TROISIÈME LEÇON
DE liA FACULTÉ DE L' ARTICULATION
La faculté de Tarticalatioii ii*a cas été toujours un privilège de Tetpèce humaine- — L*homme n*a articule positivement qu*au commencement de Fâge quaternaire, tandis cfue son apparition remonte & Tëpoque tertiaire. — Le langage humain n*est que le perfectionnement de certaines aptitudes spéciales de Tespôce simienne.— La vie cérébrale reconnaît deux ordres de faits fonctionnels : les propriétés et les facultés. — Les localisations cérébrales. — Progrès dans ces dernières années. — — La localisation de la faculté de la parole. — Le cerveau dans la gradation de Téchelle zoologique la plus élevée en organisation. — Explication naturelle de la formation du langage. — La pensée est une propriété de la cellule nerveuse. — Organes qui fonctionnent dans la formation de la parole. — Nerfs moteurs et nerfs sensitifs.
Messieurs, plus que tout autre, le sujet que nous allons traiter aujourd'hui exige que nous laissions de côté tout préjugé psychologique et toute idée préconçue.
Il est évident que, si nous voulons étudier sérieusement la question, il nous faut descendre des hauteurs métaphysiques et idéales et demander au scalpel de Tanatomie la détermination des phénomènes dont nous cherchons l'explication.
La faculté du langage articulé est effectivement un privilège particulier à l'homme ; mais on ne doit pas la considérer comme un privilège absolu, en ce sens qu'elle n'est que le résultat d'une série de perfectionnements graduels et successifs.
L'homme n'a pas toujours parlé, c'estrà-dire n'a pas possédé toujours la faculté du langage articulé.
La période de l'articulation dans la vie générale du langage, on l'a vu précédemment, a été infiniment plus courte que les périodes antérieures de son développement ; elle est, d'autre part.
l'œuvre exclusive de la sélection naturelle, par l'action combinée de rhérédité et de l'adaptation dans la lutte pour l'existence et le progrès.
Et je n'entends pas seulement parler du langage articulé tel qu'il se présente aigourd'hui à notre examen, mais du langage en général depuis les époques les plus primitives.
L'étude morphologique des langues nous fournira déjà un ensemble de faits qu'on peut constater très^£acilement et qui sont autant de preuves de cette graduelle évolution ; mais les langues, telles que nous pouvons les observer à l'heure présente, ne peu- 'vent pas nous donner une idée exacte de ce que le langage a été dans ces premières époques, si nous ne poussons l'analyse beaucoup plus loin, et si nous ne faisons abstraction d'une manière absolue de la quantité d'erreurs philosophiques et de théories anti-scientiâques qui ont cours généralement au sujet de cette importante faculté.
D'abord, la proposition qui se pose à notre esprit est la suivante : Qu'est-ce la faculté de l'articulation ? où réside-t-elle ? et quels sont les principes physiologiques qui la déterminent ?
Pour le langage, Y articulation signifie cette propriété ou faculté qui consiste à pouvoir lier, combiner, réunir, associer {articuler) deux ou plusieurs sons ensemble.
Mais ce stade supérieur ne représente qu'une toute petite partie de l'histoire du langage, et il n'est que le résultat des perfectionnements successifs des procédés élémentaires, ainsi que du développement graduel de nos organes.
L'homme a possédé, avant le langage articulé, un autre langage, ou, pour mieux dire, plusieurs autres langages, car les moyens de communication avec le monde extérieur, la manière d'exprimer ses pensées, ses volitions et ses sentiments, ont été, au début de son développement, aussi nombreux que variés. Nous aurons à examiner en détail ces divers procédés plus en avant de notre travail ; nous devrons nécessairement passer en revue au moins les plus marquants d'entre eux pour établir cette embryologie du langage humain ; mais il nous faut partir ici de ce point de vue essentiel, que cette foculté extraordinaire n'est, en résumé, que le perfectionnement des procédés rudimentaires et la conséquence naturelle de leur développement.
