La gorgone
Madame d'Héricourt avait compté sur la visite de son aimable capitaine de vaisseau ; pour le recevoir en tête-à-tête, elle s'était mise dans ses plus beaux atours. En apprenant que son mari était revenu.
elle fut vivement contrariée, mais crut comprendre pourquoi Liart s'était abstenu de se présenter chez elle. — a M. d'Héricourt l'aurait sans doute gêné ! »
Elle en eut la migraine , défendit sa porte et bouda. — Elle bouda fort à l'insu des autres membres de sa famille qui n'avaient que faire de sa présence. Malgré sa migraine et son dépit, malgré la tempête et les coups de canon de détresse, la vieille dame s'endormit profondément. — Alger alors était en émoi.
Suzanne délirait entre les bras de son père Paoletta priait en tremblant.
A l'étage supérieur, Cécile Fortanet était en proie aux plus légitimes alarmes, car elle ignorait où se trouvait L'^t'cM, et, femme de marin, elle avait douloureusement appris ;i frissonner au bruit du vent. î'Jiapiêtait roreillo avec effroi aux déto-
nations de la brise, aux sinistres clameurs de la mer, aux mille bruits du dehors et aux voix confuses des passants qui répétaient :
La Gorgone fait côte !
— - Ah ! mon Dieu ! dit-elle en joignant les mains, vous n'avez pas permis qu'il embarquât sur cette frégate qui va périr!.. Vous l'avez protégé, mon Dieu ! vous le protégerez encore, par pitié pour moi, par pitié pour ces pauvres petites créatures dont il est le pèreî...
Elle baisa au front ses deux enfants qui sourirent sans s'éveiller, — une effroyable rafale passait ; — penchée sur leurs berceaux , Cécile n'entendit que le souffle égal de leurs respirations, elle ne vit que leurs sourires.
La jeune mère se releva pleine de confiance. .
C'était une femme éprouvée par de grandes douleurs; elle reprit son ouvrage, et, tout en priant, elle continuait de travailler à la triste lueur de sa lampe. Le canon de détresse grondait , la brise du large tordait les vagues comme un linceul, les hauteurs d'Alger faisaient obstacle aux vents déchaînés, les vents furieux tourbillonnaient dans les rues, grinçaient en menaçant, ébranlaient les minarets et les hautes terrasses. De temps en temps madame Fortanet s'agenouillait auprès des deux berceaux , et demandait du courage aux petits anges qu'elle gardait ; s'ils lui souriaient encore , elle se rasseyait plus calme.
Cécile veillait ainsi, quand des cris déchirants partirent de la chambre de Suzanne ; elle reconnut la voix de Paoletta et celle de sa nouvelle amie. Alors, ne pre-
nant conseil que de son cœur, elle descendit précipitamment.
Lorsque la frégate était à son poste ordinaire, on n'apercevait, de la fenêtre, que l'extrémité des mâts supérieurs ; la tourelle carrée d'une maison voisine cachait son corps effilé ; mais après la rupture des deux chaînes, la Gorgone, ayant culé sur ses ancres de veille, apparut soudainement en arrière de la tour.
La pluie venait de cesser et ne bornait plus la vue ; quelques sabords entrouverts étaient illuminés par les feux de la batterie ; ces sabords , par moments , vomissaient des flammes ; enfin, des feux hissés par l'ordre du capitaine Rivelles , indiquaient parfaitement la position du navire.
Paoletta , dès qu'elle reconnut la fré-
gale, crut que c'en était fait, et se leva en criant :
— Us font naufrage!... Ah! Martial!
Caboche ! mon frère ! mon promis !
Suzanne, au mot de naufrage, se tût.
Comme éveillée en sursaut par une commotion terrible , elle écouta.
Les noms que Paoletta prononçait la firent trembler, et par l'effet d'une réaction violente, elle retrouva le sentiment qu'elle avait perdu.
La Gorgone était en perdition !
Suzanne se souvint que , peu d'heures auparavant, l'aspect du temps l'avait inquiétée. La tempête sonna tout à coup à ses oreilles; tout à coup elle comprit le sens lugubre de ces roulements de canon qui retentissaient sur les flots. Le désespoir de sa compagne fît ce que n'avaient pu faire le pardon , les tendres parolc^ ,
les efforts réitérés de M. d'Héricoiirt. Elle courut à Paoletta , se jeta à son cou, et poussa aussi un cri de désespoir ; car la jeune Provençale lui montrait du doigt la Gorgone^ la Gorgone , qui avait changé de place.
La Gorgone était donc jetée à terre ; touchait-elle déjà ? — En retombant dans le creux des lames, ne se brisait-elle point pièce à pièce , bien que la mer la soulevât encore. On ne pouvait juger dé la distance qui séparait la frégate de la côte ; mais on la voyait bondir sur les crêtes des vagues , plonger ensuite , disparaître sous un rideau d'écume, remonter pour quelques secondes , se débattre et plonger de nouveau.
Chaque fois que ses feux se voilaient, les deux jeunes filles gémissaient el criaient avec horreur ; la longue agonie de la Gor-
gone raeiiaL\i le comble à leur terreur croissante.
Suzanne , bouleversée par trop d'émotions, était méconnaissable ; la douce jeune fille prononçait parfois avec colère le nom odieux de Liart... Elle appelait Merval... Elle ne craignait pas d'être entendue, et pleurait ensuite sur l'épaule de Paoletta échevelée , terrifiée , brûlante , superbe d'effroi et d'amour.
M. d'Héricourt, à lui seul, ne pouvait apaiser ces deux jeunes filles, qui s'exaltaient l'une l'autre ; il ne songea même point à appeler sa femme, qui n'eût fait qu'ajouter à ses embarras; quelques paroles hardies de Paoletta venaient de le mettre en garde contre ses gens; il ne savait à qui demander secours.
Cécile frappa , il ouvrit.
— le ciel vous envoie , madame , ditil... venez, venez à notre aide.
La jeune mère, que le malheur avait rendue forte , s'avança lentement, se plaça entre Suzanne et Paoletta , leur prit une main à chacune , et dit à demi- voix :
— Espérez! espérez! me voici, mes amies!... nous sommes trois : prions! car il est écrit : — « Quand vous serez au nombre de trois, assemblés en mon nom , je serai au milieu de vous ! »
L'autorité nouvelle de cette voix pure et pieuse imposa subitement à l'ardente Provençale. Paoletta, saisie d'une sorte de transport religieux , pressa contre sa poitrine la main décharnée de Cécile. Suzanne, non moins impressionnable, mais impressionnée autrement , garda le silence , et se recueillit !
— Oui, mes enfants, ajouta M. d'IIé-
ricoiirt, profondément touché par l'accent de madame Fortanet; — oui, mes enfants, prions î
Et Cécile , pâle , Cécile , semblable à une statue d'albâtre , récita une prière que lui avaient inspirée, depuis bien du temps , les dangers bravés par son mari. — C'était l'écho d'une âme simple, pleine de tendresse craintive ; c'était le soupir et le vœu d'un cœur fervent. Pour la première fois, Cécile disait ainsi tout haut son oraison pour le voyageur de la mer.
Suzanne et Paolelta pleuraient en l'écoutant.
Elles éclatèrent en sanglots , lorsque la jeune femme en fut à ce passage :
«... Et si son vaisseau fait naufrage, Seigneur , que par le secours de vos anges, le pauvre voyageur de la mer revienne vers ceux dont il est aimé !.. »
Dans la darse , les navires s'entre-choquaient, les chaînes, les amarres se brisaient à chaque instant. Le commandant de la marine , ses oiiiciers , le capitaine et les maîtres de port , secondés par la garnison, se multipliaient pour envoyer des secours aux bâtiments en péril. Mais une chaloupe chargée d'une ancre n'aurait pu atteindre la bégaie mouillée en rade.
Une foule de braves gens , du haut des murs ou du bord du rivage, se voyaient avec douleur réduits au rôle de simples spectateurs, jusqu'à ce que la Gorgoiie fût à la côte. Ils comptaient aller recueillir les naufragés, dès qu'elle toucherait; à chaque coup de tangage , mille cris d'eifroi répondaient à ses mouvements.
La frégate , suspendue entre les fuieurs d'une mer révoltée et les menaces, plus
horribles, d'une terre immobile, tenait alors sur son dernier câble.
Ce dernier câble était menacé par la hache de l'impitoyable Pierre Gordier.
Auprès des dangers qu'avait courus le fils de Lebravepour scier les deux chaînes et couper le premier câble, le danger qu'il courait maintenant était peu de chose. En se bornant à frapper un coup , il saignait deux ou trois torons de l'amarre, qui devait ensuite casser toute seule; puis il lâchait sa hache , et pouvait nager à son aise. ^ïais une réflexion arrêta son bras.
— Que vais-je faire, pensa-t-il. Pas de folle précipitation ! aurai-je le temps de rej^aoner le bord? Non, la frégate courra trop vite... Je serai forcé d'aller à terre. Je ne serai pas à côté de lui... Je ne pourrai mettre sa lâcheté en évidence Le
vieux Rivelles serait capable de lui sauver
l'honneur... Liait mourrait ou serait acquitté ! que ce cable casse seul !... A bord ! à bord !
Le bachot fut lâché ; — Pierre Gordier en s'aidant du câble même, arriva bientôt sous le beaupré , qui plongeait dans la ■mer à chaque coup de tangage , il se raccrocha aux sous-barbes, grimpa sur le mât, et courut au banc de quart.
Depuis deux minutes l'aspect du gaillard d'arrière venait de changer.
Phylon-Binôme en était cause.
Le systématique calculateur , serviteur exemplaire en son genre, avait supérieurement accompli tous ses devoirs. Son admirable sang-froid ne s'était pas démenti un seul instant; les matelots de canonnage s'étaient modelés sur lui , et grâce à 'ses ordres méthodiques, les chaînes et les câbles avaient été manœuvres avec une faci-
lité remarquable, sans que les mouvements de l'artillerie en eussent souffert.
