L ILLUSION
O délices de plonger en l'épaisseur d'une forêt, comme un nageur dans la mer, de s'enfoncer aux profondeurs de ses vagues vertes, de ses mousses, de ses fougères, de ses broussailles, qui vous aveuglent et fouettent au visage, comme la mer fouette le nageur de sa folle écume! Puis le frisson sacré peu à peu me saisit, et un entretien religieux s'engage, en ces vivantes cathédrales, entre mon âme et les mystérieuses et puissantes Forces naturelles, Lumière venant de l'infini, Terre maternelle qui me porte. Eau mobile et chantante, Eau tremblante, obscure ou claire, si pareille à mon âme. Et jusqu'à la nuit terrifiante, je reste seul et rêve en cette compagnie muette des Êtres primitifs, rochers chenus, vieux de milliers de siècles, arbres géants, dont les ancêtres sont nés longtemps aussi avant la race humaine, — et dont j'écoute le silence, parlant de soumission tranquille, de résignation à la Loi éternelle qui les fait avec moi et comme moi apparaître un jour et mourir.
En parcourant mon journal des anciennes années, quelle impression poignante que cette vie n'est qu'un songe ! Tant d'émotions, de joies ou de tristesses, rassemblées en quelques souvenirs, qui s'enfoncent, s'effacent de plus en plus dans les brumes vagues de ma pensée. Tout se
réduit donc à quelques lignes de mon journal : — à ce peu de cendres! Et à la minute solennelle qui précédera ma mort, à cette minute où, dit-on, luit devant l'esprit, comme l'éclair, la rapide vision du passé, quelle conscience ce devra être que tout ne fut qu'un rêve, puisque ainsi tout s'est évanoui déjà ou va s'évanouir comme un rêve!... Et sur le fond d'éternité, n'étaient-ce pas vraiment des fantômes, tant de figures jadis indifférentes ou chères, que j'ai peine à me rappeler aujourd'hui, et dont quelques-unes, depuis très longtemps mortes, ne survivent plus qu'enl' image vague, demeurée d'elles, aux hypogées de ma mémoire!
Oui, tout n'est qu'illusion : illusion, cette vie et tout en cette vie ; mais sans l'illusion, seraitelle? Celui en effet qui saurait la voir ce qu'elle est, un point dans un effrayant abîme, et verrait les hommes ce qu'ils sont, ombres, fantômes se profilant sur le fond formidable de l'éternité et de l'infini, dédaignerait sans doute, comme quelquesuns des rishis d'autrefois, de se mêler à ce spectacle insignifiant, à ces rencontres, à ce jeu vain de marionnettes : mais il est si peu d'hommes qui pensent, et la Maya les fait se perpétuer et durer, la vie existant, après tout, pour qu'on la vive, non pour qu'on la médite.
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Illusion» la foi antique en l'immense légion des Dieux morts, Indra, Brahma, Vishnou, Siva, pour ne parler que des Dieux hindous ; et cette illusion cependant fit la force et l'espoir, la joie ou l'épouvante de millions d'êtres : et cette illusion fut nécessaire, généralement fut bonne, et vraie même en un certain sens.
Si l'on songe à l'éternité, illusion aussi cette gloire humaine, qui pour un moment fait vibrer un nom dans l'espace, un nom qui bientôt se perdra en l'indifférence et l'oubli : et cette illusion cependant a éveillé, excité, soutenu l'énergie de quelques milliers d'hommes, les a fait travailler à la grandeur de leur pays, à l'élévation de leur race.
Illusions, nos passions humaines; illusion, cet amour, cause d'extases et de désespoirs, de vertus et de crimes, de tant d'ivresses et de douleurs ; et cette folie cependant entretient l'espèce par un mensonge doux et amer, dont tous ou presque tous sont les dupes.
La beauté? Mais aux artistes les plus épris d'elle, un jour elle ne peut suffire et ne semble guère qu'un radieux mensonge comparée à ces réalités magnifiques, qui sont la sainteté, Théroïsme aimant.
Oui, l'illusion est dans tout, et il le sait trop, celui qui a longtemps vécu, — dans tout, hors en la curiosité du vrai, et dans l'amour ardent
de la justice, dans la pitié pour les êtres, dans la résignation transcendante à ce néant du monde. L'illusion est dans tout; mais un Bouddha, un Jésus, et ceux qui les ont imités, ceux-là, nulle illusion ne les aura trompés, car rien n'est illusoire du bien accompli ou du vrai proclamé jusqu'au sacrifice.
Splendeurs de la vie terrestre, visions rayonnantes, sorties comme des éclairs de la nuit de Tabîme, pour étonner un instant et éblouir nos yeux, fulgurations de l'Idée, qui éclatez dans nos ténèbres et emplissez notre âme de stupeur, souvent d'épouvante, n'êtes-vous rien que les mensonges dont Dieu veut consoler sa misère et la nôtre ?
Sous la nuit, fourmillante d'étoiles, sous son mystérieux et effrayant silence, un cercle illimité de montagnes, ondulant comme de larges houles, comme les vagues d'une Atlantique devenue soudain immobile. Et de ce sommet, dans l'air froid, j'attends le lever du soleil, ému comme un chrétien avant la minute de l'Élévation, en l'obscurité d'une cathédrale. Si terrible et si haute est cette cathédrale de la Nuit, où l'Orient peu
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à peu s'éclaire, tel qu'une rosace pâle. Une lueur vague, une lueur d'Annonciation apparaît en effet, grandit, envahit l'Est, très loin encore, derrière des masses noires de montagnes. La lueur jaune s'avive de rose, monte dans le ciel, s'étend ; et dans sa radiation conquérante, une à une, lentement, s'effacent les étoiles. Mais longtemps elle reste indécise, et sa note tenue se prolonge jusqu'au moment où éclatera, par une progression magnifique, en un final fulgurant et sublime, cette symphonie de la lumière. Des nuages carmin, tels que des fumées rousses, semblent sortir d'une cuve invisible, d'une cuve de métal en fusion. Et des rayons jaillissent, teintant les pointes des sommets, qui plongent par leur base encore dans les brouillards et l'ombre. La lumière croît, et des rouges glorieusement triomphent dans l'horizon jaune; et voici que sur un fond d'éblouissante splendeur, étincelant, aveuglant, magnifique, surgit le Dieu, ainsi qu'un Christ ressuscité, ou qu'une hostie géante dans un ostensoir de vermeil. A l'Ouest, des vapeurs rampent, telles que de larges fleuves; et blanches, floconneuses, roulant très haut par-dessus les plaines, rappellent, aux ouvertures des montagnes, des inondations croulantes, ayant crevé leurs digues; plus loin, elles s'étalent en lacs gris, et les sommets neigeux, qu'éveille le matin, en émergent comme des îles, des récifs d'argent et d'or.
Et pendant que le Soleil divin se lève ainsi sur les Alpes, et à cette même heure, là-bas, si loin vers l'Est, se couche sur l'Himalaya embrasé, mon rêve se reprend au vieux drame védique, au drame de ses luttes contre la Nuit, contre les démons et les terreurs de la Nuit; et je sens qu'à cette heure, troublé et religieux comme un homme d'autrefois, je m'abîme en la présence d'un mystère, le mystère d'un Dieu revivifiantetrecréantle monde, à chacune de ses ascensions nouvelles, le rassurant aussi après l'épouvante qui descend de l'infini des ténèbres. Et la prière antique me revient aux lèvres : « Dieu de force, fais-moi fort; Dieu de lumière et d'amour, fais-moi lumineux et aimant; fais-moi pur, toi qui es pur; fais-moi joyeux. Dieu de la joie, et que je la répande en les âmes, comme tu la répands en la mienne. Aide-nous, Dieu des vivants, à semer, multiplier, à ennoblir et exalter la vie! »
Je bénis tout ce qui m'a menti, l'illusoire beauté des choses, et les paroles des êtres bons, et tous les rêves qui peuvent encore donner aux hommes l'espoir, la force et la joie. Je bénis les poètes qui ont créé le Beau, les purs qui ont créé le Bien, les sages et les saints qui ont créé le Ciel et les Dieux. Je bénis aussi tout ce qui est grand, — les grandes montagnes, les grands
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fleuves, rOcéan sans bornes, et les poèmes, profonds comme des forêts, et tout ce qui peut faire oublier l'étouffante limite de la vie. Et je bénis leslèvresmortellesquim'ontjurél'éternelamour; et les nuits de printemps, les nuits tièdes, les nuits pâles comme sa chair; et les chastes aurores, limpides comme ses yeux. Je vous bénis, clartés des yeux et des étoiles. Je vous bénis, ô mes espoirs, ô mes ardents désirs jamais rassasiés.
Je bénis tout ce qui m'a trompé, tout ce qui m'a consolé d'être.
Maya, Déesse de l'Illusion, je reviens à ton culte oublié, et je voudrais. Mère des choses, que ce livre moins obscurément réfléchît ton image.
Oui, tout est destiné à périr; tout n'est qu'apparences et visions. Je suis un rêve échappé de tes rêves, un fantôme parmi des fantômes.
J'ai tremblé d'abord, voyant le néant qui était en moi, et dans les pensées et les œuvres des hommes, et dans cet immense Univers.
Je rêve tranquille aujourd'hui, — ne te demandant plus que de radieux mensonges, des illusions nouvelles de beauté, d'amour et de foi.
Cosmos
Cosmos
A sagesse serait de reconnaître, avec le Bouddha, que les phénomènes n'ont qu'une réalité incertaine, et à très peu près aucun sens, que la plupart de nos actes ou de nos pensées sont d'une insignifiance qui confine au néant, mais, en la pratique de la vie, d'agir comme si tout était réel, et d'abord la misère du monde, et le pouvoir divin de l'alléger parfois.
Des désespérés héroïques, tels m'apparaissent dans le passé et le présent, et tels apparaîtront
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dans l'avenir quelques-uns des plus nobles et des plus purs d'entre leç hommes. Cet héroïsme fut celui du Bouddha et celui de Jésus, quand il criait sous la sueur de sang : ^on Dieuj mon T>ieu, pourquoi rn as-tu abandonné?
Virilement voyons donc la vie ce qu'elle est, et aussi les hommes ce qu'ils sont. Il les connaît peu celui qui n'a pas, avec découragement et terreur, mesuré toute la profondeur de la bestialité et de la bêtise humaines, et il serait sans âme celui qui ne chercherait pas, quand même et toujours, à soulager, aider, ennoblir cette humanité misérable.
C'est une œuvre d'art aussi, vraiment sublime, et de toutes peut-être la plus difficile à créer, qu'une âme se faisant pure parmi les impuretés du monde, sainte parmi les bassesses et l'animalité qui l'entourent.
Ainsi pour le pessimiste tout n'est pas illusion ou néant; car il s'est formé en cet univers, que le plus souvent il dédaigne, un royaume idéal de vérité, de beauté, de justice. Rien n'est mensonger en effet des acquisitions de la science, ni de ces rythmes supérieurs reconnus par nous ou rêvés.
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et producceurs de la beauté parfaite; rien n'est mensonger de la justice, ce rythme aussi, qui doit régir et ordonner les âmes, ni de la Vertu, qui constitue pour elles la liberté vraie,- l'absolue délivrance en face de certaines fatalités ou incitations de la Nature.
La vertu est la haute délivrance, car sans elle l'homme retombe à la bestialité originelle, à la tyrannie des instincts. Vin viriute libertas des stoïciens est réel; mais leur doctrine se distingue de la nôtre, en ce sens qu'elle croyait bonne cette Nature, que nous croyons au contraire indifférente au bien ou amorale. Le stoïcisme invitait l'homme à suivre simplement l'appel de la bonne nature : naturam sequere; et comme les religions bouddhique ou chrétienne, la doctrine pessimiste, en fréquente rébellion contre elle, s'honore de résister à ses lois coutumières d'impudicité, de violence et de meurtre.