Tous les animaux supérieurs, si nous voulons examiner l'échelle de cette série zoologique, possèdent aussi up langage à
tuelles qui lui sont inhérentes. Par là s'ouvrit devant rhomme la carrière de progrès indéâni qu*il parcourt depuis lors> en s*éloignant toujours de plus en plus de ses ancêtres animaux^ »
William Bleeck, dont les travaux ont conquis une autorité incontestable parmi les linguistes, attribue la faculté spéciale du langage humain à un développement plus grand de l'instinct d'imitation déjà si développé chez les singes. Dans son livre précieux sur l'origine du langage, auquel nous avons pris quan^ tité de renseignements et sur lequel nous aurons à revenir, il a traité ce sujet avec une admirable pénétration, s'appuyant sur les observations nombreuses qu'il a faites pendant son long séjour parmi les races inférieures de l'Afrique méridionale >.
De son côté, Geiger pense que le langage humain apparaît à ce moment de l'histoire où l'homme commence à se différencier des animaux en attribuant une influence plus grande aux sens de la vue et de l'ouïe. La première chose qu'exprime une langue humaine, dit-il, est un mouvement animal ou humain, mouvement perçu par la vue. Il y a vraisemblablement union de perception optique et de perception acoustique. Plus exactement encore, le premier son du langage fut une imitation d'un mouvement de la bouche '.
Une série d'observations et de comparaisons m'ont conduit de même à considérer la faculté du langage articulé comme une conséquence immédiate et nécessaire du développement progressif des aptitudes spéciales des singes anthropomorphes.
L'habitude à la station verticale prise peu à peu fut, conune le dit aussi très-bien Lamark, le principal facteur de tous les perfectionnements ultérieurs. La différenciation des extrémités et la différenciation du larynx en furent les premières conséquences : la station verticale entraîna aussi par la suite une plus grande aptitude de perception dans les sens spéciaux ; l'ouïe, la vue et la préhension tactile se développèrent davantage; une coordination instinctive commença à se dessiner et à établir des différences et des rapports entre les diverses fonctions organiques, à ébaucher, pour ainsi dire, la pensée humaine.
« Ernest Haeckel, Morphologie générale, t. II, p. 430.
» William Bleeck, On the origin of Language , New-York, 1869.
•Geiger, Ursprungund Entwichelung der menschlichen Sprache Vernunn. Stuttgart, 1868-73. — Id. Der Ursprung der Sprache. Stuttgart, 1869. Cité par Pexzi.
Tous les changements organiques et fonctionnels qui s'ensuivirent modifièrent aussi graduellement avec et par la fonction les différents organes. L'alimentation, qui devint différente, détermina la transformation des os maxillaires, de la denture et de la face tout entière. La cavité bucale, la langue subirent des modifications; la contraction musculaire devint plus fréquente, la mobilité et la souplesse de la langue se développèrent de plus en plus, préparant de la sorte, disposant les organes vocaux de manière à rendre possible, je dirai même inéluctable, la propriété de rarticulation. C'est ainsi que le cri inarticulé du singe est devenu la parole humaine, et que les impressions mentales concrètes se sont transformées en idées abstraites^ comme suite et comme conséquence naturelle de leur développement.
Et comme les singes vivaient et vécurent toujours plus en société, en véritable £Emiille, les instincts sociaux se développèrent d'une manière plus grande, rendant de plus en plus nécessaire le perfectionnement du langage et acquérant de plus en plus facilement la faculté de le transformer.
Si nous voulons à Fheure présente établir des rapports comparatifs entre le langage actuel des races inférieures, les Papous, les Boschimans, par exemple, et celui des peuples les plus civilisés, comme les Sémites et les Indo-Européens, nous constaterons tout de suite que la différence est beaucoup plus grande entre eux qu'elle ne saurait l'être entre les premiers et les anthropoïdes, chez lesquels le langage n'était autre chose que le cri inarticulé, les gestes et l'expression des traits.
Il n'y a donc pas eu à proprement parler de création, pas plus que d'invention du langage articulé ; l'articulation, je le répète, n'est qu'un perfectionnement accompli, comme tous les autres, dans le développement supérieur de notre espèce, et elle représente, comme nous venons de le vdr, le résultat des efforts de nombreuses générations.