Après le mouillage des ancres de veille, comme les chaînes étaient rompues, Phylon fit haler en dedans les deux bouts qui pendaient à la mer :
— Si ces deux fragments, pensait-il, sont encore assez longs pour faire en somme
une demi-encablure, 60 brasses, trente toises, ou plus correctement 97 mètres /i5 — en les ajustant on pourrait les étalinguer sur l'ancre de la cale, autrefois appelée ancre de miséricorde, et ca nous donnerait une troisième
Le câble ayant cassé en ce moment , le calculateur s'interrompit; le capitaine Rivell,es appelait tout le monde en haut, Phylon ne retint qu'une vingtaine de chefs de picce et de chargeurs pour continuer
l'opération de rentrer les chaînes, et reprenant son monologue :
— Pardon ! erreur n'est pas compte !
poursuivit-il, ça nous donnerait une deuxième chance de tenir.
Il calculait sur ce thème tout en dirigeant ses hommes; il comptait les maillons, qui, distancés entre les anneaux, servent à marquer la longueur, il les additionnait aussitôt, et ne perdait pas une seconde, lorsque les deux bouts rentrèrent presque à la fois.
— Bon î il nous en revient 50 brasses , 30 tribord, 20 bâbord; 81 mètres, 21. — ça vaut mieux que rien... rajustons-les, mes enfants... mais!... mais!... trahison ! infamie! s'écria Phjlon-Binôme... rajustez tout de même !
Et, pour la première fois de la campagne, le capitaine de batterie se mit, à cou-
rir, renversant tout sur son passage. Il ne s'arrêta qu'au pied du banc de quart, où il s'écria encore :
— Infamie! trahison! commandant!...
incalculable! les chaînes ont été sciées !
— Gomment ! s'écria Rivelles avec colère , vous n'étiez donc pas dans la batterie?
— C'est à la mer, en dehors, à 30 brasses pour tribord , à 20 brasses pour bâbord.
— Assez ! assez ! monsieur, dit sévèrement Rivelles. . . vous avez perdu la tête. . . silence !... nous n'avons pas le temps d'écouter des folies... assez, assez, monsieur, vous dis-je.
L'instant était solennel! le rapport de Phylon, totalement invraisemblable. Rivelles aurait cru , sans peine, qu'un ennemi du commandant pouvait avoir démail-
lonné les chaînes dans la batterie; mais en dehors, à la mer, par le temps qu'il faisait.
— J'ai l'air absurde, capitaine, dit Phylon, envoyez voir!... en attendant, on les rajuste, et nous pourrions étalinguer dessus l'ancre de la cale.
Liart n'avait interrompu le silence que pour dire :
— Aux arrêts 1 aux arrêts!
Mais Phjlon tenait à se justifier vis-àvis de Rivelles : il redescendit et remonta suivi d'un élève et du maître canonnier , qui attestèrent comme lui que les chaînes avaient été sciées à la mer.
Ils n'avaient pas fini de parler, que le second maître de manœuvre, chargé par Phylon de rentrer le bout du premier câble, vint déclarer qu'un coup de hache
avait coupé trois torons à quinze brasses du bord.
Le capitaine d'armes était alors appuyé contre le mât d'artimon et attendait la rupture du dernier câble.
— Je vous fais mes excuses, monsieur Phylon, dit Rivelles d'une voix frémissante.
— J'étais dans l'absurde... il n'y a pas lien k... je retourne à mon poste.
— Non ! non! interrompit Rivelles, restez, monsieur Pliylon , avec votre permistion, commandant, je vais rassembler le conseil des officiers.
Phylon envoya donner à ses gens l'ordre d'achever les préparatifs nécessaires pour que la chaîne rajustée put être mise dehors. Nestor, sur son avis , s'occupait alors de faire retirer de la cale l'ijncre de miséricorde; Aierval le secondait.
Ces travaux, autorisés par le capitaine de corvette, continuèrent sous la direction des maîtres et des élèves.
Montoire, Merval, Nestor et Phylon étaient autour du banc de quart, Rivelles, transporté maintenant d'une noble colère, soutenait toujours Liart, qui faisait pitié à voir.
Les yeux du vieil officier brillaient d'une fureur sublime :
— Messieurs! nous sommes trahis!...
dit-il, un misérable a scié les chaînes et
coupé le câble de tribord le câble de
bâbord va être coupé aussi peut-être!... Messieurs!... Tâuhez de découvrir le coupable... Et serions-nous déjà à la côte, si vous me l'amenez... avec la permission du commandant, nous le ferons fusiller sous les yeux de l'équipage!...
— Oui ! oui ! très-bien î... dit Liart. .. je l'ordonne, moi !...
Pierre Gordier avait tout entendu ; il ne frissonna point. Il cherchait le moyen d'éloigner Rivelles et de s'emparer du commandant.
La frégate tanguait, et vsa dernière ancre de veille, par un rare bonheur, ne chassait pas. Le cable était tout neuf, il tenait bon.
— Da reste, messieurs, reprit Rivelles, puisque vous êtes ici, quelqu*un de vous a-t-il un conseil à donner. Monsieur ]\lontoire ?
— Je m'en fie a la sagesse du commandant, répondit l'officier de choix interrogé le premier comme le moins ancien en grade.
— Monsieur de Merval? à votre tour I dit Rivelles.
Merval s'écria aussitôt r
— On est en appareillage : je propose d'aller mouiller une ancre à jet, avec la chaloupe, de manière à nous faire éviter, s'il faut larguer les voiles...
— C'est téméraire, monsieur ! — C'est la mort que vous demandez !
— Nous sommes en perdition, et les gens de bonne volonté ne me manqueront pas.
— Attendez ! dit Rivelles. A votre tour, monsieur Laviolais.
— J'allais proposer la même chose que Merval, mais je lui cède l'honneur qu'il a solUcité le premier. Moi, je ferai étaltnguer l'ancre de miséricorde.
Merval serra la main de Nestor :
— Tu es mon ancien, l'honneur du danger t'appartient de droit.
— M. de Merval est le plus jeune; je le
choisis, dit Liart, sortant tout-à-coup de sa torpeur pour envoyer Adrien à la mort.
— A vous, monsieur Phylon, reprit le capitaine de corvette.
— Je n'ai rien à dire ; on étalinguera l'ancre de la cale, c'est là tout ce que je demandais. . .
— A vos postes, messieurs! interrompit Rivelles, et soyez armés... à mort les traîtres, entendez- vous !
— A mort les traîtres ! dit Liart d'une voix caverneuse.
Le capitaine d'armes sourit de pitié.
— Il est impossible que le câble ne casse point, pensait-il. Pendant que Rivelles commandera l'appareillage, je serai à côté de Liart. Au premier coup de talon, — car ils ne peuvent s'élever au vent, — je lui propose de l'emporter à la nage.
Pierre Cordier, qui venait de s'exposer
trois fois de suite à la peine capitale , éprouvait un inexprimable sentiment de joie farouche; la tempête ne diminuait point.
L'ancre de miséricorde, par les soins de rXestor , était hissée de la cale au bossoir , non sans difficultés ; Caboche , Kerprigent, vingt autres braves intrépides, travaillaient à présent sur le petit tillac et dans les environs. Nestor les dirigeait ; des lames entières entraient dans la frégate , par l'endroit où ils se trouvaient ; malgré l'obscurité, malgré la mer , malgré la rage de la tempête, ils accrochaient la chaîne à l'ancre de miséricorde.
Mer val était alors à bord d'un frêle canot; il avait ai ément trouvé vingt hommes de bonne volonté. Il allait chercher la chaloupe qui , suivant un usage assez fréquent, se trouvait mouillée au large sur
son cablot et son grappin particuliers. Au bout d'un quart d'heure de périls qu'onne saurait décrire, le canot, sacrifié d'avance, accostait à la chaloupe ; les vingt rameurs passaient d'une embarcation dans l'autre, et retournaient , en se louant à la frégate pour s'y charger de la petite ancre supplémentaire , qui n'était pas même comptée au nombre des ancres de la
frégate , et que Montoire avait dû apprêter.
L'ancre à jet, frappée sur une sorte de petit câble appelé grelin , descendit avec bonheur dans la chaloupe dont on doubla l'équipage, et qui se rehala au large sur le cablot allongé à l'aide d'une grosse corde diteaussière.
Nestor venait de l'apprendre au moment où il achevait d'étalinguer l'ancre de miséiicorde sur les débris des deux chai-
nés, et Caboche donnait le dernier coup de marteau.
Larti"ue et Merval se trouvaient ainsi
exposés aux plus terribles dangers, il était douteux que la chaloupe, chargée comme elle l'était, pût remonter dans le vent, mouiller l'ancre à jet et revenir : il était plus que probable qu'elle sombrerait.
iSestor et Caboche , oubliant les périls qu'ils couraient eux-mêmes, ne songeaient qu'à ceux de Merval et de Lartigue , lorsque tout-à-coup un tourbillon du nordest souleva une vague plus haute, plus menaçante , plus impétueuse qu'aucune autre.
Ln petit choc se fit sentir... uu toruu du cable avait cassé.
— L'ancre est-elle étalinguee.'^ demanda le capitaine de corvette au porte-voix.
Personne ne lui répondit... les gens qui
travaillaient au bossoir crurent que Tofiicier n'avait point entendu, ils le cherchèrent ; l'officier venait d'être emporté.
— L'ancre est parée I cria Caboche. Mais ayant entrevu Nestor La violais au
milieu d'une nappe d'écume, le charpentier s'élança à son secours.
— Mouillez ! commanda llivelles.
Ce fut Kerprigent qui coupa le dernier amarrage.
L'ancre si péniblement arrachée de la cale était à la mer; sa demi-encablure de chaîne se déroula convenablement par les soins de Phylon-Binôme.
Lorsque Kerprigent alla dire au capitaine de corvette que Laviolais et Caboche étaient à la mer, le vieil officier en second se contenta de répondre :
— C'est bienî... Et puis, il dit plus
bas : — Plaise à Dieu que nous n'en perdions pas d'autres !
La chaloupe montée par Merval et Lartigue se hâlait péni])lement dans le nord nord-ouest; à chaque instant elle était près de disparaître.
Le câble, tendu outre mesure, rompit enfin... La frégate cula encore d'une demi-encâblure.
