‹ La Giralda de SévilleChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE XYJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYJ

Où le doigt de Dieu apparaît sous la forme d’un taureau.

Le peuple espagnol a du sang romain dans les veines : il lui faut d’émouvants spectacles, il lui faut, comme au peuple-roi, de sanglants plaisirs. Rome avait ses combats de l’arène, ses lions, ses tigres, ses naumachies, ses gladiateurs; l’Espagne a ses taureaux.

Le citoyen du foriim voulait que tes gladiateurs admis à l’honneur de combattre devant lui reçussent avec grâce le coup de la mort. L’Espagnol, lui, hue et siffle le taureau qui a peur et fuit.

Et c’est une lutte bien terrible aussi, celle de cet animal farouche, et rendu furieux, qui court, les cornes en avant, sur cet homme au manteau rouge.

Que d’émotions dans celle vaste arène ! coinnn; la'populace crie et trépigne ! comme les femmes se [»âment et s’évanouissent ! c’c.st curieux, c’est beau, c’est horrible !

Beaucoup d’auteurs croient fermement que le spectacle dos combats de taureaux en Espagne tire son origine du temps de la domination romaine. Celte opinion est assez fondée ; cependant, on ne

trouve nulle part qu’il soit fait mention des taureaux, parmi les bêtes féroces qu’on donnait à combattre dans l’arène. D’autres assurent que ces fêtes furent connues au temps des Visigoths, mais celle opinion se trouve détruite par ks notes savantes que recueillit et publià Garcia à ce sujet.

Il ne faut point douter que, les premiers, les Maures de Tolède, Cordoue et Séville, luttèrent dans les fêtes publiques contre des taureaux, et que vers le milieu du treizième siècle, les chrétiens ayant conclu la paix avec eux, voulurent essayer des exercices qu’ils tenaient de leurs nouveaux alliés. C’est véritablement l’époque qu’on doit assigner à l’origine de ces combats. Ceux dont il est fait mention antérieurement ne doivent être considérés que comme des rencontres qu’eurent les indigènes, surpris dans les montagnes par la rencontre inopinée d’un ou plusieurs de ces animaux.

La noblesse fut longtemps à se décider tout à fait à se livrer à ces jeux ; mais bientôt, jalousé de la renommée que s’étaient acquise plusieurs chevaliers marires, elle fit venir les meilleurs .taureaux qui se trouvèrent dans la foiêt de Ronda, pour les combattre en public et faire preuve de force et de vaillance.

La galanterie — où ne se mêle-t-elle pas? — s’y introduisit : chacun des cavaliers espâghols invitait sa dame à être témoin de ses hauts faits, et mettait à ses pieds la faveur publique, toujours traduite par des applaudissemetits fréiiétiques.

Ce n’était point alors uniquement par le cœur qu’on aimait, et qu’on était aimé; iljallait premièrement justifier de son adresse et de la vigueur de .sort poignèt ; mais aussi, tenus de vaillantise, les plus lâches se surpassaient pour n’ètre point méprisés.

Tout dégénère. De nos jours, hormis quelque partie d’amateurs qui se monte de loin en loiü} le noble ni le particulier ne descendent plus dans l’arèlib. Il y a des gens qui font métier de cet art; et Montez, le grand Montez, le dernier roi des courses de taureaux; l’élève de Uoindro, était possesseur -d’une fortune assez ronde qu’il avait su ailiasser, aidé par une conduite rangée et inusitée chez le torréador, et dont il joùissait bien tranquillement à Chiclana,.près Gadii', à l’ombre de ses laùrièl’S, lorsque la mort est venue le surprendre.

Aiiisi que l'avait dit l’iin des convives du comte d’Aracena, c’était un dilnanche, jour de carnaval et jour de grandes réjouissances; aussi devait-il y avoir te jolir-là et les suivants, corridas, c’est-à-dire , courses de taureaux.

Dori Luis, en revenant vers Séville, rencontra donc, ainsi que nous l'avons dit, un troripeau de taureaux conduits par des hommes à cheval, anilés de longues piques : ces taureaux étaient destinés à servir aüx plaisirs dü populaire.

Quoique le jriiir fût à peine levé, la caravane était visiblement en retard, et semblait craindre de ne point arriver assez à temps dans la ville, de manière à introduire ces animaux dans le cirque, et les enfermer dans le toh'il, bien avant que les habitants fussent sortis do leurs lits.

C’est pourquoi, en vue de hâter leur marche, l’un des conducteurs donna, màladroitenieut, et dans une partie sensible, un coup de pique trop assuré à l’un des taureaux, qui, furieux, fit entendre un rugissement terrible et se tourna soudain vers son agresseur.

