XII . PRÉFACE
mais du moins de désespérés héroïques; religion qui se rapprocherait quelque peu du stoïcisme, et surtout de la doctrine des premiers bouddhistes.
Oui, avec la vraie foi bouddhique, nous croyons que la volonté et l'activité du passé ont formé le présent ; que la vie future de la patrie ou de l'espèce, nous l'élaborons à tous moments par nos fautes ou par nos vertus, paf nos défaillances ou nos énergies. Or une telle lutte entre l'infime volonté humaine et les fatalités qui sans cesse la menacent ou l'oppriment, une telle lutte, si rude qu'elle soit, n'est pas faite pour nous déplaire, une mâle fierté venant d'elle.
Peut-être ce livre sera-t-il maintenant mie^ix compris avec ses troubles, ses égarements, ses joies et ses tristesses, ses enthousiasmes comme ses désespoirs, et à la fin son acte de foi, son final grave et religieux : — historia anima mea.
Sous le Ciel du Nord
Sous le Ciel du Nord
''Infini sur ma tête, au-dessous l'In- ' fini encore, et au milieu ce bruit des rues, ces hommes et ces femmes, toutes ces fanges : quel rével Et qui le fait? — Moi, mon cerveau malade, ou à la fois le cerveau de l'Infini malade et le mien !
Et ainsi les innombrables et formidables forces ae l'Univers, les forces de la Terre et du Ciel en travail pendant l'immense durée des siècles, pour aboutir à cela, à ce chaos toujours, à ces plati-
tudes» à ces misères ou à ces crimes, à ces combats féroces entre les races, les classes, les espèces, tous les êtres, — qui n'avaient, et si simplement, qu'à ne pas être!
Le moindre crime, la moindre laideur, la moindre souffrance imméritée (et crimes, laideurs, souffrances imméritées, n'ont pas manqué depuis le commencement des âges!), contredisent l'optimisme, qui se refuse à voir l'état chaotique toujours de cet univers; car chacun de ces crimes, chacune de ces laideurs ou de ces souffrances est la résultante d'un long enchaînement de causes et d'effets, qui jusqu'ici ont été incapables de créer autre chose, et d'établir en ce monde ce que l'on avait le droit d'y attendre, l'ordre, la beauté, la justice : or ces causes secondes ne semblent-elles pas très compromettantes pour une Cause première ?
Le Soleil est là-haut, ainsi qu'un ménétrier qui conduit la danse, et ses rayons s'épanchent comme des sons joyeux.
Le vieux Soleil, il veut qu'on rie; le vieux ménétrier veut qu'on chante; mais, je ne sais pourquoi, le bal est triste et l'on s'ennuie.
sous LE CIEL DU NORD
Du vieux papier on fait du neuf, et des morts se font les vivants, et toujours ainsi, jusqu'à la fin des siècles! Or si cela n'est que cela, néant pour néant, valait-il pas mieux le néant calme?
Sur une place où la lune luisait, un pauvre homme en guenilles montrait pour quelques sous les étoiles, et dans une goutte d'eau un monde étrange d'infusoires. On voyait, comme des reines, les étoiles passer, et, comme des manants, les i^êtes de la goutte d'eau se heurter Tune l'autre. De Tinfiniment grand à l'infiniment petit, ainsi l'on allait, étonné de ces deux abîmes, épouvanté de ces deux silences, — entre lesquels l'oreille percevait le bruit des rues et le cri du pauvre homme en guenilles, à qui ces infinis faisaient gagner des sous.
Et le poète de même, à qui le spectacle des choses fait, par moments, gagner quelques pensées ou quelques songes.
Au retour de ces voyages que certaines pensées font dans l'infini, dans ces espaces habités seulement par l'Idée, c'est pour elles une incompréhensible vision, que celle de ce monde réel.
Les maladies du cprps et de Tâme, les laideurs, les monstruosités et les crimes, les iniquités, les infamies, les misères, les folies terrestres, toutes ces tragédies formidables ou ces comédies ridicules, qu'éclairent tranquillement tour à tour le soleil d'or ou la lune pâle, tout ce spectacle enfin, cette danse macabre, cette comédie plus infernale que divine, font qu'elles se demandent, ne pouvant croire que tant d'horreurs soient vraies, si elles ne sont pas sous l'empire d'une hallucination bizarre, d'un rêve sans doute maladif, qui les torture, mais qui leur ment.
Au milieu de l'infini tranquille, sous la paix qui tombe des étoiles, nos guerres, nos crimes, nos hontes! — Cela me rappelle, en je ne sais quel drame, une situation terrible, qu'accompagnait un air de flûte.
Dieu du ciel, ne soufFres-tu pas de voir toujours l'homme traverser ton rêve ?
Serions-nous des âmes repoussées par Toi, qui expieraient leurs crimes en des formes humaines ou des formes plus viles d'animaux inférieurs ?
sous LE CIEL DU NORD
Serions-nous des maudits, des Êlohim condamnés, et qui de monde en monde chassés, poursuivis, foudroyés, aurions roulé jusqu'ici-bas ?
Si nous étions tes fib, pourquoi condamnerais-tu des Dieux aux humiliadons de la vie?
Pourquoi leur infligerais-tu la honte de nourrir leur ventre?
O Toi, qui ne peux cesser d'être, et ne peux reposer ta pensée jamais à l'ombre du sommeil ou de la mort, ne trouves-tu pas, Seigneur, l'éternité trop longue ?
Pour qui est ce monde? Pour nous? Mais à peine arrivés, nous ne songeons qu'à nous distraire, qu'à nous arracher au lourd ennui de vivre, au poids des heures monotones.
Pour Dieu? Mais quel est le Dieu qu'un tel spectacle amuse?
Fallait-il vraiment une telle mise en scène, tant de lustres, d'étoiles, et de tels décors ?
Quelle bizarre chose que la vie ! un ange, quand on l'épouse; puis l'ange devient vieille femme, laide, et sotte, et maussade, qu'il faut garder quand même!
Dans ces millions d'étoiles flottant par l'infini régnent sans doute aussi la douleur et la mort : et qui croirait, à voir la paix du ciel, que palpitent en lui tant de choses blessées?
La vie est un poison, rapide ou lent, mais qui, à la fin, nous tue, grâce à Dieu.
En pleine mer, j'ai souvent pris plaisir à descendre par la pensée dans le gouffre qui était sous moi, dans ces profondeurs insondables, où nagent des monstres inconnus, où s'épanouissent des fleurs et des coquillages ignorés, et où le remous par instants soulève de blancs cadavres, restes d'anciens naufrages. La terre, comme un vaisseau, nous porte, et, au-dessous, qui osera sonder l'abîme horrible, silencieux, où flottent tant d'ét^nités mortes et d'antiques cieux naufragés ?
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Tel qu'un enfant, la nuit, perdu dans une forêt, et qui frissonne et tremble devant Tinconnu des ténèbres, dans cette forêt de l'infini, dont les cimes sont fleuries d'étoiles, parfois je marche égaré et comme fou, épouvanté de son silence et des regards muets que me jettent les choses.
Tu es entré dans ce monde bizarre des compositions et des décompositions chimiques : ta vie et ta mort terrestres, agrégations et désagrégations continuelles, jusqu'au jour où il ne restera plus la moindre trace, le moindre souvenir de cette forme immonde qui sera ton cadavre.
Aussi je ne sais quel fou trouvait-il avec raison à cette atmosphère terrestre une désagréable odeur de cimetière, odeur inquiétante, disait-il, et que ne pouvait dissimuler l'étrange et angélique parfum des fleurs.
Oh! ne devrions-nous pas, nous sachant irrévocablement mortels, vivre comme des condamnés, qui dans l'horreur de l'exécution prochaine, repoussés, meurtris par les bourreaux, et tout affamés de tendresses, se rapprocheraient, se serreraient cœur contre cœur, par un mouvement de
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désespoir et de pitié mutuelle? Ne devrions-nous pas, communiant à la même coupe d'amour, de douleur et d'effroi, passionnément, frénétiquement à certaines heures nous chérir les uns les autres, goûtant la sombre extase que donnait aux martyrs chrétiens ou aux victimes de la Terreur cette entrée dans la mort d'une foule exaltée tout entière par l'épouvante et la commisération réciproque d'aussi terrifiantes angoisses?
Chctur nocturne.
Seigneurs, nous sommes les Vers de terre. On vous avait prêté la vie, et ce beau corps que voilà. La créance est échue, le terme est arrivé, nous allons ressaisir le bien de notre aïeule... Gracieux Seigneurs, nous sommes les Vers de terre.
Le fond des choses est inquiétant; mais la surface nous rassure, et nous nous laissons prendre aux éclats de rire du Soleil.
Je crains que tes anciens espoirs d'immortalité ]
ne ressemblent au rêve d'un condamné à mort, >
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qui se voyait dans son sommeil, le matin même de son exécution, prince tout-puissant, empereur inviolable.
Une nuit, en songe, un Esprit m'apparut.
<c Viens, me dit-il, je veux te vouer au vertige. » Alors, me saisissant par la nuque, il m'emporta ; et tandis que parmi les tourbillons sans but des soleils, des terres et des lunes, tel qu'un damné du Dante, j'ouvrais, épouvanté, mes yeux hagards, il me fit tomber et me regarda descendre, comme une pierre dans un puits, à travers l'immensité de l'espace et du temps, pendant des milliers et des millions de siècles, jusqu'à ce que je fusse mort de vertige.
Je me réveillai en sursaut, et me retrouvai et fus vraiment aise de me retrouver encore en ma tranquille maison, dans ma demeure paisible, dans l'étroit mais calme intérieur de ce monde.
Dans une forêt, la nuit.
Arbres, silencieux géants, spectres sans voix, qui apparaissez devant mes yeux; fils aînés de la Nature, rochers noirs, endormis immobiles sous les claires étoiles; lune, témoin éternel, quiètes-
VOUS, et qui suis-je? Et pourquoi nous rencontrer ainsi dans l'immensité de l'abîme, moi vous interrogeant, et vous pleins de silence?
Comme ces nuées d'oiseaux voyageurs qui pardessus nos têtes traversent le ciel et se perdent au loin, sans que nous sachions ni d'où ils viennent ni où s'enfuit leur vol, ainsi devant nos yeux passent les choses créées; et nous ne connaissons ni le royaume impénétrable de la formation des êtres, ni le royaume sombre de leur transformation.
Pour toile de fond, l'infini et l'éternité; au devant, ces millions d'êtres, comme des ombres chinoises, s'agitant, se poussant, se pressant, paraissant et disparaissant, avec des gestes bizarres, incompréhensibles, tragiques ou grotesques, charmants quelquefois, plus souvent ridicules : curieux théâtre, comédie effroyable !
Les germes, parfois presque invisibles, ne sont rien, et cependant ils portent en eux déjà leur vie heureuse ou malheureuse, leur splendeur ou leur malédicdon futures, en eux, dans cette force
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interne, mystérieuse, qui les appelle à vivre, leur impose une forme, — la forme qui fera leur joie et leur orgueil, ou leur indicible misère, la joie, Torgueil d'Hélène et de Cléopâtre, ou la misère du paria, du fou, de Tidiot, du lépreux couvert d'ulcères.
La forme semble créer les attributs des êtres. Voyez le dimorphisme en chimie : le soufre cristallisable difiere en toutes ses qualités de l'amorphe : l'un, électro-négatif, est proche voisin de l'oxygène; l'autre, électro-positif, se place entre l'azote et le phosphore. Voyez ce dernier corps aussi, l'amorphe et le cristallisé : celui-là est pour nous toxique, l'autre ne l'est pas.
Ainsi une disposition différente dans les agrégats des molécules change les qualités d'un corps.
Toute variadon aussi dans la fonction et les facultés du cerveau paraît correspondre à des variations morphologiques de sa substance. Et je ne parle pas seulement de sa forme extérieure, dont font partie la structure et la distribution des vaisseaux, je parle d'une morphologie plus obscure et profonde, de la cristallisation même de la cellule cérébrale. L'expression populaire d'un cerveau bienfait est très juste.
Mais la forme étant toute transitoire et fugitive, ce monde apparaîtrait dès lors comme un théâtre de rapides visions, comme un défilé de vapeurs, se formant, se déformant sans cesse : «KxxvràafuiTa,
Les êtres vivants n'étant que des composés provisoires, subordonnés à la condition de la forme, d'elle naîtraient donc leur individualité, leur distinction complète; et l'individualité même des cerveaux, par laquelle tel animal, aigle, singe ou homme, ne perçoit qu'un certain nombre et une certaine sorte d'images ou d'idées, par laquelle chacun de nous a sa pensée personnelle, bien à lui, les différences d'une pensée à l'autre résultant d'abord de différences dans la configuration, la cristallisation du cerveau, bien avant que l'éducation n'y soit venue ajouter sa marque.
A Anvers, dans le Jardin Zoologique, c'est le repas des serpents pythons. Une foule de femmes et d'enfants s'agite, curieuse et joyeuse, devant la grande glace de la cage. Le Jardin est riche, et nombreux sont les monstres, qui tous, couchés en rond, paraissent assoupis encore. Mais
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voici que l'un d^eux s'éveille; il lève, il balance sa tête lourde, et d'un mouvement vermiculâire fait luire au soleil son corps froid. Dans la cage sont introduites des colombes, telles que des vierges blanches dans le cirque romain, aux temps anciens des martyres. Et sur le dos de Fun des serpents j'en vois une tranquillement posée; mais les anneaux s'entr'ouvrent, se referment, l'étranglent, et la large gueule ouverte engloutit lentement sa proie. U ne autre colombe a vu le meurtre ; et tout à coup, la vierge blanche, elle a compris le sens de la vie; car immobile et frissonnante, tournant le dos aux effrayants Molochs, avec des yeux fixes qui ne veulent plus voir, la petite martyre, oh ! si douce, et faible, oh ! si blanche, elle attend la gueule et les dents qui s'approchent, s'élèvent derrière elle et sur elle. Et le sang soudain éclabousse la glace, devant laquelle se pressent, très gracieuses du reste, les jeunes femmes, les jeunes filles, et ces doux enfants du Nord, délicieusement blonds et roses.
Et n'ayant pas le grand cœur ni l'héroïsme logique du preux Chevalier de la Manche, ainsi je t'ai laissée mourir, blanche petite colombe dont je vois toujours les yeux fous d'horreur, quand tu compris le sens de la vie; et je ne t'ai pas délivrée, ce qui pour Don Quichotte eût été le devoir, et ce que lui eût vaillamment su faire, mais au scandale de cette foule aimable, divertie, exci-
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tée par ces ogres, si friands de la chair vivante, par ces Moiochs, rappelant en cette ville d'opulent commerce les Dieux terrifiants de Carthage.
Ainsi tant de crimes et de douleurs, pour entretenir des formes vaines! Quel est le sens dç tous ces corps en la figuration universelle? Ces êtres ne naissent, ne se nourrissent (et pour se nourrir que d'efforts, de combats et de sang!), ils naissent donc, ne se nourrissent, ne vivent que pour faire durer, quelques heures dans le présent et quelques siècles dans Tavenir, leur apparence gracieuse ou noble chez les uns, monstrueuse chez d'autres, indifférente chez la plupart.
Le serpent montrera ses écailles, l'oiseau ses plumes, l'homme sa laideur ou sa beauté plus rare, sa pensée trop souvent plate, insignifiante ou criminelle; et tous passeront, et rien ne restera d'eux qu'un squelette bientôt en poussière, et c'est pour cela que marchant ou que rampant, courant, nageant, volant, s' élançant vers leur proie, tous auront lutté, et plus ou moins souffert, et tous plus ou moins fait souffrir.
Des forces et des formes, voilà le grand Tout ; les forces n'ayant pour but que la métamorphose
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des formes, la naissance, la tuerie des êtres, naissance et tuerie dont les deux moments se confondaient si bien, aux regards de l'Hindou, dans l'infini des temps, que vie et mort lui semblaient sans réalité.
C'est par un effroyable gaspillage d'existences et de germes que la vie se maintient; mais qu'est cette vie, ce Moloch dévorateur d'enfants, à qui pour durer il faille ainsi, en sacrifices, toutes ces souffrances et ces morts?
Une nuit, le mari rentre ivre, ivre et brutal^ voulant sa femme.
Neuf mois après l'enfant s'en vient, pourquoi faire? Il y en a d'autres, et pas de pain à la maison. La femme est vieille, son sein est vide. Quand l'enfant naît, ma foi, tant pis, la femme le tue, l'enveloppe, le jette je ne sais où, puis s'en va dans la rue, marche, parle et boit, boit beaucoup, étant un peu pâle.
Le juge frappe à la porte; mais un mal terrible dans la chambre est entré déjà : avant d'aller à la prison, U faut qu'elle aille à l'hôpital.
Le médecin veille, le juge veille : la Mort finit tout, elle l'emmène*
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Premier acte, Kvresse ; au deuxième, le meurtre ; au troisième, la mort.
Qu'importe! et vivent Feau-de-vie, le rire, la volupté, qui élaborent des naissances!
Quelle chose plus grave et cependant plus pitoyable en la réalité de la vie, que la création d'un être! Une pensée, une âme est créée, grâce peut-être aux épices du dîner, ou à la pièce entendue le soir... La Nature, qui se sert pour nous tuer de si petits moyens, le grain de sable dans la vessie de Cromwell par exemple, n'en a pas de moins ridicules ni de moins méprisants pour nous faire naître.
La Nature produit avec la même indifférence l'homme de génie, passant en ce monde comme un ouragan magnifique, Alexandre, Napoléon, — et le monstre, dont la difformité fera plusieurs siècles l'ornement d'un musée horrible de pathologie.
Nous sommes tes bouffons, ô Nature, nous sommes les bouffons de ta cour; et tu t'amuseras
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donc toujours de nos platitudes, de nos bouffonneries, de nos sottises, et aussi de notre grimace et de notre épouvante grotesques, quand subitement, pendant la fête, arrive pour l'un de nous ton bourreau ?
Mère pour les uns, marâtre pour les autres, virginale et lubrique, belle et hideuse, douce et cruelle, Nature, qui aimes et qui tues, qui tues et qui aimes, oui, le Sphinx est bien ton image : tête de femme et corps de bête !
Isis, que caches-tu? — Est-ce ta laideur?
Quand on fait l'autopsie d'un sphinx, on ne trouve presque toujours qu'un animal superbe ou une bête malade, mais sans profond mystère, et dont le secret, quoiqu'on dise, n'est pas fait pour inquiéter ni arrêter longtemps la sagacité d'un Œdipe.
Paysage indien.
Une foule d'hommes, de femmes, d'enfants étaient là, immobiles, sous le ciel ardent, qui ne
leur versait que du feu. Ils n'avaient plus d'âme ni de pensée; leur tête était comme celle des animaux, sans clarté, et silencieuse : corps maigres, membres décharnés, comme en ont les morts. — Qu'avaient-ils fait, quelles dures puissances leur avaient infligé ces douleurs? Le Soleil, les Vents, l'Air et l'Eau, tout ce qu'ils croyaient bon, ces Immortels, qu'ils disaient bienfaisants.
Pauvres enfants, doux enfantelets, comme sans défiance ils regardent la vie, et lui tendent leurs petits bras!
Tous voient le visible; quelques élus seuls, l'invisible, les mystères de la science, de l'art, du rythme immanent à la vie! — Et pourquoi autour des élus, tant de condamnés aux ténèbres?
Pour quelques hommes, qui vraiment représentent l'idéal de l'humanité, en bas, dans l'ombre et les profondeurs humides, tout un douloureux monde d'esclaves. Pour quelques âmes, qui sentent et qui pensent, combien d'âmes réduites au néant par la dure nécessité de vivre.
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N'est-il pas effrayant de songer que depuis des siècles, sans autre péché que celui de naître, d'innombrables générations humaines parmi les déserts de l'Afrique, de l'Amérique, de l'Australie, vivent plongées dans la plus basse et la plus douloureuse des existences animales, hébétées parles forces naturelles qui les oppriment, le froid ou le chaud, le soleil torride, l'eau ou la terre mal^ faisantes? Et elles sont si accoutumées et résignées à leurs misères, si avilies par elles, tellement ignorances de toute joie et de toute clarté, qu'elles sont pour la plupart insensibles à l'horreur de la mort, et que ceux, comme au Dahomey, qu'un caprice de Roi noir fait décapiter, posent la tête sur le billot du supplice avec la tranquillité d'enfants posant la leur sur un oreiller pour dormir. Les métaphysiciens dans leurs méditarions sur l'homme ne pensent jamais à cette humanité sombre : et presque tous, ainsi que Louis XIV, ont de leur pensée écarté ces magots.
Rien de plus sinistre que la vue de ces tables d'amphithéâtre où sont étendus les corps maigres que l'on dissèque : ouvriers, charretiers, maçons, femmes, jeunes ou vieilles, et petits enfants jetés là, tendres et pâles, comme un bouquet de fleurs
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sur un tas d'ordures. Et tous ils dorment leur grand sommeil, leur sommeil profond, que rien ne trouble, ni le scalpel mordant les chairs, ni la scie déchirant les os, ni le bruit de la rue ou la musique lointaine d'un orgue de barbarie déroulant sa chanson grossière. Et l'on pense à leur vie silencieuse, sombre, douloureuse, amère, au peu de bonheur qu'ils ont connu, à leur peu d'âme et de cerveau, et à ce qu'ils ont pu faire pour mériter cela!
Chant révolutionnaire.
Pourquoi sont-ils beaux, pourquoi sommesnous laids? Vive l'égalité! coupons-leur la tête. Et si la mort ne répare tout, les Dieux aussi, on les pendra, ça ira!...
Liberté, égalité, fraternité! Les hommes, les femmes, les enfants contemplent les trois mots magiques, flamboyant partout sur les murs, oc Liberté, égalité, fraternité! » hurlent les orateurs populaires, et la foule se presse autour d'eux, ouvrant les yeux, ouvrant la bouche, comme elle est accoutumée de faire, depuis l'origine du monde, aux paroles vides et à l'appel des glorieux charlatans ou des fiers rhéteurs politiques.
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Un cheval maigre avance encre deux groupes son pauvre vieux corps roué de coups, et saignant d'ulcères où se délectent les mouches; et, pendant qu'ils sont là, braillant : c Liberté, égalité, fraternité I » — oc £r moi? » semble-t-il dire, avec sa longue tête résignée.
Rassure-toi, ne sois point jalouse, pauvre bête : ils ne goûteront guère plus que toi cette liberté, cette égalité, cette fraternité, qui ainsi flamboient sur les murs!
L'humanité, cette tribu de singes sortie des forêts, on s'étonne de ses vices : je ne m'étonne que de ses vertus. Ses vices, ses forfaits, ses crimes sont les restes de sa vie des bois. Nous faisons aujourd'hui la guerre pour une province, comme nos ancêtres, dans les forêts, se déchiraient, à coups de griffes et de dents, pour la conquête d'une noix de coco.
Gourmand, lascif, criard et pillard, oui, le vieux singe est toujours là. Mais le singe quelquefois se transfigure et, sublime, ressemble à Vieu.
La plupart des hommes sont médiocres, — ni tout à fait bons, ni entièrement mauvais, — et aucun des efforts tentés jusqu'à ce jour pour les
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élever, puis les maintenir un peu plus haut que cette médiocrité naturelle, n'a pu encore définitivement réussir. L'animal demeure sous la peau humaine, gardant obstinément sa luxure, sa gourmandise, son avarice ou sa paresse, tous ses sales péchés capitaux. Mais parfois quelques hommes doués de génie, de vertu, de ruse ou de force, se séparent, se distinguent, commandent, et le troupeau suit.