— Ils auront beau faire... elle périra ! se répéta Pierre Cordier brûlé par la fièvre... Liart tu es un lâche... tu seras déshonoré. . . dégradé. . . fusillé. . . Car tu vas m'ordonner de te porter à terre. . . et je t'y porterai... attends !...
On s'était rapproché de la côte d'une distance de cinquante toises, la tenue était détestable et l'appareillage impossible , à
moins que Mer val ne réussit dans sa téméraire tentalive.
La Gorgone , ne tenait plus qu*à l'ancre de miséricorde.
Paoletta,
Cécile Fortanet encourageait par son pieux exemple les deux jeunes filles, touchées de sa résignation. Elle avait simplement dit : c( Ulîc'cia aurait dii rentrer ce soir ! « j uis elle avait nommé ses enfants,
puis elle s'était prosternée devant le ciel chargé de menaces.
Suzanne l'admira , Suzanne redevint muette, et contempla, non sans angoisses, mais du moins avec un certain sang-froid, la lutte de (a Goroone contre les vents et la mer.
La foi exaltée de Paoletta la Provençale avait repris le dessus : elle espérait.
M. d'Héricourt faisait de temps en temps quelques observations rassurantes.
La frégate n'avait pas touché, puisqu'elle avait toujours sa mâture, qui se fût écroulée au premier choc ; la frégate n'avait reculé que pour être plus solide sur ses ancres, elle ne se rapprochait plus de la terre , et devait être hors de danger , car le canon d'alarme se taisait. UHécla, commandé par un hahile capitaine comme
M. Durocher , tenait sans doute le large , grâce à ses roues et à sa machine.
Mais un triple démenti détruisit cruellement les assertions de M. d'Héricourt.
La frégate cula visiblement ; un ^pi'nier coup de canon retentit; un navire à vapeur apparut.
— C'est CHccla ! murmura Cécile en se cramponnant convulsivement à sa fenêtre.
Suzanne se couvrit les yeux de ses mains. Paoletta, palpitante, était sans voix. Elles ne priaient plus.
L'Hêcla, car c'était lui, — le cœur de Cécile l'avait deviné, — Vliècla nageait droit sur /a Gorgone; il se dirigeait ainsi vers le rivage dont la frégate était si rapprochée.
Madame Fortanet tremblait d'horreur.
— Espérance! dit M. d'Héricourt, il va sauver la frégate.
— Ou périr avec elle , ajouta la pauvre jeune femme.
Un silence de mort suivit cette réponse navrante.
Deux minutes s'écoulèrent.
La Gorgone cu\3i tout-à-coup d'une longueur de navire, — l'ancre de miséricorde chassait, ou, en d'autres termes, glissait sur le sable. — A chaque coup de tangage, la quille devait effleurer les hautsfonds. IJIJécla, néanmoins, s'avançait toujours vers la frégate.
Cécile ne put supporter ce spectacle :
sans pousser un cri , l'héroïque mère tomba inanimée entre les bras de Paoletta, qui puisait un dernier espoir dans la manœuvre téméraire du vapeur.
Sœur et fiancée de marin, l'enfant du littoral, la fille d'Urbain Lartigne comprenait ce qui se passait, elle Têxpliquail à
Suzanne; — Suzanne, glacée d'effroi, trouvait dans son noble cœur des sj^mpathies pour les souffrances de madame Fortanet, qui avait vu CWcla , au large, hors de danger, venir ensuite courageusement s'exposer au naufrage. Une tendre pitié tempéra les terreurs de la jeune fille : elle passa les bras au cou de Cécile , et se prit à pleurer.
Paoletta maintenant était la plus forte, une espérance superstitieuse la soutenait, et cependant les quelques secondes qui s'écoulèrent furent un siècle pour elle.
M. d'Héricourt lui-même était frappé d'épouvante.
Il s'agissait du salut de deux grands navires et de la vie de cinq cents hommes.
La remorque était donnée. Des torrents de fumée, des langues de flamme, des gerbes d'étincelles sortaient du grand tuyau ;
par le petit lujau , la vapeur mugissait, ce qui prouvait que CHi-cla ohautïait jusqu'à l'imprudence et ne pouvait faire un plus grand effort . — mais frégate et remorqueur, liés ensemble à présent, paraissaient cloués au rivage. Des flots d'écume blanche jaillissaient en cascade sur les roues, et entouraient les deux navires. Ils ne remontaient pas d'une ligne dans le lit du vent.
Cette lutte était horrible à voir; cette lutte était sublime. La ville entière en frémissait.
Une lame épeuvantable capela les deux bâtiments, on ne les vit plus...
Alger poussa un cri d'horreur.
Dans la chambre de Suzanne, pas un son nie n'y répondit.
Mais tout-à-co]ip Alger poiissa un cri de joie.
La vague en se tordant à la plage, avait par contre-coup soulevé l'arrière de la frégate... Le vapeur marchait
Elles , muettes encore , se montraient de la main la Gorgone ç^THècia gagnant le large; elles pleuraient d'enthousiasme...
Deux coups furent bruyamment frappés à la porte de la rue. Tous les domestiques étaient sortis pour aller voir de plus près le grand drame maritime qui agitait la population ; — par l'ordre de M. d'ÏIéricourt, Paoletta descendit : elle fut stupéfaite en ouvrant à Caboche et à Nestor, qu'elle croyait à bord de la frégate.
Le quartier-maître soutenait l'officier pale, blessé; mais souffrant plus cruellement de ses craintes que de ses blessures. — Qu'était devenue la chaloupe? Merval avilit du périr... la terrible lame qui avait
balayé le petit gaillard d'avant, avait probablement roulé l'embarcation chargée d'une ancre et d'un grelin.
Pourtant, avant de frapper à la porte, Nestor eut la présence d'esprit de dire à Caboche :
— Pcis un mot, ici, des dangers qu'il court avec Lartigue.
— Suffit, mon capitaine, on a un cœur aussi.
— Je le sais, brave Caboche !..
— Il est toujours temps de donner ime mauvaise nouvelle.
Le quartier-maître avait empêché que l'officier fût broyé à terre ; Nestor , roulé sur la rive, allait être emporté de nouveau et rejeté au bord par une seconde lame, lorsque Caboche l'avait enfin trouvé. Il le retint à flot.
On les vit se débattre, on leur porta se-
cours. Dès qu'ils eurent repris quelques forces, ils se dirigèrent vers la demeure du colon.
Paoletta les lit entrer dans le grand salon, où Caboche étendit Nestor sur un divan, tandis que la jeune Provençale remontait à la chambre de Suzanne.
M. d'Héricourt et sa fille descendirent aussitôt; — Cécile retourna dans son petit appartement après avoir embrassé sa nouvelle amie, et rendit grâces à Dieu du salut de son mari.
Le vent, qui s'était graduellement rapproché de l'est, commençait à souffler avec moins de furie, le ciel se dégageait; la jeune mère était tranquille enfin.
Suzanne et Paoletta de leur côté semblaient joyeuses ; elles félicitaient Caboche de son grand courage; elles s'occupaient
de panier Nestor, couvert de contusions; elles disaient ensuite tour-à-tour ;
— Merval, Làrtigue doivent être bien malheureux, bien inquiets; mais vous êtes sauvés, ils vous retrouveront ici ; et leur bonheur alors compensera toutes leurs douleurs actuelles.
Nestor et Caboche ne répondaient que par monosyllabes.
— Mon Dieu ! que vous êtes bonnes, disait le jeune officier^, quel embarras je vous cause... Pardonnez-moi, mademoiselle ; pardonnez moi , monsieur d'Héricourt, d'être venu...
— Monsieur La violais, interrompit le colon, je suis trop heureux de vous recevoir dans ma maison, je n'oublierai jamais vos délicates attentions pendant notre traversée, et j'ai bien vivement regretté de
n'avoir pu vous en prouver plus tôt toute ma reconnaissance.
Lors de l'arrivée de la famille d'IIéricourt à Alger, Laviolais fut obligé de garder les arrêts à son bord par les ordres de Liarî qui, comme on sait , l'y avait condamné à iMahon; — plus tard, lorsque UHccla ce\ini à Alger , M. d'Héricourt s'était toujours trouvé absent; — enfin le colon n'avait revu Nestor que dans son salon, pendant la soirée qui précéda son départ avec le commandant Liart des Ardannes pour la plaine de ta Mitidja ; mais, ce soir-là , M. d'Héricourt n'avait pu que le remercier par des phrases banales qui furent toujours interrompues. Maintenant une véritable occasion se présentait. C'était avec empressement que le riche capitaliste la saisissait, en se mettant à la disj)osition de l'officier blessé.
- hli -
.11 louait Caboche de son dévoument; il disait à Paoletta :
— Sois fière, ma chère enfant, d'avoir un tel liancé, ce sera le dii^ne cendre de mon vieil Urbain...
Mais avec la conviction que Caboche , Lartigue et Mer val ne couraient phis aucun péril, Paoletta venait de retrouver toutes ses facultés; elle aurait voulu arrêter de telles paroles sur les lèvres de M. d'FIéricourt. Elle mit un doigt sur sa bouche , et , attirant son maîtie à l'écart :
— Pardon ! pardon ! monsieur, dit-elle d'un air de mystère, — à tout-à l'heure les explications. En attendant... ne parle/, plus si haut, je vous en supplie , de mon mariage avec Caboche. Les espions de M. Liart sont rentrés peut-être.
L'assurance de la jeune fdle imposa au
colon, il avait eu roccasion de la juger pour une personne sage, prudente, fine surtout; — il l'aimait comme la lille de son vieux camarade. Il attendit.
Paoletta s'était approchée de Nestor, (pii, pour mieux dissimuler ses inquiétudes, gardait le silence de l'accablement; après avoir été pansé, il venait de fermer les yeux.
Suzanne s'adressait à Caboche, qui, retiré dans l'ombre, étouffait de gros soupirs; — le charpentier avait interrogé bien des marins du port, bien des bourgeois de la ville , sans qu'on lui eût donné des nouvelles de la chaloupe; mais en conduisant Nestor chez iM. d'Héricourt, il était entré à la cantine de la belle Jenny, lieu de rendez-vous des matelots ponantais.
Le bruit y courait que l'émbarcalion avait sombré.
- /iG -
— La frégate est tout-à-fait sauvée, n'est-ce pas? disait Suzanne.
