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SCÈNE IV

THÉRÈSE, puis JACQUES RHODEL

THÉRÈSE, d'abord seule ; elle dégrafe son manteau, ôte son chapeau et pose le tout sur le dossier d'une chaise. Elle est songeuse, mélancolique , son exaltation étant calmée. Elle a suivi du regard la sortie de sa tante.

Elle me chérit à sa manière et je ne puis lui en vouloir.

Comme elle va s'asseoir, Michel ouvre la porte ôt Jacques Rhodcl entre, un livre sous le bras.

THÉRÈSE, allant vivement à lui, la main tendue.

Vous ne vous faites pas attendre, vous, mon bon ami.

RHODEL, serrant affectueusement la main de la jeune fille.

Vous êtes seule?

Oui, ma tante vient de me quitter pour s'habiller après m'avoirfait de la morale. Elle est dans ses jours de sermons.

RHODEL

Et cette morale disait?...

THÉRÈSE, riant.

La morale de matante, mon ami, est toute spéciale... Voulez-vous que nous n'en parlions point?

RHODEL

Alors parlons de vous, Thérèse.

Vous avez été au théâtre aujourd'hui?

THÉRÈSE

J'en arrive et j'en apporte une

heureuse nouvelle. Elle vous réjouira, mon bon ami; mes débuts sont

fixés... (Reprenant sa crânerie.) et je jOUe

mademoiselle de Maupin.

RHODEL Ah! c'est tant mieux! (Avec une affecUon

plus calme.) Vous voyez que je faisais bien de vous dire de n'être point triste... comme hier, lorsque vous m'avez demandé ce livre.

THÉRÈSE, prenant le volume.

L'l7lterme\'{0} (Elle le feuillette rapidement; pris, tout à coup, un doigt sur une page, elle la parcourt. Rhodel est assis près d'elle, à sa droite, un peu en arrière, et il suit la lecture de la jeune fille par dessus, un peu, son épaule; elle lit:) <l. De meS

grandes douleurs j'ai fait de petites

chansons ». (Se retournant à demi vers Rhodel,

avec émotion). Oui, la joie est rebelle, longue à venir...

RHODEL, sur le point de laisser échapper un aveu.

Comme l'amour... (Thérèse le regarde, ne comprenant pas. Reprenant, devant ce silence, avec un geste vague sur le front pourchasser une obsession.)

Voilà bien les jeunes filles!... On croirait à vous entendre que vous êtes une persécutée du Destin! Mais, en dépit de vous-même, Thérèse, vous êtes une enfant, rien qu'une enfant. Pourquoi vous plaindre, alors que tant de vos camarades attendent leur tour. Vous, vous débarquez, un beau matin, vous frappez à la porte d'un grand théâtre — toc! toc! ô petit chaperon rouge! — et l'on vous crie d'entrer. J'avoue qu'ensuite, les amertumes et les déceptions ne vous ont pas été épargnées et je comprends vos impatiences. Mais n'étes-vous pas consolée de vos chagrins, aujourd'hui?

THÉRÈSE, hantée d'un souvenir.

« La guigne t'a faite pauvre, la chance t'a faite belle », comme on m'a dit aujourd'hui... (Un silence.) Je vous parle franchement à vous, qui m'avez connue quand j'errais dans Paris et quand je me défendais contre

la faim. Partout, je sentais à travers les rues, à travers la ville, le minotaure invisible... Et vous m'avez secourue...

RHODEL

Pourquoi songer aux heures misérables?... Même alors, n'y eût-il pas des gaîtés?... Et le jour où nous nous sommes rencontrés n'était-il point un jour de bon soleil où vos yeux

m'étaient si... (Devant le calme de Thérèse, ll s'interrompt; mais ému :) Ah! pOUrqUOi toUS

les soleils ne sont-ils pas bons?...

Maintenant le succès vous a prise.

THÉRÈSE, tout entière à sa joie et qui n'entend pas cette plainte intime.

Le succès ? Oh I pas encore. (Mais elle

sourit au mot de succès.) ■

RHODEL, comme renonçant à son idée.

Oui, le succès; ce matin, encore, I^lontagnol...

THÉRÈSE, vivement.

Montagnol? Le grand critique?

RHODEL

Me parlait de vous... Vous êtes allée le voir, il y a.quelques jours?

THÉRÈSE, très curieuse et très attentive.