Imaginons, dit Bleeck, un homme doué d'une puissance productrice de sons plus considérable, mais possédant l'instinct d'imitation propre aux singes : ces deux facultés se réuniront nécessairement, et cette réunion sera très-étroite ; comme, outre les sons produits par les simples sensations, i] se produira en même temps un grand nombre de sons imitatifs, cet homme acquerra toujours davantage la conscience de la diversité des sons.
Ce flit donc aussi par œuvre de sélection que le langage tendit
les traces conservées par la mémoire, et composer des tableaux nuancés, variés de mille manières, ne répondant, dans leur ensemble, à rien de réellement existant, quoique formés d'anciens souvenirs disjoints et capricieusement assemblés. Il a de Vimaffination.
L'homme, enfin, a la faculté de comparer des faits divers et de percevoir les mille rapports qui les relient, rapports d'analogie, de dissemblance, de cause à eflTet, etc. Cette faculté, c'est Fentendement.
Enfin, il peut grouper, enchaîner, comparer, peser, juger des séries de rapports perçus par l'entendement, c'estrà-dire raisonner et comprendre ; mais la raison et l'intelligence ainsi conçues ne sont guère que l'entendement considéré dans tous ces modes, dans toute sa puissance ^
- Cette définition sommaire de l'ensemble des phénomènes cérébraux me parait d'autant plus acceptable que sa simplicité la rend plus accessible à l'entendement de tous. Mais nous allons entrer dans un autre ordre de faits. On a beaucoup travaillé pour déterminer dans le jeu des fonctions cérébrales la place correspondante à chacune de ces facultés et à localiser, pour ainsi dire, leur siège : Gratiolet, Luys, Gall, Lavater, Spurzheim, Flourens, Longet, Vulpian et tant d'autres ont entrepris courageusement cette tâche difficile ; mais leurs études et leurs tentatives échouèrent faute de procédés d'expérience et de méthode.
Il semblait, en effet, peu probable que, contre les lois générales de Torganisation , la masse nerveuse qui constitue le cerveau fût disposée sans ordre, et que cet organe, le plus important de tous, ne partageât point cette disposition si commune et toujours la même de la division du travail et de la distribution des fonctions.
La théorie des localisations cérébrales n'a pas encore reçu une sanction définitive, et la lutte se continue toujours dans les laboratoires et les académies, bien qu'on soit d'accord sur certains points essentiels ; mais il faut reconnaître toute l'importance de quelques travaux récents et dont les succès doivent encourager les physiologistes dans cette voie féconde. Il y a sept ans que deux physiologistes allemands, Fritsh et Hitzig, électrisant à
* Cb. Letoarneau, La Physiologie des passùms. Paria, Reinwald 1878.
l'aide d'un courant galvanique la surface d'un des lobes cérébraux chez des lapins et des chiens, avaient observé certains mouvements coordonnés dans les membres du côté opposé. Ces mouvements changeaient selon le point où ils produisaient l'excitation. En promenant les rhéophores sur toute l'étendue des hémisphèreSy ils reconnurent que toute une région était douée de cette faculté, et ils l'appelèrent alors la zone excitable, les autres parties autour de cette région restant indifférentes à l'action du courant.
Un jeune physiologiste anglais, le docteur Ferrier, de Londres, donna, trois ans après, une extension plus grande à ces recherches, en les appuyant sur des expériences nombreuses. Chez le chien, le lapin et le chat, par exemple, il découvrit, avec les courants faradiques, un plus grand nombre de centres moteurs que les physiologistes allemands» et il arriva à séparer plus distinctement les différents mouvements. Sur certains points, il obtenait, par l'excitation électrique, un mouvement d'adduction dans la patte du côté opposé ; sur d'autres, c'était l'extension ; ailleurs, la flexion ; les orteils s'élevaient et s'écartaient les uns des autres. Il étudia et nota tous ces mouvements avec la plus grande précision. L'exploration électrique de l'écorce cérébrale, faite ainsi comparativement chez différentes espèces animales, lui fit reconnaître que, pour chaque espèce , il y a un ou plusieurs centres prédominants ^.