C'est une erreur de penser qu'une doctrine pessimiste et athée puisse dégager personne de la soumission nécessaire auxlois de la justice,puisque l'athéisme, quand il ne procède pas d'un état d'enfance, ou d'infériorité de l'esprit, procède
presque toujours d'une révolte de la conscience contre le désordre, le chaos des choses.
La nature n'a souci ni du beau ni du bien. La laideur dans notre espèce est la règle; la beauté, même en nos races blanches, Texception. La civilisation que Ton accuse, et qui parfois en effet use et flétrit la forme humaine, Taffine plutôt, l'embellit. L'idéal, le tourment du beau et du bien sont notre honneur : car, inconnus de la Nature, ils n'existent qu'en nous et par nous.
Le Bouddha n'a pu prononcer cette parole magnifique : « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. » Le Bouddha n'a pu que dire : (n Soyez parfaits, malgré la Nature, notre mère, imparfaite et mauvaise; et tirez de vous-même cette perfection, qu'elle ne saurait vous enseigner jamais. y>
Cette vie, trop souvent plate, banale et vile, ne mérite donc la peine d'être vécue que si on la recrée et transforme, si l'on fait d'elle une œuvre d'an, œuvre d'harmonie, de beauté, de justice,
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un Cosmos. Et ce troupeau humain, trop souvent brutal, féroce ou lâche, avec la conscience aujourd'hui de sa vraie nature et de son néant originel, n'aurait plus dès lors raison d'être, sans la volonté et l'espoir de bientôt se réhabiliter et relever, et de tendre à l'avenir, d'une marche plus ferme et rapide, vers cet idéal auquel tant de fois déjà il a été si vainement appelé. La théorie pessimiste appréciant la vie ce qu'elle est, très pareille au néant, et l'homme ce qu'il vaut, un animal parmi les autres, attardé a dans la bauge de ses sensations », logiquement, on le voit, peut et doit aboutir à la plus rigoureuse des morales, aussi bien que le stoïcisme et les religions supérieures.
Et dès lors parer la vie, la parer de réalités ou de rêves magnifiques, ce qui est tout un, transmuter la terre en un monde harmonique, refaire l'homme plus grand et plus pur, héroïque même, s'il se peut, telle est la conclusion nécessaire de CQ pessimisme héroïque.
Puisque le suicide universel est impossible à l'humanité, et que si douloureuse ou absurde que soit la vie, il la faut vivre, vivons-la, mais tels que des soldats sans peur, qui regardent en face les obstacles, les dangers, là mort, passent quand même, et entraînent les autres.
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Je crois qu'une réaction se prépare; on laissera à quelques malades cette littérature ou cette musique de tristesse, d'alanguissement, de soupirs; on ira aux croyants, à tous ceux qui ont foi dans l'énergie humaine, foi en ces formules magiques dont nous a dotés ou nous dotera la science; on ira à ceux qui luttent, fût-ce sans espoir. Nous savons en effet que par des conjurations efficaces nous avons le pouvoir divin de transformer l'homme et sa destinée. La transformation a été jusqu'ici trop lente; il la faut hâter.
Nous avons abusé de la pensée, de la sensation, et ces abus nous ont affaiblis, énervés, émasculés comme des fumeurs d'opium; quelques années encore, et nous serions facilement la proie de ceux qui ont et culdvent en eux moins les facultés de l'imagination et du rêve, que la vigueur morale et la volonté.
Sophistes, ceux qui prétendent que l'homme ne peut rien sur sa destinée; l'homme la crée au contraire, l'histoire le prouve; elle démontre que l'empire du monde demeure aux vaillants, aux robustes, et non aux dilettantes, aux lettrés, aux artistes, qui seulement rêvent et gémissent.
Les forces naturelles, la pesanteur par exemple, s'exercent tout entières sur l'être inorganique qui
passivement les subit. Au contraire, chez l'être organique animé, le miracle de la vie crée une réaction contre elles. L'homme, vivant et sain, se tient debout sous le poids énorme de quinze lieues d'atmosphère ; mais le mort s'affaisse et gît écrasé sous cette masse. Et ainsi les consciences, et ainsi les volontés non mortes, mais vivantes, non assoupies ou endormies, mais éveillées, peuvent résister à des fatalités qui paraissaient irrésistibles.
Par une lente évolution, nous sommes arrivés à la conscience de la justice comme à celle du beau. Nous avons par un étonnant prodige, et sans révélation qu'en nous-mêmes, conçu l'idée de la perfection dans l'acte moral, dans l'œuvre morale, comme dans l'œuvre d'art : et cela suffit pour nous rassurer et nous permettre de garder confiance en l'avenir.
Que la brute humaine, après de longs siècles d'efforts, soit parvenue à la conception d'un type de pureté, de sainteté absolues, et l'ait réalisé, n'est pas moins surprenant dans l'ordre moral, que d'avoir dans l'ordre esthétique édifié la salle hypostyle de Karnac, le Parthénon, nos églises du moyen-âge, sculpté la procession héroïque des Panathénées ou la Victoire de Samothrace, peint l'école d'Athènes ou les disciples d' Emmaiis,
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rêvé la Symphonie avec chœurs et la Messe en ré de Beethoven.
Infinie fut pour l'homme la série des ancêtres, et tant d'existences qui ont abouti à la sienne reparaissent plus ou moins en lui. Par son squelette il est le fils du sol, de la roche calcaire; la vie muette du végétal se retrouve en sa vie végétative, comme la vie animale en sa vie animale ; mais ces règnes antérieurs, il les domine par les cimes du cerveau, point mystérieux où, étrangement, se sont rassemblés aussi, peu à peu éclairés, affinés, la pensée obscure et confuse, le long rêve inconscient de ses ancêtres sans parole.
Malgré les caprices et les duretés de la Nature, qui l'a jeté chétif en face d'un monde hostile et rude, l'homme a grandi, a conquis son indépendance, par instants sa liberté pleine. Beau sujet de poèmes, ce combat perpétuel, cette lutte de tant de siècles contre la Terre, la Mer, contre toutes les forces malfaisantes, contte les fauves, les maladies, la mort, que nous commençons à vaincre. Et pendant ces rébellions contre la tyrannie de la Nature, étaient incessantes et glorieuses aussi les révoltes de l'homme contre la tyrannie de l'homme.
Or c^est ainsi qu'il faudrait enseigner!' histoire, comme un lent mais continuel triomphe de la liberté humaine contre les fatalités naturelles. Et par ces faits, par ces expériences sans nombre se jugerait peut-être alors la question toujours débattue et reprise de la nécessité et de la liberté, question rarement posée par les races viriles, qui luttent comme si rien ne les pouvait arrêter jamais, et ne se laissent pas affaiblir par les sophismes des penseurs.
La civilisation nous apparaît ainsi comme une œuvre d'art à quelques points de vue magnifique, et que seuls nous avons créée. Mais loin d'accepter la doctrine que cette œuvre, d'une élaboration silence, soit due toute entière au mystérieux Inconscient, nous l'attribuons d'abord à l'âme ou au génie sublime de ces héros, tels que les conçut Carlyle, et qui, à certaines heures, marchent en avant du vague troupeau humain.
Nous voulons, comme Carlyle, le culte des héros, et nous voulons des héros. Toute grande religion, tout grand idéal, le bouddhisme, le christianisme, l'islam, la cité antique ont eu les leurs, et
la Révolution française, quand elle était une religion encore, et non pas seulement une affaire, comme pour la plupart de ses desservants d'aujourd'hui. Or le rêve, or Tidéal ne feront pas défaut à l'humanité, et après ces héros du passé, nous attendons et enfanterons les nôtres.
« Vis avec les Dieux, » disait Marc-Aurèle; vis avec les héros et les saints; pour te consoler et te raffermir en cette vie, reviens à eux sans cesse; purifie-toi des vivants en la compagnie de ces morts; seul, que ferais-tu sans leur présence auguste, sans leur exemple et leur appui?
Michel-Ange rêve une humanité plus virile et robuste, presque surnaturelle, race de Titans sublimes; Shakespeare, une humanité plus passionnée, plus ardente et vivante, mais qui garde sa taille humaine.
Les Grecs, par des nécessités de concurrence vitale entre leurs clans ou communes, et incités aussi par leur sens du beau, ont rêvé de même et ont créé une humanité héroïque, rêve que nous
poursuivons plutôt par de purs besoins esthétiques. Or cette prétention de créer des héros, c'est-à-dire des êtres quelque peu supérieurs à la commune humanité, comme Ton crée des animaux de race, n'a rien qui doive étonner même à une époque rarement soucieuse d'idéal. Le programme de la Révolution française, celui de tous les réformateurs socialistes ne fut-il pas et n'est-il pas toujours de faire s'élever la bête humaine de l'existence très basse où elle s'est arrêtée si longtemps, où elle s'arrête encore, à une vie matérielle, intellectuelle et morale un peu haute? Mais en ce troupeau, que pour l'instant nous croyons impossible d'appeler tout entier à cette vie nouvelle, peut-être faudrait-il se préoccuper davantage de la production d'une élite. Qu'il s'agisse de foule ou d'élite, le problème nous paraît sans doute moins facile à résoudre qu'à quelquesuns surtout de nos révolutionnaires d'autrefois, gens ignorants ou gens naïfs, et qui, pour leur tentative de réformes, partaient de l'erreur optimiste que les hommes sont bons par nature, et que la société seule est responsable de leur état d'infériorité ou de dégradation.
Mais notre but est le même ou à peu près le même, et si grand que pour cela soit l'effort, ce but peut être atteint et le sera, par la volonté de quelques-uns, avec la science pour alliée, la science qui tempère, il est vrai, l'impatiente ardeur des
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premiers espoirs, mais nous arme d'expériences, de connaissances, de forces, ignorées autrefois.
L'analyse de Tamour a révélé en nous une vie profonde et mystérieuse, celle de l'Espèce, étroitement mêlée à la nôtre. C'est son génie, son âme aspirant à l'illimité dans le temps et l'espace, qui produit le délire, parfois sublime, des amants, et met sur leurs lèvres mortelles les vains mots d'immortalité.
Les tendances et les idées héréditaires, ces idées dont plusieurs philosophes font les idées innées, n'est-ce pas son âme, sa pensée, qui sent, qui veut et pense en nous?
Par elle l'individu se survit à lui-même; et en nous sont donc deux personnes, l'une éphémère, l'autre un peu plus durable, — l'Espèce elle-même devant périr.
Schopenhauer a démontré la présence en notre erre de cet inconnu, de ce dœmon, qui dans les crises d'amour nous inspire des actes trop souvent contraires à notre bonheur personnel, mais nécessaires peut-être à l'entretien et au bien de cet autre nous, qui est la race.
En des crises différentes, en ces crises morales, où il nous faut choisir entre la félicité égoïste et des devoirs dont l'accomplissement nous sera douloureux, et peut-être nous ruinera et tuera.
mais au profit d'un grave intérêt général, il y a lutte évidente entre ces deux personnes, lutte qui sera sans doute moins difficile un jour, quand l'individu se rendra mieux compte de son identité avec l'Être universel et immortel, qui est en lui et qui est lui.
Or le héros est l'homme qui à sa vie individuelle si limitée, si courte, substitue de plus en plus cette grande vie de l'Espèce, la vie de son peuple, de sa race ou de l'humanité.