— Oui , mademoiselle, répondit le quartier-maître d'une voix étouffée, oui, elle
est sauvée... archi-sauvée jN 'ayez plus
peur!.. Les vents ont passé à l'est par le nord-est, c'est bon !..
— Vous me paraissez triste, Caboche.
Qu'avez-vous?
— Je pense. . . je pense à eux !' murmura le charpentier.
— Oui, je comprends! dit Suzanne. Us vous croient perdus, ils souffrent... Mais aussi vous les verrez si heureux, quand ils vous retrouveront!... Je les plains de tout mon cœur, je vous assure, et pourtant je suis joyeuse, moi... car vous êtes tous hors de danger !..
— C'est vrai ! c'est vrai î \ous avez rai-
son, niadeiïioiselle ! dit le quartier-maître avec effort.
— Et Yous surtout, brave Caboche, vous devriez vous réjouir ; vous venez de vous conduire noblement; au péril de la vie, vous avez rendu à M. de Merval un ami, à la marine un loyal officier !..
Des larmes roulaient dans les yeux du marin justement inquiet; mais Suzanne ne pouvait les voir et lui demandait les détails de la tempête, que Caboche racontait en cachant sa terreur.
Paoletta se penchait à l'oreille de Nestor, et disait à voix basse :
— Monsieur Laviolais , dormez-vous?..
— Non ! non î je ne dors pas, répondit l'officier en rouvrant les yeux, je n'ai pas dormi un seul instant.
— Ecoutez, monsieur, si vous avez eacore un peu de forces, ayez le courage de
me prêter attention... Il s'agit de M. de Merval, votre ami.
Nestor se mit sur son séant et regarda la jeune fille.
Paoleîta lui parla de la scène qui avait eu lieu avant que la Goi^gone tirât son premier coup de canon.
— Et maintenant , poursuivit - elle , M. d'Héricourt est prêt à m'entendre ; vous ajouterez à mes paroles le poids des vôtres, il s'agit de justifier ma jeune maîtresse et votre ami. . .
— Ou de rendre, pensa douloureusement Nestor, un noble témoignage à sa mémoire.
— Yous-même... vous saurez pourquoi mademoiselle et moi nous avons dû plusieurs fois dissimuler nos sentiments... Je nommerai tous les esj3ions. Mais d'abord, je vais femier les portes à double tour,
visiter les coins el les cachettes... si vous êtes en état de m'entendre.
— Je suis fort, mademoiselle, je suis fort, puisqu'il s'agit de Merval !..
Et à ces mots Nestor se leva, Caboche lui offrit l'appui de son épaule.
Paoleîta ferma toutes les portes, après avoir fait sa ronde. Un silence solennel régnait dans le salon. Nestor et Caboche avaient froid au cœur. Suzanne et M. d'Héricourt n'osaient se regarder. Paoletla, frémissante d'un généreux enthousiasme, prit hautement la paroje, et s'adressant à M. d'Héricourt.
— Ce que je vais dire , monsieur, s'é- (ît'ia-t-eîle , sera vrai comme l'Evangile!.. Prenez-y garde, au nom de notre bonheur à tous!... Tous ceux qui sont ici doivent être du secret... et deux autres avec eux! Mais, vovez-vous, il ne faudrait pas que
madame , ou le Maltais, ou votre nègre Gébu, ou Aïcha la négresse pussent entendre un mot... ou bien MM. de Merval et La violais, Caboche et Lartigue seraient perdus... Liart les tuerait !...
Caboche et Nestor échangèrent un regard douloureux.
— Liart, continua la jeune fille, Liart nous fait espionner à terre comnoie à bord; Liart veut savoir tous nos secrets, pour s'en servir contre nous... Mais moi, je sais aussi les siens, car je l'ai épié à mon tour, lui et son Gybélus. .. Je les ai vus à l'œuvre... J'ai vu qu'on achetait le Maltais,
Aïcha et Gébu le nëgre J'ai entendu
Liart lui-même parlant à madame de son
mariai^fe avec mademoiselle Suzanne!
Liart épouser ma maîtresse!.. Non! non!
la fille de notre bienfaiteur, de notre second père, n'épousera pas cet assassin!...
Et Paoletta , poursuivant avec exaltation, raconta tout ce qu'elle savait des infamies et des crimes du capitaine de vaisseau, depuis l'exécution capitale de Merlin jusqu'aux coups de corde donnés à Caboche, à Kerprigent, à Gélestin, à Flageolet et à tant d'autres.
LartigLie, Caboche, les gens de IJIL'cla^ les marins d'Alger, — mais Pierre Cordier surtout, Pierre Cordier dont elle n'invoquait point le témoignage, — lui en avaient beaucoup appris; elle faisait frissonner M. d'Héricourt.
Ce fut alors que, ménageant une transition adroite, elle parla de Merval et de Suzanne , de la visite à bord après l'in- .cendie, de l'ambigu, de la relâche à Mahon, et du renclez-vous d'amour.
Suzanne, Nestor même tremblaient.
Suzanne se leva toiit-à-coup et alla se jeter aux genoux de son père.
— Pourquoi Mervai n'avait-il pas écrit?
disait Paoletta. — Parce que Liart décacheté les lettres. Pourquoi jNestor ou Merval n'avaient-ils point parlé? — Parce que Liart, et madame d'Héricourt aveuglée par Liart, les en avaient lour-à-tour empêchés!... parce que mademoiselle avait eu aussi quelques torts en croyant trop aisément les calomnies de Liart ! parce qu'enfm M. de Mérval, n'étant pas encore dans la confidence, avait douté peut-être de Suzanne. . .
M. d'Héricourt fit un signe; la jeune Provençale se tut pour un instant.
— Je vous ai déjà pardonné ce soir, ma fille, dit-il gravement, et sur l'honnenr . vous n'épouserez pas M. des Ardannes!..
Ouant à M. de Mervai...
Le colon chercha ses termes, Nestor détourna la tête pour cacher ses larmes : — Merval n'était plus, sans doute!...
Caboche soupira... Suzanne baissait les yeux en rougissant Paoletta fixait ardemment son regard sur M. d'Héricourt, qui répéta lentement :
— Quant à M. de Merval, il s'est rendu coupable d'une faute impardonnable. Par un coup de tête audacieux, il a joué la réputation de ma fdie. .. il a tenu des propos indignes d'un galant homme... et son
commandant M. Liart des Ardannes,
connaît la vérité , croit plus que la vérité. . .
— Il ment ! s'écria Paoletta. Il a ouvert les lettres de M. Laviolais... Je sais tout, moi !..
Personne ne songea même à nemander à Paoletta comment elle était si bien infor-
mée ; mais elle attirait sur elle l'attention de M. d'IIéricourt, (}ui, sachant tout enfin, lui dit sévèrement :
— Paoletta, vous méritez de grands reproches!.. Vous avez failli à ma confiance!., vous avez trompé le vieil ami de votre père.
— Oui, dit alors la vive Proven(;ale, oui , j'ai fait une faute grave , je le confesse, mais pour réparer celles des autres! Condamnez-moi, monsieur!... Je ne demande que votre bonheur, moi!.. Pour q^ue vous soyez heureux, vous, monsieur, et mademoiselle aussi, la dernière enfant d'Urbain Lartigue serait contente d'être seule la victime de Liart.
Caboche était fier des paroles de la jeune fille; M. d'Héricourt en fut ému.
Paoletta prouva ensuite qu'il fallait, pour la sûreté même de Merval, de Nestor,
de Caboche et de Lartigue, qui ne pouvaient débarquer, tenir secrète cette scène et dissimuler les véritables sentiments dont on était animé.
— Je l'ai bien trompé, moi !... dit-elle. Il croit que j'aime son capitaine d'armes ! il pense à présent que mademoiselle déteste M. de Mer val ! il espère l'obtenir en mariage , et par conséquent il respectera
sa réputation de jeune fille Tant que
Liart se croira quelque chance de réussir, son intérêt nous répond de sa discrétion... il n'a parlé de rien , ni à madame, ni à son Montoire, ni même à son nègre! Mais à celte heure, messieurs les officiers, — poursuivit Paoletta en s'adressant à Nestor, comme si Merval eut été présent, — ne vous réjouissez pas à bord ; que Gybélus n'entende que des plaintes et des regrets! — Vous, Caboche, accusez-moi clairre
ment d'être Tolage; et ici, monsieur, continuez à accueillir, à recevoir, à fêter Liart: nous n'aurons un peu de paix qu'à ce prix. Oui, monsieur, si vous voulez m'en croire, dès demain vous le recevrez à votre table. — Mademoiselle devra être pleine de grâce et d'affabilité pour lui; madame s'imagine avoir tout arrangé, elle sera satisfaite. Alors Liart ne consignera plus ces messieurs, il les tyrannisera moins, nous les verrons, on s'entendra!... Pour les faire assister à sa victoire, Liart, — je le connais, allez! — leur permettra de se rendre au bal du gouverneur, si la frégate est de retour.
M. d'Héricourt fronçait les sourcils; Suzanne inquiète, car son père n'avait pas encore absous Merval , craignait qu'il repoussât comme indigne de lui les propositions de Paoîetta ; elle-même ne s'y était
pas rendu sans résistance; elle avait beaucoup souffert en s'y conformant, le premier soir.
Caboche comprenait à peine, — il songeait àLartigue et à xMerval. — - Nestor essayait de comprendre, mais les efforts qu'il faisait pour comprimer sa douleur l'empêchaient de bien saisir les desseins de la soubrette.
— Ah ! monsieur, s'écria encore Paoletta, vous voulez donc la perte de tous ceux qui nous aiment ! Pardonnez à M. de Merval.
Nestor Laviolais ne laissa point à Paoletta le temps d'achever :
— Pardonnez à Merval, dit-il d'un ton douloureux, ses intentions étaient pures et généreuses; il n'est coupable d'aucune indiscrétion.. . et s'il était ici, mon pauvre frère pourrait vous dire qu'il brûlait de
vous faire la confidence de sa tentative désespérée de Mahon !
Nestor avait des larmes dans la voix , — Caboche pleurait, — mais Suzanne pleurait aussi, mais Paoletta, dominée par ses projets de ruse, ne devina point qu'ils pleuraient Lartigue et Merval perdus.