Dans son Traité du système nerverAX^ M. Yulpian avait déjà dit que l'influence du cerveau sur les mouvements volontaires est d'autant plus grande que les animaux appartiennent à une classe supérieure. L'étude du cerveau du singe, faite par le docteur Ferrier, vint fournir une démonstration éclatante à cette conception.
Ferrier se procura un grand nombre de singes, fit de nombreuses expérimentations et eut la satisfaction de répéter ses expériences publiquement sur un singe, devant la Société royale de Londres.
Mais, depuis longtemps déjà, un savant français, M. le professeur Broca, avait fait une première tentative de localisation fonctionnelle dans l'écorce grise cérébrale ; se fondant sur un
* Ferrier, Recherches expérimentales sur la physiologie et la pathologie cérébrale. (Progrès médical, 1873-74.)
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certain nombre d'autopsies condiuintes» il a^ait localisé la &r culte du langage articulé dans la troisième circonvolution firontale. Malgré les critiques nombreuses qui combattirent cet essai, un nombre considérable de fidts sont venus confirmer la locidtsation de Broca.
C'est précisément sur cette troisième circonvolution que Fei^ rier a trouvé aussi les centres moteurs des lèvres et de la langue,
M. Gharcot, d'autre part, dit que deux localisations paraissent fermement établies à la surfiice des circonvolutions ; ce sont : le centre du langage sur la troisième circonvolution , frontale et un centre pour le mouvement des membres sur la partie supérieure des deux circonvolutions pariétales et le lobule préoôv taral.
L'honneur principal de cette découverte reviendrait donc au savant professeur M. Broca, qui, par Tanatomie pathologique, est arrivé à des conclusions positives, au moins pour ce qui ooocerne le langage, c L'exercice de la faculté du langage articulé est subordonné, dit M. Broca, à l'intégrité d'une partie tpès^irconscrite des hémisphères cérébraux et plus spécialement de l'hémisphère gauche. Cette partie est située sur le bord supérieur de la scissure de Sylvius, vis-à-vis l'insula de Reil, et occupe la moitié postérieure, probablement même le tiers postérieur de la troisième circonvolution frontale ^ »
Les fidts cités à l'appui par M. Broca, dans l'autopsie des aphasiques, montrent, en effet, que presque toujours^ dix^neut i6is sur vingt, c'est dans la circonvolution gauche que réside la faculté de la parole, et cela par la raison toute simple que Thémisphère gauche tient sous sa ^dépendance le mouvement des membres droits, qui, par leur exercice et par une tendance héréditaire, sont plus précoces^dans leur développement.
c C'est pour cela aussi que, dès les premiers temps de la vie, le jeune en&nt se sert de préférence des membres dont l'énervation est alors la plus parfaite, pourquoi, en d*autres tenaes, il devient droitier. Le membre supérieur droit étant, dès ^origine, plus fort et plus adroit que le gauche, est appelé, par cela même, à fonctionner plus souvent, et il acquiert dès lors une supériorité de force et d'adresse qui ne fait que s'accroître avec Tàge.