Et c'est ainsi que j'entends pour les générations à venir une éducation héroïque, éducation où dominera la conscience de cette vie plus large et plus haute, de cette vie nouvelle à laquelle, je l'espère, notre égoïsme finira par se dévouer avec moins d'effort, et joyeusement même, comme en un tableau de G. Moreau je vois rayonner de joie de beaux éphèbes grecs s'élançant à la mort, — ceux-là peut-être qui tombèrent aux Thermopyles, à Marathon, ou qui suivaient Alexandre, jeune aussi, et pareil aux Dieux.
Il y a peut-être en cette conception des rapports de l'individu et de l'Espèce, le point de départ d'une doctrine transcendante qui, même chez un peuple d'athées, reconstituerait la notion du sacrifice, nécessaire à toute vie sociale.
Nous sentons plus que jamais aujourd'hui ces liens de sympathie sans nombre qui nous rattachent à l'humanité entière, et chaque jour nous prenons un peu plus conscience que nous faisons partie d'un corps qui est son corps et d'une grande âme qui est son âme. Ne vibrons-nous pas à chacun des troubles qu'elle éprouve, par ces milliards de fils télégraphiques, véritable réseau nerveux, qui nous unit à toutes les parties de la terre? Chaque individu autrefois, comme un animal inférieur, n'était touché que par les mouvements, les émotions les plus proches; il ne jouissait, ne souffrait qu'avec sa ville, sa tribu, sa province- Puis fut conçue peu à peu la notion d'une patrie plus vaste; et la vraie patrie dépassant les limites de la nôtre, n'est-elle pas désormais partout où frémissent des douleurs et des joies humaines? Nous comprenons que notre vie, moment de l'universelle durée, s'agrandit de toute la vie du passé, de ce passé, où nous étions virtuellement déjà, et qu'elle doit s'agrandir encore d'un très long avenir, par la survivance de nos actes, de nos idées, de notre descendance. Nous comprenons que cette humanité éternelle, c'est nous-mêmes, qu'elle est, selon l'expression hindoue, notre moi éternel, infini, et que la mort ne peut complètement nous garder et anéantir, puisqu'elle ne peut atteindre la vie, l'âme de l'Espèce qui est en nous.
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qui est nous, et qui nous doit survivre, Tarbre à ses feuilles.
comme
Chacun réclame ardemment et impatiemment aujourd'hui toute la somme de bonheur ou au moins de bien-être possible, à laquelle il a droit par sa seule venue en ce monde nouveau, qui a remplacé par ce droit nouveau l'ancien devoir chrétien de la résignation. Or il semble impos- ^ sible que cette aspiration générale ne soit pas suivie d'un puissant effort, aboutissant à une amélioration rapide et continue de la condition humaine.
Tous désormais sont intéressés au bien de tous, à l'accroissement des acquisitions scientifiques, des énergies intellectuelles et morales, aux progrès individuels et sociaux, à l'amélioration par l'hygiène de la santé, delà vigueur, de la beauté physiques ; et ce n'est plus une élite de quelques hommes, qui dans un, deux ou trois pays, comme autrefois, poursuivent l'idéal, travaillent, luttent pour des réformes : l'élite aujourd'hui est partout d'esprits, d'âmes voulant même chose, unis dans la même foi, le même espoir. Et de toutes les
consciences jaillira bientôt le même cri de révolte indignée contre les injustices de peuple à peuple, ' révolte préparant le retour à des idées françaises, formulées du moins par la Convention, si elles n'ont pas toujours été respectées ni pratiquées par elle, ou par ses héritiers, et appliquant aux rapports entre les nations les principes habituels et généraux du droit.
Non, la Force ne régnera plus impitoyablement sur le monde, la Force, la Folie, l'Absurde, comme ils ont régné autrefois, comme ils régnent encore. L'Idée est entrée en lutte contre la Force, la Raison contre la Folie et l'Absurde, et de jour en jour les font un peu plus reculer.
Une humanité se crée plus émotive, plus sensible, plus passionnée; l'intelligence se raffine et s'affine; l'âme s'exalte, et de là des maladies plus nombreuses du systèAe nerveux; mais de là aussi plus de cérébralité, et un plus vif élan vers le mieux, vers l'idéal, de là plus de joies, s'il est plus de douleurs aussi, en ces âmes plus vivantes et ardentes.
Il ne faut jamais craindre d'acheter par la ^^ souffrance une vie intense, héroïque, divine.
La pathologie et la physiologie récentes nous ont révélé dans l'organisme le perpétuel combat de certaines de ses parties contre les éléments de maladie et de mort, contre les microbes pathogènes (théories de la phagocytose, de l'immunité, etc.).
Même combat dans l'organisme social, et de tous les instants, par la résistance des parties saines et vivaces, par l'éducation, par la contrainte des lois, par l'énergie de ceux qui les appliquent : mais en ce moment les habitudes presque générales et les doctrines du laisser-faire et du laisseraller compromettent gravement la santé et la vie des peuples.
Pour créer une race supérieure, il faudrait tout d'abord une sélection parmi les producteurs, sélection qui presque toujours fit défaut, qui fait défaut aujourd'hui encore, et à laquelle la nature, il le faut reconnaître, nous incitait par le victorieux attrait de la beauté.
Ce choix amènerait sans doute quelques révolutions dans les mœurs, par exemple la suppres-
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sion de la dot et rélimination de certains héréditaires, de certains malades ou suspects. Pour ces malheureux l'union stérile serait un devoir, et la courtisane aurait désormais près d'eux un rôle moins vil qu'il ne paraît aujourd'hui, puisqu'il pourrait être de consolation et de pitié.
Mais que deviendrait la femme, héréditaire aussi, malade ou suspecte, et comme eux dès lors condamnée au célibat, à la solitude, la femme, le pauvre être habituellement déjà sacrifié par la nature, et qui autrefois du moins, vierge ou veuve solitaire, avait l'époux céleste, avait Dieu ? Question douloureuse, difficile à résoudre, comme bien des questions sociales.
Après le choix des producteurs, il faudrait le choix encore du moment de la conception : la conception ne serait plus laissée au hasard, mais préparée, voulue en des conditions de vigueur, de santé physique, intellectuelle, morale, aussi parfaites que possible. Ne s'agit-il pas de crier un être, chose grave, terrible, et à la gravité de laquelle nul ne songe ! Ne s'agit-il pas de perpétuer la race, et en elle ce qui est en nous?
Le mariage reprendrait ainsi sa fonction très haute, qui n'est pas de satisfaire seulement entre deux êtres une soif d'amour ou d'obscurs besoins de volupté; il serait de nouveau le sacrement, l'acte sacré, tel que le concevait la Cité antique ou l'Église.
Pour créer cette race supérieure, il faudrait aussi une éducation supérieure, faite avant tout de suggestions dans le sens de l'héroïsme, c'est-à-dire du sacrifice volontaire et habituel de l'individu à l'Espèce.
Or la science de l'éducation n'est elle-même qu'à ses débuts ; on n'étudie que depuis peu d'années la genèse chez l'enfant de ses sensations, de ses sentiments, de ses idées. La mécanique, mieux connue, de l'éducation ou de la suggestion dans l'éclosion lente de son âme et de sa pensée produira des méthodes pédagogiques nouvelles, plus efficaces et plus sûres.
Il y aurait enfin à combattre, et par une lutte sans merci, tout ce qui est poison pour la race, l'alcool par exemple. Des lois sévères, draconiennes, devraient intervenir; mais ces lois, notre démocratie ne saurait guère les édicter.
Pour de telles réformes, il faudrait d'abord le gouvernement d'une élite, d'une sorte de Comité de salut public, d'âme, d'intelligence élevées, capable d'embrasser, de saisir l'étendue, la complexité infinie, les difficultés de ces problèmes, et de les résoudre.
Toutes ces questions de natalité, d'accroissement ou d'affaiblissement de la vitalité dans la
race, ces questions redoutables des hérédités morbides, celles de l'éducation physique, intellectuelle, morale, tous ces problèmes et tant d'autres, comment les peut-on aborder d'une âme, d'une pensée tièdes, non d'une pensée, d'une âme ardentes, toujours anxieuses et en éveil?
Un mariage d'argent peut devenir un crime.
Quelle différence entre l'homme quiassassine, fûtce comme le héros de Dostoïevsky, pour satisfaire une ambition assez haute, et l'homme qui sous la poussée d'appétits semblables épouse unefemme, la sachant peu saine et incapable de procréer des enfants sains, ou qui lui-même se marie, cachant quelque tare profonde, transmissible et mortelle à l'enfant?
Par le fait de ces ambitions, de ces appétits, de ces besoins, cet enfant pourra donc mourir, et non comme les victimes de meurtriers plus sincères, frappées d'un coup de couteau rapide, mais lentement, après des souffrances, des tortures de plusieurs années, tué par une maladie qui ronge, mine ses poumons, pourrit ses chairs et ses os.
Quand un mariage n'est pas conclu entre deux êtres qui s'aiment ou s'estiment, en vue d'abord de créer des enfants robustes de corps et d'esprit, et beaux, s'il est possible, et quand il s'y mêle avant
tout de basses questions d'intérêts, c'est le plus vil, parfois le plus criminel des contrats.
Le bouddhisme a vu ce que nous commençons à reconnaître, que la faute est expiée moins souvent par l'individu coupable que par sa descendance, moins souvent par la génération coupable que par les générations qui la suivent. Or cette loi d'injustice apparente semblera d'absolue justice, quand nous aurons compris que la notion de notre individualité nous trompe, nous cachant celle de la race qui est en nous, et qui dépasse notre existence de tout le passé comme de tout l'avenir: c'est donc elle, c'est donc ce moi, par rapport à nous éternel, qui, continuant notre moi éphémère, justement expiera nos fautes ou recevra la récompense de nos mérites.
Cette âme de l'espèce qui par instants se manifeste si magnifiquement chez l'individu, dans l'enthousiasme par exemple du martyre, donnant sa vie pour tous, ou dans le délire des amants, cette âme rappelle quelque peu Vatman immortel, entrevu par les Hindous, et qui transmis d'une génération à l'autre, modifié par le temps et par les milieux, changeait d'apparence ou de corps, comme Tacteur, disaient-ils, change de costumes.
Le bouddhisme a constaté, mieux que la Bible,
cette loi de la nature, et qu'il nous a fallu, en nos lois sociales, contredire et réparer, comme nous avons fait de quelques autres, parce qu^elle révoltait par trop nos besoins de justice. Nos codes n'admettent plus, en effet, et avec raison, que le châtiment encouru par le père soit subi par l'enfant. La loi de la nature, terrible en son équité logique, veut au contraire que le père soit châtié en lui; et ce père ainsi pourra vivre et mourir tranquille, tandis que son enfant souffrira et mourra, frappé impitoyablement à sa place.
Mais cette loi qui établit entre les générations un lien si étroit, une solidarité si redoutable, cette loi confirmée par la science moderne, et qui étend si loin la portée de nos actes, bien comprise, n'entrera-t-elle pas un jour en nos concepts nouveaux de la moralité ; et n'aurons-nous pas de nos devoirs une idée plus profonde, quand nous reconnaîtrons que rien ne se perd de nos actions bonnes ou mauvaises, et que pendant des années, ou des siècles (comment limiter ce rayonnement?), des fruits naîtront de telle parole ou de tel acte, sains ou malsains, bienfaisants ou funestes?