La jeune Provençale répéta , en d'autres termes, tout ce qu'elle venait de dire ; elle était persuasive , éloquente, dévouée. Bien qu'à regret, M. d'Héricourt consentit à pardonner à Merval , et accepta le rôle que lui assignait la fille d'Urbain Lartigue. 11 se laissait toucher, il était vaincu. Rendant alors justice aux intentions et au zèle de Paoletta, il lui tendit une main qu'elle baisa et pressa sur son cœur avec une tendresse filiale.
L'adroite soubrette triomphait ; Suzanne entrevoyait à l'horizon un avenir de
bonheur; Nestor et Caboche se retirèrent en proie aux plus horribles inquiétudes.
Minuit sonnait en ce moment... le vent semblait diminuer; la Gorgone était sous voiles à un mille au large d'Alger, et UBécia gouvernait sur le cap Matifou.
A la faveur d'une brise qui devenait maniable , la frégate se tenait en position de reprendre son mouillage dès que la mer serait tombée.
Pierre Gordier ne se coucha pas de la nuit; il pleurait de rage et mouillait de larmes son livre rouge, en murmurant, mais sans bruit et des lèvres seulement, suivant son usage habituel :
« — Liarl ! Liart ! maudit soit Rivelles qui t'a sauvé la vie et l'honneur ! La chaloupe a été broyée ; Merval et Lartigue ont péri! Mon vaillant Caboche et M. Laviolais ont dû périr aussi !... Et toi , Liart,
tu es sauvé ! S'il ne fallait donner que mon sang pour que Liart fût déshonoré, flétri, fusillé ! s'il ne fallait qu'être mutilé... que
mourir dans les tortures! Et le temps
passe ! Et Liart m'échappe encore î »
Le bal.
Depuis la veille, la Gôrg-onc avait repris soQ mouillage ordinaire. Nestor et Caboche étaient retournés à bord , sans laisser soupçonner leurs cruelles incertitudes ;
Suzanne et Paoletta maintenant s'abandonnaient aux plus douces illusions.
La Lonté paternelle de M. d'Héricourt, la belle conduite de Caboche , qui avait sauvé Nestor, la conviction que Merval et Lartigue se trouvaient hors de danger, les transportaient de joie; elles furent d'une gaîté charmante pendant la niagnilique journée qui succédait à la tempête.
Nestor et Caboche étaient au désespoir, car la chaloupe avait sombré. Voici ce que l'on racontait.
Merval, ayant habilement accompli la première partie de sa mission, s'apprêtait à se touer de nouveau pour revenir à bord de la frégate, lorsque l'amarre de halage se rompit; alors l'embarcation, prise entravers par une lame gigantesque, fut roulée sur le vapeur et brisée en pièces. Ses craquements et les cris de son équipage avaient
jeté la consternation à bord. Quelques liomnie's .s'étaient raccrochés aux chaînes de porte-haubans de la frégate ; Lartigùe ni Merval n'étaient du nombre; ils avaient dû être écrasés, car c'était par Farrière que la chaloupe était tombée sur le vapeur.
On ajoutait que l'ancre de miséricorde ayant chassé-au moment où V Hécla venait au secours de la Gor^wne, lafrés^ate n'avait tenu absolument pendant près de deux minutes qu'au grelin et à la petite ancre mouillée par la chaloupe. Ainsi, Jacques Liart des Ardannes devait le salut de son navire à l'intrépide oiFicier dont on déplorait la perte.
Suzanne et Paoletta riaient en s'occupant de préparatifs de fête. Comment se seraient-elles alarmées? — Le commandant Liart, à peine au mouillage , avait
été, coutraiieiiient à son attente, invité à dîner chez M. d'Héricourt. Ravi ^u bon accueil que tout le monde lui faisait, il fui pétillant d'esprit, ne parla guère de la tempête, s'occupa beaucoup du bal, où il espérait bien rencontrer ces dames , et s'abstint de prononcer le nom de Mer val. Son silence parut de bon augure aux deux jeunes filles. — Elles ne se doutaient de rien, et Suzanne attendait avec impatience le moment où elle rencontrerait Adrien chez le gouverneur.
Trente-six heures s'écoulèrent dans la tristesse la plus poignante pour Nestor et Caboche, dans les plus folâtres causeries pour Suzanne et Paoletta, qui ne cessait d'endoctriner sa jeune maîtresse.
— Il faut prouver, lui disait-elle, que vous clés ma digne écolière.
— Je tâcherai, répondit la jeune fille en souriant.
— S'entendre à demi mot, se bien moquer de Liart en dessous, avoir Tair de maltraiter M. de Merval.
— C'est difficile ! disait Suzanne.
— Prudence et finesse!... Pas d'abandon surtout! M. Nestor lui aura fait
sa leçon ; vous tous amuserez à ravir !
— Moi, disait par moments la jeune fille, je m'amuserais bien mieux si je pouvais l'écouter sans contrainte et lui répondre cl cœur ouvert.
— Ah î par exemple ! ma bonne demoiselle répliquait Paoletta, vous n'y entendez rien!.. Mais songez donc que vous
tromperez Liarl qu'il y aura double
plaisir !
— Je veux te croire, allons !.,.. Quelle robe me!trai-je?
Suzanne promettait d'être sur ses gardes ; Paoletta fut satisfaite; dans le tête-àtête du boudoir, Suzanne semblait posséder son rôle à fond.
Alors on riait, on se moquait de Liart, et l'on parlait de Merval, de Caboche et de Lartigue.
La rade et la place dormaient. — Depuis plus de deux heures le coup de canon de retraite avait retenti; les portes d'Alger étaient fermées. Si quelque habitant de l'Atlas , si quelque chamelier du désert arriva devant les remparts, il fut obligé d'attendre à la belle étoile que la diane éveillât le port et la cité.
Autour des navires passaient de rares chaloupes, que les factionnaires hélaient d'un ton lugubre. Dans les rues silen ieu-
ses s'avançaient lourdement des patrouilles qui répondaient auqui-vive des sentinelles. Puis, chaloupes et patrouilles s'éloignaient, et l'on n'entendait plus que le bruissement de la mer agitée par une douce brise de nord-est.
La température était suave. Le vent du large répandait sur les terrasses des émanations salines qui rafraîchissaient l'atmosphère.
Faut-il essayer de dé rire les splendeurs d'une nuit africaine, radieuse comme une nuit d'Andalousie, parfumée comme une nuit d'Orient? — Au ciel bleu, sourit la lune escortée d'une myriade de diamants célestes; sur les eaux, de lumineuses perles se heurtent et jaillissent en paillettes ; une écume bleuâtre baigne le môle et la flottaison des vaisseaux ; des lueurs phosphorescentes sillonnent les flots sombres,
où se reflètent les rouges clartés du phare et des fanaux de la ville.
Et le repos règne chez les Juifs, chez les Maures, chez les Francs, dans les bazars, dans les mosquées, dans les casernes, dans les cafés, sur les places, hors des murs, dans les murs, partout; partout le repos et le silence, si ce n'est dans le palais mauresque du gouverneur de l'Algérie.
Car là, au contraire, le plaisir veille bruyamment.
Un orchestre militaire fait retentir les échos de l'opulente demeure ; à peine distingue-t-on par intervalles les timides murmures de la fontaine qui coule dans la cour marbrée, mille flambeaux étincellent sur les uniforaies galonnés et sur les parures des femmes.
La fêle était magnifique.
A travers les arabesques des galeries,
sous les portiques soutenus par de légères colonnettes sculptées , dans ces salles élégamment ornées à l'orientale de cent dessins bizarres, se déployait un luxe guerrier plein de souvenirs de la conquête. Les grâces toutes françaises d'une nombreuse réunion d'invités complétaient l'antithèse du présent et du passé ; le harem s'était transformé en salon.
Plus de maître ombrageux entouré de gardiens et d'esclaves, mais une foule de cavaliers rivalisant de courtoisie ; — plus d'odalisques craintives, tremblant sous l'œil jaloux de leur seigneur; mais des dames régnant à leur tour par l'esprit, par le cœur, par la beauté; — de jeunes femmes distribuant des espérances, accueillant des soupirs ou des serments d'amour, faisant d'un regard ou d'un sourire bien des bonheurs fugitifs ; — de jeunes filles
enjouées, tout heureuses d'être au bal ; — d'autres jeunes filles rêveuses, cherchant dans cet essaim de danseurs empressés, le héros de leur roman de la veille , et surtout celui de leur roman du lendemain.
Mais que peut-on écrire, aujourd'hui , sur un sujet si rebattu ? — Les romanciers et les poètes ne nous ont pas laissé un brin d'herbe à glaner dans ce vaste champ de fleurs et d'épines qu'on appelle le bal. Ils ont dit cent fois ses plaisirs et ses dangers, ses joies fatigantes , ses chagrins , ses ennuis et ses douces mélancolies. Cent fois ils ont parlé des illusions et des désirs qu'il provoque, de la triste lassitude qu'il fart naître, des gros et menus péchés dont il est éditeur responsable. Les moralistes l'ont anathématisé de bonne sorte .. — Tant que le monde sera monde, on n'en ira pas moins au bal.
Dans la crainte de nous approprier innocemment le bien d'autrui, nous passerons condamnation sur les anathèmes; nous laisserons aux poètes leurs guirlandes de femmes et de fleurs , les parfums des bouquets et l'éclat des bougies ; nous respecterons , à plus forte raison , les descriptions des romanciers , — entre confrères on se doit des égards. — Ainsi pas de description ! Qu'on se représente comme on voudra le bal donné par M. le gouverneur d'Alger à la cour et à la ville, c'est-à-dire à la garnison et aux notabilités de la bourgeoisie. — 11 suiïira de déclarer qu'il y avait une foule de jolies femmes , et c'est l'essentiel, selon nous.
Certains dilettanti, la plupart des ambitieux et tous les gastronomes professent, il est vrai, des opinions différentes. — Eh bien , pour les derniers , on constatera
l'existence d'un buffet admirablement garni ; — pour les premiers , on tiendra compte des louables qualités d'un orchestre choisi parmi les meilleurs musiciens de la légion étrangère ; — enfin , l'on déclarera aux seconds que généraux, amiraux, colonels et capitaines de vaisseau pouvaient librement graviter autour du gouverneur, et voir à leur tour graviter autour d'eux , comme autant de satellites, les petites épaulettes de leurs armes et corps respectifs. — C'était une image assez exacte de notre système planétaire.