* Broca, Bulletin de la Société d'anihrcpologie de Parii*
€ Le langage articulé dépend donc de la partie de l'encéphale qui est affectée aux phénomènes intellectuels^ et dont les organes 4)6rébraax moteurs ne sont, en quelque sorte, que les agents. Or, cette fonction de Tordre intellectuel, qui domine la partie dynamique aussi bien que la partie mécanique de l'articulation, parait être Tapanage à peu près constant des circonvolutions de i*hémisphère gauche, puisque les lésions qui produisent Taphémie occupent i peu près constamment cet hémisphère. Cela ne veut pas dire que l'hémlsi^ère gauche soit le siège exclusif de la faculté générale du langage, qui consiste à établir une relation déterminée entre une idée et un signe, ni même de la faculté spéciale du langage articulé, qui consiste à établir une relation entre une idée et un mot articulé; rhémisphère droit n'est pas plus étranger que le gauche i cette faculté spéciale, et, ce qui le prouve, c'est que rindividu rendu aphémique par une lésion profonde et étendue de l'hémisphère gauche n'est privé, en général, que de la fiOQlté de réproduire lui-même les sons articulés du langage ; il continue i comprendre ce qu'on lui dit, et, par conséquent, il connaît parfaitement les rapports des idées avec les mots. En d^autres termes, la faculté de concevoir ces rapports appartient i la fois aux deux hémisphères, qui peuvent, en cas de maladie, se suppléer réciproquement; mais la faculté de les exprimer par des mouvements coordonnés, dont la pratique ne s'acquiert qu'à la suite d'une très-longue habitude, parait n'appartenir qu'à un seul hémisphère, qui est presque toujours l'hémisphère gauche ^ »
n parait donc que si la théorie des localisations cérébrales n'est pas encore établie d'une manière positive et certaine pour l'ensemble des fonctions de cet organe, elle l'est toujours d'une manière au moins relative en ce qui concerne la faculté de la parole. Une série d'expériences paraissent avoir confirmé pleinement l'hypothèse du professeur Broca, et nous désirons que des travaux postérieurs viennent encore justifier le mérite de sa découverte.
Mais il y a des points sur lesquels la physiologie et la pathologie cérébrale sont parfaitement d'accord aujourd'hui. Il est constaté effectivement, dans les faits généraux de la vie psychique,
* Broca, Du siège de la faculté du langage articulé, (Bulletin de la &>eiété d'anthropologie de Paris, 1865, p. 3»3, cité par Abel Hovelacque.)
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que les facultés supérieures, les faits dits de conscience, dans tout le règne animal, aussi bien chez les invertébrés que chez les vertébrés, sont étroitement liés à Texistence d'un système nerveux, et que leur énergie est nécessairement en rapport avec la complexité et la perfection de ce ^stème.
Ce système nerveux est composé d*un tissu spécial dont les cellules et les fibres sont à peu près les mêmes chez tous les animaux ; les cellules sont les centres d'action et les fibres les conducteurs qui portent aux extrémités l'impulsion reçue.
« Il y a là quelque chose, dit le docteur Letourneau, d'analogue i la pile électrique et au fil qui transmet au loin le courant. »
Les milliers de fibres sensitives et périphériques de chaque moitié du corps aboutissent d'abord à un noyau cellulaire intra-crànien, la couche optique ; de là elles rayonnent vers les cellules corticales des circonvolutions ; enfin, d'autres fibres partent de ces cellules corticales et convergent vers un autre noyau cellulaire, te corps strié, d'où s'irradie enfin tout le système des fibres motrices périphériques, relié d'autre part aux cellules du cervelet, qui semble être simplement un centre coordinateur des mouvements. Gomme les cellules corticales des deux hémisphères cérébraux sont réunies par des fibres transversales, il en résulte que les hémisphères, les deux couches optiques, les deux corps striés, forment un système complet, dont les différentes parties se lient anatomatiquement et physiologiquement < .
L'homme possède plusieurs milliers de cellules nerveuses superposées en strates dans un millimètre carré de substance corticale cérébrale, et le nombre de ces strates est plus grand à la partie antérieure du cerveau, dans les lobes frontaux, où parait résider le quartier général de l'intelligence ^.
En résumé,'tout système nerveux quelque peu développé, aussi bien chez les invertébrés que chez les vertébrés, se ramène à une partie cellulaire consciente, en relation de continuité avec deux systèmes fibreux, l'un afférent, par où arrive l'excitation sensitive, l'autre efférent, par où se transmet l'incitation motrice. Le schéma d'un tel système est une cellule consciente munie d'une
« J. Luys, Recherches sur U système tierveux cérébro-spinaL Paris, 1865. Letourneau, Op. cit.
' J. Luys, Etudes de physiologie et de pathologie cérébrales, Paris, 1874. Letourneau, Op. cit.