Songez sans cesse aux forces futures de la patrie, songez donc sans cesse à l'enfant. Pères, mères, sachez que sa genèse, celle de son corps.
de sa pensée, de son âme, commence en vous bien avant sa naissance. Sachez que cet enfant, longtemps même avant sa conception, vous le portez en vous, et qu'il devra donc hériter de vos énergies, de vos vertus, comme aussi de vos déchéances héréditaires ou acquises, de vos tares morales ou physiques, de vos folies et de vos vices. L'enfant, ainsi, vous le créez chaque jour. C'est ridée du bouddhisme, nous l'avons vu, que nos actes forment peu à peu des êtres qui nous continuent et reçoivent à bon droit dès lors le prix de nos mérites ou le châtiment de nos fautes.
Chose effroyable : une de ces fautes qui pour nous est peu grave sera mortelle à notre enfant; et ainsi sa vie future ou une partie de sa vie future dépendra de nos pensées, de nos volitions, de nos actes.
L'âge de l'inconscient n'est plus ; l'homme voit désormais et comprend ce qu'il ne pouvait voir ni comprendre. Méditez sur toute la somme de douleurs et de morts, en ce long passé d'inconscience, morts, douleurs dont les coupables étaient à peu près innocents, puisqu'ils étaient dans l'ignorance. La science est venue, sa clarté s'est faite, et cette responsabilité est entière, souvent terrible.
La mère, dont l'enfant germe en la nuit de sa chair, n'a-t-elle à accomplir, au temps de cette croissance obscure, qu'une œuvre inconsciente ?
Non, et Platon a dit vrai : il semble qu'elle puisse pendant la gestation modeler ce corps et cette âme à l'image d'une idée ou d'un idéal, et les Grecs devant elle plaçaient les statues sublimes de leurs Dieux.
Mais surtout après la naissance devrait commencerpour l'enfant une hygiène cérébrale qu'aujourd'hui l'on ne connaît plus guère et que l'on connaissait et appliquait mieux autrefois, au temps de Montaigne par exemple. C'est dans l'enfance que se crée tout l'homme. Si la moralité est aussi la résultante de continues et lentes associations d'idées, l'on admettra que puissante est chez l'enfant, après l'influence du tempérament héréditaire, celle de l'éducation première, celle des spectacles qui lui sont donnés, des discours entendus par lui, du milieu moral où il se développe.
Aux âges de l'inconscient les enfants naissaient sans calcul, et la quantité remédiait ainsi à la qualité inférieure de bien des produits. Sur dix enfants, par exemple, cinq, quatre, trois pouvaient survivre, conçus, puis élevés en des conditions favorables; et la vie faisait sa sélection, ne gardait que les mieux résistants, les plus robustes.
Mais dans l'avenir, aux âges de raison, et au-
jourd'hui déjà, avec la natalité moindre, par calcul, par volonté, il importe que la conception ne soit plus abandonnée au hasard, afin que l'enfant vienne au monde armé de toute la résistance, de toute la force possibles.
Il faut donc que les médecins et les philosophes conspirent à régénérer l'homme, veillent ensemble sur sa santé, sa vigueur, sa beauté. Des âmes saines et belles en de beaux corps sains, comme aux temps de Phidias et de Platon, voilà quel doit être en l'avenir le but supérieur de la science; et il le poursuit déjà, ce nouveau Comité de salut public , qu'est ou doit être notre Académie de médecine.
La science seule et la raison accompliront le grand œuvre de la régénération du monde.
Il semble impossible que la connaissance des lois qui gouvernent la genèse et l'évolution de la vie ne permette pas de diriger un jour cette genèse et cette évolution dans le sens de l'eurythmie parfaite.
2o6 LA GLOIRE DU NÉANT
Le dogme scientifique ne sera pas de longtemps accessible à la foule : aucun dogme religieux l'a-t-il jamais été? Le législateur restera le bouvier nécessaire pour ceux qui d^eux-mêmes n'entreront pas dans la voie de la vérité et de la justice. La suggestion par la crainte devra s*ajouter toujours à celle qui vient de rinstrucrion et de l'éducation. Je vois bien une société sans Dieu; je ne vois pas ou je vois trop ce que pourrait être une société sans lois. Je crois donc que chez un peuple athée les lois seraient de plus en plus draconiennes. Elles ne le sont guère en ce moment; mais l'on saura bientôt où mènent tout à la fois le relâchement des lois et la lâcheté des caractères.
Dans la lutte toujours renaissante que livre l'homme à la Nature, certains génies de ce siècle, sublime par bien des côtés, si misérable par d'autres, ont remporté sur elle de tels avantages que nous en pouvons garder quelque assurance et quelque force. L'homme en ce siècle a vaincu la douleur; mais si la suppression, par l'anesthésie, de la souffrance physique est déjà une étonnante victoire, avoir mis fin aux assassinats de la mort, Frappant tant d'êtres jeunes qui avaient droit à
vivre, est une autre victoire plus glorieuse et plus grande. C'est l'œuvre admirable, l'œuvre avant tout française, de Pasteur, de ces savants qui ont révélé, dénoncé, tué ou réduit à l'impuissance ces ennemis invisibles semant la phtisie, la diphtérie, le typhus ou le choléra, ces pestes plus meurtrières et féroces que les guerres mêmes. La prophétie de Prométhée s'accomplit : l'heure de la libération approche, l'heure du triomphe sur le dieu jaloux, sur le Zeus, ennemi des hommes.
Le rêve des vieux mages se réalise, : l'homme commence à vaincre la Mort, non dans son ordre et sa fonction légitimes, qui tendent à la purification et au renouvellement de la vie, mais dans ses désordres, ses excès, ses crimes. L'homme quelque jour rendra presque impossibles ou très rares les guets-apens, les meurtres de cette Mort, méchante et folle, et dépassant son but, comme le vent salubre et l'électricité devenus typhon ou cyclone.
Nulle éducation de la volonté, du caractère en nos races latines d'aujourd'hui. Nul souci des énergies morales : une seule culture plus ou moins
2o8 LA GLOIRE DU NÉANT
prudente et sage, celle de la pensée, de Fimagination surtout. Onnous enseigne mille choses; on nous donne, sans en voir le péril, le goût passionné du beau; on nous fait aimer, admirer d'abord (ce qui est bien latin) la rhétorique, Fart de parler ou d'écrire, rarement l'art de bien agir, de bien vivre et de bien mourir. On nous incite au culte des poètes et des artistes, bien moins à celui des héros. Et cependant plus on rend l'homme sensitif, Imaginatif, plus on affaiblit en lui la volonté, le caractère, l'énergie morale qui font sa vraie liberté, sa noble maîtrise de soi-même. On le laisse, on le livre ainsi à la domination de ses réflexes. On produit des tempéraments d'artistes, trop souvent féminins, hystériques parfois. Voyez l'excès de leur sensibilité, l'ébranlement causé en eux par la moindre impression; et voyez la vivacité et la fugacité de ' eurs sentiments.
Ainsi se créent des hommes d'État qui pleurent, l'un entre autres, devant le Bismarck de fer, ironique et triomphant.
Dans la mécanique cérébrale on sait la puissance de la suggestion : et sans doute il sera possible un jour de suggérer à l'enfance et à la jeunesse des idées et des volitions, aboutissant
à de nouveaux réflexes, à des actes moraux purs, désintéressés, héroïques, obtenus autrefois par des idées, par des formules, par des méthodes différentes. Un nouveau catéchisme remplacera donc l'ancien. Mais dans l'attente de ces transformations qui seront lentes, il est heureux, au grand déplaisir et scandale de prétendus libres penseurs, il est heureux que sur nous et nos enfants agisse l'influence toujours des religions et de quelques philosophies du passé, si incertaines que soient leurs vérités, qu'enfin le sang de nos veines garde pour longtemps encore la régénération de Tantique baptême.
Comme la terre qui se tourne en un jour d'abord vers le soleil, puis vers les étoiles, qu'également ta pensée se partage entre ta maison, ta famille et ton peuple, et l'immense vie générale.
Les hommes d'autrefois avaient le sublime espoir de l'immortalité. Désormais ce n'est pas de tout l'avenir, c'est de tout le passé, ressuscité par la science, la critique, l'histoire, que pour quelques-uns s'agrandira la vie.
Le monde, le vaste monde, porte-le tout entier en ton âme, comme autrefois au fond de leur cellule ou sur le trône pontifical quelques moines d'un génie puissant ou d'un cœur magnifique.
Vis donc de sa vie infinie, vibre, frissonne, à toutes les émotions, à tous les frissons de la vie; souffre de ses souffrances, mais enorgueillistoi de ses orgueils; jouis de ses triomphes, de ses joies, de ses espoirs; goûte ce martyre et ce délice de multiplier à l'infini ton âme de l'infini de toutes les âmes.
A certaines hauteurs, toutes les intelligences, toutes les âmes de bonne volonté peuvent se rapprocher, s'allier en une croyance et une œuvre communes. A ces hauteurs, un seul dogme indéniable, irréfutable, subsiste, celui de la solidarité qui unit tous les hommes, toutes les générations; et en cette foi peuvent se rejoindre et communier bien des esprits et bien des âmes, qui se sont crus, se croient séparésàjamais, chrétiens, bouddhistes, musulmans, déistes ou athées. La pensée pure, la parole pure, l'action sainte, ne sont-elles pas les mêmes, ne se valent-elles pas en tout pays et en tout temps?
L'étude profonde et impartiale, comme toute science doit l'être, de la physiologie et de la pathologie des peuples, permettra d'établir un jour ce gouvernement scientifique, dont on a jadis un peu légèrement parlé, et qui à nos yeux serait le seul juste, le seul efficace et fort.
La science fondera bientôt une sorte de théocratie légitime, et l'observance sera volontaire sans doute des commandements édictés par elle. Mais ce fut l'honneur des législateurs antiques d'avoir forcé la liberté des hommes avant leur assentiment, partout et toujours irrésolu et tardif. Par une tyrannie salutaire ils les soumirent au respect de ces lois de la vie, si nécessaires et inflexibles, que la nature punit de mort les familles et les races qui rïe leur savent pas obéir.
De quels progrès pouvons-nous donc parler,
quand on voit des précautions graves pour la santé,
la vigueur, l'avenir de la race, si négligées par
nous, et très respectées au contraire lorsqu'il
s'agit de nos haras ?
Plusieurs de nos idées d'aujourd'hui, par exemple ce goût vulgaire et bas d'égalité générale, déjà funeste à quelques pays, comme si l'ordre et la beauté, dans le corps social, n'étaient pas étroitement liés, ainsi que dans le corps humain, à une hiérarchie des organes et de leurs fonctions, bien des conditions aussi de la vie moderne ne nous permettent plus de comprendre le sévère et salutaire isolement où se sont affermies les aristocraties antiques. C'est cependant grâce à leur énergie et à leurs rigueurs que l'humanité a pu sortir, en de rares pays, de sa bestialité et de sa barbarie primitives. C'est grâce à ces aristocraties ou à ces théocraties, dont la main de fer, dont les lois saintes refrénaient sans cesse le vieil instinct animal, que la race humaine, menacée toujours de redescendre à la vie inférieure, d'où elle s'était lentement et si incomplètement dégagée, s'est élevée à ce degré de civilisation glorieuse qu'elle a atteint en Egypte, aux Indes, à Jérusalem.
