LE VENIN : SA NATURE
m'en suis assuré, elle est bien semblable aux petites gouttelettes émises par la Scolopendre elle-même, ce que faisait prévoir la structure de la glande. Et il était important de faire cette remarque, car ma description du venin diffère de celle des auteurs précités.
Examinée fraiche et à l'abri de l’évaporation, une gouttelette de venin est limpide, transparente, homogène. On n’y voit alors aucune granulation, aucun corpuscule, aucune matière solide.
Le venin est acide franchement. À son contact une goutte de solution de tournesol bleu vire au rouge nettement.
Sauf le chloroforme, tous les liquides (essences, alcools, éthers, acides, bases, eau distillée) causent un précipité dans la goutte de venin primitivement homogène. Ceci n’est pas très clair, et je reconnais l'insuffisance de mes connaissances pour élucider la valeur chimique du venin. Aussi n’en donnerai-je qu’une description histologique.
Précipité par un acide (acide acétique, nitrique), le venin se rassemble en une masse solide d’un gris jaunâtre, où l’on distingue de petites vacuoles. Sous l'influence de l’eau insinuée sous une lamelle, il se forme un précipité de granulations fines. Comme le mélange des liquides est lent, elles apparaissent tout d’abord sur le pourtour de la goutte. Puis naissent des corpuscules sphériques réfringents très caractéristiques. Ces corpuscules (Fig. 10, A) de 3 à 4 y en diamètre se composent de 2 parties ; un corpuscule central jaunâtre réfringent /c) et une.enveloppe d’un gris bleuâtre non réfringente {f). Ils sont très abondants et se rencontrent dans la plupart «des préparations. Les bases (potasse à 10 p. °/.) les gonflent légèrement, et l'enveloppe périphérique est moins visible. En colorant par l’éosine ou le carmin d’imdigo, on se convainc
Fig. 10. — Venin grossi que c’est surtout l'enveloppe qui se colore, la 1000 fois. (A) corpuscules. partie centrale restant jaunâtre.
(B)filaments: c, 6, corpus- Mais, fait singulier, au lieu de se présenter en PL CR or corpuscules, la matière solide du venin se précipite souvent en filaments, ressemblant à
veloppe.
des bactéries ou autres algues inférieures. Qu'on évite toute cause
d'erreur, c’est bien le venin qui apparaît sous cette forme : bätonnets
plus ou moins longs, droits ou contournés, d’un gris bleuâtre ; et
alignés dans ces filaments de petits corpuscules elliptiques, réfringents (Fig. 10, B). Diamètre des filaments 1 & environ. Quelques filaments ne contiennent point de corpuscules réfringents. La matière des filaments se comporte absolument comme l’enveloppe périphérique des corpuscules arrondis, et pareillement les corpuscules inclus dans les filaments se comportent comme les corpuscules arrondis.
Ainsi sous ses diverses formes le venin apparaît composé de 2 matières : l’une réfringente ayant l’aspect de corpuscules de graisse et ce n’en est pas (aucune solubilité dans les essences, éthers, etc. ; aucune réduction de l’acide osmique) ; l’autre non réfringente servant d’enveloppe et de support à la première. Ces deux matières seraient en solution dans un acide, dont la nature m'est également inconnue. J'ai signalé aussi la présence de granulations très fines vues par les auteurs. Je crois volontiers que c’est une forme différente de la même matière, car tantôt elles sont très nombreuses et paraissent exister seules, tantôt elles n’existent qu’à peine et la matière solide est homogène ou sous la forme des corpuscules décrits plus haut. Cette manière de voir est appuyée par l'examen du venin dans la glande elle-même. En effet, dans les coupes faites selon la méthode ordinaire (fixation par mélange de Fol, durcissement par l'alcool, inclusion dans la paraffine, etc.), les tubes glandulaires et la lumière du canal excréteur sont remplis de venin tantôt homogène, tantôt en granulations fines. Quand elle est homogène, la secrétion se moule sur le tube et prend la forme classique de larmes isolables par dissociation. Ces larmes présentent des vacuoles bien mieux caractérisées encore que celles du venin étudié après émission par le canal excréteur.