Des naïfs et des habiles parlent et parleront longtemps d'égalité politique et sociale; mais il faudrait d'abord celle des cerveaux et celle des muscles. C'est en effet la Nature, plus encore que la société, qui fait le corps et l'âme des valets, crée les petits et les grands, les manants et les nobles. Or les révolutionnaires, faute de la pouvoir atteindre, et de raisonner, au lieu d'elle, décapitent les rois, les aristocrates, les Dieux, tous les ci-devant! Ainsi ces bêtes blessées, qui, stupides et furieuses, attaquent, brisent et broient des arbres, à défaut de l'ennemi caché.
A voir l'éternelle misère de ce monde, il semblerait que le Ciel nous méprise, et ne fasse guère plus attention à nous qu'un vieux lord blasé au
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grossier spectacle de combats de dogues avec des rats.
Homme, béte impudique et lubrique, qui créas le Diable, le fis cynique et immonde, si parfaitement à ton image, homme, ô brute obscure, adoratrice du Lingam, de Baal, des Dieux monstrueux et féroces!...
Homme, animal sublime, qui créas les religions saintes du Bouddha et du Christ, et rêvas les Vierges angéliques, mères adorables de ces Dieux aimants, qui créas la justice, le beau, le bien, la science, et par elle sus vaincre la Douleur et la Mort!...
Je n'oublierai jamais, un soir d'été, dans un champ de foire, au fond d'une baraque, devant laquelle s'agitait bruyamment parmi les lampions fétides une grosse femme soufflant dans un cornet à piston, un homme à trois jambes, qui, souriant et satisfait, montrait pour deux sous sa laideur. Oui, il était fort aise, et il dit ce mot véritable : « Cela me fait gagner mû viV/» O Etoiles, ô Ciel, ô Nature, qu'est-ce donc alors cette vie ?
O poète humain, c'est dans l'obscurité d'une
cuisine que se préparent ton génie, ta force, les énergies de ton âme, tes vertus et tes vices, ta raison même, si tu en as. Tu en doutes : soumets-toi au supplice de la faim, qu'un long jeûne anémie ton sang, et ta pensée bientôt, pareille à ces campagnes dont la sécheresse fait un désert, ne sera plus habitée que par les hideux fantômes et les bêtes des visions terribles.
Michel- Ange a laissé un étonnant dessin, qui a pour titre le 1{êve de la vie. Dans un coin, Tamour : un mâle se ruant sur une femme; audessous, l'esclave qui tourne la broche, et un maître accoudé sur la table...
Mange donc, pauvre être humain, mange pour enflammer l'ardeur de tes désirs, pour entretenir les violences de tes passions, saintes ou coupables ; mange pour alimenter ton génie, mais reconnais que, si sublime que tu sois, tu n'es rien de plus que le Roi des animaux, et que tu partages bien leur misère, puisque les racines du cerveau sont chez toi aussi dans le ventre.
Ohl la lune, la lune énorme, qui monte, lente, entre les toits, avec sa face ironique, sa face jaune de vieille morte ! Oh ! cette lune qui nous contemple, regarde nos rues, nos mêlées, nos foules, l'agitation folle des vivants, du haut de sa placidité, de son ironie de vieille morte I
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Dans la brume chaude, dans le brouillard d'or de la nuit d'été, elle plane au-dessus des toits, prêtant aux mensonges d'amour le mensonge de sa présence, et semblant mêler des soupirs et des rêves à la rêverie vague des amants f
La Nature nous a faits et veut garder médiocres, puisqu'elle châtie trop souvent, en nous-mêmes ou en nos enfants, tout excès de vie nerveuse, tout effort pour sortir de l'étable où volontiers elle nous tiendrait parqués avec le reste des animaux, nos frères.
Nul homme de génie qui n'expie son génie, quand ce n'est déjà par ses propres souffrances, au moins par la médiocrité de ses enfants, ou par leur dégénérescence intellectuelle, morale ou physique, retour au type primitif, ou par l'extinction de sa race.
Toute puissance un peu haute, dans la légende grecque, était abaissée ainsi par les divinités jalouses, par les Némésis vengeresses . Et pourquoi leurs vengeances ? Il s'agissait non de crimes, mais de joies, mais de grandeurs ou de vertus à punir.
Nulle famille, royale, princière, aristocratique, qui n'ait fini ou ne finisse, après quelques générations, par la phtisie, les névroses, les vésanies, des crimes ou des appétits monstrueux.
Malgré tout, et en dépit de la Nature, ne cessons de vivre d'une vie intense et dévorante, tout incendiée de passions : trop vide et vile en vérité serait l'existence humaine, si nous nous contentions d'obéir à ce qui paraît être la volonté d'en haut!
Pour avoir au bien des hommes consacré une vie entière, pour avoir, faible qu'il était, accompli le travail des forts, le vieux savant a la tête malade, et sa tête branle de çà, de là, trouvant trop lourde sa cervelle. — La Nature frappe les plus dignes, les meilleurs, et indifférente, stupide, abat les têtes les plus hautes, pour le seul crime d'être ainsi plus hautes que la poussière des foules.
La Nature a parfois de très méprisantes railleries contre cette pensée humaine, qui cependant nous cause un si légitime orgueil : le ramollissement cérébral, par exemple, et les diverses sortes de folies. Quelques granulations à la surface du cerveau, un atome de fibrine charrié par le sang, et qui tout à coup bouche une artériole, ont raison de la plus riche, de la plus noble des intelligences.
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La Pensée insultait à la Matière : la Matière lui rend son insulte et, victorieuse, soudain la tue.
O génie humain qui te croyais si grand, c'est d'ordinaire en balbutiant des niaiseries que tu fais ton entrée redoutable dans le noir empire de la Mort.
On ne peut, sans épouvante et tristesse, penser au rôle que joue dans les maladies, et surtout dans les névroses, la loi de l'hérédité. L'épilepsie, l'hystérie, les vésanies sont en germe dans cet enfant qui vient à la lumière nu, faible, sans péché. Un jour, sa pensée sera folle! Pourquoi ce châtiment? Son seul crime fut de naître.
Les excès d'amour physique sont un des premiers symptômes de la folie, et ces êtres, qu'un malheureux appelle à la vie avec une satanique et monstrueuse ardeur, ne naîtront ainsi que pour tomber eux-mêmes sous l'empire de ce mal, cause médiate de leur naissance.
Le Destin volontiers rit de nous. Un homme s'avance, le front inspiré. Ses pensées sont sublimes; je Fécoute; il a quitté la terre; il habite le pays des constellarions; les soleils, ses serviteurs, lui forment une cour de glorieux musiciens, dont les harpes d'or ne vibrent que pour lui. Le firmament, avec son baldaquin d'étoiles, n'est que le ciel du lit magnifique où se vautre sa royauté. Il vient à moi et me dit tout bas, en tremblant, comme épouvanté de sa propre grandeur : ce Je suis Dieu ! j> Puis la langue bégaye, les pieds se heurtent et s'embarrassent, le Dieu tombe, a Paralysie générale, » dit le docteur, qui passe.
J'ai peur maintenant. Qui sait si mon orgueil, l'orgueil humain, l'orgueil du Ciel et de la Terre, ne finiront pas par quelque misérable état, qui ressemble à ce bégaiement et à ces hontes de la paralysie générale?
Parmi les causes prédisposantes de la folie il y a la civilisation même, les luttes de la vie moderne; il y a les idées religieuses, la politique, les révolutions politiques. Et il y a l'alcool aussi, le haschisch, l'opium, l'art, la poésie, la musique, l'amour, tout ce qui enflamme, brûle le cerveau,
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mais en même temps parfois console, distraie l'homme de sa misère; mais tout d'abord il y a le chaos des choses, la présence de l'esprit en elles, je veux dire cette rencontre, cette confiision, cette mêlée incompréhensible, ce choc de ce que nous nommons la Matière et de ce que nous nommons l'Esprit; il y a en un mot la vie même, souvent absurde, inexplicable et folle.
Changez la nature du sang, vous changez l'état du cerveau. Hallucinations, illusions, mélancolie, extase, folies ou furieuses ou douces, ces phénomènes, vous les pouvez produire, presque à volonté, si, dans le sang qui monte vers lui, vous versez certaine espèce et certaine dose de poison. Quelle action aura cette matière sur les cellules cérébrales ? Par quelle puissance les va-t-elle mettre en branle et agiter à ce point d'en faire jaillir la joie ou la douleur, le rire ou les larmes, des actes sublimes ou grotesques, des vertus ou des crimes, des héroïsmes ou des lâchetés ? Et que sommes-nous pour être ainsi, corps et âme, à la merci d'un atome!
Quelques-uns pour avoir eu le sens vrai de la vie, quelques-uns ont cessé de vivre, se sont tués.
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sous LE CIEL DU NORD 3")
Notre vie ressemble à un voyage pendant les heures de la nuit, dit un poète de l'Orient. Cela est vrai, si nous réfléchissons que nous n'avons des choses que le peu de notions obscures qui nous sont données par les ^ens, et qu'à ces obscurités se joignent encore les rêves, les illusions et les hallucinations de la pensée. Et c'est ainsi, au milieu de ces longues ténèbres, traversées de clartés tremblantes, que, depuis le commencement du monde, l'humanité erre, s'agite, s'égare, et pousse sa marche en avant.
Tous les Dieux — tous ces Êtres supérieurs et magnifiques, dont sont encore, pour nous, remplis le Ciel et la Terre, — tous sont nés entre l'os frontal et l'os occipital de ce mammifère, proche parent du singe, l'homme!
Ainsi le charbon se fait diamant, et le mollusque crée la perle.
On parle et l'on s'étonne de ces supplices raflînés dont les Orientaux, qui font en toutes choses preuve d'un art exquis, ont gardé la tradition. La Nature dépasse de beaucoup ces esprits subtils. La torture, que nous avons abolie,
est et sera toujours dans ses lois. Hommes, femmes, enfants, innocents ou coupables, avant de les jeter au néant, elle les livre aux bourreaux ; et, selon son caprice, à Tun elle fait crever les yeux; à l'autre ronger les chairs, les os, le crâne, des semaines, des mois, des années; de celui-ci, devenu fou, elle ravage la pensée, et lui laisse le rire horrible de Tidiot; celui-là, vivant, sert de pâture aux vers. Une mère berce son enfant : la Nature étrangle Tenfant. Mais, comme elle est mère aussi, elle fait fleurir des violettes et chanter des oiseaux sur le tombeau du petit mort.
En voyant les joies des vivants, je me souviens de ces fêtes qui se donnaient jadis à bord des vaisseaux négriers. Les malheureux nègres prisonniers, il les fallait distraire, pour les empêcher de mourir.
Aussi, le soir, quand un bon vent gonflait les voiles, deux par deux, des profondeurs de la cale, ils montaient sur le pont. Altérées, mourantes, les pauvres bêtes venaient boire l'air, la lumière, la fraîcheur du soir, l'immensité de l'horizon; elles parlaient à leurs femelles; et même, si ce soir-là le capitaine était en belle humeur, on leur ôtait leurs chaînes; et elles pouvaient une heure boire, danser, chanter (car rien ne délivre autant
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que l'eau-de-vie, la danse ou la musique); et, sous les claires étoiles des tropiques, le navire s'illuminait; le noir troupeau un instant oubliait ses peines ; de grosses lèvres furtivement se baisaient dans Tombre; les castagnettes de fer grinçaient tout à coup, les tambours mugissaient, les flûtes soupiraient, et nègres et négresses tournaient, sautaient, bondissaient, et des coups de fouet faisaient sauter, tourner et bondir ceux mêmes qui n'en avaient pas envie.
Mais parfois l'un d'eux (quelque esprit chagrin et misanthrope sans doute) s'échappait, se glissait dans Fombre, et silencieusement se laissait tomber dans la mer.
Comme l'héroïque stoïcien reprochait au tyran de martyriser son peuple, le tyran répondit : m Je suis les leçons de la Vie ; je me conforme à celles delà Nature, comme tu l'as prêché très souvent : [hÇaturam sequere. Mais je ne vais pas si loin qu'elle; je ne fais souflfrir que ceux qui me résistent; je ne crève pas encore les yeux de ceux qui m'aiment; les aveugles de mon empire ne l'ont été que de ses mains. Je n'égorge pas des enfants sans péché, par caprice pur, ou parce qu'ils pullulent, se pressent trop nombreux en ce monde, à l'appel de l'amour, à l'incitation de
la volupté, deux ministres qui ne sont pas les miens; je suis, moins qu'elle, artiste en cruautés; je n'ai inventé que peu de supplices, et les siens, qui les peut compter? Je le reconnais humblement, mon imagination est en cela moins riche que n'est la sienne; je n'ai pas condamné des femmes à l'horreur d'être laides, ni personne à la folie, à la démence, au délire engendrant des crimes, ni même à la scrofule, à l'étisie lente, au cancer rongeur, à la lèpre.
ce Je te permets de vivre; il te reste à apprendre; et quelque jour, la Nature, qui fait cas, moins que je ne le fais encore, des hommes d'âme robuste et de pensée vaillante, te fera regretter peut-être, par une torture ou un genre de mort bien à elle, la grâce que je t'accorde aujourd'hui, — malgré que la douleur et la mort, et je t'en félicite, ne te paraissent pas le vrai mal. »
Les hommes sont tellement accoutumés, par des habitudes séculaires, à la platitude, aux douleurs ou à l'absurdité de leur vie, qu'ils ne pensent même plus à s'en étonner, comme ceux qui, depuis l'enfance, vivent dans la vermine, et à la fin ne se grattent plus.
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Pourquoi le dernier désir de ceux qui aiment avec passion, ou, jusqu'au vertige, s'enivrent du chant, de la danse, du vin, est-il un désir d'anéantissement? — Quel étrange besoin de se sentir morts, et de ne se plus réveiller, et, roulant d'abîme en abîme, de revenir à l'inconscient! Quel besoin glorieux de délivrance I
La pensée, qui nous exalte et fait vivre, peut elle-même être un poison, et qui tue. Nous souffrons, nous mourons d'elle en ce moment, de son abus, des longs excès de l'analyse. Comme chez Hamlet, la pensée ou le rêve retarde l'action, l'af faiblit, l'abolit parfois.
Or en dépit de tout, la vie existe et subsiste; et la vie est décidément faite moins pour être rêvée ou méditée, que vécue.
Un temps pourra venir où l'homme ne voudra plus procréer son espèce. A quoi bon ? Pour prolonger la durée de cette trop médiocre ou infernale comédie, pour perpétuellement refaire ce travail de Sisyphe, pour toujours remuer cette boue et ce néant? Jadis, on avait Dieu, et l'espérance de la lumière, de la vie lumineuse au delà
de la mort. Nous ne sommes plus, d'après la science, que des animaux parmi les animaux; nos passions sont les passions de la brute, parées de brillants mensonges ; nos éclairs de génie, des névroses ; nos prophètes, des hallucinés ; et nos religions, des fantômes créés par nos tristes cerveaux. L'antique voile est tombé : pour fin de tout, c'est la tombe, la mort sans phrases...
Et il est encore des gens qui mangent, boivent, dorment, et rient, et engendrent tranquillement !
La vie perd chaque jour de sa gravité, de son sérieux, de son importance, de sa beauté scénique, et risque de se transformer en grossier drame populaire ou en plate comédie bourgeoise, tous les deux d'une irritante et intolérable médiocrité.
Ce sont parfois les objets les plus vulgaires et les choses les plus simples qui dans le spectacle du monde étonnent le plus certains esprits, par exemple l'homme d'aujourd'hui, son costume, ses idées, son langage, et toutes les trivialités et les puanteurs de la bourgeoisie et de la démocratie modernes.
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Curieuse légende : Après la formation de l'uni* vers, Brahma, par un acte de sa pensée, créa d'abord des esprits purs, mais si grands, que, dédaigneux de l'action, perdus dans la contemplation des phénomènes, ils refusèrent, par mépris sans doute, de servir ses desseins, d'engendrer, de se mêler aux actes bas des troupeaux primitifs.
Et Brahma de son propre corps dut tirer le pauvre couple humain.
Ces antiques esprits qui, dédaigneux de ce monde, repoussaient l'amour, se réfugiant et s'enfonçant dans le désert de leur pensée, me font souvenir de vous, vieux Titans, Michel-Ange et Beethoven, âpres et farouches solitaires, qui êtes demeurés chastes !
Ce monde n'a d'existence que par la séduction d'un moment; et la Nature ainsi n'a créé la Beauté que pour nous asservir davantage à la reproduction de l'espèce.
N'est-ce pas étrange cependant que les lignes d'un visage forment une harmonie si parfaite qu^elle nous puisse troubler une vie entière, et
que parfois, en la contemplant, nous nous sentions pris d'une si ardente soif de la mort ?
Femme, si j'osais, j'ouvrirais ta chair, et, mettant à nu ce qu'elle cache d'ordures, je ferais de dégoût reculer tes amants. — Mais, à la surface, resplendit l'illusion magnifique, le radieux mensonge de ta beauté; et cette beauté, faite de choses repoussantes, cette illusion et ce mensonge, nous font plier les deux genoux, pâlir, balbutier, mourir!
Et la femme répondit tranquille : « C'est de cet intérieur qu'est sortie ta pensée! »
J'ai souvent rêvé de voir une bataille éclairée par une matinée de printemps. Lumineuse image de la vie : la Mort face à face avec le Soleil souriant ; des cadavres couchés parmi les jeunes herbes; des mares de sang auprès des ruisseaux clairs, où se mirent des fleurs heureuses; des cris de haine, des hurlements d'angoisse, des râles, des agonies, parmi les chansons du vent, et le charmant murmure d'une forêt qui s'éveille après le sommeil de l'hiver.
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J'ai vu en Hollande, dans une tête de mort, fleurir une tulipe rouge : n'était-ce pas Timage de ce monde?
Au cimetière des Aliscamps, les amants se posent sur les tombes.
Au cimetière des Aliscamps, comme un fantôme, la Lune monte, la Lune au visage de morte, la Lune morte pleure et soupire ; et, silencieusement, en pluie de perles, ses larmes coulent sur la terre.
Au cimetière des Aliscamps, les hauts peupliers gémissent, droits comme les vivants sous le ciel ; et sous leur allée frissonnante, coupée de clartés et d'ombres, sur les tombes les amants rêvent, les amants unissent leurs lèvres, entremêlent et fondent leur âme en l'extase des baisers mortels.
Au cimetière des Aliscamps, j'ai vu l'image de la vie : le jardin du monde est un beau cimetière, où l'Amour, l'adorable Amour se pose et rêve sur des tombes.
On veut aimer, on va vers les êtres, vers les plantes ou les bêtes, vers tout ce qu'a créé la
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Vie, on va vers les choses, le baiser aux lèvres, avec confiance, bonté naïve : et forcément on doit fermer son cœur, se défendre, scanner, on doit combattre et haïr. Mille ennemis vous menacent, bêtes et hommes; les plantes mêmes, si douces et paisibles, mentent aussi, cachent des poisons.
O Jésus, doux Nazaréen, la Nature sourit de tes rêves, et sa loi reste et restera toujours la dure, la cruelle loi mosaïque.
Je crois de plus en plus que les grandes idées de justice, de vertu, et même que Tidée de beauté sont des rêves généreux du cerveau humain. Les idées de 89, entre autres, ne me semblent guère nari/r^Z/^^. L'égalité? Mais les animaux mêmes, les végétaux, les métaux, tous les règnes de la nature ont leur aristocratie, leurs races fatalement prédestinées à Téclat, à la splendeur, aux qualités royales : le lion, le cèdre, Tor ou le diamant, seront toujours précieux et nobles. La fraternité ne peut guère non plus régner entre des êtres qui, pour se nourrir, boivent du sang. Enfin la liberté, où est-elle ici-bas? Suis-je libre de naître, libre de ne pas mourir, libre de changer ma pensée, ma forme, la livrée que m'a imposée la naissance ? S'il est pour la nature àts principes
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immortels, ils me paraissent se rapprocher beau* coup plutôt de ceux de 93 , et des fantaisies sanglantes du très pur Maximilien Robespierre.
Ce qui condamne la vie, c'est que de fort honnêtes gens deviendront, en vieillissant, des coquins ; des hommes de génie, de sots et plats vieillards ; des hommes de cœur, d'odieux égoïstes ou des lâches; des beautés sans tache, d'immondes petites vieilles ; et que c'est trop souvent après nous avoir déshonorés et flétris, qu'elle nous tue.
Les folies graves commencent par une phase d'excitation pour finir par une phase de dépression, qui précède la mort. — La vie commence et finit de même.
La vie, comme le haschisch ou l'opium, nous donne quelques hallucinations rapides, puis nous tue.
Soir àUU.
Le Soleil a de ses baisers oppressé tout le jour la terre qui étouffe. Les plantes se penchent alanguies, et les forêts s'endorment, immobiles, comme des amantes fatiguées. Dans la chaude vapeur de la terre, superbe, le Soleil se couche, tel qu'un César, un tyran magnifique, qui a bien rempli sa journée. Il a donné la vie et a donné la mort; il a embrasé la chair pâle des vierges par sa toute-puissante lubricité; il a écrasé d'immenses races humaines sous sa formidable splendeur ; il a rendu folles des pensées : et, glorieusement, il se couche en son lit de pourpre, beau comme un corrupteur, calme comme un jeune Empereur assassin.
La Terre brûle comme une amante. Le Soleil de baisers la couvre, l'étouffé, l'oppresse; elle le veut encore, toujours et sans fin le rappelle. — Aimez donc tous, aimez ainsi; brûlez ainsi, chairs des amants. Ayez votre heure d'illusion, votre part du divin mensonge; un instant dans vos bras mortels enfermez, pressez, étreignez l'immortelle beauté du néant!
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Ce qui fait la grandeur de l'Amour, sa sublime et religieuse horreur, c'est qu'il perpétue la Vie, la Pensée, l'Esprit et le Sang, Dieu en ses milliers de formes. Aussi, pour les noces du Masculin et du Féminin éternels, le ciel nocturne, les mers et les forêts, tout tressaille, chante, s'illumine. L'air est tiède; les étoiles brillent, comme des yeux brûlants de désirs; la mer caressante baise la plage et chante, paisible, une chanson vague, qui berce et alanguit l'âme; le clair de lune bleu enveloppe les bois; tout se tait ; et les fleurs se meurent dans la nuit, les soupirs des fleurs montent dans la nuit, leurs chauds soupirs, leurs parfums lourds, où leur cœur s'exhale et expire consumé par la volupté. O Hymen, ô'Hyménée! L'Amour recrée ce qu'avait tué la Mort; mais, chose effrayante I c'est pour elle de nouveau qu'il travaille et refait son oeuvre.
Aussi ceux qui aiment, de peur qu'ils n'hésitent sans doute, comme les initiés du Vieux de la Montagne, sont-ils voués à l'ivresse !
Les fleurs, le vent du sud, la lune d'été ont versé leurs poisons subtils; et, complices du Destin dont ils seront bientôt les victimes, ayant bu le ' fatal et délicieux breuvage, les pâles amants s'étreignent en de mortels baisers, et, malgré eux parfois, évoquent de nouveaux êtres au sanglant mystère de la vie.
