La Gloire du verbe, 1885-1890
Une nuit langoureuse et sereine enveloppe D'un cercle de lapis ouvré de roses d'or Les barques, essaim las de cygnes sans essor, Les palmiers, les canaux, les plaines et Canope ;
Et des flambeaux pareils à des soleils couchants Illuminent la soie et les gemmes persanes Tandis qu'au rire aigu des jeunes courtisanes Les nefs, lourdes d'amour, glissent avec des chants.
Les esclaves courbés effleurent de leurs rames
Les papyrus géants teints de brèves clartés
Et Veau lente roulant des flots de voluptés
Oh se mirent les yeux et les seins nus des femmes.
Mais non loin, sourd au bruit sacrilège que font Les voix des matelots , les flûtes et les harpes Le guérisseur voilé de ses triples écharpes Ossar-Hapi sommeille en son temple profond.
Et de vagues lueurs éparses sur les dalles Eclairent tristement de leurs reflets confus Les suppliants couchés auprès des grêles fûts En un amas hideux de chairs et de sandales.
Seul debout dans sa force et sa beauté, parmi Les pèlerins perclus de maux, rongés d? ulcères r Mais tel que le géant déchiré par les serres Du vautour, un Hellène orgueilleux et blêmi
Evoque sans trembler le prince du mystère: « O maître, hôte caché du sanctuaire, 6 Roi, Vierge d 'étonnement puéril et dJ effroi, J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terrey
Atroces et cléments, magnifiques et laids Et f ai prié selon l'ordonnance des rites
Près du fleuve farouche eu chantent les ly chiites Dans la splendeur des clairs de lune violets
Et là-bas, oh les daims paissent la mousse rase Sous les neiges de la fabuleuse Thule, J'ai lu le sort écrit dans l'azur constellé JPar les nuits qiûune aurore inoubliable embrase ;
Mais nul n'a dit le mot que f ai cherché longtemps Et qui me guérirait des angoisses de Vâme : Parle, sinon la mort prochaine me re'clame El Vhorreur d'ignorer me consume : f attends. »
Alors des profondeurs et des ténèbres saintes Comme tin jeune soleil sort des gouffres marins, Blanche, laissant couler des épaules aux reins Ses cheveux au nageaient de pâles hyacinthes,
Une femme surgit: son manteau radieux Revêtait son beau corps d'une pourpre vivante ; Des abîmes d? amour, de joie et d? épouvante Ou sombrerait F esprit des hommes et des dieux
S'ouvraient terriblement dans ses larges prunelles Et les villes, les champs, les cimes, les déserts, La mer prodigieuse et V infini des airs Semblaient se réfléchir et disparaître en elles ;
Et lorsqu'elle parla son ineffable voix Unissait attx échos des lyres et des sistres Le souffle des baisers et les râles sinistres De la haine et le bruit des vagues et des bois :
« Marcheur pensif, enfant prédestiné qui nies , Les songes et V espoir de ion cœur puéril, Tu vas, émerveillé des floraisons d'avril Et des soirs frissonnant de calmes harmonies ;
Tu regardes avec des tendresses d'amant
Les nuages légers ouvrir leurs ailes closes
A l'aube, et comme un vol de flamants blancs et roses
S'élever dans les champs du ciel éper dûment ;
Volontaire captif de l'éternelle Omphale Tu parles bas aux Vierges chastes et tu sais Faire chanter aux corps ardemment enlacés Des hymnes inouïs d' impudeur triomphale ;
Ton esprit altéré de désirs immortels Epuiserait encor la coupe des prières
Ta parole dément tes attitudes fier es
Et tu f es prosterné devant tous les autels.
Mais toujours au milieu de tes extases vaines Le mensonge des dieux et des lèvres te point Et tu verses, déçu d'aimer ce qui n'est point, Tous les pleurs de tes yeux et le sang de tes veines.
Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois V enivrement de vins illusoires, qu importe ? Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte Mais le monde subsiste en ta seule âme : vois !
Les jours se sont fanés comme des roses brèves, Mais ton Verbe a créé le mirage oïl tu vis Et je nais à tes yeux de tes regards ravis Et je garde à jamais la gloire de tes rêves. »
La forme s'effaça, la parole se tut,
Et délivré du poids antérieur des chaînes,
V homme plana plus haut que les heures prochaines
Et comme tout, canaux, cité, temple abattu
S' enfonçait lentement dans la brume amassée Sur le fond ténébreux des êtres et des temps. Pure clarté, pistils de rayons éclatants, Il vit s 'épanouir la fleur de sa pensée.
Les Mythes
A Marcel Collière.
L'A VENTURIER
A Charles Andler.