EFFETS DU VENIN SUR LES ANIMAUX Soulié (1) est le seul qui ait étudié les effets du venin de la Scolo-
pendre sur les animaux. Ses expériences concordent généralement
(1) Souuté, Appareil venimeux et venin de la Scolopendre.
avec les miennes. Si je ne les rappelle pas davantage, c'est pour être plus bref.
Pour observer les effets du venin, j'ai fait pénétrer le poison, soit en injectant de lui une solution, soit en introduisant par une blessure des parcelles de glande broyée, soit en faisant mordre l’animal en expérience par la Scolopendre elle-même. De ces trois procédés le dernier, bien critiquable pourtant, m'a donné seul des résultats satisfaisants.
J'ai dit que l’eau précipitait le venin. Est-ce à cette propriété qu’il faut attribuer les insuccès avec les solutions dans ce liquide (qui sont plutôt des émulsions). Le fait est que je n’ai obtenu de troubles chez les Arthropodes, lesquels sont très sensibles, qu'en injectant des quantités de venin relativement considérables. Ce que l’on peut obtenir de 5 ou 6 glandes en les pressant et recevant les gouttelettes dans une goutte d'eau m'a paru indispensable pour tuer un Brachinus displosor. Cete méthode nécessitait trop de Scolopendres pour être utilisable.
J'avais commencé en dilacérant dans une goutte d’eau une glande venimeuse tout entière. L’injection de pareilles émulsions n’a jamais tué bête qui vive.
Si l’on fait une entaille à l’abbomen d’un Harpale { Æ. ruficornis }, d’un Bombardier { Brachinus displosor ), d’une grosse mouche ( Calliphora vomiloria), d'un Scorpion ({Buthus Europæus), et qu'on introduise par la blessure une glande venimeuse dilacérée, on n’observera aucun trouble et l’animal continuera de vivre. J'ai repété souvent l'expérience. Quelques-uns sont morts, mais seulement un ou deux jours après. Par contre, j'ai observé un Scorpion vivant 12 jours après lui avoir introduit deux glandes dilacérées par une incision latérale à l'abdomen, et un Harpale avec une glande dans le corps à vécu aussi longtemps. Voici en effet ce que je trouve dans mes notes :
EXPÉRIENCE |. — Broscus cephalotes. Glande entière dilacérée et introduite par une entaille dans l'abdomen. Pas de troubles. 2 jours après bien vivant.
Exp. Il. — Bulhus europæus. 3 glandes dilacérées, introduites par blessure au flanc gauche. — 5 premières minutes reste immobile. —Au bout de 10 minutes court rapidement quand on l’excite ; pas de troubles. — 24 heures après, bien vivant.
Exe. II. — Brachinus fossor. Injection dans l’abdomen d’une goutte d’eau où a été dilacérée une glande venimeuse. — Court très vite sitôt
l'injection faite, puis s'arrête immobile. Au bout d'une minute reprend ses mouvements ordinaires. Au bout de 5 minutes, aucun trouble apparent. Au bout d'une heure rien, 24 heures après, bien vivant.
Qu'en conclure? Que le venin dans la glande n’a pas acquis sa composition définitive. La structure des tubes glandulaires ne permet guère cette hypothèse, et l'examen du venin, qui se présente sur les coupes semblable dans les tubes et le canal excréteur, la réfute complètement. Peut-être plutôt, le venin n’agit-il qu'en goutte homogène, tel qu'il est dans une glande fraiche et à la sortie du canal excréteur. Sa précipitation se produit par les procédés autres que l'injection naturelle et le venin précipité n'agirait que très faiblement. Il y a là, je l'avoue, place pour des expériences mieux conduites que les miennes.