Avant la mort, pauvre être humain, tu tombes et te débats dans les marais de la vieillesse. Et tu pars ainsi, objet de dégoût, toi qui fus beau; infirme, toi qui fus fort; sombre, morne, toi qui fus heureux; délaissé, toi qui fus aimé. Hâte-toi, tes enfants attendent, impatients de ta dépouille; il faut le fumier de ton corps à ces plantes jeunes qui, féroces, veulent s'épanouir et vivre, pour bientôt, à leur tour, vieillir, mourir et pourrir, et disparaître, ainsi que toi.
Femme, vide magnifique, miroir lumineux du néant, fugitive image, qui souvent rassembles en toi le mystère et les cruelles splendeurs de la Nature créatrice, pourquoi s'étonner que quelquesuns pâlissent, lorsqu'ils s'approchent de tes lèvres et viennent goûter entre tes bras une mort délicieuse et profonde?
La tête de mort, elle éclate de rire, au souvenir de la vie terrestre. Au souvenir de ses passions, de ses rêves, de ses amours, la tête de mort, elle éclate de rire. Elle se rappelle ses orgueils, ses croyances, et ce qu'elle nommait ses pensées, et elle éclate de rire, l'horrible tête de mort, pendant
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que les vers qui grouillaient en elle la quittent, ayant fini leur œuvre.
La Nature semble à certains jours une symphonie sereine et parfaite, où tous les sens éprouvent un état de jouissance idéale... attirante douceur, charme de la bête fauve assoupie et tranquille.
Que de ténèbres j'ai traversées, que d'épouvantes et de souffrances! Et malgré elles cependant, malgré la nuit du gouffre, je suis revenu à la surface; — j'ai revu le sourire de Tenfant, la candeur des vierges, la sainteté des mères, la grandeur des héros, Tœuvre lumineuse du génie, toutes les clartés de Fâme humaine : — et j'ai douté de l'omnipotence du Mal, comme j'avais douté jadis de celle de Dieu, de la pureté, de la bonté chez les êtres.
Un mystère repose, un mystère d'amour, au fond de certaines fleurs et de certaines nuits dèdes ; mais les mots malaisément expriment ce qu'enseignent les choses silencieuses.
Ec UQ soir, en regardant ton visage, des larmes montèrent à mes yeux, larmes douces, larmes d'amour, chaudes comme une pluie d'été, larmes qui débordaient du trop-plein de mon cœur... Mais ces larmes n'étaient-elles pas aussi d'angoisse et de mélancolie, à la pensée que la beauté pure, ec tendre et frêle de ton visage, et les fleurs mystiques de tes yeux étaient offertes à la vie, au souffle flétrissant de la vie qui fane et qui tue, de la vie amère, et quelquefois si douce, comme ce soir l'étaient mes larmes?
Je me contredis à toute heure : mon âme est comme l'onde, mobile et changeante, parfois lumière et or, reflétant un grand ciel d'azur, parfois livide, sombre, glacée, morbide, triste comme un marais d'automne, fouetté par une pluie grisâtre ou par un vent funèbre et gémissant.
Sensations musicales.
Oh! cette musique hongroise, ces héroïques et passionnées ou mélancoliques csardasi...
Les héros, sabre en main, étincelants de pierreries, de fourrures et de soie, dans la fumée et
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la tempête des batailles!... Et parmi ces folies du sabre et ces frénésies vers la mort, tout à coup unemélodie tendre commeunsouvenirde femme ; des notes voluptueuses et caressantes, comme par les nuits de juin, sous la lune, un chant de rossignol extasié !
Musique étrange, évocatrice de rêves : des visions de femmes apparaissent, montent, tremblent un moment, fleurs splendides sur l'océan de rêtre. Et les notes autour d'elles se font aimantes et soupirent, elles soupirent comme des vagues, comme la caresse des vagues à la naissance d'Aphrodite; et douces, monotones, elles chantent, comme l'innombrable baiser des vagues autour des pieds blancs d'Aphrodite...
Puis une note aiguë et cruelle, telle qu'une pointe de couteau, et une large nuit sombre, un chant qui s'étend et noie tout, comme l'ombre même de la mort.
J'aime avec passion deux choses : les chevaux hongrois, nerveux comme leurs maîtres, libres, ardents, ivres d*5space, qui ont la steppe pour s'élancer; et cette musique hongroise, fantasque, bizarre, qui pleure et rit, si subitement passe du
fO LA GLOIRE DN NÉANT
désespoir à la joie et de la joie au désespoir, et, capricieuse et fuyante, change à tout moment d'humeur, ainsi que la folle qui m'a enfanté, V^îura mater.
Rien n'est doux comme la musique : aussi ton âme, mon amour, je la voudrais envelopper d'une atmosphère de musique. Dans la lumière et la musique, je voudrais pouvoir l'adorer, — ton âme qui a la douceur de la lumière et de la musique.
Je voudrais un ardent amour, et emporter ma bien-aimée devant l'infini du désert ; et la nuit, sous les étoiles d'or, l'âme perdue dans le silence des solitudes démesurées, rêver, oublier, mourir devant ce vide magnifique!
Mon rêve s'est construit un château, un grand château près de la mer. Le château est en granit noir, et est bâti sur une roche, si élevée et si droite que le vertige attire quiconque se penché et regarde en bas. En bas la mer, le ciel en haut, partout des espaces sans bornes : nul bruit humain, le bruit seul de la mer immense, et des
sous LE CIEL DU NORD f|
aigles. — Dans une salle de granit noir, ma bien-aimée esc assise, elle esc assise devant la mer, ma bien-aimée aux yeux d'azur, infinis conmie l'esc la mer... L'heure, le temps, nous l'avons oublié, oublié, comme l'oublient les morts. L'écroicesse du monde n'oppresse plus mes sens... Mon âme esc Ubre^ et se plonge de l'infini des flots * en celui de ses^yeux !
Une ballade slave, triste et monotone, comme la plaince du vent, comme la musique des vagues, un chanc se déroulanc, plaintifcommeles vaguef, les vagues qui viennent, et déferlenc, ec reviennen t, une plainte sans cesse renaissant comme un souvenir d'amour qui soupire en nous ou qui pleure.
Vodlleluia du éMessie. — Le ciel s'ouvre, formidable, et l'âme parmi l'irradiant éclat qui j ailiit des trompettes, au milieu de ces roulements de tambours, qui semblent les clameurs des tonnerres célestes, monte, s'abîme éperdue dans le rayonnant espace, aveuglée, foudroyée par la splendeur infinie et les fulgurations d'un ciel incandescent de l'amour et de la gloire de Dieu.
Et des bienheureux ont eu la joie, ont eu l'orgueil d'un tel rêve, et l'ayant eu, n'ont pas aspiré
f2 LA GLOIRE DU NÉANT
à la morCy passionnément, — comme des amants à la communion dans l'amour!
Comment ceux qui croient ne sont-ils pas des saints, se voyant toujours sous le regard de Vieu ? Comment ceux qui croient n'aspirent-ils pas à la mort, c'est-à-dire à la vie et aux délices de la pauvreté, de la souffrance, du martyre? Mort, souffrance, pauvreté, martyre, brûlé de quelle extase, et avec quelles chaudes larmes de joie, j'irais à vous, si j'avais la foi dont ils parlent! Mais nul ne croit sans doute, puisque si peu de croyants comprendraient même ces paroles, qui cependant sont très simples.
A travers l'infini, le peuple des étoiles silencieux s'avance, comme une caravane, et il ne sait où Dieu le mène.
Qu'importe aux choses? — La nuit sur les forêts répand le souffle aimant des forces invincibles; et de jeunes fleurs palpitent, qui étaient endormies, et muettes se rapprochent pour de calmes amours.
Comme dans les flots profonds le plongeur de
sous LE CIEL DU NORp f)
Schiller, ainsi plus d'une pensée meurt d'écre entrée trop avant dans les choses obscures.
Après la mélancolie sublime du désir, quelle amère et désolante mélancolie que celle de la satiété! Quel vide inattendu, après un amour satisfait !
Et quel mépris pour ces lèvres de femme, qui n'ont cependant commis que la faute adorable d'avoir, oh ! les stupides, contenté nos désirs !
Certains amants au sortir de leur crise d'amour ont l'air de ces convalescents sortant du délire de la fièvre. Ils se demandent étonnés ce qu'ils ont pu être, ce qu'ils ont pu faire ou dire; et leur surprise est grande, quand ils revoient V idole, de la retrouver si peu semblable à celle qu'ils avaient adorée en la frénésie de leur passion.
La tristesse de Salomon fait l'affliction de son peuple. Toute puissance est en lui. Sur un trône d'ivoire et de pierres précieuses, le Roi brille, comme une lumière. Il a conquis toutes les gloires ; il possède tous les trésors. Il a le don de poésie;
f4 LA GLOIRE DU NÉANT
il détient les secrets de la science; il commande aux Génies de la Terre, de V Eau et du Ciel ; il comprend le silence des plantes et le langage des oiseaux ; il entend la musique des astres et perçoit la danse des atomes.
Et cependant sous sa couronne, dont les pierreries étincellent, le grand Roi penche sa tête pâle ; sous son triomphal manteau d'or, il fléchit ses maigres épaules; il médite, il rêve et il pleure; et le chant des oiseaux et celui des étoiles, et l'enfant merveilleuse aux tendres yeux de fleurs qui, assise sur les marches du trône, fait vibrer délicieusement pour lui les cordes d'un luth surnaturel, rien ne le charme, ne Témeut, ni ne le peut distraire.
Il sait que tout est vain, gloire, grandeur, science et amour; il sait que tout est illusion et songe, et qu'en ce monde tout doit périr; et lui, le plus puissant et le plus aimé des Rois, devant qui, un soir de jadis, comme une hirondelle, tourna dans une danse ineffable la voluptueuse Reine de Saba, il pleure sur l'universel néant et sur sa propre vanité, sur l'écroulement de lui-même.
Nature, amoureuse étemelle, c'est toi qui rends fous les amants : dans les grands yeux de leurs amantes, ce sont tes yeux, beaux de mensonges,
sous LE CIEL DU NORD ^^
qu'ils contemplent, et dont ils se meurent; ce qu^ils adorent, ce qu'ils étreignent, c'est ta splendeur et ton néant! — Panout sont des reflets de ta beauté : frissons des chairs, frissons des nuits, vagues onduleuses, cheveux flottants, lianes aux longs bras enlaçant l'arbre des forêts, bras de la femme, souplesse de son corps, tromperie de ses regards, de ses lèvres. Nature, éternelle amoureuse, c'est toi partout, c'est toujours toi; et sous ces diverses apparences, toi que j'appelle ou repousse, toi que j'adore ou que je hais!
Jours sombres ou jours lumineux, pleurs, sanglots ou joies sublimes, quelle est votre réalité? — Quelle sera la réalité de ma vie, le lendemain de ma mort?
Je veux mettre un peu d'ordre dans ce désordre qui est en moi. Je pèserai le pour, je pèserai le contre-, et je jugerai en mon âme et conscience : chose effroyable, l'accusé est Vieu I
Je ne sais où je suis, qui je suis ; je ne sais qu'une chose, c'est que je suis homme, ange et bête, lumière et boue : la chose, après Vieu et la Nature,
la plus incompréhensible, — peut-être aussi la plus vide qui soit.
L'éternité est un infini, et qu'un infini pourrait seul remplir; — et pour le remplir, ô mon âme, tu n'as que tes lâchetés, tes misères, tes petitesses.
O Vieu, je veux aller à toi, et sans cesse, ainsi que Faust en sa course à l'abîme, les cris des êtres écrasés, broyés, l'appel, la plainte de la souffrance humaine me troublent, m'épouvantent, m'arrêtent...
Comme lui, faudrait-il passer sans rien entendre, sans rien voir?
Si l'homme est le fils de Vieu, je ne comprends plus la laideur, la bassesse humaines, cette bêce qui sommeille ou rugit en nous; si l'homme est fils de la Matière, d'une Matière sans âme ni pensée, je ne comprends plus sa pensée, son âme, ses besoins d'infini, ses rêves sans limites.
Non, le vieux Pan n'est pas mort; ces marins ont mal entendu, et la nouvelle est plus grave ;
sous LE CIEL DU NORD f7
c'est r Inconscient, le vieil Inconscient qui se
meurt !
Souviens-toi que tu dois mourir, et sans doute mourir tout entier, corps et âme.
Hâte-toi donc, gorge-toi de lumière, soûle-toi d'amour et de beauté ! Avec le vin du rêve, emplis d'éternité et d'infini les courtes minutes de ta vie terrestre. Le condamné à mort peut demander un repas royal : demande un repas divin; mais hâte-toi, car l'heure de l'exécution approche.
Le sommeil quotidien, c'est le Néant qui te ressaisit. Chaque soir, le Néant semble dire : a Je t'ai laissé ouvrir les yeux devant l'Illusion éternelle; hâte-toi, car tu es ma proie; hâte-toi, car tes yeux mortels bientôt se fermeront à jamais. »
J'aime le Caire, cette ville de la Mort, et si, peintre, sculpteur ou poète, j'avais à reproduire l'image du Néant, je le placerais là, sur un trône d'ivoire exhumé du tombeau d'un Calife, vêtu d'or et de pourpre, et tout étincelant d'escarboucles, de topazes brûlées et de rubis, comme resplendit
chaque jour cette mélancolique cité par l'or de son soleil ou par l'incendie de ses couchants. La Mort, elle est ici partout visible : à l'horizon, les Pyraaiides, ces vieux monuments de sa gloire, se dressent entre le désert où elle règne, taciturne et formidable, et l'îlot vert, la plaine étroite, où rit et frissonne la vie; à l'Est, s'effritent mélancoliquement, croulent les tombes des Califes, au Sud aussi, celles des Mameluks, et qui bientôt ne seront plus que poussière, comme les corps autrefois somptueux, quelque temps enchâssés par elles. Hors de la ville, de toutes parts, de hautes collines de débris, détritus de mille générations disparues, et des tombes bossuantla terre, des tombes à l'infini, d'une blancheur de chaux aveuglante au soleil, ou qui luisent pâles sous la lune, beaucoup crevées, affaissées, sans nom, et dont les ossements et les cendres sont déjà mêlés à ce sable jaune, à ce néant du désert.
J'étais dans l'abîme, je dormais dans l'abîme, et de l'abîme je suis monté au jour; j'ai conquis ma dignité d'homme, — avant de rentrer dans l'abîme.
Sans l'orgueil, par lequel l'homme se considère
sous LE CliL DU NORD fÇ
comme un point central en l'Infini, c dont le centre est partout et la circonférence nulle part », comment, impuissant et débile, oserait-il quelque chose, et l'Univers ne l' écraserai t^il pas de sa formidable immensité ?
Malgré le néant, où doit retomber ta personne humaine, malgré les cruautés, l'ironie de la vie, puisque de tous les êtres, par un mystère étrange, tu es le seul qui ait conçu l'idée de la vertu, l'idée du beau, et que ces idées te font grand et noble, garde précieusement cette noblesse qui t'oblige. Sors donc de l'animalité, sois vraiment homme, c'est-à-dire un être nouveau, qui s'est trouvé devant la dureté du Destin et n'a pas tremblé» devant rinfini et est resté debout, devant la mort et l'a bravée, devant le mal et l'a combattu, devant la laideur et l'a méprisée, et qui de l'obsession du néant s'est délivré, comme Vieu, par la sublime gloire de ses rêves.
Pourquoi né dans ce siècle, non dans un autre ? Dans cette patrie, non dans telle autre ? De tel et telle, et non d'autres ? Pourquoi ma forme, ma pensée, et non celle-ci ou celle-là? Pourquoi n'être pas de race jaune, avec l'œil oblique, dé-
6o LA GLOIRE DU NÉANT
formant la vision du monde, et des idées mongoliques, des rêves de Dragons au rictus terrible, de Dieux féroces, à corps de monstres ?
Ainsi ma pensée, ma forme, sont la résultante du milieu spécial dont je sors; et c'est toute une part de fatalité dans ma vie physique, intellectuelle, morale; mais je me révolte contre les opinions, les jugements de ma famille, de mon pays, de ma race : et c'est ma part de liberté.
Les Stoïciens, race superbe, hommes d'opposition redoutable! César, le Jupiter terrestre, et Jupiter, le César d'en haut, semblent complices. Où fuir? où se réfugier? — En soi-même. — L'homme, dans son âme, se peut créer un monde d'idées pures, qui le console du réel. Dans son âme il est libre. Quelle puissance lui ravirait cette liberté? Ni le Ciel ni la Terre ne peuvent l'empêcher d'être juste.
Il est plusieurs modes de délivrance : par le poison, le couteau, le vin, — modes vulgaires et trop faciles. Il en est d'autres : par le rêve, l'amour, la vertu, l'héroïsme, le sacrifice.
sous LE CIEL DU NORD 6î
Plonge-toi dans le rêve. Fuis en Orient.— Du moins le Néant, là-bas, est, comme un Sultan, vêtu d'or, et cache sous la pourpre sa vermine.
Les vues, les points de vue, les aspects selon les milieux étant très divers, si par exemple sous le Ciel du Nord le spectacle des choses, d'ordinaire sombre, plat ou grossier, fait naître la mélancolie, le désespoir d'un Hamlet et d'un Oberman, en Orient, au contraire, ce spectacle n'est-il pas assez rayonnant par les magies, les gloires du soleil, l'éclat des paysages de la terre et du ciel, pour que le Néant apparaisse magnifique comme un Sultan d'Asie, excitant chez les poètes, sous quelque nom qu'on le célèbre, la plus fervente des adorations et la plus brûlante des extases. Aussi aux pensées nées sous le Ciel du Nord, conviendrait-il d'opposer des poèmes dans le goût oriental, et qui rappelleraient la mystique ivresse des Hafiz, des Djami ou des Djelal-ed-Din.
Sois bon toujours, sois aimant. Puisque la vie est un combat, et que l'odieuse loi du plus fort est la loi de l'univers entier, aie compassion des faibles, des petits qui succombent, recueille les
blessés, adoucis les souffrances, console les misères, aime comme le Bouddha ou Jésus. Et sois poète aussi, crée de glorieux mensonges. Parle du bien, proclame la splendeur du beau : — n'évite certaines fois que de parler du vrai.
Vis de toutes tes forces, aime, souffre et pleure, saigne s'il le faut, mais vis et sois grand, et que pendant un instant, — oh! que ce soit ton orgueil I — par la magie du rêve ou les ardeurs de tes passions, le néant de ton âme puisse être, comme le Néant universel, sublime, magnifique et divin !
Un mot des Stoïciens nous paraît suffire pour reconstituer la morale, même en une société d'athées : a Si le hasard conduit les choses, roi du moins n'agis pas au hasard. x> Toi du moins, car ta noblesse présente, ta présente dignité d'homme t'impose des devoirs et t'oblige; et dès lors tu seras pur et seras juste, opposant ta loi de justice, d'amour, de miséricorde (chrétienne ou bouddhique, religieuse ou philosophique, peu importe), à l'antique loi de la Nature, qui a si longtemps régi le monde. C'est de même qu'aujourd'hui l'homme, continuant à se dégager de
sous LE CIEL DU NORD 6)
Tanimalité sombre où il fut plongé une de siècles, est tenu d'exercer sa pensée, sa parole, — et cette parole complémentaire, qui esc l'art, — de soigner également son corps et son esprit, de parer sa demeure, d'entretenir, de multiplier, de perfectionner toujours les instruments merveilleux de la force et de la richesse modernes ; enfin de préparer un âge où, par l'épanouissement des énergies qui sommeillaient en lui, il prendra définitivement conscience des puissances et des gloires qui se mêlent à jamais en sa nature étrange à sa bassesse originelle, à son néant peut-être.
Et c'est ainsi que, rêve d'un rêve, créateur luimême en cette création, vil et si grand, esclave et libre, fange et lumière, l'homme abrégé du monde, en opposant des illusions subUmes aux réalités qui l'attristent, souvent l'accablent, peut, comme rinfini parfois, faire s'illuminer son néant, et qu'avec la conscience de sa misère, mêlée à la misère des choses, il a cette fierté désormais d'avoir su vouloir et créer la Justice dans un Univers sans jusdce.
Il faut par la pensée se résigner à tout, et dans Faction ne se résigner jamais, lutter comme si Ion devait vaincre, vivre comme si l'on ne pouvait mourir.
Il faut, comme Prométhée, devant la résistance du Destin, que l'homme se dresse, se roidisse et se fasse un jour si vaillant, si fort, qu'il puisse regarder sans peur en l'abîme obscur où il tombe.
Nous sommes ici-bas pour nous donner une heure l'illusion de Téternité, pour faire infinis nos désirs et nos rêves, malgré l'étroite limite où cette vie nous enferme, pour que la Nature prenne conscience en nos âmes de sa grandeur, de sa misère aussi, de sa réalité qui toujours lui échappe et de son néant qui toujours se revêt de formes nouvelles et fugitives, si bien qu'éternelle elle meurt sans cesse, et que mourant sans cesse elle reste éternelle.
Ce monde te fait horreur ou t'ennuie : crée-toi ton monde.
En Orient
V Ivresse de 'DJelal-ed-Vin — La Sagesse d'c4l'GhaiaU
La Forêt brahmanique
En Orient
L'Ivresse de Djela!-ed-Din
Je cœur du soleil palpite, palpite em- I brasé de désirs.
La mer, la large mer palpite, comme un cœur gonflé de désirs.
Et mon cœur, débordant de désirs, palpite, se lamente et pleure.
Le soleil esc ton âme, les rayons du soleil sont les feux de ton âme, ô Amour, Amour éternel.
Les astres d'or sont tes pensées, la poussière d'or de tes pensées, ô Amour, Amour éterneL
Le vent d'été est ton haleine, le souffle brûlant de tes lèvres, ô Amour, Amour éternel.
Les fleurs aimantes sont tes soupirs, sont tes regards et tes baisers, ô Amour, Amour éternel.
Et la femme est la fleur suprême, le plus ardent de tes baisers. Amour, ô Amour éternel.
Comme un muezzin sur un minaret, du haut du ciel la lune chante.
Elle appelle les parfaits amants, elle les appelle à la prière.
Elle dit à tous : « Réveillez-vous ! » Elle vous crie : ce L'Amour est grand; aimez, aimez; brûlez tous. J>
La Nuit est ma bien-aimée : la Nuit s'offre à moi pleine de soupirs, et l'océan est le miroir où se reflète son cœur pâle.
Les âmes tournoient deux par deux, sont prises
de vertige et tombent dans le tourbillon de Famour.
Les mondes roulent emportés dans le tourbillon de Tamour.
Les flots se dressent éperdus, rugissant d'amour vers la lune.
Dans les forêts, les grandslionshurlentd'amour vers les lionnes.
Amour, orage tout-puissant, tu fais à tous sentir ta force : saisis-moi, embrase-moi, tue-moi, oh ! foudroie-moi de tes éclairs!
Une flûte magique soupire dans la nuit. Les vagues de la mer dansent sous la lune.
Le monde entier frémit ce soir de chants d'amour et d'airs de flûte.