Donner à l'homme plus de bien-être et de joie physique, c'est un progrès sans doute; ce n'est pas assez : il lui faut davantage, un peu ou beaucoup d'intellectualité et de moralité. La plu-
part des réformateurs modernes ne l'ont pas assez vu ; l'Évangile Ta su voir, qui contient décidément presque toutes les paroles magiques nécessaires ' à la révolution ou plutôt, à la future évolution sociale. En effet les satisfactions matérielles ne sont pas tout, ce que démontre la vie de tant de millionnaires, dont la navrante misère intellectuelle et morale et l'incurable et dévorantennui font parfois pitié à qui les approche. Puis que servent toutes les acquisitions matérielles sans des vertus qui permettent d'en garder et entretenir la jouissance : ainsi la sobriété, la modération dans le désir, Temperanda, honorée, glorifiée jadis, et à laquelle il nous faudra bien revenir? Le jour où, comme quelques-uns l'ont rêvé, chaque artisan pourrait habiter sa maison, non seulement saine et confortable, mais artistement décorée (se rappeler l'idée de W. Morris, de Serrurier) ; certaines vertus cependant lui seraient indispensables pour qu'il la conservât et aimât. On ne voit pas assez que toute réforme sociale exige, pour s'établir et durer, un peu plus qu'une révolution dans les lois, une révolution dans les mœurs.
Un idéal est nécessaire à la vie d'un peuple comme à la vie de toute âme humaine; et une
nation qu'aucune idée, aucune ambition ne tourmente, n'a vraiment pas ou n'a plus raison d'être. « Dieu, dit la Bible, est le Dieu des vivants, non des morts, » Toute nation ne vit donc et n'est debout que par une idée qui la soutient, la porte, à quelques moments la transporte et Texalte, fait son héroïsme, ses victoires, ses conquêtes.
L'Angleterre a son idéal, parfois féroce, monstrueusement égoïste : la colonisation sans liniites, par sa race féconde, vigoureuse, hardie, et sa suprématie sur les mers.
L'Allemagne nous a vaincus par la toute-puissance d'une idée : l'unité germanique. La Russie a son panslavisme, ses rêves d'extension surtout au Nord de l'Asie et, peut-être, s'ajoutant à ces ambitions matérielles, de vagues aspirations, mystiques, évangéliques, messianiques, et qui rappellent des sentiments particuliers jadis à l'âme si humaine de la France : ainsi la pitié pour les faibles, pour les déshérités, les victimes de la vie. Mais quel est notre idéal en ce moment? Et il fut si grand, si généreux, si passionné autrefois!
Après l'idéalisme superbe de la Révolution, quand elle jetait, semait la vie nouvelle aux quatre vents du monde, idéalisme périlleux sans doute et pour lequel fut versé bien du sang, mais qui sur son passage laissait une lumineuse traînée de gloire, le plat positivisme nous a trop gagnés, plus funeste encore; car si je ne vois pas après lui
COSMOS 2If
moins de désastres, de gaspillages et de ruines, je vois moins de gloire et d'honneur.
La France paraît se contenter aujourd'hui d'une existence terre à terre, au jour le jour, sans les ardents espoirs, sans les pensées sublimes et les rêves désintéressés, sans les enthousiasmes d'autrefois.
Qui, enfin, prononcera parmi nous la parole évocatrice de ces fiertés, et dont tout un peuple superbement tressaille? Qui réveillera le vieil idéal de la France, de son âme aimante, soucieuse et anxieuse de tout progrès humain, de cette âme affamée de justice ? ou qui lui créera un idéal nouveau ?
La France à une certaine heure a porté dans son âme la liberté du monde, le verbe de l'avenir. Avec les dons de son esprit logique, son besoin de clarté, de netteté en toutes choses qui fait la supériorité de sa prose, avec sa raison, et avec son amour, sa faculté de sympathie, un moment, et ce fut sa folie et sa gloire, elle a voulu recréer le monde, et elle aura contribué à le recréer en effet. Aussi la Révolution française (dont les crimes et dont l'optimisme, par malheur, dont la confiance en l'animal humain, ont compromis
2l6 LA GLOIRE DU NÉANT
l'œuvre) a-t-elle été un événement général, et qui intéressait tous les peuples; la Révolution d^Angleterre n'aura été qu'un fait local. La France fbrmulera-t-elle et promulguera-t-elle l'Évangile des temps nouveaux, ou ne laissera-t-elle pas à d'autres, je le crains, l'honneur de le créer et de le réaliser ?
Un jour viendra, et il est proche, où l'action des héros obscurs, où celle des humbles et de ces dédaignés, qui font et perpétuent le bien icibas, où la simplicité, l'héroïsme du soldat par exemple qui en 1 870 mourait abandonné dans la neige, ayant accompli tout son devoir, et sans que nul l'eût encouragé ni vu, sans qu'aucune gloire jamais dût illuminer sa tombe, sans qu'aucune justice l'eût récompensé en ce monde d'ef^ froyables et continuelles injustices, seront prisés tout autant que la plus fameuse des créations de la poésie et de l'art, ou que les plus vides et les plus célèbres des déclamations oratoires.
Oh! quand s'élèvera-t-il le monument des héros obscurs, qui ont vécu et sont morts sans phrases, et ont plus fait que tant d'hommes d'État, comme Tolstoï l'a su voir, pour pieusement garder, entretenir, sauver même la vie ou l'honneur du pays? Quand se dressera-t-il jamais, à côté ou
en la place de certains monuments emphatiques consacrés à des renommées officielles, bruyantes et éclatantes, mais fausses peut-être comme telles monnaies qui brillent ? Oh ! ce monument de l'ouvrier, du soldat, du marin anonymes, simplement et silencieusement héroïques en leur mansarde, leur atelier, dans les neiges de 1870, ou dans les marécages, dans les jungles, les brousses de Madagascar, du Tonkin et d'ailleurs, ce monument que sculpterait, avec tant de grandeur et un si tragique sentiment, le ciseau de Bartholomé ; le monument de ceux qui réparent sans cesse, en leur humilité, par leur labeur, leur vaillance, les désastres, les ruines ou les hontes infligés par nos étonnants hommes d'État, pour la plupart d'une si rare et si triomphante médiocrité, en ce pays de France, depuis deux cents ans, il semble, le plus mal, le plus follement gouverné qui ait jamais été, ce monument ne s'érigera pas. Mais le souvenir de quelques âmes se penche vers vous, en vos fosses communes ou en vos tombes solitaires, le souvenir, la pitié, le baiser de quelques âmes où grondent, contre ceux-là par lesquels vous avez souffert et êtes morts, des colères ou des mépris qui sans doute un jour rétabliront toute justice et remettront chacun à son rang.
ai8 ' , LA GLOIRE DU NÉANT
Oh! l'absurdité, la folie de tout en ce monde! Oh ! l'épouvantable justice humaine ! Et l'on commence à douter de Vautre, — de celle qui devait tout réparer!
L'éducation de nos races latines par les idées romaines, idées qui menacent du reste quelquesunes des races germaniques, fut et demeure détestable. Aussi vous voyez ces nations latines vouloir en tout et toujours recourir à la protection, à la tutelle de l'État, de l'Etat, ce monstre aujourd'hui sans yeux, sans oreilles, sans intelligence, sans âme, de l'État, sans responsabilité réelle, et ne le prouve-t-il pas par tous ses gaspillages, par sa notoire incapacité dans les questions les plus simples ? De cette entité les socialistes font un nouveau Dieu dont ils attendent des miracles, et nos races, fatiguées, vieillies, déshabituées du libre effort individuel et de la libre association, n'aspirent qu'à se reposer sur lui et à lui tout abandonner.
L'homme libre le remplaçant en tout et partout où cela est possible, comme chez les Anglo- Saxons, et non l'État remplaçant l'homme libre : la question posée ainsi est jugée. Et cette France latine veut marcher, marche à l'abdication, à la
servitude, à la déchéance, à la mort, par le fonctionnarisme et par l'omnipotence de TÊtat.
L'erreur ou l'une des erreurs du socialisme est d'accuser la société de bien des fautes ou des crimes dont la nature seule est coupable, et ainsi et d'abord de l'inégalité qui règne et à jamais régnera parmi les hommes. L'inégalité des énergies physiques, intellectuelles ou morales produit naturellement l'inégalité des acquisitions intellectuelles, morales ou matérielles, et dès lors de la puissance, du droit à l'autorité. Il est indiscutable encore que les problèmes de la misère relèvent trop souvent de la pathologie; l'alcoolisme, par exemple, en créant des dégénérés, crée fatalement des misérables; et un esprit un peu habitué aux difficultés et à la complexité de la plupart des problèmes biologiques voit nettement combien ces questions sociales sont difficiles à résoudre, tandis que la foule impatiente et d'esprit simpliste exige une solution de chacune d'elles simple, rapide et radicale, trouvant du reste des gens toujours prêts à la lui offrir.
Elle comprendra difficilement, je suppose, qu'un accroissement de force et de santé dans la race (de force et de santé morales tout autant que physiques) ferait mieux et ferait plus qu'au-
cune loi sociale pour diminuer le paupérisme, alléger la misère et la souffrance des foules.
Mais cet accroissement d'énergies demandera, pour être obtenu, de la sagesse, de la science, de la patience, et ainsi beaucoup de temps; or ceux qui ont faim sont naturellement pressés de se mettre à table.
Tout le monde sait, même ces politiciens, qui ordinairement savent peu, que la plupart des alcools inférieurs sont des poisons terribles, que l'usage de ces poisons produit la dégénérescence de la race, et que ces alcools sont vendus surtout aux pauvres gens; or je croyais qu'en une démocratie le soin des intérêts populaires devait être le premier souci du législateur. Chacun sait que les pauvres gens empoisonnés ainsi donnent naissance à des dégénérés, et que ces dégénérés accroissent la population lamentable et redoutable des infirmes, des épileptiques, des fous, des voleurs, des assassins, la trop nombreuse et terrible armée du mal.
Mais les vendeurs de ces poisons sont les grands électeurs : qui oserait toucher, menacer leur puissance? Us disposent de tout : ils dispensent l'autorité, les places, ils sont nos maîtres ; et qu'importe le peuple et ses maladies, ses misères,
aux représentants de ce peuple? Ce peuple continuera donc à boire et, saoul de ces alcools malfaisants, à procréer entre deux hoquets des idiots, des épileptiques, des fous, des voleurs, des assassins! Et si quelqu'un le voulait protéger, quels outrages, quels cris, quels coups pleuvant sur cet ce ennemi du peuple » !
Or combien d'autres problèmes d'où dépendent la fortune et l'honneur, l'avenir de la nation, et dont s'inquiètent aussi peu nos politiciens!
Et tout cela ne montre-t-il pas ce que le dogme de la souveraineté populaire, comprise et pratiquée comme elle Test aujourd'hui, a fait de l'homme moderne, égaré, hébété par lui?
Cependant ce ne seront ni des empereurs ni des rois qui dirigeront l'humanité future. Les vrais chefs des peuples aujourd'hui, ce sont déjà les penseurs, les savants, les poètes, les héros, tous les représentants de cette aristocratie j de cette humanité surhumaine, qui seule compte et comptera dans le gouvernement et la conduite des intelligences et des volontés.
Il semble parfois que la question sociale serait
bien près d'être résolue, du jour (et qui serait proche avec quelque bonne volonté) où chaque artisan pourrait, à des prix très inférieurs à ceux d'aujourd'hui, avoir sa nourriture et sa maison, sa maison saine, confortable, même artistique, comme le projette en ce moment Serrurier de Liège. La nourriture à bon marché, on l'obtiendrait par les progrès d'une science alimentaire à créer, attribuant au régime végétarien moins coûteux une part plus grande en l'alimentation, et aussi et surtout par un plus large apport d'aliments conservés venus de toutes les parties du monde. Cet apport est un fait nouveau, l'un des faits importants du siècle, et qui heureusement a coïncidé avec l'exigence accrue de tous les appétits.
Le logement et la nourriture assurés, et à un bon marché, je le répète, que l'on saurait facilement atteindre, il resterait, pour que la distance s'effaçât encore du riche au prolétaire, la conquête pour celui-ci d'une instruction mieux et plus largement donnée; et une telle sollicitude, je l'avoue, est l'honneur de la démocratie présente, qui a rarement des occasions de fierté.
