‹ La Gloire du verbe, 1885-1890Chapitre 34 sur 34 · LA VANITE DU VERBE · texte numérisé non relu

LA VANITE DU VERBE

Le Runoïa, le prince allier du Verbe dyor, Est las de la nature et des formes antiques Ou V ébauche du monde est imparfaite encor :

Les bois noirs et leur chant de harpes prophétiques

Et les monts violets endormis sous le ciel,

Et les brumes d'argent sur les vagues baltiques,

Et les brises de fleurs et les parfums de miel Et tous les souvenirs alourdis de mystère, Gonflent son cœur amer de mépris et de fiel.

En son être, écrase' par V ennui solitaire Croît avec le dégoût de sa virginité, Le désir d'évoquer une nouvelle terre.

Un monde jeune, un paradis illimité, Revêtu d? aubépine immortelle et d'yeuses Sous les glaces d'hiver et les soleils d'été ;

Oit des créations de femmes radieuses Se mêleraient d? amour à de mâles héros En des lits de ga^on semés de scabieuses.

Le Maître déploya Vart magique des Mots : Un subit univers naissait de ses paroles Comme la perle naît du bruit rhythmé des flots.

Une profusion sanglante de corolles S'éveillait et germait du rêve des Avrils Et l'azur se baignait de fauves auréoles,

Tandis que les forêts et les guerriers virils, Les femmes pâles et les belles chevelures Surgissaient de V abîme au gré des chants subtils.

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Alors, imaginant les caresses futures, Le sublime ouvrier du Verbe éper dament Songeait un songe blanc pétri de neiges pures.

Il disait son extase et son ravissement, Et s'enivrait de la liqueur de la Pensée. Et sa voix enfantait V ineffable Tourment.

Elle faisait briller au jour la fiancée Surhumaine, et la Femme idéale venait, Divinement resplendissante et cadencée.

Elle marchait sur la bruyère et le genêt

Et des astres vivaient au fond de sa prunelle ;

Un silence d'hymen et de baisers planait,

Le Runoïa, joyeux de V œuvre faite, en elle Se plongeait comme dans un océan de lys Et tombait ébloui de la Forme éternelle

Dans le gouffre effrayant des rêves accomplis .

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La contemplation dura cent mille années : Quand le Maître sortit des songes éclatants , Des générations hideuses étaient nées.

Les Rhythmes étaient morts ; les rires insultants

Grimaçaient ; le soleil blême sur les prairies

Sans fleurs, pleurait les jours anciens et le^ printemps ;

L'épouse maquillée , âpre de pierreries, Se raillait du Poète et du Rêve divin Et se prostituait aux races amoindries.

Lorsque le Démiurge eut vu ce qui devint,

Lin désespoir immense emplit son âme sombre ;

Il comprit que le Verbe était stupide et vain

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Et cria dans la nuit : « Puisque tout croule et sombre, « Après V œuvre magique et sublime du Chant, « O paroles, rentre^ dans le gouffre d V ombre.

« Va, monde ! abîme-toi, morne soleil couchant! « Disparais d'un seul coup dans le néant avide ! « Fonds-loi dans ma fureur comme un lingot d'argent ! »

Plus rien ne fut ; la nuit par V espace livide Roula son voile noir sur la fausse splendeur Et le Maître, absorbé dans le chaos livide,

Tut — pour l'éternité — le Verbe créateur.

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