Pourquoi trembles-tu devant la beauté d'un visage? Pourquoi pâlis-tu au son d'une voix? Oh! pourquoi as-tu le vertige en contemplant des yeux de femme? Pourquoi te sens-tu mourir en baisant des lèvres mortelles? Les splendeurs de la beauté humaine révèlent donc d'effrayants mystères?
yo LA GLOIRE DU NÉANT
Tu ne peux face à face contempler le soleil, mais tu contemples son reflet qui fait la beauté de la lune. Ainsi tu ne peux face à face contempler le Soleil des âmes; mais tu contemples sa lueur répandue sur un beau visage, et attendri tu pleures, et devant lui ton âme étouffe de désirs.
Au milieu du désert, je sais une eau bleue : ce sont tes regards, mon amour. Mes désirs sont les flamants roses qui s'y viennent désaltérer.
Les astres brûlent dans la nuit pour les rencontres des amants. Les fleurs se meurent dans la nuit pour le tête-à-tête des amants. La rose exhale ses parflims pour baigner l'extase des amants. Pour laisser parler les amants, la terre se tait dans la nuit.
Tu as donné à ma maîtresse la longue chevelure noire de la nuit; tu as mis dans ses yeux la beauté passionnée des astres; tu as répandu sur son corps les pâleurs tristes delà lune.
Tu as donc voulu, ô Allah t rapprocher le del de mes lèvres?
Les vallons baignés par la lune me rappellent tes seins où dormait ma têce, et Taurore rafiraichissante me rappelle l'aurore de ces yeux.
Quand je vois des hirondelles noires qui bac tant de l'aile sur le sable, je pense à ces paupières qui tremblenc.
Quand je me jecce dans la mêlée parmi les cêtes qui combenc comme des oiseaux mores, je souris, ne songeant qu'à coi; ec quand les sabres mordenc ma chair, je songe, ô lionne I à ces dencs blanches me faisane leurs morsures d'amour.
Les cailloux du déserc claquenc sous les pieds de nos chamelles blondes.
Le chamelier chance.
A l'horizon rouge, le soleil se couche. Le déserc fume comme un jour de bacaille.
Les lèvres ont soif, et les pensées rêvent.
Les femmes, dans leurs palanquins de soie rose, fermenc les narcisses de leurs yeux, les fleurs alanguies de leurs yeux qui se rouvrironc dans la nuit, à l'heure où soupireront les flûtes et où s'approcheront les amancs.
Les têtes de nos ennemis pleurent en haut du fer de nos lances.
Ton corps est semblable à un palais de lumière où habiterait un beau serpent : ton âme est le serpent et elle tue les amants épris de ton corps. i
Tes baisers sont comme le simoun : ils dessèchent et brûlent les lèvres qu'ils touchent.
Ta beauté est un arbre funeste : les âmes se meurent à son ombre.
Tes yeux sont des yeux d'oiseau de race. Sur tes épaules ta chevelure tombe, comme la nuit sur des collines de sable.
Tes yeux sont des éclairs qui rient en voyant frappés ceux qu'ils tuent.
Tu es belle comme la Mort en un jour de bataille.
Tu es douce et terrible, comme ces nuages / éclairés à la fois par la lune et par les rayons de la foudre.
Que d'amants ont péri par toil HTon âme est comme un beau cimetière plein de tombes et plein d'oiseaux.
Tes yeux sont froids comme des armes brilla^ntes.
Pourquoi aiment-ib à regarder longuement les violettes qui fleurissent aux lèvres des têtes coupées?
Soleil, âme ardente, tu bois les fleuves, les lacs, la rosée de la nuit, le sang de la terre, les esprits des fleurs; tu bois notre vie, notre soufHe.
O Soleil! tu as donc en toi l'insatiable désir des amants ?
Aime, brûle, soupire, meurs de passion; sois comme le ciel d'été, au cœur rempli de feu, aux yeux remplis de larmes.
D'un bout du ciel à l'autre deux étoiles s'appellent, oh ! si douloureusement s'appellent avec leurs longs regards palpitants de désirs.
D'un bout du ciel à l'autre elles s'appellent, et elles pleurent, et elles crient dans le sÛence des
nuits : a Allah, Allah, pourquoi nous as-tu séparées?»
Amour, vin étrange ! ceux que tu désaltères ont toujours plus soif après qu'ils ont bu.
Les roses, impatientes d'aimer, les roses déchirent leurs robes vertes, ouvrent leurs jeunes seins et les tendent vers les lèvres d'or du soleil.
Les roses, les lis pâles, les violettes se meurent consumés d'amour.
O Djelal-ed-Din, l'amour tue : tout ce qui veut aimer doit mourir. L'amour brûle, Tamour flétrit : le premier baiser de l'amour est le premier aussi que te donne la Mort.
La mer se dresse vers les cieux. Les forêts montent vers les cieux. Les âmes s'élancent vers les cieux.
Allah! Allah! que cherchent-elles?
Dans un désert du ciel, le Soleil autrefois vivait en solitaire; et, comme un ermite tourmenté d'à-
EN ORIBNT 7V
mour, il errait triste et il pleurait. Allah lui dit alors : e: Répands ton âme; tes pleurs d'amour seront les rayons d'or dont tu baigneras les êtres; crée, comme j'ai créé; aime, comme j'ai aimé. > Et, comme un torrent, de Tâme du Soleil jaillit rimmensité de ses désirs, l'immense foule de tous les êtres.
Je suis le charbon, ô Allah ! Tu es le vent qui l'enflamme; je suis le charbon embrasé, tu es le vent qui le consume.
Je suis la salamandre de l'amour divin : dans la flamme je bois la vie. Je suis le papillon que le feu brûle : dans de belles flammes je bois la mort.
Le soir, Râbiah montait sur la terrasse de sa maison, et sous la paix du ciel elle s'écriaic : « O Allah! le bruit du jour s'éteint; dans le silence des cours intérieures, l'amante se couche et rêve sur le sein de l'amant; et moi, je tends les yeux vers toi, je t'offre mes lèvres, je t'offre mon âme; mon unique amour, je jouis de toi. »
Et Râbiah s'affaissait éperdue, et les rayons de la lune comme des baisers tombaient sur son cœur gonflé de soupirs.
Les aurores sont des roses rouges, qui fleurissent et meurent à tes pieds.
L'Orient chante ta splendeur. Le Soleil se lève, et comme un prophète proclame ta gloire à Tunivers.
Le silence du désert est rempli de ton nom. Tu t'étends sur nous comme une épouvante.
Le soleil monte; le désert brûle; le désert se meurt, embrasé par toi.
J'aime les éclats de rire du tonnerre, et les mugissements des tambours célestes, et les lourds nuages se heurtant comme des éléphants furieux, et les ouragans aux ailes noires, planant dans Tair comme des oiseaux de proie, et le simoun, qui broie les arbres et qui engloutit des armées.
J'aime, ô Allah, ce qui révèle ta force et rend pâle la face des lâches.
Aux âmes que l'amour embrase, l'appel de Galib-Dede, le scheikh des dervischs mewlavis, écoute-le, âme trop tiède :
a O vous, les fils de la passion, qui vivez au désert et y buvez la flamme, qui semez l'incendie et
recueillez l'angoisse, communiquez votre courage aux lâches, aux faibles votre force, votre folie aux sages. O vous, les fils de la passion, votre nour* riture est la rosée de feu, qui tombe du ciel; Tor de vos vêtements sordides, ce sont les rayons du soleil. Vos yeux sont des torches qui brûlent; votre verbe est comme Facier; votre parole frappe comme la lance.
<K Au marché du monde, vous, les bienheureux, vous apportez le courage et achetez la souflfrance ; vous apportez la foi, l'insatiable amour, et vous achetez la torture; vous apportez la résurrection et la vie, et vous achetez le mépris, la douleur et la mort, — mais la mort chère aux bienheureux, avec les yeux fous que dilate l'extase, rouges de sang comme des rubis, la mort avec des lèvres pâles, ces lèvres pâles d'où le sang bave, entr'ouvertes par un cri d'amour. »
La création est une parole qui se déroule vibrante à travers les espaces. La création est un chant de joie jeté pour remplir l'infini. Les cercles sonores éternellement s'étendent, s'éloignent, élargissent l'orbe de la vie; et de tes lèvres le chant renaît sans cesse, sans cesse jaillit, coule, se renouvelle. — O Allah, tu es le joueur de flûte, tu es le chantre des Roumis, qui attirait et paci-
fiait les bêtes, et dont la magie faisait surgir au désert des palais d'or et des mosquées.
Allah, simple dans son essence, est multiple en ses créations. Ainsi Tâme du joueur de flûte, qui s'écoule en des milliers de chants.
Dans les profondeurs du désert fleurissent des aurores, belles comme des danseuses : pour qui déploient-elles, ô Allah! leurs écharpes de soie frissonnantes, et sous leurs voiles de gaze verts les merveilles de leur corps rose ?
La vie est le souffle de tes lèvres. Tu parais, et comme des cavaliers, mille soleils d'or t'accompagnent. Tu marches, et le désen fleurit, la terre déploie ses tapis de tulipes. Tu t'assieds, et, comme des dervischs, les sept cieux se courbent à tes pieds; l'assemblée des êtres défile devant toi; les mers, les nuages, les torrents retentissent comme des timbales; les mille créations te glorifient, comme des poètes inspirés !
Ainsi qu'un tourbillon d'aimées, sur les tapis du ciel les étoiles s'avancent.
Pareilles à des danseuses piles, ivres de désir,, elles tournent.
Oans l'air une musique coule, qui fait frissonner tout leur corps; et c'est le chant qui s'exhale de ton âme, le chant voluptueux de ton âme, Allah, ô amant éternel I
Je reposais d'un sommeil si profond dans l'obscurité du néant !
Comment l'oiseau de mon âme s'est-il élevé dans la lumière?
Comme un roi qui appellerait le plus humble de ses sujets à partager son trône et sa puissance, tu m'as fait possesseur un moment du trésor de l'existence et de celui de la pensée.
Tu m'as mis au doigt l'anneau de Salomon, tu m'as fait commander aux djinns.
J'habite, ô roi! dans ton palais. Les animaux me servent comme des esclaves obéissants.
Sous l'apparence de jeunes femmes, les houris célestes s'offrent à mes lèvres.
Mais tout à coup paraît la Mort : tu me ravis l'anneau magique, et me fais retomber en la nuit du néant.
8o LA GLOIRE DU NÉANT
Vois comme peu à peu, ô Djelal-ed-Din, tu es monté dans la lumière. Tu n'étais d'abord qu'un atome misérable de semence humaine. Des milliers d'éléments subtils se sont réunis pour former ton corps. Tu t'agitais dans les ténèbres : aujourd'hui tes yeux s'ouvrentàl' ardente clartédu soleil ; tu vois le ciel et la terre; tu aimes et tu souflfires, et tu sens, comme Allah, les passions s'agiter en toi. Dans ton cerveau les pensées flottent, comme les astres dans la nuit. Tu es initié au secret du monde. Les ailes immenses de ton âme, comme les ailes du Simourgh, parcourent sans effort le temps et l'espace; et il semble parfois que ton rêve étouffe en cet univers sans limites : ô miracle ! tu n'étais pourtantqu'un atome misérable de semence humaine.
Les âmes sont des oiseaux, dont le Maîcre a ouvert la cage.
Les âmes sont des oiseaux, qui pour une heure s'envolent à travers l'infini.
Je suis un épervier, à qui tu as dit : « Bats des ailes, monte, plane, contemple mes créations diverses, aime, combats et souffre, et rentre le soir dans mon sein. ii>
EN ORIENT 8l
Qu'importe en la vie éternelle qu'une étoile naisse ou qu'elle meure? Qu'impor«e que je sois ou ne sois pas?
Aussi Ferid-ed-Din, dont la pensée est comme le musc, dont les vers parfument les lèvres, Ferided-Din a fait dire à la huppe, le conseiller de Salomon : a Le monde présent et le monde futur ressemblent à ces figures lumineuses que le soleil fait naître à la surface des flots. »
Ton âme, ô Allah ! est pleine de rêves, de Dieux gigantesques, de terres et de deux futurs, de germes d'êtres, qui apparaîtront un jour.
Et combien de splendeurs évanouies déjà, et qui ne vivent plus, comme des perles détachées, que dans le coffret de ta mémoire!
Je voudrais être le soleil, et me répandre en clartés d'or sur les océans, les déserts, sur les plaines et les forêts. Je voudrais être le vent d'été, le vent tiède, le vent qui passe, et surprend à travers la nuit les soupirs des vierges en pleurs. Je voudrais être, ô Allah! ta lumière qui se donne à tous. Je voudrais couvrir toutes les âmes de l'immense azur de ma joie!
Je suis la voix de ta création. Je suis la voix des choses muettes. Les étoiles, les plantes, les diamants, tout ce qui vit silencieux pour t'exalter a pris ma voix. Je suis la parole du désert; c'est par moi qu'il te glorifie. Je suis la voix de tout ce qui aime, le sonore écho de toutes les joies. Et je suis aussi, ô Allah I je suis la plainte de ce qui souffre.
Allah est ivre de lumière : enivre-toi, ô ma pensée !
Allah est ivre, ivre d'amour : enivre-toi, ô ma pensée !
Allah est ivre; sa pensée ivre roule le rêve de l'infini : aime sans fin, rêve sans fin, ô ma pensée! sois toujours ivre!
La voie lactée est une prairie où s'élancent mes rêves comme des chevaux libres.
Et mes rêves, le soir, vont boire à des lacs bleus, où magnifiquement se reflètent des soleils à tous inconnus!
Allah, tu es le timbalier, nous sommes les timbales que tu frappes. Nous sommes les flûtes : tu
EN OKIENT 8)
es le souffle, tu es l'âme qui chante en nous. Nous sotnmes l'écho qui te répond en te renvoyant tes paroles.
Ma pensée reflète ta Pensée, comme la nuit de mes yeux ta Lumière.
Qu'un rayon de soleil éclaire les cailloux du chemin, ils brilleront comme des rubis.
Comme le paon, gloire d'un jardin, déroule magnifiquement devant son maître, et devant la foule qui le contemple, les splendeurs étoilées de ses plumes, ainsi le Ciel marche devant toi, faisant pour tes regards et les nôtres frissonner longuement son plumage d'étoiles.
Qu'ai-je besoin de la coupe de Djem? Mon âme est la coupe magique où se reflète la création, mon âme est le miroir où se réfléchit ta beauté : qu'ai-je besoin de la coupe de Djem?
Et quand la vapeur des passions obscurcit le miroir de mon âme, je la purifie aux feux de l'extase.
84 l'A GLOIRE DU NÉANT
Les étoiles, comme des oiseaux dans l'espace, la nuit chantent pour Tâme des sages.
Comme une joueuse de flûte, l'étoile du soir pleure son chant magique; les êtres s'apaisent. Je songe aux antiques empires évanouis, aux vieux Sultans préadamites et à leurs mystérieux trésors ; — et aux trésors de la pensée d'Allah, au clair sérail de sa pensée, où je vois naître, s'épanouir, mourir, pareilles à de belles esclaves, les mille créarions successives.
C'est pour les poètes, ô Allah ! que tu as tiré le monde du néant. C'est pour ceux qui le pouvaient entendre que tu as déroulé les strophes de ton poème. C'est pour les rêveurs, ô Allah! que tu donnes l'essor à tes rêves. C'est pour les amants que tu fais fleurir la beauté tranquille de la nuit.
Les anges accusaient Allah d'avoir créé les hommes; Allah répondit: «Beaucoup se traîneront dans la boue du péché, mais quelques-uns
EN ORIENT Sf
marcheront dans la lumière, et leur beauté vous fera jaloux; or c'est pour eux seulement que j'ai rêvé ce monde. »
Le feu qui brûle dans les étoiles est celui qui brûle en ton âme. L'esprit qui a créé les choses est celui qui crée tes pensées. Le souffle de la Beauté éternelle, qui anime tout l'univers, est celui que boivent tes lèvres aux lèvres de ta bienaimée.
Pose-toi, tel que l'oiseau Simourgh, sur la montagne qui domine le monde, et regarde la création, comme un nuage flottant à tes pieds.
Plonge-toi dans l'océan d'Allah. Anéantis-toi dans l'océan du Tout. Perds la notion des différences, du fini et de l'infini, du temps et de l'éternité. Habite l'âme du Créateur, pour y contempler toutes les âmes.
Ton moi est une montagne qui te cache le Soleil. Meurs à toi-même : revis en Lui.
Quand tu paniciperas aux secrets du Soleil, ô
poussière! ô atome perdu dans un rayon I c'importera-t-il encore le secret de ta vie?
Quand tu seras plongé dans l'amour de ton Océan, pauvre goutte d'eau, auras-tu souci de toimême?
Une nuit, comme Mohammed, pour cheval ayant pris l'éclair, j'ai escaladé les deux, dans Tinfini je suis monté : toutes les voix se perdaient en une; les sept couleurs du prisme se fondaient en une; les sept cieux se fondaient en un. Les vagues de la mer avaient disparu, il n'existait plus que la mer. Toutes différences s'étaient évanouies; il ne restait que l'identité.
Je vois passer devant mes yeux le ciel et la terre.
Je vois se dresser devant moi le peuple innombrable des morts.
Tous les mondes, la vue sans limite du passé, celle de toutes les préexistences se dévoilent à mes regards.
Je porte en moi l'Esprit qui a créé les choses, je porte en moi la création, je vois réfléchies en mon âme les mille formes par Lui revêtues...
Pourquoi as-tu illuminé les ténèbres de Tin- Bni? Pourquoi as-tu dit aux soleils d'apparaître cuirassés d'or? Pourquoi as-tu devant ton trône convoqué l'assemblée des êtres?
Pennuyais-tu? Avais-tu peur en la nuit de r éternité?
Et (Allah, dans le silence des nuits, dit à Vâme de Djelal-ed-Vin :
J'ai eu bien des naissances. J'ai eu de profonds rêves, qui vous seront toujours ignorés. Que savezvous de mes trésors, de mes mosquées, de mes palais? Vous êtes la goutte d'eau : que connaissezvous dés océans de ma Pensée? Vous êtes l'atome : mais la poussière sait-elle les secrets du soleil? La plante qui croît dans le désert, que connaît-elle, que peut-elle dire de l'immensité du désert ? Vous êtes pareils à des fourmis qui ramperaient aux pieds d'un roi. Ont-elles l'idée de sa puissance, de ses royaumes, de ses armées? Ont-elles l'idée de sa beauté, de sa grandeur, de son amour, et des rêves qui se déroulent dans l'infini de sa pensée?
Je suis le Tout et le centre du Tout. Je suis la source des couleurs, l'origine des qualités. J'étais
la nuit muette, j'ai créé la lumière, pour sentir palpiter mon être. J'étais l'éternité et j'ai créé le temps, afin de me sentir vivre. J'étais l'infini, j'ai créé les âmes afin de me sentir aimer. — Dans le miroir des mondes, ô Djelal-ed-Din, j'ai voulu contempler mes rêves.
Je suis en tout, je suis partout : je suis la splendeur du soleil, je suis la clarté de la lune. Je suis la chaleur qui vous baigne, et je suis l'air qui vous fait vivre. Je suis la rosée pâle qui tombe des étoiles et pénètre dans le cœur des plantes. Je suis le rayon de la nuit qui coule aux profondeurs du sol et s'y cristallise en diamants. Je suis partout, je suis en tout : je suis le parfum dans la fleur, et suis la bonté dans vos âmes; je suis le rythme de vos poèmes; je suis l'harmonie dans les mondes. O Djelal-ed-Din, tu le sais, je suis la vie dans tous les êtres.
C'est moi qui fais naître et c'est moi qui tue. C'est moi qui dors et moi qui veille. Je suis la terre, l'eau et le feu, et le visible et l'invisible; je suis l'esprit, je suis l'amour, je suis la mort : que craignez-vous? Quand je vous tue, n'est-ce pas en moi, en mon âme que vous tombez?
J 'aime sans fin ; je brûle en vous ; je suis le cœur qui bat dans vos poitrines.
Les mondes n'étaient pas encore, les aurores ni les crépuscules; j'étais déjà, j'aimais déjà.
Quand la première terre, toute saignante, surgit de l'immensité des flots, j'étais le soleil; j'essuyai ses larmes et la couvris de mes baisers.
L'océan du monde roule ses longs flots sous les lumières d'or ou d'argent que répand mon âme, et ce que vous appelez la beauté n'est que la lueur de ma présence.
Un sang pâle coule dans les lis, un sang rouge coule dans tes veines, un sang d'or brûle dans le soleil : et c'est mon sang, mon sang toujours, qui coule ainsi en tous les corps.
J'étais le ciel bleu ; j'ai créé la mer pour qu'elle réfléchît ma beauté.
J'étais Salomon; j'ai du fond de l'Orient appelé la Reine de Saba : et cette Reine aux cheveux d'or, dont les yeux donnaient le vertige à qui la
venait contempler, cette Reine qui sous son manteau de cheveux d'or dansa pour mes regards une danse inimitable et chanta des airs mystérieux que nul jamais ne saura chanter, cette Reine splendide était l'image de mes créations passagères.
O Djelal-ed-Din, je n'ai créé les mondes que pour m'en donner l'illusion. Ton âme est une étincelle de mon âme, ta pensée est née de ma Pensée. Crée donc aussi, Djelal-ed-Din, crée et rêve, comme j'ai rêvé...
Les mondes et les âmes flottent dans ton sein. Déroule les poèmes qui dorment enveloppés dans le silence de tes rêves. Je t'ai donné la puissance créatrice et le rythme, cette magie à laquelle j'ai soumis les cieux. Crée et chante; aime sans fin, je viens me souvenir en toi...
O miroir de mes passions, miroir trouble de mes tourments, je viens me refléter en toi!
La Sagesse d'Al-Ghazali
u ELLE réalité donner à ce monde, dont la , vie n'est qu'une suite de phénomènes, d'apparences, de visions chassant des visions?
Combien de temps dureront encore les paysages du ciel et de la terre? Combien de temps encore s' ouvriront les roses, chanteront les oiseaux,
* Il y eut un philosophe de ce nom, qui, né en 450 de l'hégire et mort en 552, professa à Baghdad et adopta longtemps la doctrine des soufis, ou des panthéistes musulmans.
fleuriront les aurores, brûleront les étoiles et les cœurs des hommes?
Quel abîme de temps avant nous! Après nous, quel abime encore! Tu n'aurais pas créé la terre, ou demain tu la détruirais, manquerait-elle à l'infini?
Sur le damier de l'existence le Ciel se joue avec les êtres : et, la partie achevée, il les replace dans la sombre boîte du néant.
Sais-tu pourquoi l'infini soupire ?
C'est qu'il comprend que sa vie n'est qu'un jeu, un amusement de la pensée d'Allah.
Quand la terre sera comme une vieille dont le temps a flétri la peau, quand les roses du firmament seront dispersées par le vent des siècles, quand le soleil et la lune, comme des têtes coupées, seront jetés dans le sac du Néant, ô Feridoun, qui se souviendra de ta gloire, qui saura où est ta poussière?
Le lendemain du jour où mourra Tu ni vers, qu'aura-t-il servi de l'avoir créé? L'éternité est un cimetière, où bientôt s'efface la mémoire des morts !
Regarde le désert : il ressemble au néant du monde. Combien traverseront ce néant, sans y laisser aucunes traces; combien l'ont traversé déjà, dont les traces sont effacées !
J'étais le plongeur de l'océan de l'être; j'allais, à travers les abîmes, chercher la perle de ton amour : pourquoi tant de monstres, ô Allah, sont-ils venus m'épouvanter?