Pour certaines jouissances supérieures qui jadis, avant la Révolution, marquaient un peu trop la distinction des grands, des financiers d'avec les vilains et les bourgeois même, ces jouissances rares, infinies, que procurent les œuvres
d'art ou les livres, elles appartiennent désormais à tous. Le peuple aujourd'hui n'est-il pas en possession de bibliothèques et de collections d'art qu'aucun roi, aucun empereur, aucun banquier juif ne peut espérer égaler jamais par les siennes ? Tout cela lui manquait avant la Révolution; et ses plaintes alors, et ses envies furieuses étaient certes légitimes. Le jour aussi où les voyages, oîi les transports, surtout par chemins de fer, seront moins difficiles et pénibles pour la dernière classe, ce qui n'existe plus dans les pays aristocratiques, comme l'Angleterre et l'Allemagne, et ce qui dure vraiment trop en notre étonnante démocratie, au fond très peu soucieuse des pauvres gens; le jour où, ce qui ne serait pas impossible encore, avec quelque intelligence, quelque pitié dans les lois, et aussi, il le faut bien dire, grâce à la charité, à cette charité diffamée, dédaignée, repoussée, et douée pourtant d'une délicatesse, d'un tact presque féminins qui feront défaut toujours aux mécanismes durs, secs, insensibles de l'État (voyez parfois notre Assistance publique); le jour où s'ouvriront partout des asiles, hospices et hôpitaux, dignes de l'infortune qu'ils abritent, et tels qu'on en voit aux mêmes pays aristocratiques, mais si rarement en notre démocratie, décidément peu tendre à la misère des siens ; le jour enfin où sera reconnue, acceptée une plus juste répartition des salaires, où, à la faveur de
règlements meilleurs, des assurances, des caisses de secours et de retraites sauront nous protéger tous contre les maladies, les accidents professionnels, les infirmités, la vieillesse, cette différence entre les classes sera-t-elle aussi profonde qu'on le pense et le dit, et que beaucoup ont intérêt à le dire?
Je ne sais cependant, car il restera toujours les inégalités créées par la nature, et que l'homnie ne pardonnera jamais à l'homme.
Donner le pouvoir au nombre, c'est le donner à la moyenne, et ainsi à la médiocrité des intelligences et des âmes: et une telle conception degouvernement sera considérée quelque jour comme une des manifestations les plus sincères de l'incommensurable niaiserie humaine. Vit-on le nombre jamais créer une œuvre d'art précieuse, ou sublime, le nombre résoudre un problème de mathématique ou de géométrie transcendantes, découvrir une des lois de l'astronomie, de la chimie, de la physique, formuler la méthode d'un Pasteur ou la théorie d'un Darwin, soigner seulement un malade? Et les problèmes sociaux, et les maladies du corps social ne sont donc rien; et le corps social n'offre-t-il pas des questions de physiologie et de pathologie bien plus com-
COSMOS 32f
plexes, et plus difficiles à résoudre qu'aucune des questions de physiologie et de pathologie offertes par l'organisme humain!
Parla valeur qu'il attribue à toute sélection, le darwinisme, avec ses faits bien observés et compris, servira, nous n'en doutons pas, à appuyer tôt ou tard l'avènement d'une république aristocratique, je veux dire d'une oligarchie ou d'une aristocratie des capacités (aristocratie, dans le sens étymologique du mot, « aptarot, les meilleurs, les plus capables), en place de ce régime misérable et triomphant, l'anarchie effrayante des incapacités.
O misère de l'homme qui ne peut s'arrêter au faîte du bonheur, de la puissance, ni à ces hauteurs où le porte son génie, qui ne monte que pour tomber ou descendre, et ne peut demeurer en la perfection atteinte d'aucune de ses facultés, qui obéit comme le reste des êtres à cette loi du mouvement sans repos, à cette loi décevante, ironique de l'évolution, créatrice et destructrice de tout. Et à cette loi qui toujours nous pousse, répond le besoin, le plus tyrannique en notre âme, de changement, d'inconstance, qui nous rendrait insupportables les joies mêmes d'un paradis monotone.
Les nations peuvent s'élever et grandir; c'est
en progressant dans la vie qu'elles s'avancent, ainsi que Thomme, vers la décadence et la mort. Nous rêvons une éducation supérieure qui créerait une race supérieure; ce besoin, cette soir d'autre chose, sont tels qu'une race assise en sa gloire, en sa victoire, en ses fiertés, en ses conquêtes, lentement, péniblement acquises, n'aspirerait plus qu'à descendre, parce que les âmes sont mobiles, parce que rien, pas même le bonheur, ne les peut fixer, parce qu'elles sont entraînées par l'incessant et mortel désir qu'aujourd'hui soit autre qu'hier, et demain qu'aujourd'hui, parce que la loi de l'évolution, après avoir tout créé, doit aussi tout détruire. Et de là ces chutes des nations, ces décadences fatales de leur littérature, de leurs arts; de là ces abaissements dont la nécessité nous déconcerte et décourage. Quel peuple, au commencement du siècle, eut une éducation plus haute que le peuple allemand? Quel peuple s'enivra d'un idéalisme plus pur? Bach, Beethoven, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Gœthe, sont ses maîtres; et cet idéalisme transcendant aboutit à ce positivisme de nos jours, et un moment à cet axiome, accepté, non repoussé avec indignation, horreur ou dégoût, par l'Allemagne entière, qu' ce il n'est de droit que la force ».
L'art sublime et grave, l'art suprême d'un Phidias conduit à celui de Cléomène, et nous voyons
la sculpture grecque, de chute en chute, en venir aux hontes des siècles plus récents. De quoi servit donc une telle école, et cette éducation si élevée? L'art divin aussi des primitifs italiens ou allemands, s'il mène à Raphaël et DUrer, s'achève dans la platitude, la bassesse de certains artistes allemands ou italiens des xvi^, xvii^ ou xviii* siècles, parce qu'il faut toujours autre chose, et que la perfection même, que l'absolu du beau ne saurait nous fixer.
Aussi faut-il nous attendre, quels que soient les succès, le triomphe, à des recommencements continuels. Et cependant il faut perpétuellement lutter comme si nous devions vaincre et conserver, vainqueurs, le terrain gagné. La gloire de l'homme est faite de ces combats et de ces victoires renouvelés sans fin contre lui-même ou la Nature.
Le gaspillage de la vie, et sous toutes ses formes, est l'un des signes les plus attristants de la survivance, en nous, de l'animal primitif, stupide, brutal, imprévoyant. Mais les lois de la Nature sont telles, — car il se rencontre un peu d'ordre parmi le désordre des choses, — qu'on ne les peut enfreindre sans expiation. Rarement, par malheur, l'expiation frappe les vrais coupables, et rarement les atteint seuls, quand elle les atteint. Le
plus souvent, ce sont les générations à venir qui paieront pour les générations présentes ou passées. Les crimes commis autrefois contre nos bois et nos grandes forêts, leur dévastation, et le déboisement de nos montagnes, nous les expions désormais par des inondations, par l'extension des terres incultes, par la disparition, funeste à l'agriculture, des oiseaux, des animaux insectivores. On commence à voir que le dogme de la solidarité entre tous les êtres sera le fondement de la sagesse et des lois futures.
Le respect de la vie progressera en même temps que la science de sa genèse, et celle de son développement dans le sens de la vigueur et de la beauté. Le xx® siècle verra peut-être ainsi une culture magnifique de la terre, une intense et nouvelle floraison de la vie et, tout d*abord, de la vie végétale.
Les besoins de commerce font aujourd'hui et feront de plus en plus le miracle de terres devenues paradisiaques par la culture intensive des fleurs, par une floraison folle et magnifique. Et nombreux, grâce à l'accord, chez l'homme, de ses besoins et de ses rêves, seront ces jardins fée-
riques, riches en fleurs et en fruits merveilleux, tels que jadis on rêva Chanaan, la Terre Promise, mensonge, mirage alors, mais qui sera quelque jour une réalité.
Par contre, des besoins d'industrie dévastent, ruinent à jamais la beauté de certains coins du monde, et il les faudrait protéger, il me semble, comme on protège et entretient les monuments historiques. La jeune Amérique s'est honorée en mettant à l'abri de ces profanations par tous les marchands du Temple, qui achèteraient, si on les laissait faire, et détruiraient ou saliraient tout, ce territoire immense du Yellow Tark, aujourd'hui le Tare national. Si la démocratie américaine a compris cela, pourquoi nos démocraties d'Europe, qui se vantent, sans raison du reste, de velléités esthétiques, n'arriveraient-elles pas à le comprendre? La beauté n'est pas moins utile à la vie des peuples que la liberté, l'égalité, la fraternité, dont ils jouissent, il le faut reconnaître, aussi rarement et aussi peu.
Le droit, pour l'homme, de tuer les animaux, est strictement limité à son droit de conserva-
tion personnelle : il peut donc tuer pour se défendre, tuer pour se nourrir, si odieuse qu'en soit l'obligation, tuer aussi, je le crois, mais avec des pitiés, en abolissant toute souffrance, pour des expérimentations scientifiques, rares, non prodiguées comme aujourd'hui, afin d'illustrer des leçons ou de se faire la main, ce qui est abominable. Mais pourquoi l'homme, en vérité, animal parmi les animaux, et, par exemple, le condamné à mort, dont l'exécution, après une existence plus ou moins coûteuse et funeste à la société, sera sans profit encore ou presque sans profit pour elle, pourquoi ce condamné ne servirait-il pas, volontairement, à des expérimentations périlleuses, et non fatalement mortelles? Sa fin, s'il mourait, rachèterait au moins son passé ; et ayant quelque chance de s'évader de la mort, combien d'entre eux la refuseraient? Nulle différence, en effet, encre l'animal et l'homme, que des differences de degrés : et ces expériences mêmes de physiologie ou de pathologie le démontrent. Il est donc aussi criminel de tuer inutilement un animal que de tuer un de nos semblables, puisque l'animal est justement l'un de nos semblables. En tout cela nous restons quelque peu barbares et bien inférieurs à nos vieux frères aryas, les Hindous.
Dans quelques siècles peut-être s'étonnera-t-on presque autant de l'homme qui, pour se distraire ou par simple hygiène, use, en nos pays, de la
châsse et du tir aux pigeons, que Ton s'étonne, aujourd'hui, du gentilhomme qui, de même, pour le plaisir, tirait des maçons sur un toit.
Notre siècle aura été celui des mines, de l'industrie; il émancipera l'ouvrier: le siècle prochain sera le siècle de la terre aimée, reconquise à nouveau, et aussi de la libération du paysan, serf toujours de la glèbe, sans même, aujourd'hui, ce peu de rêve et d'idéal que jadis il tenait du christianisme et de tout un fonds de poésie intime, la poésie de ses anciennes coutumes, de ses fêtes, de ses légendes, des adorables chansons ou danses populaires. Pauvre paysan! morne bête de labour, dont la tête, comme celle de ses animaux, est sans rayonnement et courbée si bas vers le sol! La science et les machines affranchiront bientôt, je l'espère, son corps et son âme, le feront libre à son tour, libre de penser, de lire; et lui aussi pourra jouir de la terre désormais moins hostile et moins rude, et dont il ne connaît guère que les résistances, les duretés, — tandis que seuls nous jouissons d'elle, nous, les désœuvrés, les poètes, les artistes.
L'homme du siècle prochain reviendra donc à elle, il la saura chérir, féconder, parer; il desséchera les marais, arrosera et fera fleurir les déserts ;
il domptera les fleuves, les torrents, reboisera les montagnes, replantera les forêts, par là satisfaisant encore les besoins réunis de l'utile et du beau, et réparant ainsi l'incurie ou les gaspillages, les folies, les crimes du passé.