Complétons la métaphore, à l'usage des amateurs d'astronomie.
Les étoiles fixes exercent, dit-on, une influence d'attraction positive et négative. Nous leur comparerons, — mais non pour la fixité , — les femmes qui brillaient dans la salle de bal, car bien certainement
elles exerçaient aussi de puissantes influences sur les astres de ce monde colonial et militaire.
L'une d'elles, entre autres, était cause de fréquentes déviations dans l'orbite des planètes principales ; — nous voulons parler de madame la gouvernante , la maîtresse de la maison.
Toute épaulette constellée s'inclinait profondément devant Sa Grâce Sérénissime.
On s'empressera de déclarer que madame la gouvernante méritait à tous égards le titre honorifique que nous lui décernons. Elle possédait au plus haut degré l'aménité, la bonne humeur et la douce franchise qui s'allient si bien aux belles manières.
Elle avait dépassé l'âge de la coquetterie , si toutefois on veut bien nous accor-
der qu'une femme peut dépasser cet âge éminemment variable; — elle plaisait par son goût et son aimable gai té. Uniquement occupée de rendre le séjour de son salon agréable à tous les invités indistinctement, elle accueillait petits et grands avec la même bienveillance, et se souciait fort peu des hommages plus qu'empressés dont elle était l'objet.
Bien qu'elle fût la première autorité de la ville , pour nous servir de l'expression consacrée en province , la hiérarchie , l'étiquette et la discipline militaires étaient bannies de chez elle. — C'était ainsi qu'elle se montrait véritablement femme du monde , — chose rare , qui prouve en faveur de son tact et de son esprit.
Le monde, le grand monde si l'on veut, a, comme le globe terrestre , deux pôles qui sont nécessairement l'antipode l'un de
l'aulre. On a quelquefois le tort de les confondre entre eux. Par son genre étroitement prétentieux, madame d'Héricourt aurait pu siéger à l'un de ces deux pôles; madame la gouvernante était digne de régner à l'autre.
Au bal, dans sa demeure presque royale, les rangs étaient nivelés, les préjugés coloniaux , maritimes et militaires cédaient aux lois suprêmes de la politesse ; l'épaulette ne l'emportait pas sur le frac noir; l'égalité la plus parfaite naissait ainsi des usages , du savoir-vivre et des mœurs aristocratiques.
Au bal, chez le gouverneur général des possessions françaises du nord de l'Afrique, un petitsous-lieutenant valait un gros major, et un aspirant de marine valait un amiral. Plusieurs dames de la garnison en en étaient fort surprises. On laissera ma-
dame la colonnellc A... se piquer de voir
madame la commandante B tout aussi
courtoisement reçue qu'elle vient de l'être elle-même.
Mademoiselle d'Héricourt était assise auprès de sa mère et à côté de madame Fortanet, qui n'avait pas consenti sans peine à l'accompagner. — Aussitôt que Paoletta eut achevé la toilette de Suzanne, elles étaient montées toutes deux à la chambre de leur chère voisine; elles avaient trouvé Cécile dans son négligé ordinaire, s'occupant de ses enfants et songeant à son mari.
Les premiers eft'orts des deuxjeunes filles furent inutiles. UHccla était absent ; on savait à la venté qu'il ne courait aucun danger, mais Cécile ne voulait point aller au bal sans son mari.
Après avoir convoyé la frégate pendant
quel<jiie temps , le vapeur fut attiré par d'autres sisrnaux de détresse au-delà du cap Matifou. Des travaux de sauvetage l'occupèrent durant toute la journée , la nuit et la matinée suivante. Le commandant de la marine, instruit par les signaux des forts , en avait fait donner avis à madame Fortanet, qui résistait néanmoins aux instances de Suzanne et de Paoletta.
Elle les remerciait avec une douce fermeté, elle repoussait toutes leurs olfres de service, et les priait déjà de ne plus la presser davantage , quand Fortanet entra tout-à-coup.
Le vapeur venait de s'amarrer dans la darse et de débarquer à terre un équipage de naufragés.
A l'aspect de Suzanne en costume de bal, et dont la figure n'exprimait aucune inquiétude, à l'aspect de Paoletta, qui s'é-
tait écriée gaîment : — « Victoire! victoire! monsieur vous décidera ! » Fortanet s'arrêta stupéfait :
— Vous saviez donc déjà la bonne nouvelle, demanda-t-il.
— Quoi donc? répondirent les trois amies.
— Si je ne aie trompe , des relations d'intimité existent entre Merval et la famille d'Héricourt ! le patron de chaloupe est le frère de. . . .
Suzanne pâlit; l'impatiente Paoletta interrompit l'enseigne :
— Nous ne savons rien, monsieur, parlez ! parlez !
— Ils sont sauvés! rassurez- vous! se hâta de dire Fortanet. . . Quoi! vous avez ignoré jusqu'à présent, pendant deux jours entiers,lesdangersalFreux qu'ils ont courus!
On interrogea Fortanet, qui raconta , non sans enthousiasme , comment Adrien s'était exposé volontairement à une mort presque certaine pour donner une faible et dernière chance de salut à la frégate la Gorgone, et comment il avait failli être victime de sa généreuse ardeur.
— La chaloupe brisée sur notre avant, ajouta l'enseigne, fut entraînée par la mer dans la direction de la frégate, où quelques hommes sont parvenus à se réfugier. Mais Lartigue et Merval furent jetés par notre travers au moment même où la Gorgone prenait notre remorque. .. J'entends quelques cris près de la roue de bâbord j'y
saute... Je vois qu'ils allaient être écrasés.
Suzanne et Paoletta palpitaient d'horreur.
— Nous les avons recueillis à temps, dit simplement Fortanet.
Fortanet venait de taire la noble part qu'il avait prise au sauvetage de l'officier et du patron de la chaloupe.
Lorsqu'il se porta, comme il l'avait dit, à l'endroit d'où partaient les cris, il reconnut la voix de Merval, se fit attacher à une corde, et au risque d'être brisé contre le bord ou entraîné lui-même dans le remous de la roue, il dégagea l'officier cramponné d'une main à un piton, et qui de l'autre soutenait Lartigue évanoui, Lartigue avait été blessé par les éclats de bois de l'embarcation; les deux enseignes l'amarrèrent à la corde, et remontèrent sur le pont avec lui.
Cet épisode passa d'abord inaperçu. — Cependant, lorsque le remorqueur fut en mouvement, on en instruisit le capitaine Durocher. M. Durocher à son tour, tâcha d'en informer le commandant Liart; mais
la mer était si grosse et la brise si forte , qu'il dut renoncer à s'approcher assez de la Gorgone pour être entendu. Ensuite, avant que la tourmente fût apaisée, des coups de canon retentirent auprès du cap Matifou. Les deux navires se séparèrent.
Suzanne , Paoletta , Cécile, ignoraient l'immense service rendu par Fortanet à Lartigue et à Merval; et l'enseigne ayant ajouté qu'Adrien venait de se rendre à son bord , car il tenait absolument à reprendre son service et à descendre à terre le soir même, les deux jeunes fdles furent complètement rassurées.
Elles comprirent tout-à-coup pourquoi Nestor et Caboche leur avaient paru si tristes pendant qu'elles étaient si heureuses de voir la frégate hors de danger.
En apprenant d'une manière positive qu'Adrien serait au bal, leurs projets du
matin reprirent le dessus , et aussitôt elles recommencèrent à supplier Cécile de se décider à venir chez le gouverneur.
Elles durent encore déployer une ingénieuse adresse; Fortanet les laissait faire , en souriant:
— Voyez! disait Suzanne, votre mari lui-même nous encourage. Allons, ma toute bonne, les tristes jours sont passés! Sans vous, je vous assure, je ne trouverais pas le moindre plaisir au bal.... Par complaisance, Cécile!
— Moi, madame, ajouta Paoletta, je veillerai vos enfants; je leur redirai la belle chanson que vous leur chantez chaque soir... je les caresserai, je les bercerai, soyez tranquille; je serai si contente de vous savoir au bal avec mademoiselle.
— Si vous refusez encore , disait Suzanne , songez que je n'aurai pas d'amie ,
pas de confidente , dans toute cette foule !
Cécile disait que depuis longtemps elle
avait renoncé au monde et à ses plaisirs.
— Vous concevez, ma chère , reprenait Suzanne , que votre mari ne peut se dispenser d'accompagner son capitaine, et que madame la gouvernante lui en voudrait de ne vous avoir pas amenée.
— MM. Madec, Laviolais et de Merval se font certainement une fête de vous y rencontrer, disait Paoletta.
— Moi, d'abord, continuait Suzanne, je veux que tous mes cavaliers soient à vos ordres... Ne me refusez pas cette guirlande de fleurs qui va si bien sur votre beau front.
— ÎS'est-ce pas, monsieur, demandait la Provençale à Fortanet, que cette parure lui sied à ravir?
— Voyez, la garniture fera un effet
charmant, ajoutait Suzanne en attachant elle-même d'autres bouquets sur une robe blanche que présentait Paoletta.
Cécile confuse avait rougi.
Mais Fortanet, qui assistait à cette scène gracieuse, leva ses dernières objections en remerciant les deux jeunes filles, et les laissa rivalisant d'adresse et de goût pour ajouter aux charmes de leur amie.
Le bal était déjà fort animé; l'on dansait, on riait, on causait, on médisait surtout; — on s'amusait infiniment, c'est incontestable, — lorsque M. Liart des Ardannes , capitaine de vaisseau , commandant la frégate de S. M. ta Gorgone, fit son entrée un peu tardivement.
Le grand homme avait pour principe de se faire remarquer, quand il ne pouvait se faire attendre.
Il parut suivi de son état-major, en sorte
qu'on fut bien obligé de se dire dans les groupes et sur les banquettes :
— Yoici M. le commandant de la Gorgone accompagné de^es officiers!..
Liart présenta sa suite au gouverneur et à la maîtresse de la maison.