Pour le sage, les réalités de la vie finissent par apparaître comme des visions dont il a peine à saisir le sens.
Allah est comme un magicien qui évoque des fantômes : ces fantômes marchent, se regardent, se parlent, et pendant une heure croient qu'ils vivent.
Ce monde n*est qu'une jonglerie; et le Jongleur divin s'amuse des surprises de nos yeux.
Mais le Maître des mondes jongle avec des étoiles, et nous, misérables, ne jouons qu'avec des mots bariolés.
Du haut des minarets du monde invisible les Anges m'ont crié dans la nuit: ce Le monde matériel n'est qu'une imposture, et il est sans réalité; le monde n'est qu'un océan illusoire; le monde est un filet trompeur, où s'est pris l'oiseau de ton âme. j>
La Nature sans cesse change de costumes, comme une danseuse qui veut plaire. — A qui veut-elle plaire avec ses mensonges ?
Contemple la Nature comme une danseuse, qui tourne devant les yeux d'Allah pour les distraire de leur ennui; contemple-la comme une danseuse, qui lentement déroule les splendeurs de sa chevelure et de son jeune corps frissonnant, sous la douce musique des étoiles.
EN ORIENT 9f
Tu as jusqu'à coi élevé la Matière; eu as contemplé ses seins adorables ; mais, comme un maître épris de son esclave, n'es-tu pas tombé dans ses liens?
Tout ce monde est imaginaire; il n'est qu'une suite d'images formées par la Pensée divine, et que reflète la pensée de l'homme.
Matière, d'où te vient ta beauté? Qui a fait germer aux profondeurs du sol les fleurs mystérieuses du diamant, des rubis rouges, des bleues turquoises? Par quelle magie de la boue fangeuse la rose compose-t-elle la pourpre de ses lèvres I
Qui peut, ô Allah, dévoiler tes secrets ? — Dans Adam dormait Judas près de Jésus, Nemrod et Abraham, le Pharaon et Moïse. La même terre nourrit la rose et près d'elle la plante vénéneuse. Le sucre que le papillon boit sur la bouche des fleurs et le poison du serpent naja étaient unis d'abord dans la même goutte d'eau.
Allah se parle sans cesse, comme un homme seul dans la nuit et que l'ombre épouvante.
O Allah, chaque âge de l'univers manifeste une de tes puissances, une de tes formes, un de tes noms. Tous les Dieux donc sont postérieurs à toi : et chacun d'eux n'est qu'une de tes énergies entrevues, une de tes apparences dans les choses.
Mille splendeurs révèlent ta beauté; le cèdre nous révèle ta force ; la lu ne et le soleil, ton amour : — les orages de l'océan nous rappelleraient-ils l'éternel tourment de ton âme?
J'ai médité sur le mystère de tes naissances, sur le jeu de tes incarnations; et j'ai vu la souffrance dont tu te meurs sans fin, ô Toi, qui ne peux cesser d'être, Éternel qui ne peux mourir.
Quand tout désir sera-t-il éteint dans ton cœur? Quand laisseras-tu dormir au fond de ta substance tous ces éléments subtils, dont la réunion a produit les êtres ?
J'ai vu sur le sein de la Mort les têtes des Dieux anciens suspendues comme un collier de perles. J'ai vu les métamorphoses du Néant. Je sais que tout doit périr, le ciel, cette mosquée aux coupoles semées d'émail bleu, et le soleil, ce pieux dervisch, qui tourne dans une perpétuelle extase. Je sais que ce monde est folie, et qu'il est sans réalité : pourquoi s'étonner alors que mon cœur soit dans la tristesse?
Comme l'araignée qui s'enveloppe de sa toile, par la magie de ta Pensée, tu t'enveloppes des créations; et dans le mensonge de ces apparences, tu prends nos âmes, qui y meurent.
Le monde, cette folie, nous a bien trompés :
mais nous avons vu passer des formes, de beaux fantômes devant nos yeux, et nous avons fait des rêves en les contemplant.
Cette création est comme une bulle d'eau, gonflée par le souflle d'Allah.
Chaque atome de l'univers contient le secret
du soleil; chaque atome de l'univers garde le secret de l'univers.
Pour renaître sans cesse, tu te meurs sans cesse. O Allah, ta vie éternelle est-elle un supplice renouvelé toujours ?
Ta Pensée, cherchant à se connaître, a créé l'univers ; et, reflétée en ce miroir profond, n'a-t-elle pas tremblé de s'y voir?
La vérité est comme une mer, sans limite et terrible. Contente-toi de quelques gouttes d'eau venant d'elle, pour apaiser ta soif et la soif des autres, et pour fertiliser le coin de terre 011 tu vis. Méfie-toi des rêves qui attirent et parfois nous égarent vers d'effrayants abîmes de vertige et de mort.
Laisse plutôt te guider ton cœur, qui soupire et te dit : ce Aime d'abord, et aime ensuite; aime, pour être aimé, aime encore, sans être aimé. »
Tu as cherché le secret du monde dans la nature, l'école et la mosquée; tu l'as cherché de ville en ville; tu l'as demandé aux sages ; tu t'en es
retourné sans réponse, triste, vieilli, fatigué. Contente-toi, pour la fin de tes jours, des quelques certitudes qui te sont fournies par la science humaine, de ces parcelles de vérité, appliquées au bien des hommes.
La Forêt Brahmanique
Infini, que nul ne peut comprendre, dit une prière indienne!... Ces étoiles, ces soleils, ces mondes, poussière lumineuse, où, poussière lumineuse aussi par le miracle de la conscience qui nous est un moment donnée, nous pensons, rêvons, jouissons et souffrons, toutes ces formes, toutes ces âmes, ô Infini, sont donc tes pensées ou tes rêves.
Et vainement pour te comprendre j'interroge les vivants hiéroglyphes qui m'entourent, rochers, arbres, fleurs pareilles à des yeux, animaux sans paroles, muets symboles, gardant si bien ton secret et le leur! Pensée mystérieuse et sans bornes,
EN ORIENT lOI
que de rêves splendides ou hideux roulent confusément en toi I En toi, comment tant de grandeurs et de misères, tant de laideurs et de beautés rassemblées? Comment pêle-mêle Abelet Caïn, Cléopâtre et le lépreux immonde? Tu crées le monde délicieux, féerique, enfantin, de la fleur, du papillon, de l'insecte ou de l'oiseau-mouche ; et tu crées l'hippopotame énorme» la pieuvre terrifiante et gluante, le peuple étonnant, monstrueux, qui nage ou rampe sous les eaux.
Tu fais naître à la fois le nègre bestial et sanglant, mangeur de chair humaine, et la vierge adorable et pure, grand lis blanc, doux lis sans tache, honorée des chrétiens comme la mère d'un Dieu ! Tu fais surgir Timour-leng, amoncelant les têtes coupées et en dressant des pyramides, régals des oiseaux de proie, délices des vers et des mouches; et tu fais apparaître le Bouddha et Jésus!
Adoration à toi. Pensée incompréhensible, infinie. Pensée formidable, dont seule la religion hindoue m'a fait entrevoir quelques gigantesques images, mais comme un miroir brisé reproduit le soleil, et dont seule elle m'a fait reconnaître la multiplicité des formes, et celle de variations trop contradictoires pour l'étroite intelligence humaine !
Fragment du Mahabharata, la Bhagavad-gita esc comme la cime géante de la philosophie védantique. Elle se dresse au milieu du poème, telle que les sommets de THimalaya, dont les Hindous avaient fait la demeure des Dieux, et qui au nord dominent tout l'horizon de leur prodigieuse altitude. Nul livre, avant les Tensées de Pascal, qui donne avec une telle intensité la sensation, et jusqu'au vertige, de l'illimité dans le temps et l'espace. Des hauteurs où plane ici le génie humain, toute contingence, toute différence s'effacent; rien n'apparaît plus que le gouffre effrayant de la clarté divine où flottent et roulent les univers, comme des poussières d'atomes dans un rayon de soleil. Le poète est terrifié d'abord, mais la conscience de l'identité de son âme avec l'Ame du monde peu à peu l'affermit et le rassure, et ses vers s'achèvent en un glorieux cantique d'adoration et d'extase.
En même temps qu'ils glorifient la femme, les poètes du Mahabharata ne cessent de rappeler qu'elle est le péril des sages, a avec le poison de ses yeux, qui ravit la force ]». a Si minime que soit une faute d'amour, dit le saint livre, elle peut détruire le juste et l'utile, comme le feu dans le creux d'un arbre finit par le dévorer tout entier. j>
EN ORIENT lO)
Aussi, après des légendes qui mon trencramante ou répouse sans cache, d'autres content la fascination et les pièges de l'attirante et si douce ennemie. La tentatrice est le danger des anachorètes. C'est à elle que les Dieux s'adressent, quand ils veulent affaiblir la puissance que donnent aux rishis la méditation et la pénitence. Singulier et magnifique orgueil de ces idéalistes Hindous I Us sentent que la pensée, la contemplation» la pureté absolue les égalent aux Dieux. Le ciel tremble donc devant ces ascètes, émaciés par le jeûne, mais si redoutables par les énergies de leur esprit et de leur âme. Seule, la femme, l'antique corruptrice, les peut vaincre : aussi les tentations de ces inquiétants solitaires sont-elles très nombreuses dans le livre saint.
Nuls poètes, si ce n'est les naodernes, n'ont ainsi peint la Nature. C'est que pour l'Hindou elle n'est pas, comme pour nos classiques, un simple décor dans lequel se jouent la tragédie ou la comédie humaines. L'âme de cette Nature est pour lui de même essence que la sienne. Le grand souffle qui est en elle est le souffle qui nous anime. Pour lui, la sève est identique au sang; et quand Sakountala, s' approchant de ses gazelles ou de ses fleurs, les fait boire et leur parle avec sa tendresse
adorable, elle esc vraiment aux yeux du poète la sœur de ces fleurs ou de ces gazelles.
Dans les cosmogonies des Hindous, les accumulations de jours et d'années divines, représentant des millions et des milliards d'années humaines, ces nombres énormes avec lesquels aime à se jouer leur imagination délirante, ces perspectives illimitées de créations et de destructions successives, où les Dieux eux-mêmes, modalités de l'éternelle Substance, comme les soleils de l'astronomie moderne, subissent le sort universel, s'élèvent, grandissent, flamboient et s'éteignent, toutes ces spéculations qui ne s'appuient du reste sur aucune donnée scientifique, mais dont le calcul n'est qu'une série de multiplications selon le système décimal en usage dans l'Inde, communique du moins la vision et l'horreur sacrée de cet Abîme, où roulent emportés les êtres, et entr'ouvrent à la pensée une vue sans bornes sur l'immensité des temps.
La croyance à la métempsycose, au passage des âmes à travers une série illimitée d'existences, croyance aussi fermement établie chez les bouddhistes que chez les brahmanistes, et qui avait
EN ORIENT lOf
ce mérite d'expliquer l'origine du mal et les inégalités de fortune entre les êtres, cette croyance donnait à la vie un sens singulièrement tragique et comme une perspective infinie. Que l'on se représente la conscience de l'Hindou en proie à î'épouvantedece roulementperpétuelà travers des éternités I Ainsi son âme, pendant des siècles, pourra être flagellée, meurtrie de châtiments, ou lentement un jour des profondeurs de la vie, des confins du monde organique, devra recommencer sa route, tendre vers la lumière ? Pouvoir être dans une existence future le ishandala, que chacun repousse, attaché aux œuvres ser viles, vivant avec les chiens dans la bassesse et l'ordure, ou le malheureux rongé par la lèpre, ou la bête de somme, abrutie de fatigue et de coups, ou la bête immonde plongeant dans la vase, ou celle qui, farouche et hurlante, rôde à travers les bois, oh ! quelle obsession, — quelle terreur! Et quels regards échangés alors entre l'homme et l'animal ! Oh! ces yeux de bêtes recelant tout un passé de péchés ou de crimes, ces prunelles endormies, résignées et vagues, ou parfois féroces, véritables prunelles d'assassins!
Comme ces Hindous devaient chercher à pénétrer le fond mystérieux d'idées et d'images dormant en ces âmes, sœurs des nôtres! Et quelles visions fantastiques, avec des conceptions semblables, ils se devaient faire de ce monde incom-
lOÔ LA GLOIRE DU NÉANT
préhensible, où les êtres passent, se regardent, se heurtent, s'entre-cuent, sans se jamais connaître ni se jamais comprendre !
Les devoirs de l'Hindou s'étendaient plus loin que la famille humaine. La parenté pour lui certaine de l'animal et de l'homme, et cette pensée que l'âme, divine ou humaine, pouvait habiter tous les corps, lui créaient des obligations de respect et de pitié envers tous les êtres*. On s'imagine dès lors l'épouvante et l'horreur que lui inspirait la nécessité, où est l'homme, de ne vivre qu'en donnant la mort.
En principe, dit la loi de Manou, le meurtre des animaux est cruel et répugne; mais Brahma dans l'ordre universela établi pour quelques-uns d'entre eux « le devoir d'être offerts en sacrifice », l'oblation de ces victimes concourant à perpétuer la vie : et dans ce sens n'est-il pas permis de dire encore que la durée du monde repose tout entière sur le sacrifice ?
Ainsi c'est une loi éternelle, dérivant de l'ordre
* Schopenhauer protestant contre les vivisections inutiles, et par cela même absolament criminelles, a dît : « Il faut être complètement aveugle pour ne pas voir qu*au fond Tanimal est la même chose que Thomme, et qu*il n*en difiere que par accident. » (Pensées, trad. de M. Bourdeau.)
divin, qui seule nous attribue ce droit de mort, mais étroitement limité aux besoins les plus nécessaires de la vie.
Malgré TefTort de cœurs généreux, et des lois récentes, que nous sommes loin toujours de cette miséricorde et de cette justice pour ceux des animaux qui sont nos patients serviteurs, et là aussi que d'enseignements nous sont donnés par cette primitive société aryenne!
On peut comprendre que cette nature mdienne si riche et féconde, par endroits si pullulante et folle, et où si rapidement se succèdent les jeux de la vie et de la mort, se venant refléter en Timaginadon des Aryas, l'ait toute remplie de prodigieuses images ou de monstrueuses visions, et que l'univers dès lors soit apparu à l'Hindou comme un rêve ou un délire divin, dont l'homme un moment prend conscience, avant de mourir et de rentrer dans l'Être, d'où ont surgi toutes ces créations transitoires.
Comment, déjà si panthéiste, le génie aryen eût-il résisté à lafascination de ce nouveau monde ? Nulle race n'a ressenti davantage ni gardé plus longtemps le frisson, l'émotion première d'épouvante ou d'amour, que communiquent à quelques âmes, mais plus rarement aujourd'hui, le spec-
Io8 LA GLOIRE DU NÉANT
tacle incompréhensible et la troublante magie des choses. Seuls parfois les grands génies de la Renaissance anglaise rappelleront ces étonnants visionnaires. Tout, en effet, pour ces imaginations hindoues, si facilement délirantes, s'animera d'une vie intense et fantasdque. La réalité du monde, si incertaine et fugitive, de plus en plus pour elles prendra l'aspect d'un songe; et ce vague et flottant univers leur semblera donc le rêve d'un Dieu, reflété par le rêve de l'homme.
Ils n'auront pas la science, leur génie étant synthétique, intuitif surtout. Esprits métaphysiques, ils ne sauront se complaire que dans l'infini de l'espace et de la durée, où ils accumuleront, comme pour le remplir, d'incalculables générations divines. Quand ils ne se perdront pas en Dieu, comme dans un océan de lumière, ils se perdront avec délices dans l'idée de la mort et la sensation du néant. Ces panthéistes pourront devenir nihilistes : l'impossible sera pour eux de s'arrêter, ainsi que nos générations modernes, dans le positivisme et l'étroite vision du présent.
Toujours ils porteront en eux l'anxiété de cet infini, et le vertige de l'Abîme obscur, qui est le vrai fond des choses, qui en soutient la surface, océan des causes éternelles, sur lequel les formes éphémères, de confuse et vaine apparence, roulent, s'élèvent tour à tour, une seconde se rencontrent, se mêlent ou se choquent, puis s'éva-
nouissenc et s'effacent, comme la figure des vagues et leur écume blanche sur la mer. Ils auront pendant des siècles la joie et la gloire de s'enivrer de Dieu, et ces idéalistes regarderont la prière, la contemplation ou le rêve comme le but supérieur, Tunique fin de la vie. Ils ne connaîtront jamais et n'auraient pas compris ce dogme tout moderne et inconnu de Tantiquicé, du travail nécessaire, visiblement utile et productif.
La lutte pour l'existence n'avait pas alors cette âpreté, cette fureur qui augmente chaque jour, et qui pourrait même contrarier quelque peu le songe d'un paradis matériel où seraient conviés tous les hommes.
Il y aura eu dans l'Inde pour l'humanité plus jeune, comme à d'autres époques dans la Grèce ou dans la Judée, des heures magnifiques de foi, d'enthousiasme et d'orgueil, qui peut-être ne se retrouveront plus, et qu'il nous est permis de regretter et d'envier parfois. Le panthéisme aura enivré les Hindous, et de cette ivresse que communiquent seules les idées : oui, toutes les joies que nous pourraient donner les plus belles conquêtes matérielles, ou celles mêmes de la vérité scientifique, seront misérables toujours, comparées aux joies de ces âmes, qui, par la conscience de leur identité avec Dieu, s'identifiaient à l'Infini et entraient vivantes dans l'éternité.
Parmi les influences dont pesa sur eux la Na-
IlO LA GLOIRE DU NÉANT
ture, il y eut celle encore du climat. Les rayons du soleil indien tombant droit sur de pareils cerveaux les chaufferont, les enflammeront souvent jusqu'à l'hallucination et au délire, ou d'autres fois la lourde chaleur tropicale accablera ces âmes jusqu'à l'anéantissement, et plus d'une volontiers goûtera la mort, le doux nirvana dans un abîme de lumière. De là par moments cette exaltation, cette passion, ces extases, quand éperdues elles nagent dans la clarté divine, et par d'autres ces dépressions, ces fatigues, ces satiétés, cette soif de mort, cet évanouissement de la conscience perçu comme une sensation délicieuse.
Nulle foi religieuse n'aura plus exalté l'âme * humaine que ce panthéisme hindou. Que demande-t-elle en effet du fond de sa solitude et de son néant, sinon de se donner, de s'abîmer dans la plénitude, l'océan de l'amour? Une erreur . qui lui a causé de tels ravissements, de telles extases, ne peut être sévèrement jugée; et puisse l'humanité, à défaut de vérités consolantes, — et il en est si peu, — trouver beaucoup encore de ces illusions qui la transfigurent et l'enivrent!
Le brahmanisme ne songea pas, comme fit
plus tard le bouddhisme, à fixer sa doctrine. Au contraire, l'esprit de l'ancien brahmanisme, large comme il convenait à son génie panthéiste, volontiers et librement s'épanouissait en cous sens. C'est ainsi que des théories très contraires, et aussi opposées l'une à l'autre que le matérialisme l'est à l'idéalisme, se rencontrent dans ses livres saints : et d'elles prendront naissance les principaux systèmes de la philosophie indienne. Rien chez les Aryas qui rappelle la religion révélée des Sémites, arrêtée, enfermée dans les dogmes : pour le panthéiste aryen la vérité est, comme la vie même, dans un perpétuel devenir; elle se fait, se défait sans cesse, et nulle formule religieuse ne se peut dire définitive.
Le védanta affranchissait l'Esprit, en faisant s'évanouir la Nature, comme une illusion mensongère ; le sankhya affranchissait l'Esprit, monade indépendante, en lui montrant que la Nature demeure sur lui sans puissance : et le sage était pour le sankhya, comme il le sera pour le bouddhisme, l'Etre véritable, Iswara (homo sïbi deus); car en lui seul l'Esprit éternel parvenait à l'entière conscience, à la pleine possession de soi-même, et ainsi à l'absolue liberté.
Une charmante image peint cette liberté que
l'Esprit a conquise, après qu'il a reconnu l'inanité de ces apparences par lesquelles la Nature l'éblouit et l'égaré :
Q)mme une danseuse se retire lorsqu'elle s'est fait voir à la foule, de même se retire la Nature lorsqu'elle s'est fait voir toute resplendissante à l'Esprit. (Sankhya-Karika, 45, trad. de Pauthier.)
Ainsi deux principes, d'une part la Matière, toujours et inconsciemment féconde, le muet Abîme, la Matrice obscure, la Bête stupide et féminine, d'où sortent les êtres; et de l'autre l'Esprit, longtemps soumis par elle, jusqu'au jour où l'interrogeant, comme Œdipe le Sphinx, il en voit le néant, se délie, s'affranchit d'elle, et victorieux, pacifié, se sent libre à jamais de toute crainte et de tout désir.
Nous ne comprenons plus aujourd'hui ce qu'il y eut de nécessaire et de grand dans l'ascétisme. Mais que l'on se rappelle les impudicités qui partout s'étalaient, à de certaines époques et en certains pays : or l'âme, un jour, s'éveilla dans la brute humaine et, prise de stupeur et de dégoût, voulut soumettre et dompter cette chair qui l'avait humiliée, salie, entraînée si bas avec elle. Parmi ces débordements de luxures, il fut donc bien que dans l'Inde, en Judée ou ailleurs, l'ascé-
tisme se dressât comme une cicadelle de diamant, un refuge pour Tesprit et Tâme. L'idéalisme fuc l'honneur de Tlnde et, dans le flot montant des bestialités, fut une digue qui leur résista.
Les yoghis donnèrent peut-être les premiers au monde le spectacle de la pureté, de la sainteté absolues. Les expériences de ces yoghis, démontrant à leur manière que l'âme, que la volonté sont d'incalculables puissances, eurent alors et ont toujours leur prix.
Le temps n'est plus de ces révoltes contre les exigences de la chair, ni de ces éducations robustes du caractère et de la volonté. Mais quand on sait ce qui reste en nous de la bête primitive, apprivoisée seulement par les religions et les lois, quand on sait comme elle peut être, à l'occasion, basse, immonde, stupide et féroce, l'on est tenté d'admirer la folie de ces idéalistes, dont l'esprit remporta de telles victoires sur la nature, et la volonté sur l'instinct.
Dans la Trimurti, Siva représente cette force de décomposition et de mort, cette force négative qui détruit et détruira tout : car l'idée d'un Dieu destructeur était logiquementnécessaire dans une théologie qui avait si nettement observé l'évolution éternelle et l'incessante dissolution des
lO.
choses, et avait reconnu des Dieux créateurs et conservateurs du monde.
La conception de ce Dieu destructeur devait, dans l'imagination hindoue plus qu'en toute autre, facilement s'imposer et grandir. Si l'on se souvien t en effet des effrayants typhons de l'océan Indien, de ces furieux cyclones, qui pendant la saison des pluies fauchent, écrasent sur leur passage des forêts et des villes entières, laissant au Bengale par exemple deux cent mille cadavres sous les décombres, ou dans la vase, si Ton se rappelle les épidémies cholériques et les famines plus meurtrières encore*, si l'on songe à ce monde de fauves, et surtout de reptiles, qui à eux seuls chaque année font plus de vingt mille victimes, si l'on pense en un mot à l'étonnant et formidable spectacle en ce pays des jeux de la vie et de la mort, on comprendra que l'image d'un Dieu de la destruction soit dans la pensée de l'Hindou devenue aisément gigantesque.
