‹ La Gloire du verbe, 1885-1890Chapitre 15 sur 34 · LA VOIX IMPERISSABLE · texte numérisé non relu

LA VOIX IMPERISSABLE

A Catulle Mendès.

Abandonné depuis des siècles fabuleux,

Un grand temple dressait sur le mont solitaire

Ses portiques de marbre et ses escaliers bleus.

Pourpre tramant en ombre errante sur la terre, Jardins ensanglantés de glorieuses fleurs, Vasques d'or où Vibis sacré se désaltère,

Et près des bois, gemmés par la rosée en pleurs Du collier merveilleux que Vaube sainte égrène, Des oiseaux ignorant les rets des oiseleurs :

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Tout un monde de rêve espérait une reine Ou le retour tardif des héros et des dieux Disparus dans la nuit formidable et sereine.

Fils de la neige pure et du ciel radieux,

Des cygnes indolents glissaient dans la vallée

Sur un fleuve que les lotus étoilaient d'yeux ;

Leur corps majestueux fendait Veau refoulée Et parfois leur plumage illustre secouait Autour d'eux des flocons de lumière envolée,

Tandis qu'en un appel de deuil ou de souhait Le cri des beaux nageurs aux ailes éployées Montait éperdument vers le temple muet.

Mais nul dieu revenu îH écartait les feuillées Et nulle reine avec des rires enfantins, Ne réveillait l'écho des verdures mouillées.

Le vieux temple érigeait ses portiques hautains Ainsi qu'un fier écueil d' indestructible roche Qui défiait les flots des soirs et des matins.

Les Mythes j$

Or ■, flux tumultueux qui roule et qui s'accroche

En écume de flamme aux marbres effrités,

La sombre mer des jours suprêmes était proche.

Ruine des moissons et terreur des cités, Fauves ivres du sang versé dans les cratères, Des hordes s'en venaient vers les bois enchantés.

Les têtes des vaincus sur la peau des panthères Pendaient horriblement comme des raisins mûrs Et les carquois sonnaient aux dos des sagittaires.

Les frondeurs brandissaient leurs bras noueux et durs Et les cavaliers nus au galop des cavales Entrèrent en hurlant par les brèches des murs.

Des torches consumaient de leurs pourpres rivales Les voiles rouges et les blocs de marbre roux. Et des gerbes de feu fusaient par intervalles.

V absence de vivants attisait le courroux Des barbares privés de la chair des prêtresses, Et les images d'or se brisaient sous leurs coups.

y6 La Gloire du Verbe

Tel le Temple, parmi les clameurs vengeresses, S'abîmait dans les flots de bronze incandescent Qui couronnaient les monts de monstrueuses tresses.

Seuls, les cygnes épars dans le val frémissant Regardaient la lueur rouge de Vincendie Comme un morne soleil qui meurt et qui descend ;

Et, vers l'astre nouveau d'où la flamme irradie,

Désespérant des dieux qui les ont oubliés,

Ils tournaient tristement leur prunelle agrandie.

Mais les barbares las, jetant leurs boucliers, Firent pleuvoir, avec les pierres de leurs frondes, Les flèches qui sifflaient entre les peupliers.

Pointes de fer, silex aigus et balles rondes Trouaient P eau frissonnante avec un bruit strident Et le sang des oiseaux tachait les claires ondes.

Alors un chant funèbre emplit le ciel ardent : Un concert douloureux d'ineffable harmonie Montait vers les tueurs surgis de V occident.

Les Mythes y y

La voix des chanteurs blancs pleurant leur agonie Poursuivait les guerriers jusque-là sans remords Dont la chair palpitait d'une angoisse infinie ;

Et tandis qu'autour d'eux Vâme des cygnes morts Semait un hymne amer de vengeance éternelle, Les barbares, au vol de leurs chevaux sans mors,

S'enfonçaient, affolés, dans V ombre solennelle.

Maya

A Bernard Lazare,

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