‹ La gommeChapitre 24 sur 59 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

JACQUES RHODEL, PRINCE ALEXIS ODEROFF

ODEROFF. Il entre par la droite, son bras sur celui de Rhodel.

... Oui, voilà comment j'ai connu Thérèse Raïa, le soir de ce fameux incendie...

RHODEL

... dont on n'a jamais découvert les auteurs?

ODEROFF, sèchement.

Personne ne les a dénoncés.

RHODEL

N'étes-vous pas proscrit?..

ODEROFF, comme s'il n'avait pas entendu.

Nous parlions de Thérèse Raïa...

Je ne l'ai plus revue depuis. Quelle est la suite de son aventure ? Ma vie, à Paris, est retirée, presqu'en dehors du monde... Travaillant beaucoup, je ne sais rien.

RHODEL, rêveur.

Je vous ai vu dans la plupart des capitales d'Europe où, chaque année, je vais interpréterles grands musiciens que je préfère. Nous nous sommes trouvés liés, après une longue causerie... à Vienne, vous ensouvient-il?..

par une communauté d'admiration pour Back, le pilier, pour Chopin, Beethoven, pour Wagner. J'éprouve, toutefois,un secret sentiment quenous sommes plus liés depuis que, ce soir, sur le boulevard, ayant prononcé, par hasard, le nom de Thérèse Raïa, j'ai appris que vous la connaissiez. En me racontant ses fantaisies extravagantes

et adorables, vous m'avez pris le bras, comme si Thérèse nous rendait plus intimes.

ODEROFF

Je ne l'aime pas.

RHODEL

Mais vous l'estimez ! Nous gardons, nous deux, faisantune naïve exception, une sympathie désintéressée, profonde, pour cette comédienne, pour cette jeune fille. Elle, contre tous, si artiste et si pure, comment ne pas la défendre? Elle est en butte, aujourd'hui, aux attaques continuelles de la blague parisienne, venimeuse et rapetissante, qui sourit ou ricane, spirituellement, de ce qui est respect, croyance, amour, talent, de ce qui est grand et beau, avec évidence, comme le soleil est de la clarté... car la blague, éprise d'artificiel, aime mieux le gaz que le soleil.

ODEROFF

Les acteurs sont en scène. C'est fort paisible, ici. (ii s assied et sourit.) Il ne vous déplait point, n'est-ce pas, de parler d'elle ?

RHODEL

Onlablaguel Qui?... les imbéciles et les esprits moyens qui sont pires. Tous les hommes supérieurs qui l'ont approchée ont été frappés par ses qualités originales. Ils l'ont aidée, protégée; et elle a été engagée ici...

Vous n'étiez pas à la première?

ODEROFF

Je vis en loup.

RHODEL

D'abord, une impatience. On allait enfin la voir, cette étrangère dont on disait merveille... Quand elle entra, vers le milieu du premier acte, il se fit un profond silence. Toutes les lorgnettes étaient braquées sur elle.

Succès physique. Jolie fille! La sil-

houette était exquise de Madeleine de Maupin en travesti, avec ses bottes, son pourpoint de velours rouge sombre, la main sur la poignée de sa longue épée, le visage mignon sous un large chapeau à plumes. C'est la scène de l'auberge, les cavaliers sont à moitié gris; elle entonne, à leur aspect, le fameux couplet : « Idéal, fleur bleue, au cœur d'or, qui t'épanouis, tout emperlée de rosée, sous le cielduprintemps. 7? Sonaccenttzigane, harmonieux à la ville, forcé sur la scène par le ton du théâtre, était atroce. Elle le comprit ; sa main tremblait. Ily eut, alors, dans la salle, un sourire général, qui s'entendit. Emu, je suivais, de monfauteuil, sesimpressions, ayant peur autant qu'elle. Je craignais qu'elle ne pût continuer.

Le premier acte fut une complète déroute... J'allai d^ns sa loge. Avec une volonté de fer, la pauvrette cachait son navrement sous une gaîté nerveuse... Et la fin de la pièce ? Que

VOUS dire ?... L'effarement fit place à de l'énergie; souriante, elle tint tête au public presqu'avec insolence... Ce fut un four.

ODEROFF, debout.

Et VOUS protestez?

RHODEL

Oui; son accent, elle le corrigera.

Vraie artiste, elle n'a pas l'apprentissage, et n'exécute pas ce qu'elle conçoit. On lui a fait croire à du talent, elle en a... Vous êtes bien certain, vous, que ce n'est pas une femme banale ?

ODEROFF

Vous vous êtes battu pour elle?

.(Geste évasif de Rhodei.) ...Elle va arriver bientôt?

RHODEL

Je ne sais pas.

ODEROFF

Vous m'avez mené ici pour la rencontrer... Elle doit venir au

théâtre chaque soir, même quand elle ne joue pas, comme le papillon vient à la flamme qui le brûlera... Vous l'aimez donc bien ?

RHODEL

J'en suis foui.. Mais j'ai de noirs pressentiments. Elle ne veut pas de moi. Je crains de m'en assurer en lui avouant mon amour. Si je n'avais la passion de mon art, je me serais fait sauter la cervelle.

ODEROFF

Vous oubliez l'espérance.

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