La Mort fut donc, ainsi que Mrityou déjà, dans un passage des Upanishads, le Principe de vie, et dans les caves d'Ellora on voit un squelette dansant qui figure le Dieu suprême.
Les sivaïtes ont-ils développé toutes les conséquences de cette idée singulière? Ont-ils considéré la vie comme un glorieux mensonge, une
* Deux millions d'indigènes périrent dans la dernière.
EN ORIENT Ilf
forme somptueuse mais vaine de l'éternel néant, comme le manteau de pourpre et d'or jeté sur un squelette vide? Ayant vu que pour les vivants la mort seule est durable, ont-ils fait d'elle l'unique réalité? Nous ne le croyons pas, bien que des hymnes sivaïtes autorisent à le penser.
Aux yeux de la généralité des fidèles, Siva ne fut le destructeur que pour entretenir et renouveler la vie. C'est la même idée qu'en cette formule profonde exprime l'un de nos plus grands physiologistes : a La vie, c'est la mort, toute manifestation dans l'être vivant étant liée à une destruction organique*. »
Siva pour les sivaïtes est donc l'Absolu ou l'Être unique existant par lui-même. Il est bien, selon l'image indienne, le Dieu qui se tient dans l'infînî, comme l'araignée au centre de sa toile, et dans ce filet roulent, pour y périr, tous les mondes, s'agitent et palpitent tous les êtres. Siva pour les mieux tromper prend mille formes. Un chant populaire dit au Dieu :
« Tu es la musique de la nuit et ses délices... tu es la vie brillante, la lune et le soleil; tu es le masculin, le féminin et le neutre; tu es à toi seul la terre, le vent, Teau, Tair et le feu... tu es la vie universelle : un seul atome, dit le Véda, ne peut s'ébranler sans ton impulsion**. »
* CI. Bernard.
** Chants populaires du sud de l'Inde, Lamairesse (Marpon).
Il6 LA GLOIRE DU NÉANT
Jamais le néant, le squelette apparent sous la vie, et cette odeur de mortalité, qu'un rêveur trouvait en toute chose, ne se firent vraiment plus sensibles.
Les Hindous avaient donc compris que la Mort est là toujours, sur nous, autour de nous, en nous, mystérieuse, silencieuse, cachée; que nous mourons sans cesse; que la destruction, la dissolution de notre être est de tous les instants, et que nous ne vivons que par un renouvellement perpétuel. Oui, la Mort, l'invisible ennemie, est en tout et partout; elle est dans la nuit caressante, elle est dans l'atroce et délicieux plaisir qui lie et qui délie l'étreinte des amants; elle est dans la gloire et le triomphe, dans l'excès des joies comme des douleurs, dans la peine et le repos, dans la veille et dans le sommeil. Les Hindous avaient entrevu qu'avec son cortège d'éternités elle est bien la seule réalité qui demeure; et la mélancolie profonde qui parfois suit étrangement nos plaisirs, n'est peut-être que la sensation de sa présence, de Fombre froide et muette projetée par elle sur nos âmes.
La manifestation féminine, la Sakti du Dieu, futaussi sa Maya; comme Siva, elle créait, conservait et détruisait le monde. Elle fut vraiment dans rinde la grande Déesse, la Maha-Devi; et par là
encore le sivâïsme se rapprocha des religions antiques de l'Egypte ou de Babylone. Maha-Devi, comme les Déesses de ces religions lointaines, ou comme TAditi védique, et la Prakriti du Sankhya, représentait la Nature, éternellement féconde, mais éternellement aussi mortelle à ceux qu'elle a fait naître, berceau et tombe de ce qui est.
Sous cette forme de la Maha-Maya, de la grande Illusion, le culte de la Maha-Devi a parfois luimême fait éclore une poésie magnifique et sinistre.
Illusion cruelle ou tendre, radieuse ou sombre. Illusion qui crée et qui tue, la Maha-Devi est ainsi tour à tour la vie et la mort, la joie et la douleur, la souffrance atroce et la volupté, et les sectes qui l'adoraient furent presque aussi nombreuses que ses diverses apparences.
Dourga, Kali, Candika, Camounda, sous ces formes effroyables, elle est la Déesse de la mort, à qui jusqu'à nos jours furent offertes des victimes humaines, la Déesse que dans ses images on voit échevelée, sanglante, un collier de crânes au cou, follement danser sur un cadavre; mais ailleurs elle est attirante et belle.
Dans l'hymne à Dourga, du Harivansa,
Elle est la prospérité, la sagesse, elle est la victoire et le plaisir. Elle est la nuit et la lumière ; elle est le sommeil qui apaise les êtres.
Sœur aînée d'Yama, le Dieu de la mort, elle se couvre d'un
Il8 LA GLOIRE DU NÉANT
vêtement de soie noire. Elle se présente sous mille formes effrayantes ou splendides. Tantôt son regard est affreux ; tantôt ses yeux sont attrayants et larges.
Et voyez à quel idéalisme transcendant parviendront ces prodigieux esprits, à quelle insensibilité surhumaine devant les meurtres de la Mort, à quelle sérénité devant l'illusion, la fantasmagorie de la vie, ils sauront quelquefois s'élever :
Ne pleurez ni sur un autre ni sur vous-même. L'idée du toi et du moi est le fruit de l'ignorance des âmes.
La naissance, la destruction, l'existence et l'apparition d'un être sont même chose.
Mais le sage dès cette vie peut conquérir l'absolue quiétude ; il l'atteint du jour où, par la doctrine du Yoga, il rentre en Dieu et redevient Dieu même!
L'idéalisme hindou devait forcément aboutir à la doctrine de la Maya, à la fois si subtile et profonde. Tout fuit, tout nous leurre; rien ne dure; une perpétuelle illusion nous égare : illusion, cette vie terrestre, étincelle jaillissant de la nuit pour s'éteindre sitôt en la nuit; illusion, ce brûlant désir, qui une heure trouble nos âmes, met aux lèvres jointes des amants l'échange des serments éternels; illusions, nos passions, nos ambitions, nos croyances; et cependant illusions
nécessaire puisque ce monde n'existerait pas sans elles, et que c'est bien elle, la décevante Maya, ainsi que les Hindous l'avaient vu, qui perpétuellement recrée l'univers, en tisse la trame et la renouvelle, est au fond de toute tragédie ou de toute comédie humaines !
Mais dans ce monde toujours, œuvre de la Maya, les hommes dont les désirs, la cupidité, Tenvie ou Terreur troublent l'mtelligence, roulent à travers les différents états, avec la pensée que ces états sont réels.
Ceux donc que la science n'a pas aflfranchis de l'illusion des phénomènes, sont à jamais les dupes de la Maya, par instants du reste si splendide et puissante qu'elle sait égarer les Dieux mêmes. Lui, le vrai sage, par delà ce monde d'apparences et d'erreurs, contemple dans l'éternité morne la seule réalité, le Dieu de la Bhagavadgita, sans attributs, sans formes, sans haine et sans amour peut-être, mais refuge, mais lumière des purs, qu'ils sentent en eux, et qui se sentent en lui, ce Dieu disant à ses fidèles, selon la parole du saint livre : a Je suis le cœur des hommes vertueux et les hommes vertueux sont mon cœur. j>
C'est dans les Pouranas que l'hindouisme ou le néo-brahmanisme se montre triomphant, avec ses
Dieux monstrueux et sans nombre, parfois ses orgies sinistres ou ses sensualités mystiques. Il s'épanouit à la même époque dans l'architecture religieuse, grandiose et folle, dans le délire surtout du style dravidien, dont la pyramide, écincelante sous la lumière, se hérisse parmi la végétation tropicale d'un fourmillement de formes animales, humaines ou divines, mêlées, enlacées, confondues, pullulant de la base au sommet*.
Ils apparaissent ici dans leur plein triomphe, les Dieux que l'influence de la caste populaire des soudras méprisés finit par imposer au vieux panthéisme hindou, ces Dieux énormes, à plusieurs têtes regardant tous les points de l'espace, ces Dieux aux jambes, aux bras multiples, qu'ils projettent de toutes parts, comme des polypes géants : Siva le rouge, dans son immobilité et sa terrible rêverie d'ascète, ou, un collier de crânes au cou, assis calme sur des cadavres; et le bleu Krishna, dansant sur les têtes du serpent, ou lascif, efféminé, folâtrant parmi les bergères; etGanesa à la face d'éléphant; et Hanoumat à la face de singe, et toute la troupe, aimable ou terrifiante, des divinités femelles.
* L'art ne fait et n'a fait jamais que refléter l'impression donnée par la nature. L'architecture égyptienne a reproduit la grande ligue droite, immuable, la ligne infinie du désert. L'art hindou reproduit les lignes complexes et touffues, le caprice, la pullulation sans limites, le délire de la nature tropicale.
Le vieux brahmanisme est à jamais vaincu, comme une aristocratie submergée par la plèbe, et dans ce néo-brahmanisme se reconnaît Tinvasion, la poussée des soudras.
Certaines décadences n'en ont pas moins leurs splendeurs de soleils couchants ; et de telles lueurs illuminent les Pouranas. Sortes de villes saintes où vécut Tâme d'un peuple, leur création fut lente et anonyme, comme celle de toute grande cité; ceux qui les édifièrent furent de pieux dévots, des rêveurs, des saints obscurs, dédaigneux de leur personnalité, de leur nom, et ne pensant qu'à la glorification de leur Dieu.
Aussi le défaut de ces livres, leur inégalité, est-il à nos yeux un de leurs mérites peut-être; en effet, ce n'est pas ici une œuvre d'artistes, c'est la ville de Dieu ouverte à toutes les pensées et à toutes les âmes, aux plus humbles comme aux plus hautes.
Les Pouranas furent les derniers poèmes religieux de la littérature hindoue : elle s'éteignit après eux; ses clartés dernières, elle les jeta dans ce long et glorieux crépuscule. Puis l'ombre et la nuit s'étendirent.
Quelques esprits ont accusé de l'état de mort où nous voyons aujourd'hui la pensée et l'âme de cette race hindoue, son antique foi panthéiste. Bien que sans doute il faille compter les doctrines religieuses et philosophiques parmi les éléments
de la force ou de la faiblesse, de la grandeur ou de la décadence d'un peuple, ce ne fut pas le panthéisme ni même le nihilisme des Hindous, qui furent les vraies causes de leur décadence. D'autres influences, et que nous ne pouvons chercher ni étudier ici, l'ancienneté de la race, le climat, la poussée des'races inférieures par exemple, ont contribué à la produire. Ce qu'on peut dire aussi, c'est que toute aristocratie est tôt ou tard altérée par son milieu, qui est la plèbe, lentement pénétrée, corrompue, vaincue par lui; c'est que les religions, les races ou les classes, toutes ont leur vieillesse, leur mort nécessaires; c'est que la loi de l'évolution, si décevante, et meurtrière, loi d'ironie et de néant, fatalement pousse à l'usure, à la destruction, à la mort, les races les plus glorieuses comme les plus beaux et les plus nobles des êtres; c'est enfin que religions ou philosophies, mœurs,. institutions, coutumes, tout n'est que relatif et fugitif; c'est que toutes les civilisations ont péri, que toutes périront, et qu'aucun peuple, comme aucun homme, ne peut arrêter sa vie à ce point où il aurait su atteindre la grandeur, la puissance ou la félicité suprêmes.
Comme le christianisme, qui se rattache à la fois à la religion, à la spéculation judaïques, et
aussi à la philosophie grecque, le bouddhisme n'est pas un phénomène isolé, et il faut chercher ses racines profondes dans les Brahmanas, dans les Upanishads, surtout dans la philosophie sankhya. Mais ce qui appartient en propre au Bouddha, c'est sa parole et son exemple, c'est le charme, la mansuétude infinie dont il a pénétré sa religion naissante; c'est la mélancolie qu'elle lui doit, et l'intarissable amour, et la pitié sans bornes de cette âme divine devant la souffrance du monde; c'est enfin sa science de la vie, science amère et désolante, qui chez lui cependant aboutit toujours à la résignation ou au pardon. La charité bouddhique est plus large que la charité chrétienne : car elle embrasse tout ce qui vit. Le Christ n'avait en vue que la douleur humaine; le Bouddha reconnaissant, plus de deux mille ans avant nous, la loi du combat pour la vie, en présence de l'universelle douleur, a étendu à toutes les créatures sa commisération et sa tendresse.
Les bouddhistes firent un Dieu du Bouddha qui cependant n'avait jamais, auprès de ses disciples, joué le rôle d'une personne divine. Le premier peut-être, au contraire, il créa une religion sans Dieu. S'il crut à une cause première, et l'on en peut douter, il laissa de côté dans son enseignement le mystère impénétrable de l'Être en soi, n'étudiant et ne voulant résoudre que les problèmes de l'existence.
Ainsi le Bouddha, refusant de donner une appellation à l'inconnaissable, et d'enfermer l'infini dans une formule, un nom ou une image, gardant, comme l'école moderne des positivistes, le silence sur le problème obscur du Principe premier, problème qui de tout temps a si profondément désuni les âmes, et n'étudiant que les causes secondes, prit et analysa l'existence telle qu'elle lui apparaissait en ce point de l'espace et du temps. Aussi toute âme religieuse (si l'on définit le sentiment religieux, le trouble que ressent une âme devant le mystère des choses, et qu'accompagne en elle, avec une large sympathie pour les êtres, la conscience que la vie comporte de graves devoirs envers eux), toute âme religieuse peutelle entrer en cette Église, où dernièrement, diton, Littré et Darwin étaient élevés au rang des saints.
Le bouddhisme du Sud, dans sa conception de la vie, est très proche de la science moderne, et sa doctrine est en réalité celle même de l'évolution. Cette Église reconnaît (et peut-être fut-ce la pensée du Bouddha?) une Substance éternelle et toujours en mouvement, un monde qui se fait, se défait, se refait sans cesse, et voit toutes choses, les formes animées ou inanimées, soumises à la loi d'un continuel changement. Rien n'est sans cause; à son tour l'effet devient cause, et de la sorte tout se lie dans l'évolution de l'univers, sans
qu'il y ait place pour un miracle, si Ton appelle miracle un phénomène qui se manifesterait en dehors des lois de la nature.
Et contemplant la vie du monde, telle que Va faite l'enchaînement sans fin des causes et des effets, voici ce que le Bouddha sut voir : il vit que par elle-même l'existence est douloureuse, parce que vivre, c'est perpétuellement désirer, et que le désir, insatiable toujours, n'est satisfait jamais; d'où l'éternelle mélancolie des âmes. Il vit que les êtres, par la seule nécessité de vivre, par la fatalité basse de nourrir leur ventre, étaient condamnés à se livrer entre eux de féroces, d'interminables combats. Il vit que les faibles étaient fatalement ainsi les victimes des forts. Et il eut pitié des faibles, il eut pitié des victimes, des bourreaux même, et il jeta sur le monde, sur ce champ de carnage, sur ce mystérieux spectacle de l'universelle et de l'éternelle souffrance, le regard le plus pénétrant, le plus épouvanté, le plus douloureux peut-être dont on l'ait contemplé jamais. Oh ! comme il l'a sentie, cette misère du monde, et comme il l'a compris, ce néant de la vie!
Qu'est-ce que la beauté, la santé, la force, dont triomphe si tôt la vieillesse ? Quand la vieillesse et la maladie ont effacé l'éclat du corps, l'ignorant est abandonné, comme l'est par les gazelles une rivière desséchée. La vieillesse tue le courage, elle tue l'énergie, la vigueur, comme un marais qui engloutit tout l'homme, et la vieillesse mène à la mort...
De mê;ne qu'avec son bâton le bouvier pousse les bœufs
à l*étable, de même la vieillesse et la mort poussent devant elles la vie des hommes...
La vie d*une créature est pareille à Téclair ; elle passe comme le torrem qui coule. . . Les qualités du désir sont vaines, comme une image réfléchie, comme l'image de la lune dans Teau, comme une apparence, comme un songe, comme une représentation scénique... Instables sont les trois mondes, et pareils aux nuages d'automne. Et les créatures, insensées toujours, y sont comme des abeilles affolées, qui ont pénétré dans un vase...
Tout ce qui est composé sort de causes et d'effets. Une cause est produite par une autre et naît eh s'y appuyant... C'est ainsi que, sans être durable, la substance en elle-même n'a pas d'interruption... Mais tout ce qui est composé se dissout, tout ce qui est composé est instable ; comme le vent ou le flocon d'écume, les composés fragiles sont sans réalité. . . Toutes les agrégations sont passagères, toutes sont soumises à la douleur, toutes les formes sont sans réalité substantielle. Et ainsi tout est vide, pareil au vide enfermé dans le creux de la main et qui trompe un enfant. (Lalita-Vistara.)
Et l'une des plus attirantes, la plus décevante peut-être, parmi les illusions humaines, cette illusion troublante de la forme ou de la beauté, comme il montre le peu qu'elle est, en rappelant le peu qu'elle dure :
Les corps les plus charmants ne sont que des bulles d'eau, des fantômes sans réalité.
Ainsi le Bouddha, perçant le mystère de l'être, d'apparence en apparence, sous toutes ces illusions voyait le vide, là où la philosophie védanta voyait Dieu.
Ce monde illusoire, et douloureux pourtant, comment se recrée-t-il sans fin? Cette accumu-
lation de misères sort de la naissance, dit le Bouddha; mais la cause de la naissance est la conception, et la cause de la conception, le désir; c et l'origine de toutes ces douleurs, c'est donc la soif de vivre, la soif d'être ».
Le désir est ainsi l'éternel ennemi, et est l'Esprit du Mal, puisque perpétuellement il recrée la vie, retient les âmes dans le cercle des naissances et des transmigrations, veut des jouissances et les veut sans limites, est l'origine enfin des luttes et des guerres, des haines, de tous les crimes, de toutes les hontes, de tous les péchés humains. Mais lui-même a ses causes : et le Bouddha, continuant sa subtile analyse, les voit dans la sensation, puis allant d'elle au concept des choses, à l'idée, il reconnaît que l'idée n'est qu'une illusion, et ce concept une ignorance, nous donnant pour réel ce qui est vain au fond et sans réalité. Et l'analyse du désir lui a ainsi révélé, avec le néant de son objet ou de la forme, le néant de la connaissance : a La forme est vide, la connaissance est vide. »
Ainsi les causes des maux attachés à la vie, le Bouddha les avait trouvées dans l'ignorance et le désir; et ces deux ennemis du monde, il n'avait plus qu'à les combattre; tel est le sens des quatre vérités sublimes :
Première vérité : à toute existence est attachée la douleur;
Seconde vérité : les causes de la misère des êtres sont l'ignorance et le désir, ce désir toujours renaissant, insatiable toujours, que rien ne satisfait jamais;
Troisième vérité : il faut détruire ces causes de la misère des êtres ;
Quatrième vérité : il est des moyens de les détruire, et ainsi de faire cesser les douleurs de la vie présente, comme celles des vies futures, Fâme étant condamnée à renaître en des milliers de corps.
Comment diminuer les douleurs présentes? par la science, accessible seulement à quelques initiés, par cet idéalisme transcendant, qui met fin à l'illusion du monde, rappelant à l'esprit que l'ayant créé, il peut aussi l'anéantir; par des vertus encore, accessibles à tous, la résignation à ce qui ne peut s'empêcher, le renoncement surtout, cette mort du désir*, la pitié, la
* Et de fait la seule solution possible de la guerre sociale parait devoir être la solution bouddhique ou chrétienne, c'est-à-dire la mesure, la modération dans les besoins, l'équilibre au profit de tous, apporté dans les besoins de tous.
Peut-être en effet quelque jour, pour résoudre les problèmes sociaux, le problème effrayant de la misère, le problème surtout de ces appétits soudain surexcités et lâchés, en arrivera-t-on à refaire appel à des forces psychiques trop longtemps dédaignées; oui, certaines vertus, dont le nom seul fait sourire la plupart des libres penseurs, la charité, la pitié, l'humilité, qui est la limitation des désirs, aujourd'hui débordés, et aussi parfois la résignation, ces vertus pourront bien être invoquées encore, comme l'unique salut de la civilisation menacée.
charité sans bornes. Oui, elles seront diminuées, les douleurs de la vie, par la pitié, principe de toute justice et de toute charité, puisqu'elle révèle à l'homme l'essentielle identité des êtres, tend à supprimer la limitation de sa personne, son instinct égoïste, toujours avide et féroce; et la pitié, la charité, la justice combattront et vaincront le droit monstrueux de la Force, ce tyran du inonde.
La religion du Bouddha, ainsi que toute religion très haute, apparaît donc comme une loi nouvelle, supérieure à la loi naturelle, reconnue inique et mauvaise. Aux meurtres, aux duretés, aux bestialités, dont la Nature semble avoir fait les conditions de la vie, elle opposera la pitié, l'amour, la vertu, comme des modes de délivrance.
Mais la douleur de cette vie n'est pas tout. Il y a celle encore des générations futures, et pour le bouddhisme, qui avait conservé la croyance hindoue aux métempsycoses, il y a celle des renaissances.
Logique en son pessimisme, le Bouddha prêchait le célibat et, par lui, des milliers de générations seraient soustraites au mal de vivre et de mourir*.
Et les vertus qui peuvent sauver et libérer
* Mais ce monde, par une contradiction singulière, dit le Boud* dha, tout affligé qu'il soit et effrayé de l'existence, dans son désir infini d'être, ne s'applique et n'aspire qu'à prolonger sa vie. (Lalita- Vistara,XXiy.)
l'homme en cette vie peuvent sauver, libérer aussi les générations à venir. Il y a dans le bouddhisme une doctrine singulière, obscure et profonde, où l'on reconnaîtra quelques points de rapport avec les conceptions de la science moderne sur l'hérédité.
L'homme, composé d'agrégats, périrait tout entier, si, de son vivant, le tanha (le désir de vivre) et le karman (l'influence de ses actes) n'avaient créé un nouvel être ou de nouveaux êtres, en qui le mort devra revivre et recevoir le prix de ses vertus ou le châtiment de ses fautes. Schopenhauer a commenté cette doctrine, la traduisant ainsi : la volonté individuelle (c'est le tanha bouddhique), tant qu'elle ne s'est pas entièrement détachée du désir ou de la soif de vivre, renaît sans cesse par l'intensité de ce désir, et, dans ses renaissances successives, elle est affectée par les mérites ou par les fautes de ses existences antérieures. Oui, nous renaissons en des êtres, directement, indirectement aussi (indirectement, par l'influence de nos passions, de nos pensées, de nos rêves, de nos écrits, de nos actes, purs ou impurs, saints ou coupables, et qui peuvent se transmettre, s'incarner en des âmes *), et par ces
* Se rappeler l'influence de ces génies, qui ont formé tant d'âmes ou de pensées à l'image de la leur, d'un Shakespeare, d'un Napoléon, d'un BaLzac, etc. ^
héritiers, nos fautes sont fatalement expiées ou récompensés nos mérites. Oui, toute forme qui vient à la vie subit nécessairement en son évolution, par la loi des causes et des effets, la continuelle influence des générations antérieures. Nulle faute ainsi qui n'ait quelque jour son expiation; nulle vertu qui ne porte ses fruits; et nos paroles, nos actes ont un retentissement profond, gardent une vibration très longue à travers l'avenir. A tout instant nous préparons la vie ou la mort, la santé ou la maladie, la force ou la faiblesse, les triomphes ou les défaites des générations futures. En un mot, tout le présent et tout le passé créent ce qui doit naître. La science démontre que, si l'homme a pu s'élever d'une existence inférieure à une condition supérieure, c'est par des accumulations de vertus, d'énergies, par un continuel effort; et cette vérité scientifique n'est-elle pas quelque peu renfermée dans cette doctrine du bouddhisme sur les influences du karman ? Or cette notion de la solidarité unissant de la sorte les générations humaines est une vérité féconde et qui de plus en plus entrera dans la foi et l'éducation de l'humanité.
