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La glycogénie animale

LIBRAIRE DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE 120, Boulevard Saint-Germain, en face de l’École de Médecine

PREFACE

La statue en bronze de Claude Bernard s’élève sur un terre-plein, en face de l’entrée principale du Collège de France, rétablissement où s’exerça son activité, où furent menés à bien ses grands travaux. La main droite est appuyée sur une feuille de bronze figurant un rouleau de parchemin et pendant en avant d’une petite table sur laquelle repose la partie supérieure. Sur cette feuille sont gravées les indications des principaux travaux de -l'illustre physiologiste; en tête, on lit : Glycogénie animale. Une mention sculptée sur le socle nous apprend que ce monument a été élevé à la mémoire du maître par ses élèves et ses amis.

Lorsque, il y a quelques semaines, je me trouvai en face de cette statue d’un homme que j’ai toujours vénéré, j’éprouvai une indicible émotion. Un des rayons de l’auréole dont ses découvertes ont entouré son front a pâli et ce n’est pas le moins brillant ; aucune main malveillante n’a contribué à ternir cette gloire. Des recherches sérieuses faites par un élève respectueux du savant ont paru démontrer que la glycogénie, considérée par CL Bernard comme une fonction vitale, n’élait pas autre chose qu’un

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phénomène produit dans le foie après la mort, un phénomène cadavérique. Cette opinion parut confirmée par des recherches nombreuses de physiologistes estimables. On était persuadé que Cl. Bernard avait commis une erreur, que la glygocénie était, nous l’avons dit, purement cadavérique, malgré l’enthousiame soulevé il y a quarante ans par sa découverte.

11 est intéressant pour l’histoire de la science de voir jusqu’à quel point une idée doctrinale en vogue peut retentir sur l’expérimentation, jusqu’à quel point elle peut faire dévier dans une direction préétablie l’ordre des recherches; quelle importance acquièrent les observations en rapport avec elle, tandis que les observations contradictoires sont laissées au second plan. Cette théorie de la glycogénie cadavérique, qui est celle de Pavy, dominait tout ; son influence était telle que l’un des premiers disciples de Cl. Bernard, un physiologiste éminent, allant plus loin que Pavy lui-même, ne pouvait rencontrer des traces de sucre ni dans le sang, ni dans le foie.

Dans les dernières années de sa vie, Cl. Bernard a publié un travail destiné à combattre les objections de ses adversaires. Ce travail n’eut pas le résultat attendu. La glycogénie hépatique resta un phénomène cadavérique. Ou bien on ne trouvait pas de sucre dans le sang, ou si on ne pouvait en nier la présence, on le considérait comme un élément accidentel d’origine alimentaire.

J’ai commencé, il y a environ douze ans, mes expériences sur la glycogénie hépatique; dès les premiers essais, j’ai acquis la conviction que la glycogénie est une fonction physiologique du foie ; mais il fallait fournir des preuves en nombre suffisant pour dissiper tous les doutes.

Dans le cours de mes travaux, je m’efforçai de déter-

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miner la quantité de sucre formée dans F unité de temps, j’instituai des expériences pour reconnaître les matériaux aux dépens desquels se forme le sucre, je fis une série considérable de recherches, en expérimentant sur des animaux ayant jeûné ou soumis à des régimes variés, pour établir les relations qui existent entre l’alimentation et la glycogénie; enfin, je tâchai, par les procédés d’isolement du foie, à acquérir des données sur le sort ultérieur du sucre formé.

J’ai publié, il y a deux ans, une grande partie de ces expériences dans un recueil de mes travaux intitulé : Etudes sur les échanges organiques (1).

Ces études ne sont autre chose que les documents à l’appui de la doctrine que je viens soumettre aujourd’hui dans son ensemble aux médecins et aux physiologistes. Je donne d’abord le détail des méthodes que j’ai suivies dans mes travaux et que j’ai dû créer en grande partie. L’emploi de procédés défectueux a certainement été pour beaucoup dans l’insuccès qu’ont éprouvé tant d’expérimentateurs consciencieux recherchant le sucre soit dans le foie vivant, soit même dans le sang. Je poursuis ensuite les hydrates de carbone dans leur passage à travers le tube digestif ; j’aborde enfin l’étude de la glycogénie hépatique, fonction qui ne dépend en rien du sucre introduit par l’alimentation.

Dans les premières recherches que j’ai faites, en collaboration avec Kratschmer, j’ai examiné le foie d’un grand nombre d’animaux vivants et dans tous les cas, sans exception, la quantité de sucre trouvée dépassa de plus du double celle trouvée par Cl. Bernard. Je ne me contentai pas de ce

(l)’Seegen, Studien über Stoffwechsel im Thicrkôrper, Berlin, 1887.