En conséquence, toutes les expériences relatées plus loin ont été faites en faisant mordre l'animal directement par une Scolopendre. On tient la Scolopendre aux anneaux voisins de la tête entre le pouce et l'index de la main gauche, et de la main droite on lui présente à mordre l’animal en expérience. Cette manière de faire a contre elle qu'on ne sait jamais la quantité de venin injecté, mais elle est très minime, et comment la doserait-on ? Elle a contre elle aussi qu'en outre de l'injection, la blessure faite est toujours grave, et qu'on pourrait attribuer à la seule blessure les désordres consécutifs. Car ces myriapodes mordent avec acharnement, s’y reprenant à plusieurs fois, déchirant en divers sens, ravageant la plaie. On y obvie suffisamment : en pressant un peu fort la Scolopendre tenue entre les doigts, elle lâche de suite sa proie et l’on obtient une morsure rapide.
Je transcris quelques-unes de mes expériences.
Exp. IV.— Aranéides (Scytodes lhoracica). Morsure unique rapide à l'abdomen. Mort presque instantanée.
Exp. V. — Scorpionides {Buthus europæus). Une seule morsure, miais profonde, à l'abdomen. — 5 minutes, rien. Court rapidement quand on l’exeite. 10 minutes, rien. 1 heure après, rien. 4 heures après, rien. Bien vivant deux jours après.
Expérience répétée plusieurs fois.
Exp. VI. — Scorpionides (Bulhus Europæus). Morsures profondes à la région abdominale par trois Scolopendres différentes. Reste immobile. Marche quand on l’excite, mais lentement. Une heure après, répond à peine aux excitations, toujours immobile. 4 heures après, mort.
Exp. VIT. — Chilopodes / Scutigera coleoptrata). Piqüre à la région ventrale postérieure. Làâche 5 de ses pattes postérieures, la 6° au niveau de la piqüre paralysée de suite. Les autres ne le sont pas. — 2 minutes après, paralysie de toutes les pattes contracturées en flexion ; les antérieures répondent encore aux excitations. 5 minutes après mort.
Exp. VIII — Chilopodes / Scolopendra cingulata ). Scolopendre moyenne (7 centimètres } mordue à plusieurs reprises par Scolopendre de 9 centimètres. Le sang coule. Rien dans la première demi-heure qu'agitation pendant la première minute. Rien ensuite. Bien vivante 2 Jours après.
(J'ai mis souvent deux Scolopendres dans le même bocal. Si on agite le bocal, elles engagent une lutte, se saisissent étroitement et se mordent surtout à l'insertion des forcipules. Séparées après quelques morsures, elles continuent de vivre. Pas d’autres troubles qu'une extrême sensibilité après les morsures ).
ExP.IX.— Coléoptères {Cetonia stictita). Morsures à la région anale. Au bout d'une minute, phénomène de contracture en extension commencçant par les pattes postérieures. L'animal se dresse sur ses pattes postérieures et culbute sur la tête ( fait constant). 5 minutes après, les autres pattes se contracturent en extension. Mort au bout de 10 minutes.
(J'ai expérimenté sur beaucoup de coléoptères. Tous sont sensibles au venin, mais d’une facon qui varie avec les groupes. Tandis que les Carabiques sont très sensibles, les Ténébrionides le sont assez peu, et parmi eux les Scaurus le sont très peu). x
Exp. 10. — Diptères (Calliphora vomitoria). Morsure à la région abdominale postérieure. Paralysie successive des membres en commençant par les postérieurs. Mort au bout de 4 minutes.
Exp. XI. — Oligochètes {Lumbricus communis). Morsures en différentes régions par Scolopendre de grande taille. Rien. Vivant le lendemain.
Exp. XII. — Céphalopodes /KÆledone Aldrovandi). Morsures par plusieurs Scolopendres à la peau des bras, à l’entonnoir. Aucuns troubles consécutifs. La respiration m'a paru accélérée (20 inspirations au lieu de 15 par minute); mais je sortais de l’eau les Eledone pour les faire mordre. Vivant 5 jours après.
Exp. XIII. — Téléostéens { Mugil cephalus). Morsure à la face ventrale un peu en avant de l’anus. 1" minute, rien. 10 minutes suivantes, animal agité. Remue très vivement ses pectorales avec une faible amptitude. La bouche s'ouvre et se ferme avec fréquence. À des tendances à se retourner le ventre en l'air comme les poissons malades. Au bout d’une demi-heure, ces symptômes sonttrès atténués. 1 heure après, rien. 2 jours après, bien vivant.