Le karman influence donc les renaissances, mais ce qui sans fin recrée la vie, c'est le tanha, le désir de vivre, le Will de Schopenhauer, cette énergie dans l'être, antérieure à l'apparition de la conscience, et qui toujours aspire à l'indivi-
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duacion. Cet intense désir de vivre, cette énergie qui, d'après Schopenhauer, est douée d'un prodigieux pouvoir de création, ce désir est pour les bouddhistes, comme pour le philosophe allemand, le principe même de la vie, et c'est lui que d'abord attaque et poursuit le Bouddha.
Quand le sage, ayant détruit en lui ce désir, racine de l'être, origine des souffrances du monde, est parvenu à cet état d'absolue possession de son âme, où il peut se reprendre à la Nature et lui dire : a Désormais je suis libre, tu es sans action sur moi : tu ne m'imposeras pas la douleur, je suis résigné; ni la passion, je suis pur; ni l'égoïsme, je suis aimant; ni la folie ou le crime de créer une âme, je suis maître de mes instincts, » ce sage a dès ce monde, aux yeux des bouddhistes, la faculté d'entrer au nirvana, c'est-à-dire en cet état de paix sublime, ou s'évanouissent la personnalité, l'individuation, la limite qui sépare le moi du non-moi, le fini de l'infini, le temps de l'éternité, et où nulle souffrance ne le saurait atteindre.
Ainsi, parmi les obscurités, les confusions, les erreurs de cette philosophie, quelques pensées hautes se détachent, vraies et durables.
Oui, l'âme se peut affranchir en partie des fatalités et des misères de cette vie par la vertu *, le renoncement, l'amour, et aussi par la méditation
* In virtute liber tas, diront aussi les stoïciens.
et la science; Schopenhauer, le dernier père de l'Eglise bouddhique, a justement ajouté: par la poésie ou l'art, qui créent tout un univers idéal, où elle se console du réel^ et qui transfigurent par le rêve ce néant du monde et le nôtre.
Mais combien d'êtres à qui pour leur délivrance le seul renoncement suffira? Que peut-elle craindre ou désirer encore, cette âme supérieure au monde, et qui si fièrement le domine de son indififérence ou de son dédain? Et l'on voit que ce nihilisme aboutit à un idéalisme transcendant comme aussi à la plus noble et à la plus élevée des morales.
Affranchir l'âme, ce n'était pas assez : il fallait la consoler d'abord; et aux cruautés de la vie la loi bouddhique répondit par une infinie tendresse, et par le rêve impossible de la paix entre tous les êtres.
Ici le Bouddha a dépassé le Christ, et les plus bizarres des légendes, parfois les plus touchantes glorifieront cette chose vraiment divine, son intarissable bonté, sa commisération sans bornes pour la faiblesse et la souffrance, même des plus vils.
Nulle religion avant le christianisme n'aura ainsi prêché l'amour et connu ses délices, ses rêveries, ses extases, ses folies saintes, sous sa forme la plus désintéressée et la plus haute, la charité. Beaucoup sans doute ne pouvaient aspirer
à la science, à cette sagesse transcendante : pour ceux-là, aimer ou être aimés devait être la consolation et la vie.
D'une religion sans Dieu*, le Bouddha a donc fait sortir la morale la plus élevée et la plus pure qui ait jamais, avant la morale chrétienne, tenté de gouverner les hommes.
Certainement ce ne fut pas sa philosophie qui les sut entraîner. Ils furent entraînés cependant, et malgré les subtilités, les ténèbres, les contradictions de ses doctrines. Mais à bien des âmes, qui ne veulent qu'aimer, espérer et croire, qu'importent les idées et que fait leur logique? Les grands instincts ou les grands sentiments les remuent seuls et les emportent. Les âmes ont des passions soudaines, par instants des soifs étranges d'idéal, d'amour, d'héroïsme : un homme paraît, qui prononce la parole attendue, et toute une race lui répond, ardente, passionnée, vibrante, quelquefois sublime. A cette race hindoue, si délicate et tendre, le Bouddha prêcha le renoncement, la charité, et il eut des miracles de renoncement et de charité; comme le Christ, il exigea des vertus surhumaines, un héroïsme continu, qui semblerait inaccessible à des sociétés d'une moralité aussi in-
* Mais, lui mort, le bouddhisme reconstitua presque aussitôt l'idée de Dieu, et même, pour satisfaire au besoin des foules, redevint, en t
bien des pays, le plus grossier des polythéismes.
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certaine et vulgaire que Test aujourd'hui la nôtre; et comme le Christ, il fit par milliers surgir des héros et des saints. Il avait compris que plus on demande aux hommes, et plus on obtient d'eux. En effet, plus un idéal est supérieur, plus il faut d'efforts pour le pouvoir atteindre : et ces efforts ne sont jamais perdus. Folle ou divine fut la sérénité, l'impassibilité devant la douleur et la mort, que montrèrent souvent ses disciples.
Le bouddhisme, par quelques-uns du moins de ses traits primitifs, tend à devenir la foi inconsciente ou consciente de quelques âmes modernes. Plus d'une en effet, affectée du même pessimisme, s'étant désintéressée du mystère de la cause première, après de si longues et inutiles tentatives pour le pénétrer, n'osant plus s'attacher aux problèmes de la métaphysique, athée en un mot, ou du moins sans notion précise d'un Dieu personnel, s'est créé sa foi cependant.
Or cette religion pessimiste et sans Dieu, toute de résignation, de pitié, de justice, cette religion qui accepte la vie telle qu'elle apparaît, vaine au fond, souvent terrible, et n'attendant du devoir accompli d'autre récompense que la joie, la sérénité qu'il procure, pourrait donner à chacun pour devise la parole modifiée à peine de la Bhagavad-gita : « Rapporte à l'Idéal, rap-
porte au Bien toutes tes œuvres, et sans espérance, comme sans souci de toi-même, combats et n'aie point de tristesse, » cette religion qui, partie de l'idée du néant, nous ferait patients et purs, nous communiquerait la douceur ou l'ivresse de la charité, de l'amour infinis pendant notre court passage entre deux ténèbres, n'est-ce pas celle du Bouddha, plus ou moins transformée par la pensée moderne ?
Le nihilisme a donc reçu du bouddhisme sa première formule philosophique, et sa première et jusqu'ici son unique formule religieuse. Or le bouddhisme indien aura démontré que du pessimisme et du nihilisme même peut sortir la morale la plus haute, et que la morale ainsi peut être indépendante de toute croyance en un premier Principe. Nous pensons que le pessimisme contemporain aboutira aussi à de magnifiques mouvements de charité, malgré les égarements et les crimes possibles où, d'autre part, lui et le nihilisme entraîneront bien des êtres, trompés par l'ignorance, dont parlait le Bouddha, et qu'il venait combattre.
Des religions du passé, la religion bouddhique est celle qui semble en réalité le moins en antagonisme avec la science actuelle. Sur l'éternité de la substance et de la force, sur le mouvement universel qui emporte, crée et détruit toutes choses, sur la grande loi de correspondance entre
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la cause et Teffet, qui est la loi même de l'évolution, sur la parenté de tous les êtres, sur la solidarité qui unit tous les vivants entre eux, toutes les générations entre elles, le bouddhisme professe des doctrines à peu près identiques à celles de la science. Il est d'accord avec le pessimisme scientifique de Darwin ; mais cette doctrine, nous l'avons vu, loin d'être un mot de découragement pour les hommes de bonne volonté, ne peut qu'exciter en eux une pitié profonde pour toutes les misères et un grand effort pour les diminuer.
Le bouddhisme rêve en effet le ciel sur la terre, c'est-à-dire la réalisation en cette vie d'un royaume idéal d'amour et de justice.
Dans la foi bouddhique, nulle croyance au surnaturel, à des phénomènes se manifestant tout à coup en dehors des lois de la Nature, dont si peu, du reste, nous sont connues encore.
Ce qui fait l'originalité de cette religion, c'est qu'elle sauve ou tend à sauver l'âme humaine par les seules énergies de cette âme : et les Grecs ont eu la même espérance et le même orgueil.
Le bouddhisme n'impose pas la foi ; il demande à ses fidèles de n'admettre aucune vérité sans l'acceptation complète de l'intelligence.
Cette religion, elle aussi, est toute en esprit et en vérité; elle ne tient compte ni de l'être extérieur, ni du fait apparent, et ne considère que la volonté cachée, l'intenrion au fond des actes. La
pensée pure, la parole pure, l'acte pur, telle est en peu de mots la morale du Bouddha, et la meilleure prière est à ses yeux la vertu, la justice perpétuellement accomplie, l'amour de toutes les créatures.
L'âme humaine s'est élevée en la personne du Bouddha à un état de conscience que depuis elle n'a pas dépassé, que sans doute elle ne dépassera jamais. Elle a su prendre en lui conscience de son néant, et de cette universelle souffrance que seule une immense charité peut consoler et amoindrir.
Le Bouddha, plus de deux mille ans avant Kant, avant la désespérance moderne où nous a jetés la ruine de tous les systèmes théologiques ou métaphysiques, avait entrevu déjà la vanité de tous les systèmes ; il avait entrevu le mensonge de tout, hors de ces réalités tragiques, et qui subsisteront à jamais pour nous, la mort, la souffrance et le mal, hors de cette pitié aussi, de cette chose étrange et sublime, que font naître pour leurs victimes le mal, la souffrance, la mort. Il semble donc qu'il ait créé la religion éternelle, universelle, et que nulle découverte scientifique ne saurait diminuer ni contredire, la foi qui, ne reposant pas sur la nécessité d'un Dieu personnel et juste pour faire de la justice et de la charité la loi obligatoire de ce monde misérable, peut ainsi rallier à elle tous les hommes de cœur et de bonne volonté.
Devant une figure aussi sainte, aussi haute, ne se sent-on pas, comme devant celle de Jésus, saisi d émotion et de respect, et près de comprendre que des générations sans nombre se soient passionnément attachées à elle comme à un idéal sans tache, peut-être à Tune des manifestations les plus mystérieuses et les plus pures de cette Ame obscure, invisible, inconnaissable, à qui l'humanité réclame en vain depuis des siècles la même pitié ou la même justice?
L'idée de l'infini a inquiété sans cesse la pensée de l'Hindou, l'emplissant de monstrueuses images, la terrifiant d'hallucinations gigantesques, l'opprimant parfois jusqu'à un désir fou de mort absolue et sans rêve.
Nulle race n'aura mieux vu les racines que la vie plonge dans l'infini et l'éternel, ni mieux constaté par instants l'incurable misère et la douleur du monde.
Nulle race n'aura mieux compris combien est incertaine et vague la réalité si fugitive des phénomènes, et tout ce qu'il entre d'illusion (mais nécessaire pour entretenir et perpétuer la vie) dans nos rapports avec les êtres ou les choses.
Aucune littérature religieuse n'aura mieux démontré comment se sont formés les Dieux dans
la conscience humaine, et ce qu'il y a de vain, quelquefois de réel aussi, dans la notion des entités divines.
Enfin nulle part on ne peut suivre avec plus de netteté que dans l'histoire des philosophies et des religions hindoues, l'évolution de l'idée panthéiste : et l'on pressent dès lors l'intérêt actuel de ces études.
Le panthéisme, en effet, n'est pas mort : sous un nom nouveau, le monisme, il renaît et grandit avec la science pour alliée* et, chose curieuse, à l'heure même où l'esprit moderne retrouvait ses liens de parenté avec les Aryas panthéistes, à rheure où l'histoire de ses origines lui révélait ainsi sa vraie nature et les vraies aspirations de son génie, et où la science opposait au sémitisme judéo-chrétien, dans une dernière lutte avec lui, la résistance, la révolte obstinée de l'antique conscience aryenne.
Mais le panthéisme des Hindous, dont ce néopanthéisme, quel que soit le nom qu'on lui donne, ne fait que reproduire quelques-unes des intuitions les plus hautes, chacun sait qu'il avait abouti à deux doctrines différentes : d'une part à la philosophie ou à la religion védantique, ivre
* Certainement pour nous les progrès de k science amèneront les partisans de l'évolution à cette conclusion du monisme.
Sans fin de la vision de Dieu, doctrine où tout vient de Dieu, vit en Dieu et s'abîme en lui, comme dans un gouffre de lumière; d'autre part à une religion ou à une métaphysique pessimiste et nihiliste, au bouddhisme, ne reflétant au contraire que le sombre et douloureux côté des choses.
Le védantisme ne voyait que leur aspect glorieux. Le pessimisme vit surtout leur misère, l'inanité de nos grands espoirs et de nos joies, le mensonge de ces rêves, de ces illusions qui nous attirent et nous leurrent, la séparation, puis la dispersion éternelle de ces agrégats qui composent nos corps et nos âmes, créent ces formes éphémères, objets de notre amour, font naître l'incompréhensible prodige de la beauté pure : et dès lors ne reconnaissant plus en ce monde qu'une agitation vaine d'atomes et de pensées, ne découvrant rien qui dure, hormis la mort, le pessimisme hindou du néant de chaque être conclut au néant du Tout*. Or, le panthéisme toujours et partout n'aboutira qu'à ces deux solutions, le panthéisme védantique ou le pessimisme et le nihilisme bouddhiques, si bien que l'histoire de
* Et le védantisme lui-même par la doctrine de la Maya ne semblait-il pas aboutir à un nihilisme transcendant, puisque cette doctrine, détruisant la réalité de l'univers matériel, ne conservait plus qu'un Dieu sans attributs, sans qualités, sans formes, étant dès lors comme s'il n'était pas.
ces âmes hindoues pourrait être quelque jour celle des nôtres.
Et d'abord, établissons, pour nous rassurer, que ces religions et ces philosophies, et nihilistes même, ont édicté la morale la plus élevée, la plus pure qui ait jamais été, prouvant ainsi que la notion du devoir est conciliable avec une philosophie et une religion sans Dieu, ou dont le Dieu du moins reste indéterminé. Cette preuve gravement nous importe; car si la science moderne tend de plus en plus vers le panthéisme, et si le panthéisme, par une pente facile, incline les âmes au nihilisme, il est utile, il est urgent de rechercher si ces idées ne recèlent pas, au point de vue surtout de Tataraxie possible, quelque péril pour les générations présentes ou futures.
Nous ne croyons pas que ce péril existe. D'abord ce n'est pas le rêve, c'est l'action qui aujourd'hui domine en cet âge viril de l'humanité.
L'une des ruses de la nature, pour employer une expression familière au pessimisme moderne, sera toujours de donner aux intérêts puissants, qui conservent l'individu ou l'espèce, plus de force sur la volonté que n'en auront jamais l'intelligence ni la raison : ce qui met bien des pessimistes, et nihilistes même, en contradiction fréquente avec leurs principes. C'est U logique des instincts, rarementcelle desidées, quimèneen effet et qui mènera longtemps la plupart des hommes.
Puis la science est là pour résister quelque peu à cet idéalisme subjectif, qui entraîna si loin le panthéisme hindou.
Enfin chez la plupart de nos races, et surtout chez l'anglo-saxonne, les vigueurs natives, l'équilibre heureusement gardé entre la vie physique et la vie cérébrale, l'habitude et le goût du viril effort, et dans leur éducation des traditions demeurées très puissantes, par exemple celles du christianisme (qui, continuant en ceci la foi judaïque, n'a jamais mis en doute l'âpre réalité du monde, ni la dignité et la liberté de l'âme humaine), d'autres traditions encore, celles-là tout aryennes, grecques, romaines ou germaniques, empêcheront sans doute les générations à venir de succomber jamais à l'indifférence, à l'alanguissement moral, où se sont paresseusement et délicieusement éteintes tant de générations orientales.
En effet, parmi les descendants de la famille aryenne, tous devant la Nature n'ont pas conservé cette attitude immobile de résignation ou d'extase, habituelle à la race hindoue.
Les Grecs appartenaient aussi à cette grande famille, les Grecs qui depuis longtemps sont les éducateurs de nos âmes. Or la Grèce, un jour, s'est dressée devant l'Asie, à Marathon, à Salamine, et elle n'a pas résisté seulement à ces armées d'esclaves qui la venaient assaillir, elle a
résisté aussi à l'invasion de ses idées. A la conception, qui fut à la fois l'honneur et le péril du vieil Orient, de cet Infini formidable, tel qu'il apparut aux Hindous, à cette vision pleine d'épouvante et de mort, elle a opposé l'indomptable vigueur du génie et de l'orgueil humains.
Dans les Verses retentit magnifiquement le cri de triomphe de l'âme humaine délivrée. Ce fut un Grec, Œdipe, qui le premier, selon la légende, resta debout devant le Sphinx, devant la bête d'Asie fascinante et mortelle, et le premier qui dans les yeux du monstre plongea sans trembler ses regards. Ainsi, comme deux pôles contraires, d'un côté nous apparaît l'Inde et de l'autre la Grèce; d'un côté l'Infini, où le tourbillon des êtres semble comme perdu et discernable à peine, pareil à ces vols d'éphémères qu'un soudain rayon illumine; de l'autre, l'homme résistant aux Dieux, Antée le Titan, fort du ferme appui que lui prête le sol maternel, Prométhée qui tient tête à Zeus, l'exaltation en un mot, presque la déification de l'homme! Toute forme divine n'est chez les Grecs qu'une forme humaine divinisée. Leurs Dieux souriants, comme cette race heureuse, ne sont que leurs parents célestes. Chez eux, nulles divinités formidables. Le Fatum Grec, qui dans Eschyle a l'apparence encore d'une divinité orientale, Prométhée le brave et dédaigne; et le héros, se sentant plus juste que la
Force stupide qui l'opprime, superbement se raidit contre elle, crie qu'il vaincra un jour, proclame sa revanche future.
Dans rinde ainsi, le panthéisme et le nihilisme, où il semble aboutir; en Grèce, la philosophie d' Aristote, celle d'Epictète et de Marc-Aurèle, où l'homme, satisfait de sa force, virilement résiste au Destin, et, pour lutter, pour triompher peutêtre, se contente des seules énergies de son âme comme des seules clartés de sa raison.
L'accord est-il possible entre ces deux conceptions de la vie, qui paraissent contradictoires, celle de l'Inde, où l'Infini absorbe, annihile le fini, et celle de la Grèce, où l'horizon de ce monde terrestre, le spectacle borné mais parfois harmonieux des choses, suflîsent à la pensée, et où rhomme se fait grand par l'unique conscience 4p ses puissances, de sa noblesse, de sa dignité d'homme? Cet accord, nous le croyons possible, et le panthéisme stoïcien n'a-t-il pas été un premier pas vers cette conciliation ?
Le même contraste existe entre les arts : dans rinde, un art singulier, gigantesque, qui, aspirant à rinfini, atteint fréquemment le sublime; un art qui veut tout embrasser et reproduire, et qui, dans son impatience d'égaler la nature, devient facilement, comme elle, énorme, monstrueux et fou. (Et en effet, parfois, n'a-t-elle pas ses monstruosités, ses laideurs et ses délires, ses
créations formidables, horribles ou bizarres?) En Grèce, un arc au contraire qui, loin de tendre à l'illimité, n'est fait que de limitation et de mesure. Le plus souvent l'artiste ou le poète grecs contemplent la réalité moins queleurpropreidéal; d'où la nécessité pour eux de retoucher, d'émonderla nature, jusqu'à ce qu'ils aient créé l'œuvre idéalement et absolument parfaite, mais aussi, aux époques inférieures, la statue ou le poème sans âme, et cet art classique de la décadence si peu vivant, si froid, et à qui tout fera défaut, la vérité comme la beauté même. Aussi les formules, les règles édictées par la critique de la Grèce ou de Rome, ou les canons de leur statuaire, ne pourront-ils satisfaire le rêve de génies passionnés, larges, puissants, tels qu'en produisit la Renaissance; si bien qu'un Shakespeare par exemple, rompant avec la tradition classique et reprenant à son insu celle du vieux panthéisme ou du vieux naturalisme aryen, se rapprochera singulièrement de l'antique poésie hindoue par le réalisme et l'universalité de son théâtre, par l'infinie variété, l'intensité de vie de ses créations, par cette âme et cette voix rendues à tous les êtres.
L'art moderne, revenant chaque jour davantage à cette tradition naturaliste, à peu près perdue, voudra de même réfléchir en ses œuvres non plus, comme le préférait l'art classique, un seul
aspect, très limité, très étroit des choses, si harmonieux qu'il fut, mais la nature entière avec ses manifestations sans nombre, son peu de logique apparente, ses contradictions perpétuelles, ses beautés, ses gloires, ses splendeurs, ses monstres aussi, ses mille créatures fantastiques, hideuses, terrifiantes ou immondes. En un mot toutes les modalités de la vie, toutes formes par elle revêtues intéresseront désormais le savant et Tartiste; rien de la nature, comme rien d'humain, ne les laissera indifférents; et l'on reconnaîtra que ce point de vue de l'art panthéiste ou naturaliste est quelque peu opposé à celui de l'art grec ou classique*.
Et cependant, disions>nous, si contradictoires que semblent ces deux conceptions de la vie et de l'art, l'accord nous en paraît possible**.
La science a donc confirmé certaines des intuitions sublimes de la philosophie et de la religion des Hindous. Le monisme et le pessi-
* Comparez la simplicité du théâtre grec et la complexité de celui de Shakespeare ; les personnages de ce thédtre antique et Hamlet avec sa profusion d'idées, de sensations, de sentiments, ses contradictions. Comparez encore la sculpture antique et celle d'un Michel-Ange, d'un Chapu, d'un Dubois, d'un Antokolski ; le Parthénon et nos cathédrales ; enfin la musique d'autrefois et nos symphonies.
