‹ La Gloire du verbe, 1885-1890Chapitre 14 sur 34 · CELLE QU'ON FOULE · texte numérisé non relu

CELLE QU'ON FOULE

À Georges Duflot.

C'était parmi la nuit muette, la clameur De la Terre, clameur lamentable et farouche De géante en travail qui se tord sur sa couche Rejette V embryon sanglant, rugit et meurt.

La formidable voix hurlait : cris d'épouvante, Gémissements plaintifs des automnes, sanglots Rauques de la forêt hivernale et des flots, Rire amer et confus de la foule vivante,

Frémissement de V herbe et murmure des nids, Hymne démesuré du torrent et du gouffre Tout ce qui parle, tout ce qui palpite et souffre S'unissait et montait vers les deux infinis.

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Or voici Vanathèmc effréné que la Terre Jetait à travers V ombre aux fils des nations : « Que le troupeau vengeur des exécrations Suive à la trace V homme ennemi du mystère.

Les peuples d'autrefois inclinaient leur orgueil Devant la majesté féconde de l'ancêtre D'où jaillit la semence et la source de F Etre Et qui rouvre ses flancs paisibles au cercueil.

Partout ', toujours, dans les déserts hantés d hyènes ^ Dans les plaines de neige oh , par soudains élans , Bondissent des troupeaux de rennes et d'élans, Près du pôle et dans les cryptes égyptiennes,

Les hommes adoraient la Terre, qui porta Dans son sein maternel, des millions d'années, Le germe à peine éclos de vos races damnées Et priaient à genoux Kybèle, Isis, Airtha.

Alors au bruit des sistres d'or et des crotales, Seieine, à travers les chemins et les cités,

De- temple en temple ■, au pas de mes lions domptes, J'allais, les seins voilés de pourpre orientale.

Les vierges de Hellas ployaient leur col de lait Au passage de la déesse vénérable, Et, telles qu'au printemps les grappes de V érable, Me versaient des parfums oh le feu se mêlait.

Les austères guerriers des campagnes romaines Chantaient pieusement la nourrice Rhéa Qui mit en eux sa sève antique et les créa Pour V asservissement des nations humaines;

Et les chasseurs lointains des cerfs et des aurochs, Les braves aux yeux bleus, chevelus d'or, les Mâles Erigeaient mes autels en face des deux pâles Dans les forets tempétueuses, sur les rocs.

Quand la procession de mes prêtresses blanches Précédait au printemps par les sentiers herbeux Mon attelage lent et traîné par des bœufs Vers les villages et les toits couverts de branches,

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Les hommes tatoués de fauve vermillon Se courbaient et baisaient ma trace, et les e'pe'es Ronges encor du sang et des têtes coupées Saluaient d'un éclair la Mère du Sillon.

O temps anciens de la Germanie et de Rome, O temple universel des plaines et des blés Ou mon mystique époux des siècles écoulés, Le laboureur était un prêtre auguste à V homme :

Le culte vénéré sombre aux flots de V oubli : Nul printemps, nul été ne luit et ne ramène Les incantations de la prière humaine Vers les autels de mon sanctuaire aboli :

O races chaque jour plus impures et viles, Qui ne connaisse^ plus mes mystères, troupeaux Plus barbares que vos pères vêtus de peaux, Troupeaux qui pullule^ dans vos enclos de villes,

Vous qui fouille^ avec mépris mes flancs gercés Par les maternités innombrables ; 6 foule

Immonde dont le pas sacrilège me foule ; Vous qui prie\ dès dieux que je n ai pas bercés

Au chant de mes forets de bouleaux et de chênes, Dans des lits d'herbe fraîche et des langes de fleurs, Voici venir enfin la horde des malheurs Fatidiques et des calamités prochaines.

Dans un bref avenir une aube jaillira, Ensanglantant les noirs espaces des nuées Et par dessus le bruit féroce des huées Le clairon des combats ultimes sonnera ;

Sous Vœil indifférent des sphères fraternelles, Lhorrible mer de vos haines, sinistrement Débordera sur vous et V épouvantement Elargira le vol funèbre de ses ailes ;

Et les hommes saisis d'un délire fatal, Déchaînés, se rueront aux suprêmes tueries ; De Véquateur torride aux blanches Sibéries, Ma face saignera comme un immense étal.

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O fureur indicible et sans répit ! batailles Qui durcreç de l'aube au soir, pendant dix ans, Comme le cri des flots qui heurtent les brisants, r entends déjà clamer les corps sous les entailles.

Un souffle meurtrier et pestilentiel S1 exhale de la mort et des chairs refroidies Sans linceul, tandis qiûaux lueurs des incendies De vastes lacs de sang pourrissent sous le ciel,

De vastes lacs de sang où, rigides et vertes, Vont des flottes de morts convulsifs par milliers, Oit s'acharnent sans peur, repus et familier s y Les vautours réjouis des cervelles ouvertes.

La fièvre fait claquer les dents des survivants, Témoins terrifiés des heures vengeresses, Qui dans V affolement des suprêmes détresses Voudraient perpétuer leur race en des enfants ;

Mais ces accouplements de spectres épuisés Ne repeupleront pas les villes et les plaines.

yo La Gloire du Verbe

Mêle^-vous. unisse^ les corps et les haleines ! Les siècles ont tari la source des baisers.

Les temps sont écoulés ; les heures sont venues Et nul glas solennel et lent ne tintera Lorsque le vent indifférent emportera Le dernier râlement de V homme vers les nues.

Sa mort rt éveillera ni galle ni regret Dans le monde impassible et dans Vâme des choses Qui ne s'' occupent pas en leurs métamorphoses De ce qui naît, grandit, s'efface et disparaît.

Rien ne tressaillira dans la Nature, et seule,

Seule de toutes les étoiles, je saurai

Que mon lait a nourri jadis Vêtre exécré,

Le mauvais fils, V enfant contempteur de l'aïeule !

Comme avant l'homme impie et ses rébellions, Libre de sa présence et de sa marche impure, Je pourrai dénouer au vent ma chevelure De profondes forets oh rodent les lions ;

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Et quand l'aube luira, dans la fraîche rosée Je plongerai mon corps que ses pas ont flétri . — Et ma force renaît, ma beauté refleurit, Et ma chair a des tons d'églantine rosée.

O gloire des cactus de pourpre et des lys blancs, Hautaine majesté des palmes triomphales Que faisait onduler le souffle des rafales Sur la virginité première de mes flancs,

Surgisse^ et par e^ ma nouvelle jeunesse Pour l'hymen radieux et rouge du soleil ; Tisse^ et déployé^ votre manteau vermeil Sur ma gorge superbe et mes seins de faunes se !

Monte^ dans le limpide éther, o chants d'oiseaux : Voici V amour et les caresses nuptiales ; T entends hennir au loin les cavales royales Et des nuages fins neigent de leurs naseaux.

Le dieu descend du char céleste et sur ma bouche Frissonnante, je sens sa bouche, et ses baisers

S'infiltrent lentement dans mes flancs embrasés, Jusqu'à V heure où le jour resplendissant se couche

Et remonte vers le Palais mystérieux, Cependant que la main pacifique des ombres Etale dans le ciel obscur ses voiles sombres Et clôt divinement mes lèvres et mes yeux .»

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