DE LA FACULTÉ DE l' ARTICULATION 53
seule âbre afférente et d'une seule âbre efférente. Mais le mode de fonctionnement d'un système ainsi disposé est évidemment Taction réflexe ; et, en effet, il n'est pas d'acte nerveux central, du protozoaire à l'homme, qui ne puisse se ramener à des actes réflexes ^
Tous les phénomènes psychiques, tous les actes de la vie cérébrale, ce qu'on appelle généralement intelligence, raison, volonté, etc., ne sont donc, en résumé, que les manifestations des propriétés spéciales du tissu nerveux.
Votre éminent professeur, M. Schiff, vous a déjà donné, en quelques conférences savantes, toute sorte de détails sur cet intéressant sujet : action réflexe, fonctions du cerveau, fonctions générales des centres nerveux, etc., etc. Tout ce qu'il y avait à dire a été dit par celui qui a enrichi la science d'aussi importantes découvertes avec ses nombreux travaux et ses expérimentations journalières.
C'est à M. Schiff que Ton doit la constatation que toute sensation est accompagnée d'une élévation de température du nerf, d'un trouble dans son état électrique et d'une oscillation négative du courant nerveux. Il a établi aussi qu'elle a besoin, pour s'effectuer, d'un temps très-appréciable, correspondant à une élévation de température dans les cellules qui en sont le siège. Il a de même observé, en ce qui concerne les localisations, que la substance cérébrale s'échauffait dans telle ou telle région, selon que l'ébranlement appartenait à telle ou telle catégorie d'excitations sensorielles >.
Toute l'activité cérébrale n'est autre chose que le jeu de la nutrition des cellules, qui, comme tout ce qui a vie, sont le siège d'une constante rénovation moléculaire. « Tout travail, tout acte psychique, dit Letourneau, répondent à une congestion, à une sorte d'érection de la portion cérébrale en activité ; les vaisseaux capillaires, gorgés de sang, laissent transuder à travers leurs parois des sucs nourriciers, des plasmas liquides, dont s'abreuvent les cellules ; elles y rejettent les molécules usées et elles en tirent des molécules nouvelles. Sans cette perpétuelle irrigation des cellules nerveuses par un sang artériel, vivifiant, oxygéné, il n'y a plus de vie consciente. »
* Ch. Letourneau, La Physiologie des passions. — La Biologie, ' M. Schiff, ArcMves de physiologie, 1870.
Si, avec les savants physiologistes déjà cités, nous voulions parcourir Téchelle zoologique plus élevée en organisation^ il nous serait facile de reconnaître que les différences ne sont pas aussi grandes que nous ne le feraient supposer parfois les faits fonctionnels, et que ces mêmes différences sont beaucoup plus tranchées par exemple, entre les singes inférieurs et les singes supérieurs qu'entre ceux-ci et l'homme.
C'est un point établi suffisamment dans une série de travaux dont le moindre mérite n'a pas été, à coup sûr, de faire rentrer dans le domaine de la science l'analyse de cet organe privilégié, qui a été pendant de si longs siècles le sujet des spéculations les plus fantaisistes.
On croyait, en effet, il n'y a pas si longtemps, qu'il existait dans le cerveau humain des organes spéciaux que ne possédaient point les autres animaux. Or, l'anatomie cérébrale nous démontre que les traits caractéristiques du cerveau de l'homme sont déjà marqués chez les singes inférieurs et existent, plus ou moins développés, chez les singes supérieurs.
La gradation est facile à observer dans la structure intime du cerveau antérieur de tous les mammifères. Le corps calleux, ou commissure transversale des hémisphères, par exemple, n'existe que chez les placentaliens, et certaines dispositions dans la conformation des ventricules latéraux sont exclusivement particulières aux singes supérieurs et à l'homme. D'une manière générale, le cerveau antérieur, qui est le siège de toutes les activités nerveuses appelées par nous c vie psychique », n'offre qu'une gradation ascendante et ininterrompue. Les différences intellectuelles correspondent toujours à des dissemblances frappantes dans le degré de développement de cette partie de l'organe. Les mammifères inférieurs ont la surface des hémisphères lisse et unie ; le cerveau antérieur a si peu de volume qu'il ne recouvre jamais complètement le cerveau moyen ; à un degré supérieur, le cerveau antérieur recouvre entièrement le cerveau moyen ; le cerveau postérieur reste cependant encore libre ; mais, chez les singes et chez l'homme, le cerveau moyen et le cerveau postérieur sont cachés par le cerveau antérieur, qui domine principalement.
