la ville, glaçait l’âme des rares passants qui se rendaient aux courses.

La nuit, elle y montait encore, et là, demi-nue, échevelée, belle de

douleur et de désespoir, elle jetait dans l’espace des sanglots déchirants.

Alors la raison lui revenait et elle entendait, comme Carmen, les voix des deux anges du bien et du mal ; mais elle ne cédait pas à celle du tentateur, et priait.

Elle mourut entre les bras de la marquise en répétant le nom de Carlos.

Don Carlos avait hérité du marquis d’immenses richesses^ sa femme et lui vivaient à Madrid; mais, une fois l’an, ils faisaient le voyage de Séville et venaient pleurer sur la tombe de leur amie ; aussi l’ombre de la pauvre Paquarita répétait-elle, la nuit, à la lueur argentée des étoiles, et souriant :

Les fleurs poussent bien sur la tombe Que les yeux arrosent de pleurs.

Cadiz, 1840.

Don Carlos.

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