Objection : comme les Eledone je les sortais de l’eau pour les faire mordre.
Exp. XIV. — Sauriens { Lacerta muralis). Morsures répétées à la queue. Agitation de la queue semblant témoigner d'une douleur vive à l'endroit blessé. Pas d’autres symptômes. Ni excitation, ni paralysie. Bien vivant le lendemain. |
Exp. XV.— Sauriens { Platydactylus muralis). Morsures profondes et répétées à l'abdomen. — Agitation les premières minutes, puis torpeur et parésie des mouvements. £ heures après, mort.
Soulié (1), chez les Vertébrés supérieurs (oiseaux, mammifères ), a obtenu les mêmes effets que chez l’homme : vive douleur, et inflammation de la région piquée. Il n’a jamais vu de mort consécutive aux morsures, même chez les plus petits oiseaux.
Ces expériences montrent que les Arthropodes sont très sensibles au venin, tandis que d’autres groupes le sont assez peu comme les Poissons et les Reptiles, et d’autres pas du tout comme les Annélides et les Céphalopodes. En cela, le venin de la Scolopendre se comporte comme le venin du Scorpion (2).
J'ai surtout envisagé les Arthropodes parce qu'ils sont la nourriture ordinaire des Scolopendres. Il est bien établi, je crois, qu'en général ils sont tués par le venin, l'intensité d'action variant selon les genres, mais non selon les classes. Ainsi les Araignées et les Scutigères sont très sensibles de même que les Carabiques, les Scorpions et les Ténébriens le sont assez peu, et les Scolopendres à peine.
Quand il s’agit des Diptères, dont les Chilopodes font volontiers leur proie, les avantages de l'appareil venimeux sont manifestes. En réalité les Scolopendres se passeraient fort bien de leur venin et n’en seraient pas moins redoutables. Avec leurs forcipules elles peuvent faire de
(1) Souuié, Appareil venimeux el venin de la Scolopendre. (2) Joyeux-Larrurr, Appareil venimeux el venin du Scorpion.
graves blessures. Une Scolopendre que j'avais mise avec un petit Lézard ( Lacerta muralis) l'a éventré après l'avoir mordu au cou. La peau de l’abdomen était fendue, déchirée sur une longueur de 2 centimètres, les intestins crevés. La puissance des muscles forcipulaires est énorme. Ceux qui ont étudié les Scorpions savent la dureté et l’épaisseur de la chitine du postabdomen. J'ai vu une Scolopendre, en lutte avec un gros Buthus europæus, traverser cette dure chitine au milieu d'un anneau loin de l'articulation. Ce sont vraiment des animaux féroces. Mises ensemble dans un espace étroit elles se déchirent sans distinction de sexe (1), et celle qui survit mange souvent l'autre. Le contact de leurs semblables comme de beaucoup d’animauxles irritent. Cependant, sans se rechercher, en liberté elles ne se fuient pas et j'en ai plus d’une fois trouvé deux sous la même pierre. D'autre part les adultes attaquent peu ies jeunes et j'ai pu souvent dans mes chasses, pour éviter l'encombrement, mettre impunément dans le même tube une jeune et une adulte. Ceci n’est pas absolu, car un jour ayant oublié de vider l’un de ces tubes, je n’ai retrouvé le lendemain que la grosse ; de la petite il ne restait que la tête. Je rappelle que selon moi les Scolopendres se tuent par l'étendue des blessurss qu’elles se font; elles m'ont paru peu sensibles au venin.
Quel est le mode d’action du venin? Je n'ai que les expériences précédentes pour répondre à cette question. Les observations de contracture progressive des membres, soit en flexion (Araignées, Scutigères), soit en extension (Coléoptères), suffisent pour témoigner d'une action nerveuse. C’est bien d’ailleurs le mode ordinaire d’agir des venins : empoisonnement des cellules nerveuses par la secrétion versée dans le sang.