Une égale gradation se reproduit dans le développement des sillons et des circonvolutions, dont l'étude comparative chez les différents groupes nous prouve que le développement des hau-
tes focultës psychiques est toujours marqué, comme il est dit précédemment, par l'existence de ces complications, c'est-à-dire par la complexité mémo de la constitution de cette partie de Forgane^
Je me suis un peu étendu sur cet intéressant sujet de Tanatomie cérébrale, dont l'importance n'a pas besoin d'être démontrée; le langage humain étant considéré, à très-juste titre,comme la manifestation la plus intime de notre activité intellectuelle, il était naturel de chercher dans notre organisation psychique les premières indications.
Or, il me semble que, d'après ce qui vient d'être exposé, on est logiquement conduit à ne voir, dans cette faculté spéciale de la parole, autre chose que la conséquence naturelle d'un plus grand développement organique, produit exclusif de la sélection naturelle dans la lutte pour l'existence. La faculté de l'articulation est un perfectionnement accompli, un pas de plus fait en avant dans l'évolution humaine, pas considérable, il est vrai, mais dépendant absolument des efforts tentés et des avantages acquis précédemment dans une série de perfectionnements et de progrès graduels.
Aussi, nous ne pouvons accepter aucune des deux hypothèses, de la fgv<rtç et de la 6tçiç, proposées pour expliquer l'origine du langage. Comme le fait très-bien observer Geiger, elles sont également erronées, parce qu'elles supposent qu'un son déterminé représente une idée déterminée et pas d'autre, tandis que l'étude physiologique de la parole nous démontre, au contraire, que tout son peut représenter toute idée, et que toute idée peut être exprimée par tout son ^.
On ne saurait non plus, comme le font certains linguistes, établir une différence entre une faculté soi-disant naturelle du langage articulé et Texercice de cette faculté ; la première appelée MfrfîM, la seconde S/oyov. Cette conception est encore fausse phylogéniquement, du moment que nous acceptons la doctrine généalogique, et que nous ne voyons dans ce phénomène que le résultat des aptitudes antérieures et le développement de facultés
* E. Hseckel, L" Anthropogénie, Paris. Reinwald, 1876. Cari Qegembaur, Prmcipes d'anatomie comparée, Id., 1874. Th. Huxley, Evidence de la place de Vhomme dans la nature, Londres, sQeiger, Op. cit.
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plus rudimentaires. En physiologie, il ne faut pas oublier le vieil axiome : « Tel est l'organe, telle vaut la fonction », car la manifestation de n'importe quelle activité physiologique sera toiyount fatalement et Inéluctablement en rapport avec le degré de développement de l'organisme dans les différentes périodes de son évolution.
Evidemment, cette transition du langage des signes, du cri et du geste émotionnel, au langage proprement articulé, a été le pas le plus décisif que l'homme ait réalisé pour se différencier de ses ancêtres simiens.
Ainsi, nous sommes conduits à penser que c'est par le langage que notre organisme cérébral s*est de plus en plus développé, en nous séparant toujours davantage de l'espèce dont nous sommes sortis par différenciation.
Mais il est aussi important de constater que cette faculté de l'articulation n'est pas apparue tout d'un coup dans la vie générale du langage : elle représente, comme il est dit précédemment, le résultat des efforts de générations nombreuses ; tous les groupes humains ne l'ont point possédée ou acquise au même degré, et tous n'ont pas atteint, par cette raison, un égal développement.