La prédominance des villes, des a villes tentaculaires », selon l'expression d'un poète, et qui attirent pour dévorer, des villes absorbantes et mortelles, où nulle famille ne dure plus de trois ou quatre générations, cette prédominance nous inquiète pour la vie de la race. 11 faut à la plupart des urbains, pour éviter l'étiolement, sortir un ou deux mois chaque année du méphitisme, de la malaria des villes, respirer l'air pur où grandirent les ancêtres, l'air de la montagne, des vastes plaines, de la mer, se retremper aux sources de la santé, de la force, physique et morale.
Mais la campagne, mais la province surtout n'ont plus cette plénitude, cette surabondance de sève, ni cette joie qu'elles avaient jadis; et il faut les leur rendre, si l'on veut qu'elles puissent lutter contre l'attrait des villes, plus actives sans doute, excitées, excitantes et brillantes, toutes parées, et artistes. Nos provinces se sont lamentablement enlaidies, et sont tristes, se sentant moins recherchées, moins belles; oui, peu à peu
elles se sont enlaidies par l'indigence des arcs décoratifs, par la décadence trop visible, en ce siècle, de l'architecture, privée ou publique; elles se sont engourdies, endormies dans leur pauvreté, leur misère intellectuelle et sociale : tout cela, du reste, par la faute de la centralisation à outrance, œuvre de Louis XIV, des Jacobins, de la tradition latine.
Commentles réveiller, ces provinces de France, comment réveiller la province j plongée en ce sommeil, en cette parésie, presque cette mort, dus à la pléthore parisienne ? Il semble que le sang de la France se soit retiré des membres pour affluer au cerveau, congestionné, surchauffé, brûlant, exalté, parfois jusqu'au délire, à l'hallucination, aux crimes.
On pense toujours aux villes, à l'ouvrier des villes. Qui entreprendra, pour les ouvriers de la terre, ce qu'on a entrepris pour ceux de l'industrie ? Qui assainira et ornera de nouveau leur maison, leur village, y fera refleurir l'art ancien, l'art français presque disparu? Qui rappellera l'acrivité en tous les centres de la vie d'autrefois, en toutes nos vieilles villes provinciales, s'enlizant dans la vieillesse, se mourant délaissées, au bénéfice de la grande rivale, de Paris? Et avec elles, en vérité, n'est-ce pas la France même, la vraie France qui vieillit et se meurt?
ao.
Un reflux se fera bientôt des villes vers les campagnes, vers les montagnes, vers la mer; mais il faut la diffusion, non la concentration sur un seul point de l'énergie nerveuse ; il faut la décentralisation intellectuelle, littéraire, artistique. L'électricité sans doute, de son étincelle, partout éveillera, excitera la vie. Le réseau des nerfs électriques, aujourd'hui, peut amener en tous lieux la parole vibrante, et le chant et la musique, ces voix du rêve dont, jusqu'à Edison, les grandes villes seules auront pu jouir. Et la photographie ne peut-elle créer partout d'admirables musées de copies ?
De Paris à la province c'est, en ce moment, le contraste de la clarté à l'ombre, de l'existence à la mort : et partout je veux la clarté, la passion, la flamme.
La culture intensive, la fertilité rendue par la science, analysant la terre, à tout sol maigre et stérile, est encore une idée féconde du siècle qui s'achève, et encore une idée française comme celle d'ensemencer les eaux, et celle aussi de conserver ce qui se perdait, se gaspillait jadis, fruits, aliments de tous genres. Or il faudra toutes ces puissances, toutes ces énergies nouvelles de production pour l'humanité future, dont la pullula-
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tien, mieux réglée cependant, ne suivra pas cette progression dangereuse et à l'aveugle, qui lui est accoutumée depuis des siècles, et que limitaient seulement d'abominables fléaux, des pestes ou des guerres également atroces.
L'homme, quelque jour, comprendra le devoir de n'appeler à la vie que ceux qui pourront vivre, être heureux, jouir d'elle, non trop souvent ni trop durement en souffrir.
Comment, avec la puissance incalculable des forces désormais au service de l'homme, énergies de la science, de l'État, des sociétés, des grandes compagnies, comment laisse-t-on nos rivières et nos fleuves inonder et dévaster au lieu de vivifier toujours les régions qu'ils traversent? Comment les sécheresses peuvent-elles coûter encore tant de millions au pays, quand de telles masses d'eau vont se jeter et se perdre, inutilisées, à la mer? Comment ne pas distribuer partout, par une vascularité mieux répartie et plus large, l'eau nourrissante etféconde? Comment tant d'incurie, d'impéritie, d'imprévoyance, comment tant de gaspillages, et, au fond, une telle insouciance des premiers intérêts, des intérêts vitaux de la patrie?
On reviendra à l'idée iranienne de la vie regardée comme une lutte entre deux Principes. Cette distinction antique des mauvais et des bons, on la voit indiquée, affichée déjà sur les murs de nos écoles : c'est en des tableaux la séparation des animaux nuisibles d'avec les animaux bienfaisants, alliés naturels de l'agriculture et du forestier. Et, de même, l'on tentera d'éliminer de plus en plus par la sélection, par l'éducation, par la force, les hommes nuisibles, malfaisants, comme on tente d'éliminer peu à peu les animaux qui ravagent nos terres, nos forêts, s'attaquent dans l'ombre à nos richesses.
Un fait grave, la renaissance des corporations, au lieu de cette poussière humaine que leur ruine avait laissée depuis la Révolution; au lieu de l'isolement des faibles, leur rapprochement, leur coalition reconstituée, leur mutuelle défense, et leur activité multipliée à l'infini!
Plus que jamais, en face d'une barbarie qui semble victorieuse, la beauté devient nécessaire, autant que la lumière ou l'air pur; et la beauté,
Félégance, la grâce, en tout et partout nous la voulons, dans la cabane du paysan ou la demeure de l'ouvrier, comme en la maison du riche, ellemême presque toujours lamentablement décorée, en tout donc et partout, ainsi que jadis, avant la Révolution, quand Fameublement, l'architecture avaient un style encore, quand le moindre objet sorti des mains de l'artisan ou de l'artiste était une œuvre exquise, quand l'élégance, la beauté, la grâce paraient toutes choses, quand ne régnait pas encore ce besoin barbare vraiment singulier et particulier à la foule moderne du hideux, du grossier, du vil.
Et ainsi le relèvement des arts décoratifs et celui de l'architecture, ces arts à peu près morts en France depuis 89, la production d'un style nouveau, la parure nouvelle de toute demeure, et d'abord de la maison de l'artisan ou du paysan, par le simple retour aux antiques et pures traditions françaises, par l'éducation artistique du pays, reprise presque toute entière, cela aussi fait partie de réformes urgentes, à vouloir, à exiger, à bientôt accomplir.
J'attends, j'appelle, j'espère un large et prochain triomphe de la justice, de la beauté, de l'eurythmie en ce monde, un mouvement analogue
à celui du Sainc-simonisme. Mais celui-ci se fit seulement dans le sens des intérêts matériels, industriels et commerciaux, nullement à dédaigner, du reste, puisque dans l'organisme social ainsi qu'en nous, le corps et l'âme sont si étroitement liés qu'un progrès de l'un ne peut que servir à l'autre. Ce Saint-simonisme moderne, plus idéaliste que le premier, aurait souci d'abord de la justice entre les classes, entre les peuples, envers tous les êtres (les animaux mêmes devant bénéficier de la foi et de la loi nouvelles, de la foi dans la solidarité de tout ce qui vit, a vécu, vivra sur la terre, et de la loi nouvelle instituant une répartition plus équitable et plus étendue de la justice).
Or cette révolution s'accompagnerait d'une restauration, d'un règne victorieux de la beauté, d'une révolte universelle, je l'espère, contre l'envahissante laideur, ce siècle ayant laissé dépérir et tomber jusqu'où nous les voyons les arts qui seuls donnent la vraie mesure des besoins et du goût artistiques chez un peuple, c'est-à-dire l'architecture, l'ameublement, la décoration, — les autres, peinture, sculpture, musique, n'étant aujourd'hui, comme la poésie même (puisqu'il n'est plus de musique ni de poésie populaires), que des manifestations esthétiques presque individuelles, et comme isolées.
Si Fart, avec la poésie, est l'illusion, le mensonge magnifique par lequel l'homme essaie de masquer parfois, d'orner et de parer la triste réalité de cette vie, une doctrine pessimiste ne peut que s'intéresser et s'attacher passionnément à lui, comme à l'un des plus consolants et des plus sûrs de nos libérateurs.
L'art ne pense d'abord qu'à imiter la nature : c'est l'art naturaliste des enfants, des graveurs de l'âge de pierre, des artistes de Cromagnon. L'art veut alors simplement fixer l'apparition des êtres . ou des choses, et en prolonger la durée par la permanence de leur image.
Mais l'art vrai est par essencj^^i peu naturaliste, qu'il se distingue aussitôtrxTes reproductions exactes de la nature, telles par exemple que la photographie nous les donne. Quand il se contente de copier les êtres pu les choses, il semble, par toute la lumière qu'il sait projeter sur eux, qu'il veuille en offrir une vision intense, révéler le prodige de cette apparition ou le mystère de leur essence (voyez certains portraits de Rubens, du Titien, de Rembrandt, certaines natures mortes de Snyders). L'artiste a le droit et le devoir alors de représenter la figure humaine à ce moment
plutôt OÙ elle est illuminée par la flamme intérieure, et ainsi vraiment belle, et ainsi vraiment elle, cette figure à d'autres moments, les plus nombreux sans doute, pouvant être éteinte par la monotonie des heures, obscurcie, altérée même par son milieu, par l'atmosphère plus ou moins stagnante où elle vit; et c'est de la sorte, et seulement de la sorte, qu'un portrait toujours peut ou doit paraître flatté. (Voyez les portraits de quelques maîtres et la vie ardente, la flamme qui éclate en eux.)
L'art a pour objet d'exprimer les émotions de l'artiste devant la Nature : et c'est ainsi qu'un beau paysage reproduira « un état d'âme »
(voyez Constable, Turner, Corot, Millet, Cazin) ; l'art devient la réaction d'une âme émotive, émue, en présence des choses.
L'art veut aussi traduire, comme le fait la parole, des sentiments, des pensées, des rêves, des symboles (musique, architecture, — l'art plastique se rapprochant le plus de la musique, — ou peinture, sculpture religieuses). L'art ici grandit plus encore, se fait plus idéaliste.
L'art a pour objet aussi de parer l'être humain, ou sa demeure, de relever ainsi sa condition primitive qui fut longtemps misérable et sordide (arts décoratifs, joaillerie, arts du costume, etc.); et le pessimisme en révolte contre les fatalités naturelles, contre la barbarie de l'ani-
mal qui à jamais survie en nous, encouragera donc ardemment ce goût nécessaire de la décoration.
L'art enfin veut créer à son tour, comme a créé, comme crée la Nature; il veut faire surgir tout un monde idéal, supérieur à cet univers réel, un monde où fleurisse et sourie la Beauté parfaite, où se manifestent des vertus et des énergies presque surhumaines (l'art grec de Phidias, celui de Michel-Ange, de quelques primitifs, tels que Giotto, Fra Angelico, et des peintres du rêve, Watteau, Turner, Prudhon ou Burne Jones; aussi et surtout la musique).
L'art est alors vraiment libérateur, puisqu'il ouvre à Tâme un monde où elle se délivre et se console de la cruelle ou répugnante réalité des choses.