(1) A ce propos il serait très intéressant de voir l’accouplement de ces animaux, qui n’a jamais été décrit, du moins à ma connaissance.
Les écrits sur les effets du venin de la Scolopendre chez l’homme encore que peu nombreux, sont assez contradictoires. On lit partout (1) l'histoire de l’appariteur de Montpellier, qui piqué par une Scolopendre eut huit jours le bras enflé. Sébastiany (2) décrit comme conséquence d'une morsure une série de symptômes tout à fait analogues à ceux de la pustule maligne (tache rouge, escharre noire allant jusqu'aux dimensions d'une pièce de 5 francs, et fréquence du pouls, vomissements, etc.) Johannès Chatin (3) écrit que la Scolopendre du midi de la France (Sc. cingulata) occasionne « des frissons, de la fièvre ». Bachelier (4) rapporte des observations sur les Scolopendres du Tonkin, dont la morsure cause une vive douleur, une inflammation rapide suivie d’un œdème disparaissant au bout de deux ou trois jours, le tout sans fièvre et sans frissons. Les observations de Soulié (5) sur les Scolopendres d'Algérie (Sc. complanata) concordent avec celles de Bachelier.
D'une façon générale les miennes se rapprochent beaucoup de celles de ces deux auteurs. Qu'on me permette donc de les rapporter. J'en transcrirai seulement deux, car toutes — j'ai d'elles une douzaine dans mes notes — sont calquées sur l’une ou l’autre.
Observation I.— 15 février, 5 heures 10 soir. Pouls 75. Température axillaire 37°2. Morsure à l'index gauche, sans atteindre le sang par Sc. cingulata (8 centimètres). Les deux trous de la morsure sont à 8 millimètres d'écart. D'abord douleur négligeable, sensation de piqüre superticielle d'épingle. Au bout de 2 minutes, picotement continu. Une zone rouge se manifeste enveloppant les piqüres. Viennent alors des
(1) P. Gervais, Dict. Dechambre, Article Venins. — J. M. Réaurs, Les Animaux venimeux de la Provence. — BERTRAND D'HERS, ete.
2) SéBasriany, Piqüre de la Scolopendre mordante.
3) J. CnariN, Dict. Jaccoud, Article Venins.
(4) Bacnezrer, La Scolopendre et sa piqüre.
(5) Sourré, Appareil venimeux el venin de la Scolopendre.
lancinements douloureux (5 h. 20). À ce moment, au centre de la zone rouge, 2 petites zones blanches ayant pour centre les points piqués.— 5 heures 40, la zone inflammatoire persiste encore, mais on ne ressent plus qu'une démangeaison assez légère à l'endroit piqué. — 6 heures, à peu près plus trace de rien.
Le pouls et la température n’ont pas varié.
Observation II. — 20 mars, 10 heures 15 matin. Pouls 66. Température 36°2. Piqüre profonde à la 1° phalange du petit doigt gauche par Scol. cingulata (9 centimètres 2). La Scolopendre est si bien enfoncée qu'en ne la serrant plus elle est longue à lâcher prise.Le sang s’épanche un peu sous la peau et il en sort une goutte à l’éxtérieur. La douleur à été assez vive au moment de la piqüre pour faire passer par le visage une chaleur de frisson, mais elle devient supportable quand la Scolopendre a cessé de piquer.
Au bout de 5 minutes (10 heures 20 ), rougeur s'étendant à toute la première phalange et même au-delà du côté de la main, la piqüre siégeant un peu plus près de la base de la phalange que de son sommet. Douleur lancinante, profonde, mais très supportable. Chaleur de la région. Pouls 72.
Au bout de 20 minutes (10 heures 35), enflüre de toute la phalange, face dorsale et face palmaire, avec rougeur s'étendant un peu plus lom que la phalange. Pouls 69.
1 heure soir. — Rougeur un peu moins marquée. Enflûre de la première phalange, douloureuse à la pression.
6 heures soir. — Rougeur faible, mais enflüre un peu plus étendue. Pas de troubles généraux. Température axillaire 37%. Pouls 72.
