‹ La Gloire du verbe, 1885-1890Chapitre 2 sur 34 · LE BOIS SACRE · texte numérisé non relu

LE BOIS SACRE

A Lucien Léyy.

Resplendissante, au pied du mont mystérieux, La troupe formidable et blonde des guerrières Gardait, la lance au poing, les farouches clairières Et la forêt terrible oh sommeillent les dieux.

Et tous venaient vers la ténébreuse vallée Sous les casques de bronze et les boucliers ronds, Vêtus de fer et d'or par de bons forgerons, Tous les héros, épris de gloire inviolée.

Frappant le ciel muet de sauvages clameurs,

Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées,

Ils venaient an galop des licornes cabrées : « Nous verrons votre face, exécrables semeurs

Des désirs, des baisers et des larmes humaines ; O voyageurs hagards qui hurle^ dans le vent, Nos bras étoufferont votre souffle vivant Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines.

Si vous ne craigne^ pas nos glaives, approche^ : Votre rire cruel insulte à nos misères. O vautours, nous irons vous prendre dans vos aires, O loups, nous forcerons vos repaires cachés ! »

Tous se ruaient : là-haut, sous les sombres ramures, Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds. Mais brandis par les mains des guerrières, toujours Des javelots stridents vibraient sur les armures.

Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs Des dragons enflammés , des hydres et des stryges Roulaient honteusement broyés sous lés quadriges. Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs

Les Mythes 21

Se tournaient vers les seins des prêtresses complices Qui méprisant leurs cris et leurs râles derniers. Joyeuses^ bondissaient sur les rauques charniers Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices.

Or le tumulte des batailles, ce jour-là, Se tut comme la mer pendant les accalmies. Sur les corps mutilés et sur les chairs blémies Le flot d'une ineffable aurore s'étala.

Un grave chant porté par le souffle des brises Montait de V Orient lumineux et charmait, Epars autour des bois et du divin sommet, Le cœur moins furieux des guerrières surprises :

Et V Aède parut couronné de cyprès ;

Sa lyre se voilait de tristes asphodèles

Et douloureusement les cordes immortelles

Pleuraient un chant d'amour, de deuil et de regrets.

Les Mythes 2}

« M'entends-tu dans le noir abîme, ô chère morte. Irrévocable fleur qu'un vent cruel emporte ?

O lumière, comme une étoile qui s'enfuit, Ne briseras-tu pas les chaînes de la nuit ?

O sœur des soirs taillés dans de larges opales,

Où sont tes cheveux d'ombre, où sont tes lèvres pâles ?

Vous qui Vave^ ravie, ô dieux, je viens à vous Rendes V épouse absente aux baisers de V époux.

Je vous ai célébrés dans mes strophes pieuses O maîtres qui siége^ aux cimes merveilleuses :

Mais les rhythmes naissaient de ses rires : rouvre^ Les sources de l'amour et des hymnes sacrés. »

Les guerrières des dieux écoutaient comme en reve Le doux profanateur en marche vers les bois. Il passa ; les chevaux s' écartaient à sa voix Et sa chair dédaignait la morsure du glaive.

Autour de lui, le vol des flèches susurrait Comme un essaim vaincu d* abeilles bienveillantes Et sans ouïr les cris des vierges effrayantes L Aède pacifique entra dans la forêt.

Les Mythes 2 y

Eperdument, par les silencieuses sentes, Il allait ; ses regards épiaient les fourres Taciturnes : sous les rameaux enchevêtrés, Nulle apparition dé chairs éblouissantes.

V ombre informe, le noir silence, des parfums Sauvages dlierbe fraîche et de fleurs surannées Et confondue avec les sèves déchaînées, V innombrable senteur des automnes défunts.

Il allait ; nulle voix effroyable eu charmante Ne répondait, nul bruit defete ou de combats : Seul, dans les antres, sous le ciel, ici, là-bas, Le frisson fauve de la terre qui fermente \

Semblables au monceau des feuilles sous ses pas, Ses rêves, ses désirs, ses douleurs, ses pensées Tombaient en tournoyant dans les bises glacées Et VAède comprit que les dieux n'étaient pas.

Il perdit, se vouant aux stupides épées, V orgueil d'être vaincu par un maître inclément ', Comme les héros morts frappés en blasphémant Ivres d'un puissant vin de gloire et d'épopées.

Et dépouillé du fier rêve des dieux jaloux,

Il brisa pour jamais les cordes iutél aires

Et descendit vers les clameurs et les colères

Ainsi qu'un chasseur las se livre aux crocs des loups.

Les Mythes 2 y

L'homme fut déchire' par les vierges sanglantes ; La bouche d'où sortaient les paroles de miel Se tut. La nuit sereine enveloppa le ciel Et recouvrit les morts d? ombres indifférentes,

Tandis que défendant le mont mystérieux La troupe formidable et blonde des guerrières Gardait, la lance au poing, les menteuses clairières Oh triomphe toujours le mirage des dieux.

Page 1