Là-haut, temple ou palais dressé sur la colline, Un amoncellement de blocs prodigieux Monte: des chiens de bronze aux yeux de cornaline Hurlent aux quatre vents, la gueule vers les deux.
Les murs massifs , coupés de portes métalliques ', Sont écaillés de cuivre et peints de vermillon ; Au faite, le soleil frappe de feux obliques Un étendard taillé dans la peau d'un lion.
Pacifiques, devant la demeure farouche, Des rosiers rouges et des lys parent le bois
ij La Gloire du Verbe
Où passe, inoffénsive aux roses quelle touche, L enfant belle à dompter les héros et les rois.
Le calme lumineux du jour mourant caresse L enfant grave : elle glisse entre les nobles fleurs Avec des gestes lents d'idole oit de prêtresse Qui n a jamais connu le rire ni les pleurs.
Elle va, contemplant de ses larges prunelles Les vagues de forêts qui ferment l'horizon Et le val où le soir vêt d'ombres solennelles Le maître hérissé dhme horrible toison.
C'est son père, tueur de bœufs, pi oyeur de chênes Embusqué tel qu un fauve aux aguets, il attend Les voyageurs qui vont vers les cités prochaines Et fait craquer leurs os en ses doigts de Titan.
Puis il revient y tranquille, après chaque tuerie, Courbé sous le butin comme un roi triomphant, Et tandis que les morts saignent dans la prairie Suspend de lourds colliers au cou de son enfant.
Les Mythes x$
Maintenant une nuit de lune, froide et claire, Découpe le profil des monts sur les chemins : Le meurtrier fatal, sans haine et saris colère, Ecoute s approcher un bruit de pas humains.
Et voici qu'au détour de la route moussue Apparaît, radieux sous V armure qui luit, Un guerrier casqué d'or qui porte une massue Et dont le manteau rouge illumine la nuit.
Le Tueur, allongé dans la broussaille épie, Le Héros dédaigneux en marche vers la mort ; Mais celui-ci, clamant vers la muraille impie, Réveille les échos de la forêt qui dort :
« Je suis venu ; hors du repaire, o vainqueur d'hommes ! Si tu fuis devant moi je dirai que tu mens ; Mais tu mériteras le nom dont tu te nommes Si tu peux m? étouffer dans tes embrassements. »
— « Soit ! ta bouche saura la saveur de la terre, » Et V antique lutteur se dresse avec ennui
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Pour écraser d'un coup de poing et faire taire Véphèbe aventureux qui parla devant lui.
Ils se prennent, poitrine unie et chair mêlée , Groupe tumultueux de râles et de cris : L'enfant calme regarde, au fond de la vallée, Le meurtre habituel du haut des monts fleuris.
Elle voit seulement se mouvoir dans la plaine L ombre du double corps et des torses jumeaux Et sûre du vainqueur., s'enivre avec l'haleine Des parfums langoureux épars sous les rameaux.
Mais tout à coup, après une clameur sauvage, Ses impassibles yeux se ferment de terreur : Comme un bœuf abattu dans le natal herbage, L invincible est couché sous le jeune lutteur.
Et le guerrier sanglant, par les pentes ardues. Monte vers le jardin: « Vous sereç apaisés, O morts, ;e vengerai vos âmes éperdues Et la victime est belle et vierge de baisers.
Les Mythes iy
O morts, je vais tuer dans la Fille maudite
Les exécrables fils qui naîtraient de ses flancs. »
Il dit et vient, hagard du meurtre qu'il médite
Et V Enfant parle aux fleurs et tend ses bras tremblants :
« V Homme vous briserait avec ses mains brutales,
Roses que je laissais fleurir et défleurir ; Un arôme puissant monte de vos pétales, Vos parfums sont trop doux pour que j aime à mourir.
Ma chair frissonne ; sauvez-moi, fleurs protectrices. O lys, lys glorieux que je n'ai pas cueillis, Je voudrais me cacher dans vos étroits calices Et refermer sur nous le voile des taillis.
Au moins, verse^ en moi vos senteurs : que f emporte Dans le morne pays vos baumes précieux, O fleurs qui renaître^ lorsque je serai morte ', Fleurs, éternelles fleurs, fleurs égales aux dieux! »
Elle murmure encor des mots et des prières Mais le vainqueur, surgi des âpres escaliers,
jg La Gloire du Verbe
Traîne par les cheveux V Enfant dans les clairières Et fait boire son sang aux roses des halliers.
« J'ai tué le Brigand et la Magicienne,
L'œuvre est bonne : luises sur ma route, astres purs ! »
Et VEphèbe drape dans la pourpre ancienne,
Se hâte dans la nuit vers les monstres futurs.