Achile Montoire , Nestor , Merval , le docteur Blaye, le commissaire Gerbier et une demi-douzaine d'élèves de marine furent nommés tour-à-tour, et tour-à-tour s'inclinèrent.
L'officier de choix, beau garçon , rose et blondin, frisé dans le dernier goût, et cravaté de la plus éclatante façon, brillait de tout l'éclat d'une santé florissante el d'un uniforme brodé d'ancres et de festons ultra-réglementaires. 11 se modelait fièrement, en cela comme en bien d'autres points, sur son illustre prolecteur.
Adrien et Nestor, pâles tous deux, tous V. 6
(lenx soufïrants et soutenus par une énergique volonté, étaient venus au bal , l'un pour l'amour de Suzanne, l'autre pour remplir ses devoirs de confident et d'ami.
Suzanne en tes voyant ainsi défaits, abattus, portant sur leurs traits la noble trace de leurs douleurs et de leurs devoûments, Suzanne sentit tout ce qu'ils avaient dû éprouver d'émotions cruelles, depuis deul jours. Elle cacha sa figure derrière son éventail , afin de cacher aussi deux larmes pieuses qu'elle essuya à la dérobée.
Avant de passer outre , on expliquera comment, sur quatre chefs de quart, il en venait trois au bal.
Phy Ion-Binôme, sorti depuis peu des arrêts où il ne pouvait tarder d'être renvoyé, montait la garde.
Montoire aurait dû être de corvée ju>-
qu'à minuit; mais le commandant, pour augmenter son cortège, lui avait impose la douce obligation d'en faire partie. Neslor, ne devant remplacer Pbylon qu'à minuit, se réservait de retourner en rade quand l'heure approcherait, et grâce à ses bonnes relations avec le capitaine Durocber, il s'était précautionné d'un canot de UHécla , sachant bien qu'il ne fallait pas songer à obtenir un de ceux de la frégate.
Merval, qui venait de reprendre son service, était heureusement débarrassé de toute corvée jusqu'à la fin du quart de Nestor, c'est-à-dire jusqu'à quatre heures du matin.
Quant au capitaine de corvette Rivelles, il était aux stricts arrêts ; — mais en tous cas, il aurait dû rester à bord, conformément à l'article 207 de l'ordonnance, qui
prescrit au capitaine du bâtiment de ne jamais s'absenter en même temps que son second, — d'où il suit que , le capitaine étant toujours libre de s'absenter quand bon lui semble, l'oflicier en second ne peut jamais prévoir , la campagne durât-elle dix ans, de quel instant il lui sera loisible de disposer.
Entre tous les postes maritimes, il n'en est pas d'aussi pénible à beaucoup près, même avec un chef indulgent, que celui de lieutenant de navire. Si l'on se rappelle que les fonctions du second sont incessantes, qu'il est chargé au premier chef de la surveillance, de la police, de la discipline et de tous les détails du service intérieur ; si l'on sait, comme nous le savons , que ces fatigues et ces privations constantes sont presque toujours sans compensation, que l'honneur de la bonne tenue du bâti-
ment revient au capitaine seul , que les imperfections au contraire ne manquent pas d'être imputées au lieutenant, et qu'enfin le mérite d'excellent officier en second, jetant peu d'éclat, n'est guère un titre à l'aYancement ni aux faveurs, — on conviendra qu'en marine, franchir le dernier degré de l'échelle, passer de la position de lieutenant à celle de capitaine, c'est quitter les fers de l'esclave pour la pourpre de l'empereur.
Merval, autrefois, avait un peu légèrement taxé de faiblesse le capitaiiije de corvette Rivelles; Merval, depuis longtemps, avait reconnu son erreur. Il rendait hommage à la subordination militaire du vieil officier, à son obéissance patiente, à sa soumission résignée, — qualités souvent méconnues , et qui ont pourtant le
caractère de grandeur commun à tous les genres d'abnégation.
Pendant l'incendie , pendant les deux coups de vent reçus, l'un sous voiles en allant de Mahon à Toulon, l'autre à l'ancre devant Alger, Rivelles, par trois fois, avait sauvé la frégate : Merval l'aurait prédit. — Mais le vieil officier en second avait fait plus encore, lorsque, s'autorisant d'un oubli de Liart, il avait aussitôt pris sur lui d'accorder à l'équipage trois jours de vacances et de bonheur, trois jours qui avaient rendu le courage à trois cents marins démoralisés, trois jours que le sauveteur principal de la Gorgone payait maintenant par les arrêts.
Le lendemain du gros temps, Liart, ayant appris ce que le capitaine Rivelles avait osé se permettre, ne se contenta point de maintenir la première punition
qu'il lui avait infligée ; il l'envoya dans sa chambre jusqu'à nouvel ordre et chargea Phylon de la lieutenance provisoire.
Tel était le prix des brillants services de Rivelles durant la tempête, et Rivelles se rendit aux arrêts sans murmurer.
Du premier regard, Adrien aperçut Suzanne : il ne voyait qu'elle ; Nestor lui fit remarquer Cécile qui venait au bal pour la première fois depuis quatre ans.
— Vois, ami , dit-il tout bas en lui serrant la main, vois ! sa pâleur mortelle a cessé, un doux sourire se joue sur ses lèvres; elle vit maintenant, elle vit pour son digne mari , pour ses jeunes enfants ! Elle est belle, elle est heureuse!.. Merval, tu mérites d'être heureux !..
— Ne parlons jamais de cela, matelot ! répondit Adrien; j'ai été trop récompen-
sé!... C'est Fortanet qui m'a sauvé la
vjel... > -
Dès que le cor*l^ge de Liart se fut dispersé, Merval s'approcha de madame d'Iléricourt et la salua ; elle lui rendit une inclination d'une extrême froideur ; Cécile, au contraire, fut d'une ravissante gracieuseté; Suzanne, embarrassée, baissa les yeux, son cœur battait, elle avait peine à se contenir; Adrien lui demandait une contredanse, elle balbutiait en rougissant; mais à l'instant même l'orchestre retentit. — Avant que la jeune fille eût répondu, M. le commandant s'interposa entie elle et Merval :
— Enfin, enfin, dit-il, mon tour est arrivé ; je réclame ma contredanse de Mahon !
Suzanne posa la main sur le gant blanc du capitaine de vaisseau, qui païut échan-
ger un regard d'intelligence avec madame d'IIéricourt.
Adrien, décontenancé, ne bougea point; il vit Liart et Suzanne prendre place au quadrille, ses traits exprimèrent la contrariété la plus vive; le commandant, qui s'en aperçut, sourit victorieusement.
f.niisvrfies.
M. d'Héricourt avait appris à une laborieuse école. la triste science du cœur bumain. La vie commune des camps et des casernes, les luttes constantes de l'égoisme , de l'ambition , de la cupidité, lui
avaient ouveit les yeux de bonne heure. Il avait obéi à des chefs injustes, il avait été le collègTie de gens orgueilleux, méchants ou rapaces, il avait commandé à des soldats dont la grossièreté n'excluait pas les mauvais penchants. Sa nature loyale et bonne se repUa en elle-même. Il croyait au mal; il s'en défiait, il devint plus clairvoyant de jour en jour.
Appelé par sa position de fortune dans le grand monde, dont les mœurs élégantes ne lui en imposèrent pas, il y retrouva les mêmes travers et les mêmes vices que dans la sphère où il avait d'abord vécu. Le tissu d'hypocrisie était plus souple et plus serré; là gisait toute la différence. Jeté d'autre part dans le milieu, nouveau pour lui, des spéculateurs et des gens d'alfaires, M. d'IIé,ricourt se vit forcé , pour combattre à armes égales, pour démasquer
des machinations perfides , d'user aussi de ruse et d'adresse. Il fut d'autant plus habile, qu'il réussit, sans avoir cessé d'être scrupuleusement honnête; mais on sait qu'il se lassa promptement de succès si péniblement achetés.
H ne fallut rien moins qu'une grande question de patriotisme et d'honneur pour le décider à remplir les fonctions de directeur de la compagnie Numide.
Généreux et bienfaisant par caractère , aimant par instinct , il était misanthrope par système ; l'expérience des hommes et des choses l'avait rendu soupçonneux ; la nécessité l'avait rendu prudent jusqu'à la dissimulation. Et l'on doit ajouter à cela que son mariage avec Thérèse Dupernet , dont on connaît les ridicules , n'avait été qu'une déception de plus; mais il s'était
résigné au point que sa fiHe Suzanne le croyait heureux.
Après mûres réflexions, M. d'Hériconrt avait adopté les avis de Paoletta ; la sagesse du financier aboutissait aux mêmes résultats que la finesse mutine de la soubrette.
Le colon considéra qu'il passait les trois quarts de son temps hors d'Algrr, que pendant son absence il ne pouvait pas assez veiller sur les siens , que sa femme serait la première à seconder IJart , et que Liart, irrité, était capable des actions les plus infâmes et des plus basses calomnies. Il s'agissait du bonheur de sa fille, du repos et de la sécurité de Martial et de Caboche, les enfants de son vieil Urbain Lartigue, et enfin du salut de Merval, qui lui avait toujours semblé digne de l'amour de Suzanne. — Ce fut pourquoi, sans perdre un seul instant, dès que la frégate eut été
amarrée sur de nouvelles ancres, M. d'Héricourt fit inviter à dînei^ le commandant Liart.
Loin de lui battre froid , il le prit à l'écart pour lui dire d'un ton confidentiel :
— Décidément , mon cher monsieur des Ardannes , je ne crois pas un mot des bruits qui courent sur le compte de Suzanne , vous avez été trompé vous-même par de faux rapports ; mais il m'importe de vous désabuser, mes renseignements sont positifs, n'en doutez pas ; il m'importe surtout que ces calomnies cessent, et j'ai compté sur vous. . .
— Vous avez bien fa t , monsieur , interrompit Liart avec empressement , les propos de Merval étaient absurdes ; j'ai eu tort de m'y laisser prendre et surtout de vous en parler trop légèrement. Veuillez agréer mes excuses.
— Je vous dois au contraire des remerclraents; vous m'avez éclairé, vous m'avez mis en garde, et je suis persuadé que, grâce à votre concours, la réputation de Suzane ne sera plus attaquée.