** Voyez en poésie déjà Goethe, Heine, Leconte de Lisle.
misme actuels ne font que reproduire dans une langue précise, justement exigée par l'esprit moderne, quelques-uns des plus anciens sutras du brahmanisme ou du bouddhisme. Comme ces prodigieux penseurs des bords du Gange ou des forêts indiennes, qui ont rêvé le poème magnifique du panthéisme hindou, dans tous les phénomènes nous entrevoyons les modalités d'une même force et d'une même substance; par l'anatomie, l'histologie, la physiologie, la psychologie comparées, nous rétablissons cette vérité, repoussée par le judaïsme et le christianisme judaïque, d'une étroite parenté unissant tous les êtres; et ainsi nous retrouvons l'homme, ses organes, sa sensibilité, ses passions dans la vie plus ou moins consciente de l'animal ou de la plante. Mais en même temps quelques-uns d'entre nous, pessimistes autant qu'un sramana bouddhiste, reconnaissaient que l'ordre des choses est régi par des lois sans pitié, et que les conditions de la vie sont et seront à jamais la destruction, le meurtre, la douleur et la mort. La science, déjà panthéiste, sera-t-elle pessimiste aussi, nihiliste même? La logique de l'esprit humain devra-t-elle aboutir encore à quelque doctrine analogue à celle du Bouddha? Nous ne le pouvons dire : mais ce que nous pensons, c'est que la religion ou les religions et les philosophies de l'avenir auront, comme celles des Hindous, le sens profond de
rinfini, l'homme ayant conscience qu'il se meut et respire en lui, vit en lui, ne vit que par lui, et qu'il n'est vraiment grand et ne peut être éternel que par sa participation à la grandeur et à l'éternité du Tout. Ce que nous pensons et espérons aussi, c'est qu'à cet Infini, et même à l'horreur d'un infini néant, l'homme, comme quelques-uns d'entre les Grecs, saurait opposer en l'avenir sa liberté, ses vertus, sa force, sa fierté légitime, ne cessant de lutter comme s'il devait vaincre, de vivre comme s'il ne pouvait mourir. Certains d'entre les meilleurs des hommes aspireront à dégager de plus en plus de ce sombre univers et des obscurités de leur âme la lumière et la joie, cherchant à ajouter des illusions encore à ce que l'Illusion éternelle nous offre par instants d'enchantements et de rêves, de consolantes et endormantes douceurs : mais ne voit-on pas que cette foi future serait, comme le panthéisme stoïcien, la synthèse élargie des plus hautes conceptions de la race aryenne sur les rapports de l'univers et de l'homme?
Et ce nouveau panthéisme, fût-il pessimiste, et surtout s'il était pessimiste, réédifiera la morale sur des bases plus larges et plus sûres.
Nous croyons que la théorie pessimiste, telle que la conçut le Bouddha, s'imposera de plus en plus aux intelligences. L'optimisme de nos philosophies officielles est l'un des legs funestes du
IfO LA GLOIRE DU NËANT
XVIII® siècle*. Le christianisme esc absolument pessimiste dans son jugement de la vie terrestre : le christianisme a raison; et son unique espoir est sa foi en Dieu et en notre immortalité.
Seul le panthéisme, selon nous^et quelle qu'en soit la solution dernière, fondera donc la morale sur d'inébranlables bases, parce qu'il l'appuiera sur la conscience désormais certaine que l'individu appartient d'abord à ce grand Tout qui est, selon le mot des Hindous, comme son moi infini, et qu'ainsi son intérêt ne se peut distinguer de l'intérêt général, sa volonté de la volonté générale. Tu es cela, tat twam asi, disaient les sages de rinde, voulant dire : a Tu es cet autre, à qui tu te donnes; tu es cette patrie, à qui tu te sacrifies; tu es cette race humaine, pour qui et en qui tu vis et meurs; ou plutôt tu ne peux mourir, car c'est toimême encore cette race, et cette terre et ces cieux, cette substance à jamais vivante, passionnée, douloureuse, parfois si haute et transfigurée comme toi, ce monde immortel enfin, où par la dissolu-
* Nous devons à cet optimisme quelques-unes des erreurs de la Révolution française. Celle qui a tout compromis, et pour bien des années encore, a été la confiance optimiste des législateurs dans la raison de l'homme et la sagesse du plus grand nombre. Le darwinisme a fait justice de ces idées; et ses conclusions ne semblent nullement en accord avec les tendances de ceux qui voulurent fonder un jour, sans savoir nettement du reste ce qu'ils désiraient, la République scientifique.
EN ORIENT Ifl
tion de ton individualité te fera bientôt rentrer la mort : m es cela, oui, tu es tout cela. » La peur, selon une parole hindoue, n'existe pas dans le monde des Dieux. La peur n'existera plus dans le monde des hommes, quand le moi humain, reconnaissant son identité avec le moi universel, saisira la profonde parole de la Bhagavad-gita : « Les Dieux, dit Krishna, ne pleurent pas les morts; car, toi et moi, nous ne pouvons mourir, car toi et moi, nous ne cesserons pas d'être... »
Du jour où Tâme individuelle entre en cette communion avec Tâme, la vie universelles, elle se sent devenir infinie, éternelle, et elle jouit et souffre d'une façon divine, car elle est en sympathie constante avec les joies comme avec les douleurs du monde. Une telle âme est celle des héros. Le héros n'est-il pas celui qui à sa vie étroite, égoïste et d'un jour, substitue la vie de sa patrie ou de sa race, l'homme qui meurt à soi-même pour renaître en tous, donne sa vie pour la multiplier? Et que veulent aussi l'artiste vrai ou le vrai poète, sinon communier par instants avec la Nature immense, mêler son âme à leur âme éphémère, parleur rêve égaler son rêve, et quelquefois le dépasser?
Oui, le plus solide fondement de la morale sera l'assurance que la vie individuelle n'a de grandeur et de force que comme partie de la vie du Tout, et que la vie étroitement égoïste n'est, selon
I^'l LA GLOIRE DU NÉANT
l'expression du Bouddha, qu'un état d'obscurité ou d'ignorance.
La mutuelle solidarité des êtres sera de jour en jour mieux comprise et mieux enseignée. De jour en jour la science et l'histoire montreront plus clairement les liens infinis qui unissent l'homme à la nature entière, l'humanité présente à celle du passé et de l'avenir; et un devoir plus large répondra à cette plus large conception de la vie.
Qu'on ne s'effraie donc pas de ce retour et du triomphe, définitif peut-être,du panthéisme aryen. Quelques âmes sans doute, qui ne seront pas les moins élevées ni les moins pures, trop cruellement meurtries par le mal d'ici-bas, par les duretés, les brutalités de l'existence, s'écarteront de la lutte, rechercheront la paix dans une sorte de doctrine bouddhique, dans la doctrine de la résignation, du renoncement, et elles goûteront une mort exquise, en s'éteignant, selon la parole orientale, dans le couvent du non-itre. Et déjà que d'âmes modernes inconsciemment sont bouddhiques par leur douceur, leur rêve, leur pitié, leur tendresse, et aussi par leur indifférence, involontaire sans doute, au problème de la cause première, qu'après tant d'efforts elles ont désespéré de résoudre.
D'autres âmes peut-être s'attacheront de préférence à cette idée de la Maya, qui fait de la vie un songe mystérieux, une illusion souvent splen-
dide, plus souvent douloureuse et sombre, et celles-là, en participant au rêve des choses, par instants du moins béniront riUusion divine d'avoir su, tout en les trompant, les éblouir et les charmer parfois.
Mais le plus grand nombre d'elles, en embrassant le panthéisme aryen, le transformeront en une religion héroïque, se rapprochant quelque peu de cet hylozoïsme, de ce panthéisme stoïcien, qui concilia la notion de l'Infini avec les aspirations de la liberté humaine.
Être ou n'être pas, telle est la question éternelle. L'Inde a préféré ne plus être, et nos générations modernes veulent vivre de toutes les énergies, de toutes les puissances aujourd'hui en elles.
Ainsi, contrairement à ce matérialisme abject et dont les grossièretés ou la platitude sont naturellement très prisées de nos jours, nous espérons que l'une des religions de l'avenir, infinie, comme l'immense Nature, et la religion de Spinosa, pourra être une foi héroïque, consolation et force de la future humanité.
Par bien des côtés cette religion ou cette philosophie ressemblera à ce panthéisme incertain, mais d'une sagesse pratique si certaine et si noble, qu'enseigna Marc-Aurèle à une époque d'inquiétude et de doute rappelant beaucoup l'heure présente. « Ou la Sagesse divine préside au monde, disent les Tensées, et que crains-tu alors? ou tout
]f4 LA GLOIRE DU NÉANT
va au hasard et tout vient du hasard; mais toi, du moins, toi seul, n'agis point au hasard. i> Et ce mot admirable, toi du moins, n agis pas au hasard, ne pourraic-il suffire pour fonder à nouveau la justice et pour recréer l'ordre et la moralité dans un monde sans ordre, sans moralité, sans justice?
Aussi ne pensons-nous pas comme quelques pessimistes et, tout convaincu que nous serions de la misère irrémédiable attachée à la vie, peutêtre n'inviterions-nous pas la conscience humaine au suicide. La vie, nous l'acceptons telle qu'elle nous apparaît, amère et douce, lumineuse et sombre, remplie de grandeur et de néant. Et cet univers ne fût-il que néant, au moins serait-il glorieux encore de rêver l'absolu du beau et du bien dans un univers que ne régit pas l'idéal.
L'Inde pourrait quelque jour avoir sur la civilisation moderne une influence analogue à celle qu'au X V * et au X V I * siècles eut le monde merveilleux de la Grèce, soudainement découvert. Il se peut que de la rencontre, au bord du Gange, de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau de la famille aryenne, sortent cette religion nouvelle, ou ces formes futures de religions que nous essayons d'entrevoir.
L'Illusion
L'Illusion
^tfuc donc un moment où tout dormait ngerme dans l'œufd'or du Soleil, ma vie, celle de tous les êtres, fils de la Terre, le monde organique et l'inorganique, les océans, les continents, les forêts, le bien et le mal, le ciel st ['enfer d'ici-bas, et la Lune et les autres Terres, filles du Soleil, avec leur évolution vitale, leur longue histoire, splendide ou sombre. Or de naissance en naissance ne pourrions-nous remonter jusqu'à Dieu, et à une heure première, où les Voies lactées et les énormes Nébuleuses, l'Univers immense, reposaient aussi.
IfS LA GLOIRE DU NÉANT
comme des rêves près d'éclore, en la nuit muette de son cerveau ?
La Pensée de ce Dieu repliée en elle-même, comme Téleccricicé dans les nuages, par instants éclairerait-elle l'infini de fulgurations soudaines, qui seraient les créations transitoires ?
Rien n'est simple, tout est étrange; il faut s'étonner, s'émerveiller sans cesse; et le vrai Sage n'est pas celui que rien n'étonne, mais celui qui sent, voit V étrange té de la vie, et de tout en cette vie.
Le poète est celui qui extrait des choses la quantité d'étonnement qu'elles contiennent.
Rien n'est simple, tout est complexe, oui, tout est étrange ici-bas. Si l'on avait quelque profondeur dans l'analyse, on verrait que le moindre atome, sortant de l'éternité et de l'infini, a pu faire, pour arriver jusqu'à moi, dans ma main qui écrit ou mon cerveau qui pense, un chemin plus
l'illusion if9
long que d'ici au Soleil ou à la plus reculée des étoiles. On ne voie guère que la surface des choses et non l'abîme qui est sous elles, l'abîme de causes et d'effets, de mouvements, de courants sans fin, de flux et de reflux qui les ont fait un jour monter à la surface.
A un moment, dans l'homme, la matière se fait cerveau, — et se souvient alors de ses transmigrations du passé, et de ses voyages éternels; et qu'elle a été plante, oiseau, bête au fond des forêts, atome au fond de l'infini.
Rêves sans doute, ces religions mortes. Mais ces rêves ont eu dans notre âme leurs réalités, et aussi vivantes qu'aucune de ces réalités objectives, qui, si vite évanouies dans le temps et l'espace, n'ont guère aux yeux du sage que l'apparence des songes.
Sorti de l'infini, de la nuit du passé où tu dormais tranquille et impersonnel, tu es monté vers le jour. Tu as revêtu ce corps hérissé de nerfs; et tu as dès lors senti, joui, souffert. Par tes pa-
l6o LA GLOIRE DU NÉANT
pilles nerveuses, par ces tentacules de tes sens, tu t'es offert aux impressions de ton milieu, au froid, au chaud, à la lumière, aux radiations des astres, au rayonnement, au contact des objets ou des êtres plus proches; et là, dans ce monde étrange, tu as rêvé le rêve de la vie; tu as pris conscience de ta petitesse en ce grand Tout, et de ta noblesse, de ta grandeur aussi; et tu as livré ta lutte douloureuse, humiliante parfois, ta lutte pour la vie, condition de ta persistance parmi ces milliers, ces millions d'êtres, sans cesse te menaçant, et ayant à lutter comme toi, pour vivre et durer, en ce point du monde où vous vous rencontrez, et d'où vous avez, eux et toi, la vision bizarre de cet incompréhensible univers. Puis tu redescends, tu rentres dans l'impersonnel, en la nuit et l'éternelle paix de l'inconscient, en ce nirvana, où se rendorment et se calment toutes ces consciences éveillées et troublées un moment par leur descente en cette vie, instant de réveil entre deux sommeils, entre deux néants.
Ta vie et ta mort, mouvements de l'éternelle Substance ! Vie et mort, lumière et ombre, ce qui est et ce qui n'est plus, ce qui est et n'est pas encore, tout à certaines heures se confond en cet océan sans limites de l'espace et du temps...
l'illusion i6i
Une heure tu es venu flotter à sa surface lumineuse parmi les clameurs des vents, dans Tenroulement et l'illusion des vagues, goutte d'eau errante sur l'abîme : et la mort te fait retomber en lui, aux ténèbres muettes de ses profondeurs...
La Science qui distinctement dans le passé voit la genèse du Soleil, voit sa mort aussi dans l'avenir; et elle assiste aux révolutions du monde avec la tranquillité des Brahmes rêvant à la naissance et au couchant des Dieux.
Dynasties divines, je vous vois naître, grandir et mourir. Formes des métaux, formes des arbres, des animaux, des hommes ou des Dieux, vous apparaissez et disparaissez comme un défilé de fantômes !
Rêves du sommeil, ou réalités de la vie, tout aboutit dans le cerveau de l'homme à des vibrations de cellules, à une création d'éphémères images : — et je ne vois pas dès lors qu'il y ait si loin des rêves aux réalités, ni des réalités aux rêves.
l62 LA GLOIRE DU NÉANT
La Pensée est-elle l'atmosphère des choses, l'infini où se meuvent les mondes, l'éternité où se meut le temps ? La Pensée est-elle la grande Aïeule, la demeure des êtres, la source de la vie, la Force, d'où sortent toutes les forces, les puissants orages électriques, comme les éclairs de tes passions ?
Et la Matière, ne serait-elle qu'une des apparences, une des formes par elle revêtues?
La Nature est pleine de mouvements invisibles, comme un cerveau qui toujours rêve.
Le moindre atome contient une force, mode peut-être de la Pensée.
« Fendez un atome, vous y trouverez le Soleil, » dit un poète persan.
S'il n'y avait au fond des choses unité de substance, jamais la matière ne pourrait agir sur la pensée, ni la pensée sur la matière. La matière n'aurait d'action que sur la matière, et la pensée que sur elle-même. S'il n'y avait pas unité de substance, la lumière par exemple ne pourrait se
l'illusion i6]
transformer en une sensation du cerveau; — en un mot, entre la matière et la pensée il n'est pas d'abîme, car cet abîme ne serait jamais franchi.
Pensée éternelle, âme des mondes, âme muette ou sonore de chaque être vivant, tout, aux yeux de quelques sages, commence et finit en toi. Et tu brûles ce que tu as fait naître, feu dévorant, passion éternelle. Les phénomènes passent : mais toi seule tu demeures, et survis paisible à tout ce que tu crées.
Ce monde n'a de réalité que par la Pensée, — divine ou humaine. Car supposons qu'elle soit morte : les choses plongées dans l'inconscience seraient comme si elles n'étaient pas. La Pensée est le Soleil qui fait vivre, éclaire l'Infini, et lui permet de se contempler soi-même.
Cette Force qui a créé les mondes, les soutient, les porte, les emporte, est l'Esprit qui s'agite en toi, et en toi aussi crée les rêves.
Il n'est pas d'étoiles fixes : par un mouvement
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sans fin tout est entraîné dans l'espace. Le Soleil que l'on croyait immobile court lui-même vers un point du ciel. Où vont ces immenses troupeaux d'astres, fuyant à travers les espaces? Leur course a-t-elle un but sublime, ou ne seraient-ils que les rêves effrénés du cerveau d'un Dieu, des rêves condamnés à périr, et qui tourneraient avant de tomber dans la mort, comme de grands oiseaux attirés par un gouffre !
Une même passion semble tout régir : le monde des âmes et celui des atomes.
Vois les nuages, cette réunion d'éléments subtils, que le hasard a rassemblés. Les uns planent dans la lumière, les autres se traînent dans la nuit ; les uns sont vêtus d'or et vivent près du soleil, les autres roulent dans les ténèbres, dans les tempêtes et l'épouvante; mais tous à la fin meurent, s'évanouissent, se fondent en l'océan de l'air qui les a produits.
J'étais avant ma naissance, et j'étais avant la naissance des choses ; j'étais avec la Matière in-
l'illusion i6f
finie ; en elle errait chaque atome de mon corps ; et ma pensée flottait dans l'abîme de la Pensée divine j aspirant à la vie, à la liberté, à la solitude j — comme ces êtres dans le fond de la mer, et qui lentement tendent vers la surface lumineuse.
La substance de ma chair est éternelle : et ainsi mon sang serait le sang de Vieu; dans ma pensée planent les vérités éternelles : et ainsi ma pensée serait consubstantielle à la Pensée de Vieu,
Je pense, donc je serais consubstantiel à Vieu, ayant cette gloire douloureuse de partager ses rêves, ses passions, ses joies, — et aussi ses souffrances, et peut-être la conscience de sa misère, ec l'éternité de ses ennuis.
Création, illusion splendide, pareille à ces nuages d'or et de pourpre qu'illuminent un instant les couchers de soleil, et qui si vite s'évanouissent dans l'ombre, comme les générations dans la mort; création, illusion splendide, figures, apparitions gigantesques, qui se déroulent une heure en la Pensée divine.
Étrange prière hindoue : ce J'étais le Créateur;
l66 LA GLOIRE DU NÉANT
puissé-je le redevenir! Puissé-je dire un jour : La Terre, l'Air, les Astres sont mon corps; le Soleil et la Lune sont moi !
Veux-tu la tranquillité profonde que donne la parfaite Sagesse ? Fais de l'âme divine ta demeure, fais de l'Infini ta patrie.
A la mort tu quittes tes proches, pour rentrer dans l'universelle Substance, au sein de la Mère éternelle. Le nuage, à la fin de sa course vague, rentre et meurt dans son océan.
Une même et unique Substance est dans tout, une seule Pensée, une seule et même Ame; alors que peux-tu craindre? N'es-tu pas éternel en ce Tout et par lui ? Et la mort te peut-elle séparer de
toi-même ?
Midi : La lumière danse sur les roches chaudes. Les crécelles des grillons, les bourdonnements des mouches, des abeilles, des milliers d'insectes visibles ou cachés, emplissent l'oreille, l'enva-
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hissent comme le bruit continu d'une mer lointaine. Il semble que Ton entende le travail mystérieux des choses, les mouvements apparents ou obscurs dont se fait la vie, l'incessante vibration des atomes, le chant immense, l'universel murmure de l'océan de l'Être; et, enveloppé et pénétré par cette sensation de la vie sans limites, délicieusement l'on y plonge et laisse flotter sa pensée et son âme» comme un nageur qui se laisse bercer par la mer.
On s'étonne que des pessimistes goûtent parfois avec une telle acuité les sensations, les joies d'une vie qu'ils déclarent misérable et vaine. La raison en est simple pourtant. Attendant très peu de la vie, ils lui sont reconnaissants des moindres bonheurs qu^elle leur donne. Et s'ils s'attachent avec une telle passion à ces bonheurs et à ces joies, s'ils prennent avec une telle ardeur leur part du festin d'amour qui par instants leur est offert, c'est qu'ils se savent condamnés à mort, et sont prévenus que rien ne dure, ne doit durer, que tout passera comme un rêve. La beauté, qui les émerveille, les enivre, n'est pour eux qu'une vision fugitive : en est-elle moins rayonnante, et ne l'est-elle pas plus encore, vue ainsi sous un caractère non d'éternité, mais de chose
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éphémère et fragile? Maya nous peut tromper sans doute; mais un moment aussi elle nous peut éblouir, et certains d'entre nous se contentent de ces éclairs magnifiques.
J'étais devant une immense prairie, et songeais qu'en chacun de ces brins d'herbe, de ces millions de brins d'herbe, était le mystère de la vie. Au-dessus de la prairie, une forêt bruissait dans le vent; et je songeais à la vie débordante, continue, qui en elle jaillissait de la terre, à chacun de ses arbres, à la progression de leurs racines dans le silence et la nuit du sol, à leur lutte souterraine contre la roche ou d'autres racines rencontrées; et des racines, ma songerie montait aux feuilles, aux douces feuilles frissonnantes; et je voyais la perpétuelle ascension du sang pâle qui les nourrit, et je pensais au rythme intérieur qui les a distribuées sur la rige, au rythme aussi qui en a formé le dessin et les a tissées. Puis j'imaginais sous ces arbres le monde pullulant et mystérieux des bêtes, celui des insectes qui rampent ou volent, celui des patients vers ténébreux qui travaillentjluttenteux-mêmessansrelâche.Jepenr sais que la vie est donc en tout et partout, et que même ce qui semble immobile et sans vie, comme la roche muette, s'émeut aussi, perpétuellement
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répond aux incessantes vibrations des forces; mon rêve dans les eaux, dans les mers, voyait le mouvement éternel des flots, et des êtres qu'ils bercent; dans l'océan de l'air, les oiseaux nageaient; dans l'océan du lointain éther flottaient les soleils, les lunes, les étoiles. Et une sorte de vertige me prit, comme celui qui nous prend devant une masse d'eau en marche, cataracte qui tombe, fleuve qui court, torrentiel et puissant; et je me dis alors : m Oh! si tout cela du moins était emporté dans la joie et l'immense clarté, comme en la trombe lumineuse qui roule au foudroyant finale de la Symphonie avec chœurs; mais où fuit-il ce tourbillon, ce rêve des choses, et pourquoi tous ces mouvements, s'ils sont sans but, sans nul but que d'être, et de n'être plus ? » Et la vie cependant, à cette minute, était douce, et avec des rayons de soleil et avec des chansons du vent elle me caressait au visage...
C'était une journée du splendide automne, et devant moi se déroulait un large horizon lumineux, un horizon de montagnes en l'un de ces jours féeriques, jours de surnaturelle beauté, où tout se transfigure, s'idéalise sous les clartés mourantes du soleil d'automne. Un cercle immense s'étendait, de cimes géantes, de vallées vertes, de vallées au loin perdues en des brumes d'ar-
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gent» un cercle infini où la vie brillait d'un si rayonnant et si doux éclat. Et comme je redescendais vers la plaine, les feuilles tombées dans la forêt, transmuée en miraculeuse forêt de pourpre et d'or, les feuilles craquaient, gémissaient sous mes pieds; et ces gémissements me rappelèrent les morts, les morts sans nombre, dont l'automne ramène le souvenir et est la saison de fête, les millions et les millions de morts, qui dorment sous la terre et d'où sortait cette vie, en ce jour-là si heureuse et claire, et d'où perpétuellement jaillissaient cette nature et cette humanité en continuelle reviviscence, et moi-même, — incompréhensible à moi-même, comme ici-bas toutes choses, mais goûtant cette minute de stupeur, de ravissement, d'extase, cette minute sublime entre l'être et le néant, par une rayonnante journée du mourant et splendide automne.
Rien ne dure hormis la mort. La vie n'est qu'une étincelle, un éclair jaillissant de la nuit- Mais si l'individu est comme une goutte d'eau misérable, sa vie prend quelque réalité, une apparence même de grandeur, par sa participation à la vie de l'espèce, à l'immense vie générale. L'humble goutte d'eau prend sa part des gloires de son Océan.