21 Mars, 7 heures matin. — Vive démangeaison sur toute la région enflée. L’enfiüre s’étend à toute la première phalange du petit doigt, en dessus et en dessous, très nettement à la face supérieure de la seconde phalange et à la racine du petit doigt et de l’annulaire. Douleur à la pression surtout au niveau de l'articulation. Engourdissement du doigt et difficulté de ses mouvements. Aucuns troubles généraux.
6 heures soir. — Enfilüre étendue à tout le bord cubital de la main et à l’annulaire et au médius. Peu de douleur, mais démangeaison et chaleur. Pouls 70. Température 36°8.
22 Mars, 7 heures matin. — L’enfiüre s’est très étendue. Toute la
de EFFETS DU VENIN SUR L'HOMME
face dorsale de la main et le poignet sont empâtés, ainsi que toute la moitié cubitale de la face palmaire. En somme, seul le pouce n’est pas pris. Grande gêne des mouvements de flexion qui ne peuvent se faire qu'incomplètement. Rougeur de toute la partie enflée. Cette enflüre ressemble à l'empätement du début du phlegmon, mais n’est pas de l’ædème. Pas d’engorgement des ganglions de l’aisselle.
11 heures matin. — Peut-être diminution de l’enflüre. La tête du premier métacarpien estplus saillante. Par contre le poignet n’a pas diminué.
8 heures soir. — L'enflüre diminue certainement.
23 Mars, 7? heures matin. — L'’enfiüre n'existe qu'aux 2 derniers métacarpiens et phalanges. La rougeur comme la démangeaison seulement aux environs de la piqûre; qui apparaît cicatrisée sous forme de deux points linéaires bruns distants de 5 millimètres.
24 Mars, 7 heures matin. — Enflûre seulement au petit doigt.
80 Mars, 7 heures matin. — Enflüre encore au petit doigt, mais ne dépassant guère la première phalange avec une zône rougeâtre autour de la piqüre.
26 Mars, 7? heures matin. — A peu près disparu. La pression à l’endroit piqué provoque une légère douleur.
2 avril. — Desquamation de l’épiderme à l’endroit piqué.
J'ai deux autres observations analogues à la précédente. Mais elles, datant d'avril, ont eu une évolution plus rapide, tout en produisant une enflûre plus grande : elles s’étendaient nettement à plus de la moitié de l’avant-bras, toujours pour une morsure au doigt. Dans l'une de ces observations, l’enflûre était maximum au bout de 36 heures, dans l’autre au bout de 48heures.
Je crois donc pouvoir résumer en ces lignes :
Il y a deux sortes de piqûres ;
L'une (Février), piqûre d'hiver, a l’insignifiance d’une piqüre de cousin. Elle cause une petite élevure ortiée peu douloureuse, disparue complètement au bout d’une heure. Les Scolopendres en ce temps là ont des mouvements lents, hibernent peut-être, vivant aux dépens de leur corps adipeux.
L'autre piqûre, que j'appellerai piqûre de printemps (Mars, Avril) — quoi qu’elle soit sans doute analogue à l'automne (1) — est due à des
(1) Il paraîtrait qu'en été les Scolopendres rentrent sous terre et deviennent complètement invisibles.
animaux en nutrition active et à mouvements rapides. Elle provoque: une inflammation typique de la région piquée qui devient douloureuse, rouge, chaude et considérablement enflée — la piqüre d’un doigt amenant l’enflüre de la main et de la moitié de l’avant-bras. — Le premier phénomène est cette douleur interne ressentie au moment de l'injection du venin. Succède l’enflûre accompagnée d'une rougeur très vive, pâlissant avec l'extension. Cette enfiùre s'accroît lentement, n’atteignant son maximun qu'au bout de 36, 48 heures ou même 3 Jours, puis diminue de même. C’est de l’empâtement inflammatoire comme au début du phlegmon, ce n’est pas de l’æœdème. I n’y a pas d’adénite axillaire. Et, malgré que s'élève notablement la température de la région, 1l n’y à pas de fièvre, ni aucuns troubles généraux.
