SCÈNE IX THERESE, RHODEL
RHODEL
Qu'avez-vous? Vous êtes triste...
Je suis malheureuse... Elle se moque de moi; elle n'a pas tort, sans
doute. Chaque jour, depuis une semaine, je sens, autour de moi, les mêmes ironies. Qu'ai-je donc fait pour être la cible de tous les traits plaisants? Si vous saviez, je ne dors plus, et quand je sommeille, mes rêves sont d'affreux cauchemars. Je me dresse sur mon lit, en sursaut, au bruit de milliers et de milliers de rires informes, qui, indéfiniment, se succèdent dans ma nuit... Je ne crois plus à rien, c'est fini, c'est bien fmil..
RHODEL
Ne croyez à rien, mais croyez â l'amour. Je vous aimé... Ahl je Tai dit, enfin I C'est si doux de prononcer ces mots qui, depuis longtemps, me venaient aux lèvres et que je retenais. Jevous aime... Laissez, laissez. ..Chère ambitieuse, j'avais peur de votre ambition. Vous rêviez des triomphes.
En quoi pouvait, alors, vous intéresser mon amour? Mais je vous ai adorée, depuis la première heure. Que nous
importe le succès?... Maintenantvous ne vous en souciez plus, n'est-ce pas?
C'est bien vrai que je ne dois plus redouter voschimères? Vous quittezle théâtre?.. Je vous aime. Voulez-vous, Thérèse, être ma femme?
THÉRÈSE, après un silence.
Non, ami.
RHODEL
Je le redoutais... Mais ce n'est pas possible... Je vous aimeéperdument...
Vous souvient-il d'un poème qui sourit et qui pleure? Vous m'avez lu une strophe sur la page où votre regard était tombé : «De mes grandes douleurs j 'ai fait de petites chansons. » C'est ce que disait la strophe, vous rappelez-vous ? J'ai été sur le point de vous avouer mon amour. Je sentais mes tourments qui montaient, en larmes, à mes yeux. Mais vous aviez votre air froid et conquérant. Et j'ai tu ma passion... nous avons parlé de tout, sauf de ce qui me faisait battre le
cœur à se rompre... Le soir, vous avez voulu dîner avec moi, au cabaret. Un monsieur, près de nous, écoutait sans comprendre. Je prétendais que l'idéal est dans le temple et non dans le faubourg, qu'ilfautaristocratiserl'art..
Qu'est-ce que cela me faisait, pour le moment? Ma pensée était loin de mes paroles. Elle allait à vous, à votre rêve que vous avez voulu livrer aux bêtes, à vos longs cils au travers desquels glisse votre désir infini, à vos lèvres... elle allaita vous, partout...
(Il tend sa main pour prendre celle de Thérèse.)
Je VOUS aime... mais vous êtes comme une statue du refus.
Je ne peux pas I Vous avez pour mère une merveilleuse cantatrice dont le monde entier a consacré le le succès. Vous avez vous-même un nom fêté. Une comédienne, qui serait do premier rang, pourrait mettre, en signe d'amour éternel, sa main dans
votre main. Il n'en est pas ainsi de moi. Vous le penseriez plus tard; on le dirait autour de vous... C'est impossible que, dans cette famille d'artistes, entre une cabotine bafouée, ridiculisée, une pauvresse à la charge d'une vieille femme, une intrigante, a déjà dit un journal, admise ici on ne sait par quelle faveur. . . Mon chemin est autre. Je ne « veux >/ pas vous aimer
RHODEL
Vous êtes mon bonheur et je ne le laisserai pas s'échapper. Il est écoulé le temps où je n'avais souci que de gloire. Mon cœur n'a jamais battu comme le jour où je vous ai rencontrée. Je vous aimel Tout votre corps est passion... Oui, venez, je vous emmène loin d'ici... Viens! tu es ma femme! Tu laisses le théâtre pour n'être plus qu'à notre baiser.
Que t'importent les envieux? Je veux un nid où n'arrivera aucun écho des vilenies du monde... Tu as produit
sur moi rémotion la plus tendre et la plus délicieuse... Pardonne, je suis fou de toi. . . Je suis fou de toi, entendstu... Je ne tiens qu'à toi au monde... Je t'aime... Je te veux...
THÉRÈSE
Je ne puis... Quand j'aimerai quelqu'un je me donnerai à lui. Il n'y aura personne avant et personne après.