La musique des lignes, qui la sait goûter et comprendre, peut être ému par elle jusqu'à la plus aiguë des voluptés ou des joies. J'ai vu pleurer devant la divine procession des Panathénées, qui rappelle en effet la plus grave, la plus pure des musiques sacrées. Et bien des statues ou statuettes de femme ne sont-elles pas harmonieuses et tendres comme la plus tendre des mélodies musicales ? N'est-ce pas une mélodie ado-
rable, ces lignes qui fuient, ondulent, s'éloignent, puis reviennent, se retrouvent à leur point de départ, ou forment, symétriques, de si doux accords, des harmonies délicieuses, ravissement, trouble des yeux et des âmes?
On commence par l'adoration de la Vénus Céleste, et l'on ne sait quelle pente mène à l'autre, à la Vénus Pandémos. De l'art idéal et pur du Parthénon ou sévère du temple d'Égine, par une descente insensible, on arrive à l'art délicieux et troublant déjà de Praxitèle, puis à l'art aphrodisiaque des temps qui suivent. Certes, il ne s'agit guère ici de condamner ni de blasphémer le Beau, aussi indispensable à l'homme que le pain de chaque jour. Mais je crois que toute race est perdue qui ne saurait admirer, aimer, ne poursuivre que lui; et il en est de la religion de la Beauté comme des saintetés de la Passion : il est des saintetés plus saintes, et des religions plus hautes.
Un péril est donc en tout. Les Grecs avaient bien senti que l'art, surtout la musique, avait, comme la littérature, ses dangers, qu'il était plutôt corrupteur, quand il n'était pas ce qu'il
peut et doit être, grave, élevé, presque religieux par les sentiments qu'il éveille. Us avaient donc en lui distingué deux modes, le mode ionique et le mode dorique, le premier enlaçant, caressant, féminin, plutôt funeste à Tâme qu'il amollit, ou à la pensée, que sa frivolité distrait; le second, héroïque et sain, nécessaire à cette âme qu'il exalte, ennoblit, arrache à la vulgarité coutumière, appelle et entraîne vers une vie supérieure. Le mode dorique, c'est, dans Fart moderne, nos vieilles cathédrales, par exemple, nos églises romanes et gothiques, c'est la musique de Haendel, de Bach, de Beethoven, celle de Wagner bien souvent; c'est, en peinture, l'art des primitifs qui ont traduit la foi, la candeur, l'extase, la sérénité des saints, la réalité sérieuse ou tragique de la vie; c'est l'art aussi de Michel-Ange et de Raphaël dans leurs fresques ou dans leurs cartons, l'art de Léonard de Vinci, celui de Diirer, de Rembrandt, de Rubens même, étonnant par sa fougue, son énergie, sa puissance, l'intensité de vie en toutes ses créations, sa sympathie humaine presque égale à celle de Shakespeare ; c'est l'art des Ruysdaël, des Constable, des paysagistes flamands, anglais, et des nôtres, de Rousseau, de Millet surtout, la sculpture de Dubois ou de Constantin Meunier; l'art d'Israëls ou celui de Burne Jones, artiste supérieur par son sentiment de la beauté pure, de l'héroïsme, et aussi dû doux
mystère chrétien; celui enfin de notre Pu vis de Chavannes.
Il est aisé de voir qu'après Famour de Tor, c'est celui de la beauté qui a le plus provoqué, en tous pays et en tous temps, de suicides ou de trahisons, de bassesses, de lâchetés, de hontes et de crimes. On reconnaîtra quelque jour que la curiosité passionnée du beau, que le développement intensif des littératures et des arts, quand ils ne sont pas compensés et rachetés par l'acquisition des énergies viriles, la saine culture du caractère et de la volonté, précipitent peu à peu les races vers leur décadence. Difficile mais nécessaire est ainsi, dans l'éducation, l'accord de ces deux cultures, littéraire ou artistique, et morale.
L'art supérieur a été et sera toujours idéaliste. Les Bach, les Hsendel, les Beethoven, quand sontils le plus sublimes? Aux heures où leur génie monacal semble ne parler qu'à Dieu seul, où ils paraissent tressaillir d'espérances surnaturelles, et où soudain ils entr'ouvrent à l'âme transportée, ravie, foudroyée, des gouffres de lumière, des
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abîmes de joie. De ces génies solitaires, de ces moines farouches aux musiciens plus humains et plus près de la foule, mieux compris, très applaudis d'elle, quelle distance sensible pour tous! Et les plus belles pages d'un Meyerbeer, d'un Verdi, de Wagner même, sont encore des pages religieuses, des pages où le sentiment religieux envahit tout, et souffle à travers le drame comme un grand vent du large.
Ce sont d'infinies vibrations communiquées par les rayons solaires qui produisent les mouvements, les rythmes délicats, selon lesquels se groupent les molécules vivantes, dans la plante, rarbre, la fleur. Et ainsi tout est rythme en la genèse et le développement des choses. Et la symphonie musicale, celle d'un Beethoven ou d'un Wagner, par ses vibrations aussi, par ses vibrations sans limites, est donc Tunique forme d'art qui puisse traduire le murmure et le souffle immenses, l'immense symphonie de la vie, celle d'une forêt, de la mer, ou d'une radieuse matinée de printemps, s'éveillant, chantant et vibrant au soleil après les silences de l'hiver.
La fleur est l'étonnement, le ravissement des
yeux et de la pensée. C'est dans ce monde de la plante que se trouve peut-être le royaume d'idéale beauté, de pureté idéale. Par quel miracle s'est épanouie, en ce misérable univers, cette poésie vivante et passionnée, la poésie de ces amants revêtus, pour leurs mystérieux hymens, d'une splendeur ou d'une grâce sans égales, et dont le lit de noces répand ces délicieux ou ces brûlants parfums? Songe d'une nuit d'été, monde étrange et féerique, comme la rêverie d'un Shakespeare!
Que de vibrations célestes, que de mouvements dans le sol, pour que l'hiver se change en lumineux printemps, pour que les bois s'emplissent de formes, de couleurs et de bruits, pour que la plante prenne une âme! Et lentement ainsi se crée la pensée du poète.
Toutes les douleurs et les joies muettes, tous les rêves muets de la nature ou d'une race, et aussi leurs énergies créatrices, semblent s'être un jour rassemblés en quelques génies; alors apparaissent les Michel-Ange, les Beethoven, qui traduisent toutes ces douleurs, ces joies, ces aspirations confuses, et créent puissamment comme la Nature; mais à son œuvre inconsciente, ils ajoutent,
en la continuant, la conscience, la sympathie étrange, l'étrange bonté de l'âme humaine, et un besoin d'idéalisme et de perfection qu'elle n'a connu jamais.
J'aime d'une curiosité passionnée ces musées d'histoire naturelle, qui me révèlent l'infinie pluralité des formes sorties de l'unité première, me montrent la vie toujours une sous ses manifestations sans nombre, me font entrevoir le prodige du mouvement rythmé dans les choses.
D'où vient ce rythme en elles, ce rythme qui a créé l'infini des formes et, dans le lointain des âges, l'étonnant madrépore, fleur bizarre reliant si mystérieusement les trois règnes, minéral, végétal, animal, punctum saliens, point vivant, apparu aux premiers temps de la genèse, et où la Nature semble avoir indiqué les principaux linéaments de ses rêves, point d'où sont partis les deux mondes, le végétal et l'animal, pour diverger ensuite et de plus en plus s'écarter l'un de l'autre?
L'instinct des animaux les plus obscurs, le plus bas placés sur l'échelle des êtres, et qui n'ont pas
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même de système nerveux, ainsi les polypes, étonne, émerveille, déconcerte, obligerait à reconnaître la présence d'une pensée directrice^ si inconsciente qu'elle fût, en tous les êtres, en toutes les parties de la Substance.
Dans le monde, comme dans le germe obscur de la plante ou de l'animal, une pensée serait-elle donc cachée, régissant leur évolution, donnant à l'être, animal ou plante, sa direction, son rythme, son mode de mouvement, pensée inconsciente, mais qui sait cependant atteindre, et sans errer, sans hésiter jamais, le but préconçu et voulu : mystère prodigieux, que rarement l'on médite!
Le rythme est partout et en tout, ce rythme qui est déjà la vie, partout, dans la molécule liquide, contractée comme les étoiles en une sphère parfaite, ou dans les cristaux de la grêle, de la neige, de la glace, étalant sur nos vitres leurs arborisations magiques. Le rythme, il est dans l'hymen chimique des métaux ou métalloïdes s' unissant selon des proportions, des nombres nécessaires ; il est dans les tourbillons où sont entraînés les terres, les lunes, les soleils; il est dans le soulèvement de la mer vers les astres, et dans
ses mouvements, ses courants, et dans le cercle où roulent perpétuellement les eaux, de la mer à l'air, de Fair aux plaines et aux montagnes, des montagnes, des plaines à la mer.
Mais le rythme est surtout au plus haut degré de l'existence dans ce merveilleux monde végétal, où tout est musique, ravissement pour les yeux, et dans le monde animal, et son admirable anatomîe.
Et Ton peut comprendre que les anciens aient divinisé les hommes qui portaient en eux la puissance, la magie du rythme, créaient l'art, le beau, la loi morale (la loi morale, rythme pur dans la sphère des actions humaines); — et ils les divinisaient comme ayant eu cette faculté vraiment divine de sentir et reproduire ce rythme, visible ou caché, immanent dans les choses, et producteur en elles de la vie, de Tordre, de la beauté sans défaut.
La réconciliation se fera un jour entre la Nature et l'Homme, et ce jour-là verra ou reverra l'accord de la vie et du rêve, de l'idéal et de la réalité. Ainsi que dans la {Mégère apprivoisée, la guerre et la haine, le duel antique, parfois sauvage, de la Nature et de l'Homme feront place à l'hymen joyeux, aux fécondes amours, d'où sortiront
2fO LA GLOIRE DU NÉANT
des enfantements magnifiques, des œuvres d'harmonie et de beauté, comme quelques-unes des plus pures créations grecques, d'un art sain, robuste, héroïque, ou quelques rêves des nobles génies de la Renaissance.
Je crois dans l'Homme tout-puissant, qui a créé le ciel et recréera la terre; qui a souffert comme Jésus, a été comme lui crucifié, a vécu dans des enfers; et qui aujourd'hui est ressuscité, et va rayonner dans sa gloire, et fera régner la justice, et bientôt jugera les vivants et les morts. Je crois à l'Esprit, à la Science, et à leur domination prochaine. Je crois à une Sainte Église universelle, à la communion des héros et des saints dans l'œuvre de réparation, de rénovation, d'amour, qui se continue d'âge en âge. Je crois à la rémission de bien des péchés, à la réconciliation de l'Esprit et de la Chair, à une haute vie idéale, et à mon éternité dans la vie éternelle de mon Espèce et du Monde.
COSMOS 2p
Et le dernier mot est : Que sais-je? que sais-je, sinon qu'il est des vertus et des beautés à aimer, des douleurs à soulager, des maux à guérir, des illusions à toujours adorer, et de radieux paysages du ciel et de la terre, de magiques aurores, des couchants féeriques, de paradisiaques nuits d'été, et des lèvres tendres qui se joignent, et l'amour, le cruel et le délicieux, ou le fol amour, dont le nom seul fait trembler encore tout mon cœur, et des êtres bons et des êtres saints, et par moments des joies divines mêlées à cette misère humaine... et dans l'insondable profondeur, loin, oh ! si douloureusement loin en cet instant de mes regards et de mon âme, l'inconnu créateur du rythme, du rythme immanent à la vie, et qui semble être la vie même. Dieu, — un Dieu peut-être à retrouver?...
Table