Oh! vitel... que vous a-t-il dit?

RHODEL

Beaucoup de choses... parmi lesquelles de très flatteuses.. .Vous l'avez, d'ailleurs, positivement ensorcelé.

Lui, si grognon, si bourru, devenait presque charmant, en me racontant votre entrevue. Vous êtes arrivée, paraît-il, chez Montagnol, par un temps de pluie et chargée d'un énorme bouquet de chrysanthèmes, et les gouttes d'eau faisaient des perles sur les pétales violets des ^fleurs. Vous avez causé longtemps tous deux, et tandis que vous jasiez, le critique, par habitude de métier, détaillait vos phrases et votre voix. « Mademoiselle Raïa, s'exprime vite, m'a-t-il dit, avec un peu d'accent, mais avec une intonation douce et chantante qui captive. Son

allure farouche et fière n'a rien de la hardiesse vulgaire. Pas de mièvre coquetterie en elle. Elle a la jeunesse, l'enthousiasme et la foi, bonnes qualités au théâtre. L'expérience la rendra parfaite. Je pense qu'elle réussira. »

Voilà ce que m'a dit Montagnol, et je vous assure que la poignée de main que je lui ai donnée en le quittant

était cordiale. (Thérèse émue lui prend les mains.)

Tout ce qui vous touche, Thérèse, neme touche-t-ilpasun peu, et vousmême n'êtes vous point heureuse de mes joies?

THÉRÈSE, se dégageant.

Oui VOUS m'aimez, et je vous rends votre « fraternelle » affection. (Eiie poursuit, gentille.) Elle cst la seule sincérité qui vienne à moi. Là vie s'étend, autour de moi, immense, et je m'y débats, seule. Vous avez une mère, vous, une grande artiste... Quand elle chantait, elle a eu mieux que de la célébrité.

De la gloire.

RHODEL

N'avez-vous pas des amis, Thérèse?

THÉRÈSE, ironiquement.

Même, j'en attends. Plusieurs vont venir ici prendre le thé et notre chère causerie à deux va finir. Des amis, certes, j'en ai. Ma tante les nomme même, spirituellement, mes amoureux.

(Mouvement de Rhodel.) C'eSt mOnsiCUr le

comte Michel de Béraud, c'est monsieur le marquis de Mauvieuse, c'est celui-ci, c'est celui-là, d'autres encore.

RHODEL, avec embarras et ennui.

Je serai franc, Thérèse. Si vous n'aviez que ces hommes pour amis, je vous plaindrais de tout mon cœur.

Oui, en vérité, vous seriez lamentablement seule... Une question indiscrète, peut-être. Où avez-vous connu, par exemple, monsieur de

Béraud? (Thérèse, peinée, regarde fixementRhodel sans répondre. Scène muette. Il continue comme entraîné, à son insu, par un intime sentiment.) Au

théâtre, n'est-ce pas? C'est, en effet,

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un assidu des foyers et des coulisses.

Tout ce que l'on sait d'ailleurs. Où sa famille ? où le comté dont il s'affuble ? On l'ignore. Lanceur de femmes et de petits gommeux qu'il aide à manger des héritages, quelle ombre voile son existence? Il a sa table dans un restaurant à la mode : il y amène des dîneurs. Des chevaux sont à sa disposition chez le marchand: il monte les plus beaux et les vend au compte du maquignon. Les filles se disputent son bras : il sait les faire valoir. C'est un complaisant qui prend son bien où il le trouve et ses doigts, crochus ou vicieux, se sont promenés sur bien des tapis verts et sous bien des

jupes! (Comme Thérèse fait un mouvement.)

Pardon I L'indignation m'emporte loin, sans doute... mais croyez que je ne calomnie pas!

THÉRÈSE

Ma tante depuis longtemps connaît monsieur de Béraud. Comment cette

relation est-elle née? Je l'ignore. Elle l'a prié de nous amener des amis...

(Vivement.) A propos, ils vont Venir et notre entretien va être interrompu.

Voulez-vous que,cesoir,nous dînions, tous deux, en un coin de Paris, un de ces coins presque déserts, où l'on n'a de pensée que pour soi, que pour ceux qui vous aiment et qu'on aime...

que pour l'avenir? Cela, en bons camarades, en frère et sœur. Voulezvous pas, dites?

RHODEL

Mais je suis ravi...

THÉRÈSE, gamine.

Et moi je suis contente I

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