Celui-ci, dans la crainte de voir tout le troupeau partager la colère d’un seul, recula de quelques pas et se sépara de ses compagnons.

Le taureau le sut facilement distinguer et se rua sur lui.

Le cavalier, la lance en arrêt, l’attendait froidement, décidé à le tuer pour éviter de plus grands malheurs.

Quoique bien mesuré, le coup glissa, et le fer traversa l’épaule du taureau, qui, lancé en avant par son élan, se trouva alors à deux pas de don Luis.

A la vue de ce nouvel ennemi, l’animal s’arrêta, ce qui donna au comte le temps de tirer son épée, tout en faisant rebrousser chemin à son cheval.

Ce fut alors une coursé elfi'ayantc.

Le cheval, sentant le danger, déchirait la terre et se liérîssait aux cris que poussait le taureau rendu fou par sa blc.=sure où le fer de lance était resté.

Don Luis, brave et aguerri devant un autre homme, sentait l’horrible peur lui mordre les entrailles à la pensée de ce péril contre lequel tout son courage était vain.

— Oh ! se disait-il, enfonçant des’éperons dans le ventre de sa monture, et la frappant du plat de son épée, mourir ainsi, ce serait affreux !

Arrivé à l’endroit où gisaient les cadavres de Carlos et de son cheval, celui de don Luis, subissant de nouveau cette horreur invincible qu’éprouve tout animal de son espèce à l’odeur du carnage, s’arrêta, et, malgré les imprécations et les coups du comte, demeura immobile, hérissé et les naseaux en feu.

Il le fit aussitôt retourner. Le taureau avait bondi près d’eux.

DR SÉVILLE

Don Luis pensa bien à le frapper de ce coup suprême dont le matador a le secret, mais la science lui manquait ; aussi, au moment où il s’approcha, brandissant son épée, et la laissant retomber, prompte comme la fondre, il frappa du tranchant le front du monstre qui s’ouvrit, et d’où s’échappèrent des flots d’un sang noir qui, se répandant sur ses yeux, l’animèrent d’une rage effroyable.

Avant que don Luis eût eu le temps de relever son épée, monture et cavalier étaient culbutés, foulés aux pieds, transpercés par les cornes terribles du taureau qui les plongea et les replongea, sanglantes, plusieurs fois dans leurs corps.

En ce moment José, parut.;

Celle-ci est pour don Luis. (Page 42.)

Il reconnut son maître, et s’avança hardiment, un pistolet au poing. Il ajusta l’animal furieux et le frappa entre les deux yeux.

Le taureau tomba sur ses victimes.

•lose débarrassa le comte et le tira sur le bord du chemin.

Les entrailles lui sortaient du ventre, et de sa gorge traversée s’échappaient à gros bouillons le sang et la vie.

— José, murmura-t-il avec une sorte de râle, |Josc... tu es venu trop tard...

Fray Tomaso survint alors, et jeta les hauts eris à la vue du carnage qu’il avait sous les yeux.

— Malédiction! s’écriait Luis, malédiction!.., oh! mourir, quand j’étais vengé!....

Le vieillard que nous avons vu, au précédent chapitre, auprès de

l’écuyer de don Carlos, sortit de derrière un massif, assiste d'un paysan qui l’aidait à porter un brancard sur lequel était étendu le corps du valet.

José courut à eux, et leur persuada facilement que l’humanité voulait qu’ils donnassent auparavant leurs soins à ceux que la mort n’avait point encore saisis.

Apres avoir ôté le cadavre et l’avoir placé au pied d’un aloès, on posa Luis sur le brancard, mais au moment où l’on allait se mettre en marche, celui-ci se ranima.

— José, dit-il, José..., je veux.... je veux que Carlos, que mon cousin soit placé... là... à mes côtés.

On accéda à sa demande, et le lugubre convoi commença à s’acheminer vers la ville.

'l’oute la population, en habits de fête, s’en allait, joyeuse, au son des cloches de toutes les églises, où l’appelait le plaisir, et ne s’étonnait que médiocrement en rencontrant et heurtant le brancard sanglant; car, pour l’Espagnol, quand il s’agit de courses de taureaux, tout s’efface à ses yeux.

Au fur et à mesure qu’on s’approchait du palais, la vie semblait renaître en don Luis.

— Au moins, murmurait-il entre ses dents serrées par l’agonie, si Carmen me voit mourir, ce sera sur le corps de son amant... de son amant que, j’ai tué.... ah! que je sois témoin de sa douleur!...

Satan, garde-moi cette suprême joie.... Oh ! que je souffre, tortures affreuses !... oh! Carmen, Carmen, viens... hâte-toü...

En ce moment, le brancard franchissait le seuil du palais.

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