Nous allons donc résumer, en quelques mots, le sujet de cette étude pour terminer :
!"> La faculté du langage articulé est bien un signe caractéristique de l'homme, mais elle ne saurait être considérée autrement que comme le perfectionnement de procédés rudimentaires et comme un développement des aptitudes spéciales déjà possédées par nos ancêtres animaux.
2^ Cette faculté de l'articulation résulte de certaines conditions physiologiques particulières à notre organisme, mais qu'on ne saurait cependant soustraire aux lois générales de la biologie, car elles ne sont que la transformation évolutive des conditions précédentes. Ces conditions sont, par exemple, la station verticale, le développement du larynx qui s'ensuivit nécessairement, la modification dans la construction de la cavité buccale et de la denture, l'attention plus particulière portée vers les sens spéciaux, la vue, l'ou'ie et la préhension tactile, par l'intermédiaire desquels l'intelligence se formait en s'initiant à la coordination et à la fixation des idées; enfin, par le progrès de l'activité sociale
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qui facilita et provoqua une aérie de toutes sortes de sélections et de perfectionnements.
9^ Le siège anatomique de la faculté de la parole parait être, d'après les derniers travaux de célèbres physiologistes et particulièrement de M. Broca, la moitié postérieure ou le tiers postérieur de la troisième circonvolution frontale gauche sur le bord supérieur de la scissure de Sylvius, vis-à-vis de i'insula de Reil. Tout en faisant des réserves sur cet important résultat de localisation auquel ne veulent point se rallier bon nombre de physiologistes, nous sommes forcés de convenir que des expériences et des observations nombreuses sont presque toujours venues le • confirmer. Il y a, en outre, d'après le docteur Ferrier, de Londres, un fait incontestable : c'est que c'est sur ce point que se trouvent précisément les nerfs moteurs des lèvres et de la langue.
En tout cas, si la théorie des localisations cérébrales parait partager jusqu'à un certain point le monde savant de notre époque, il n'en est pas de même en ce qui concerne la constitution et les fonctions générales de cet organe, qui ne saurait être considéré autrement que tous les autres organes et toutes les autres fonctions.
On est, en effet, parfaitement d'accord, aujourd'hui, pour constater que tous les éléments anatomiques se nourrissent, se développent et se reproduisent ; seulement, sur ce fonds commun se greffent des propriétés spéciales et particulières à chaque espèce histologique. On sait que la cellule épithéliale sécrète, que la fibre musculaire se contracte, que la fibre nerveuse conduit les incitations motrices et sensitives ; enfin, que tous les phénomènes de conscience ont pour siège évident des cellules nerveuses. Partout où il y a des phénomènes conscients, il doit y avoir et il y a, en effet, des centres nerveux. La pensée elle-même est, bien certainement, une propriété spéciale de la cellule nerveuse.
4^ Dans la formation de la parole, nous trouvons en premier lieu une détermination de la volonté ; en second lieu, une trans* mission de la volonté à travers les nerfs du mouvement, et enfin une excitation des muscles avec l'aide du sens musculaire, ainsi qu'une association des mouvements dans un but déterminé, avec la collaboration, bien entendu, du sens de Foule.
Les organes qui fonctionnent dans la formation de la parole
60 DB LA PACULTâ DE L*ÂRTICULÂTION
teur Fournie, Thomme possède déjà un langage ; mais ce langage est bien éloigné encore de celui de la parole, puisque avec lui on n'exprime que des perceptions, des sensations agréables ou désagréables. >
L'activité volontaire de nos organes et la tendance à imiter tout ce qui impressionne nos sens, tendance que nous voyons déjà aussi développée chez Fespèce simienne, fournissent encore au langage appelé signes naturels quantité de mouvements, de gestes et de sons émotionnels.
Mais le fait important à consigner, c'est que Iqs nerfs moteurs et sensitifs qui président à la production de la plupart de ces mouvements émotionnels sont les mêmes qui fonctionnent dans les principaux mouvements nécessaires à la formation de la parole.
Ces considérations ne me paraissent point indignes de notre attention, si nous voulons nous expliquer d'une manière rationnelle la faculté de V articulation.