À ces conclusions, j'en ajoute une autre. Puisqu'en l’espace d’un mois, j'ai eu successivement trois piqûres avec les mêmes symptômes et la même intensité, il n’y à pas d'immunité du fait d’une piqüre précédente.
Comment agit le venin ? Je me crois autorisé à faire l'hypothèse suivante. Le venin agit en irritant local, à la facon du chlorure de zinc ou encore du curare, de la cocaïne. Diffusant lentement autour du point injecté, il irrite toutes les extrémités nerveuses du voisinage, parce qu'il est à dose suffisante, et provoque en même temps que la douleur la vasodilatation de la région. En tous les autres points du corps, transporté par le torrent circulatoire, il est trop dilué pour avoir une action. Or, cette vasodilatation de la région est toute la symptomatologie. [l n’v a pas autre chose qu'une fluxion de la main, quand on est piqué au doigt.
Cette vasodilatation se produit lentement, comme on l’a vu, restant locale et progressant pendant deux ou trois jours. C’est une particularité des venins d’après Kaufmann (1). Ils diffusent lentement autour du point d'inoculation, et séjournent longtemps en quantité appréciable dans les tissus qui sont le siège de l’engorgement local.
Des expériences de Kaufmann se déduit le traitement, et la cautérisation trouve r’explication de son efficacité prouvée et par l'expérience. A cette manière de faire, Kaufmann préfère l'injection d'une solution d'acide chromique à 1 p.°/,, du moins contre le venin de vipère. On a
(1) Dictionnaire Dechambre. Article Venins (Arloing).
dit du bien du chlorure d’or, je ne sais plus à quelle dose. Je ne jugerai pas ces traitements, n'en ayant essayé aucun. On peut s’en passer d’ailleurs à la suite des piqüres de Scolopendre, puisque malgré des apparences inquiétantes aucun danger n’est à redouter. Qu'on se borne aux injections de morphine pour ceux qui ne supporteraient pas la douleur, et aux compresses humides qui diminueraient les effets de l'inflammation locale.
En somme, avec une apparence inquiétante, la piqüre de la Scolopendre de France (1) ne présente aucun danger sérieux et Bachelier qui a rapporté de bonnes observations sur les Scolopendres du Tonkin arrive aux mêmes conclusions. On ne connait dans la littérature qu’un seul cas de mort. Ce fut à la suite d’une morsure au pharynx. Une Scolopendre tombée dans une cruche d’eau fut avalée par un mdigène qui voulait boire. Des piqûres de guêpes au même endroit ont eu d'aussi graves conséquences, l’œdème énorme qui se propage en ces régions pouvant oblitérer les conduits respiratoires.
Avant de traiter, on peut prévenir. Le danger, c’est l'injection d'une quantité considérable de venin. Or, il faut savoir ceci. Une Scolopendre ne mord jamais quand on ne l’inquiète pas. Elle vous courra impunément sur la peau sans essayer de piquer. Si par accident vous entravez son chemin en la comprimant, elle mord. N'essavez pas de l'enlever, elle se cramponnerait davantage, et enfoncerait de plus en plus ses forcipules. N'y touchez pas, laissez-la libre : elle cessera de mordre et ne cherchera qu’à fuir.
Les Arabes — je dois ce renseignement à M. de Lacaze-Duthiers —craignent même le contact de la Scolopendre. Ils prétendent que partout où passe cet animal, de petites élevures ortiées marquent sur la peau la trace de ses pattes. À la vérité, les Scolopendres comprimées comme elles peuvent l'être entre la peau et les vêtements se cramponnent pour continuer leur chemin avec toutes leurs pattes pointues, qu’elles enfoncent dans la peau. J'ai eu souvent de ces piqures des pattes qui n'ont pas eu d'autre suite que des piqûres d'épingles.Sur une peau moite, irritée par la sueur et la chaleur, en est-il toujours ainsi? je ne puis le dire. Mais je crois tout de même à un préjugé, et l'homme ne doit redouter de la Scolopendre que la morsure deses forcipules venimeuses.
(4) I n’y à en France, et seulement dans le midi, qu’une seule espèce de Scolopendre, la Scolopendra cingqulala.