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résultat et chez plus de soixante chiens je recueillis isolément, par divers procédés, le sang de la veine porte et celui des veines sus hépatiques ; ce dernier était toujours de beaucoup le plus riche en sucre; enfin je démontrai par voie expérimentale que la glycogénie, qui persiste dans le foie après son extraction de l’organisme, n’est pas un phénomène cadavérique, mais, au contraire, le résultat de la survie de la cellule hépatique, et qu’il est possible d’accroître et d’entretenir l’activité glycogénique en prolongeant la vie de cette cellule par son contact avec du sang artériel.

Ainsi se trouvait démontré, et pour toujours, le caractère physiologique de la glycogénie; mais, pour se faire une idée nette de l’importance de cette fonction, il fallait en connaître l’étendue le plus exactement possiblë.

La détermination de l’accroissement du sucre dans le sang à sa sortie du foie et l’évaluation du volume de sang qui est amené à cet organe par la veine porte m’ont permis d’établir que de grandes quantités de sucre passent du foie dans le sang, que chez un chien de 20 à 30 kilogrammes, par exemple, le sang s’enrichit de plusieurs centaines de grammes de sucre dans les vingt-quatre heures.

Contrairement à Cl. Bernard, j’ai reconnu que ce n’est pas le glycogène, mais les substances albuminoïdes et les corps gras qui constituent les matériaux de la glycogénie ; je constatai de plus que chez un animal, dont le poids reste invariable et qui est nourri exclusivement avec de la viande maigre, la plus grande partie de cette viande, ou si l’on aime mieux le carbone qu’elle renferme, sert à la formation du sucre ; il en résulte, comme une conséquence nécessaire, que le sucre du sang doit suffire à l’accomplissement de toutes les fonctions physiologiques, en d’autres termes, qu'il constitue

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la source dynamique de la calorification et de l'activité fonctionnelle.

Ce n’est qu’en la comprenant ainsi qu’on apprécie toute Importance de la glycogénie. Le sucre du sang est pour l’entretien de la vie ce qu’est le charbon pour le fonctionnement de la machine à vapeur; la vie cesserait par un simple arrêt de quelques heures de la fonction hépatique, le combustible, source de toute énergie, cessant de se former. Mais de même que la machine à vapeur ne fonctionne bien que si le combustible qu’on lui fournit est entièrement utilisé, la vie physiologique n’est possible qu’à la condition que le sucre du sang se trouve décomposé à mesure qu’il arrive dans la circulation ; il n’est pas douteux que de nombreux dérangements de la machine animale doivent être attribués au trouble de l’équilibre entre l’apport et le déport, c’est-à-dire entre l’arrivée du sucre dans le sang et sa destruction. La doctrine de la glycogénie, avec l’étude des matériaux qui servent à la formation du sucre, ainsi que de l’étendue et de l’importance biologique, de cette fonction, constitue l’une des pierres angulaires de toute la physiologie, et sa parfaite connaissance aura des conséquences pratiques d’une portée considérable, surtout pour la théorie du régime alimentaire.

Mon travail présente encore jusqu’à un certain point les caractères d’un plaidoyer; il s’agissait de combattre des objections justifiées ou non et de les réduire à néant par un riche faisceau de preuves. Déjà le nombre des contradicteurs a diminué : j’ai notamment éprouvé une vive satisfaction de voir J. Munk tenir compte de la doctrine actuelle de la glycogénie dans son excellent Traité de physiologie , qui répond si bien aux besoins des élèves. Bientôt cette doctrine sera appréciée à sa vraie valeur et occupera la

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place qu’elle mérite clans l’enseignement de la physiologie. Alors seulement la gloire du grand homme qui a découvert la fonction glycogénique du foie sera consacrée par un monument plus durable que l’airain, un monument qui aura ses fondements dans la science même et sera aussi impérissable qu’elle (1).

J. SEEGEN.

Vienne, janvier 1890.

(1) Note du traducteur. — Sur le désir de Fauteur, nous signalons ici une erreur regrettable qui de l’original a passé dans la traduction : à la page 210, le poids de glycogène musculaire d’un chien de 40 kilogrammes est évalué à 7 grammes au lieu de 72 (ligne 8 d’en bas) et à 16 grammes au lieu de 162 (ligne 5 d’eii bas). Il est évident que les chiffres de la page 211 devront être modifiés dans ce sens. Ces corrections n’influent en aucune façon sur les conclusions de l’auteur quant au rôle du glycogène musculaire dans l’économie.

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