Liart enchanté , glissa très-diplomatiquement une allusion que M. d'Héricourt saisit à merveille; car il répondit aussitôt :
— Je ne veux marier ma fille qu'à notre retour à Paris. Elle est encore trèsjeune, et d'ailleurs j'ai mille excellentes raisons pour attendre. . . Vous concevez , ajouta le colon avec finesse , que mon affaire de la Mitidja est une charge assez lourde... L'année prochaine...
— A merveille! dit Liart, qui crut comprendre que la dot de Suzanne serait beaucoup mieux assurée l'année suivante.
Déjà la négrese Aicha et le nègre Gébu étaient partis pour la Mitidja , par l'ordre
de M. d'Héricourt. Le Maltais fut mis à la porte et remplacé par un incomparable Flamand que le colon fit venir tout exprès de son habitation de la plaine. Paoletta , de son côté, avait cherché une mauvaise querelle à Cybélus ; et pour le bien de la paix, Liart fut prié de venir désormais sans son nègre. En moins de deux jours, cette petite révolution intérieure avait mis les d'Héricourt à l'abri de l'espionnage.
Flageolet maintenant portait à terre le manteau et la lanterne du commandant , qui comptait aveuglément sur Pierre Gordier, et ne croyait plus avoir besoin d'autre auxiliaire, puisque tout le monde l'accueillait à qui mieux mieux.
Suzanne, que Paoletta tenait en haleine, était pleine d'attentions et de prévenances; c'était elle qui la première avait remis sur le tapis l'invitation de Mahon : V. 7
— J'arriverai probablement un peu tard , dit le capitaine de vaisseau , seriezvous assez bonne pour me réserver ma précieuse contredanse ?
— Comptez sur la première qu'on dansera après votre entrée au bal.
— Mille grâces !. . . vous êtes trop airna^ ble!...
— La mémoire peut être infidèle, ajouta Suzanne en souriant, on se brouille dans les tours de cavaliers , c'est la chose du monde la plus facile î
M. des Ardannes n'entendit pas fort heureusement Paoletta , lorsqu'elle dit à sa jeune maîtresse, tout en l'habillant :
— Voilà qui est très-bien !.. .. j'aurais voulu pouvoir applaudir, quand vous lui avez promis d'embrouiller vos danseurs tout exprès pour lui!... Mais au bal pas de faiblesse, je ne serai plus là, je ne cli-
gnerai plus de l'œil et je ne vous exciterai plus de loin.... Soyez charmante, ma bonne demoiselle , cela yous est si facile !
Suzanne hocha la tête :
- — Oh! non, répondit-elle, cette duplicité me fait mal ; je souffre beaucoup, je te jure, chaque fois que je lui dis un mot gracieux.
— Songez donc que M. Adrien sera le premier à s'en réjouir, ajouta Paoletta.
Suzanne la crut; Suzanne pensa que Nestor avait instruit Merval du rôle qu'on lui assignait; en dansant avec Liart, elle jetait de temps en temps à la dérobée un coup-d'œil du côté d'Adrien attristé, elle pensait qu'il jouait ainsi le dépit amoureux.
Il n'en était rien ; — Merval s'affligeait de la voir rire et causer gaîment avec un homme qu'elle aurait du mépriser. Mer-
— loa —
val était resté sous les impressions de sa première soirée passée dans le salon d'Héricourt et de sa courte visite à madame Fortanet ; Merval ignorait presque tout ce qui avait eu lieu depuis. Il venait seulement de débarquer de UHèclay il avait à peine eu le temps de racontera Nestor son sauvetage par Fortanet. Ses craintes, un moment atténuées, renaissaient plus vives; car Suzanne, simple et sans prétentions d'aucun genre, lorsqu'elle avait un autre cavalier, était presque coquette avec Liart.
Encore pénétrée des leçons de Paoletta, la jeune fille faisait des efforts inouïs pour vaincre ses répugnances et y parvenait par l'exagération. Son esprit naturel , son amour pour Adrien lui dictaient les plus heureuses reparties. Et Liart éprouvait un gentiment de triomphe qui stimulait sa
verve ; il en faisait parade , il posait de manière à augmenter la secrète douleur de Merval, seul en ce moment, car Nestor figurait alors avec Cécile à un autre quadrille.
Madec et Fortanet dansaient de leur côté ; M. d'Héricourt causait avec le gouverneur-général ; madame d'Héricourt était inabordable, un cercle d'officiers supérieurs l'entourait. Adrien , du reste, avait prudemment renoncé à s'adresser à elle ; il sentait qu'elle était décidée en faveur de Liart. Le dernier regard du capitaine de vaisseau ne lui laissait plus le moindre doute.
Madame d'Héricourt faisait l'admiration des amateurs de pierreries. Elle en était surchargée à faire pâlir l'éclat du soleil. Une aigrette de diamants se balançait au
sommet de son turban de cachemire paille et lilas, garni de perles, et qui couronnait ses anglaises de cheveux blonds factices. Le tout encadraitle plus magnifiquement du monde sa figure empourprée et ruisselante. Des girandoles de diamants pendaient à ses oreilles. Elle avait brasselets, collier etsévigné de diamants. Une pèlerine de tulle de soie brodé se détachait en clair, d'une part sur ses épaules cramoisies , de l'autre sur sa robe de velours cerise à la Mathllde, — vieille mode qu'elle affectionnait. Sa ceinture portait une inévitable agrafe en diamants, mais son éventail d'écaillé n'était parsemé que de paillettes.
En voyant madame d'Héricourt, on se demandait par quel miracle sa fille était si simplement parée. Jamais peut-être Suzanne n'était allée au bal dans un costume moins recherché. Par une exquise délica-
tesse dont Paoletta fut charmée, Suzanne voulut être mise exactement comme Cécile Fortanet : même robe , mêmes guirlandes de flem's, même coifFure. Lorsqu'elles étaient assises l'une à côté de l'autre, on les prenait pour deux sœurs.
La fille du millionnaire, la jeune femme du pauvre enseigne de vaisseau, étaient par la grâce et la beauté, les deux reines du bal. On les admirait également, et commes elles étaient semblables par leurs tailles s vel tes et légères, par leurs poses distinguées, par le bon goût et la simplicité de leur toilette, les indifférents les confondaient l'une avec l'autre.
Autour d'elles, dès le commencement de la soirée, s'était pressée l'élite des cavaliers; mais Suzanne avait retenu à Cécile deux contredanses pour Adrien et Nestor.
Cécile, en ce moment , faisait à ce dernier l'éloge de son amie. Nestor l'écontait avec délices, car il se promettait de tout répéter à Mer val.
— Monsieur Laviolais, disait la jeune dame, vous savez combien nous avons soutFert; nous vous avons tout raconté; vous avez béni comme nous le bienfaiteur qui a mis fin à potre détresse. Eh bien, depuis ce jour, il m'est arrivé un autre grand bonheur que je vous dois , car vous nous avez conseillé de demeurer dans la maison de la famille d'Iïéricourt. Oui , monsieur je vous dois l'amitié de Suzanne, — c'est pour mon cœur un bien d'une valeur sans égale. Vous ne savez point, je ne saurais vous dire combien Suzanne est bonne, compatissante et généreuse. Depuis que je la connais, je crois que le malheur ne viendra plus !... Nos mauvais jours sont
passés, comme elle le disait tout-à-l'heure! De sa bouche toute aimable, il ne peut sortir que la vérité ! Je ne lui cache rien maintenant, et quand je lui parle de nos privations, de nos cruels chagrins, je vois des larmes rouler dans ses beaux yeux.
Alors, je me sens prise pour elle d'une inexprimable tendresse ; je l'aime comme une sœur... et pourtant, monsieur, ajouta Cécile avec une fierté naïve, et pourtant elle est riche.
— Elle se fait pardonner ce que je pardonne à Mer val, dit Nestor, qui cherchait la transition et qui réussit aisément à obtenir de Cécile des réponses rassurantes. Il s'aperçut tout-à-coup que la jeune femme ignorait la belle conduite de son mari pendant la tempête et le sauvetage d'Adrien ; aussitôt il se fit une joie de lui tout ap-
prendre : elle était enthousiasmée et transportée d'un légitime orgueil.
Dès que la contredanse fut achevée, elle courut à la recherche de Fortanet. Nestor, de son côté , cherchait Merval qui s'était enfui du salon. Il le rencontra sur le grand balcon de la cour intérieure.
— Que t'est-il donc arrivé? s'écria-t-il. Pourquoi cet air de tristesse? Je t'apporte de bonnes nouvelles, écoute.
Adrien répondit par l'expression de son découragement.
Ce fut alors que Nestor raconta la scène qui avait eu lieu chez M. d'Héricourt, quand Paoletta frémissante avait accusé Liart.
— Elle ajoutait, je crois qu'il importait de dissimuler devant lui !
— Dissimuler, moi !.. non! s'écria Mer-
— in —
val, j'aime Suzanne, je n'aime qu'elle!... je ne mentirai point à mon amour!
— Tu veux donc qu'il la compromette, il n'a déjà que trop parlé de votre rendezvous de Mahon.
Merval était irrité.
— Quoi! disait-il, c'est un infâme! c'est un tyran, un lâche, un assassin! un calomniateur!... Et on le ménage et on
lui sourit ! Et on veut lui faire croire
qu'on l'aime !... non! non.
Peu à peu Nestor retrouvait ses souve-' nirs, voilés d'abord par ses craintes, eftacés ensuite par ses douleurs. Ces souvevenirs se dégageaient, pour ainsi dire , de leurs langes par un effort de l'amitié. Les protestations de Nestor apaisèrent la fougue d'Adrien; mais Adrien, tombant d'un extrême dans l'autre, disait amèrement :
— Eh bien!., puisqu'il le faut, je se-
rai ici près d'elle, comme à l'autre extrémité du monde; je l'aimerai en silence, et toi seul tu sauras le secret qui remplit ma vie.
— Serais-jedonc obligé , reprit Nestor, de te conseiller l'audace? Voyons, il faut danser avec Suzanne et lui parler franchement. A Mahon, tu avais tort d'aller si vite, aujourd'hui tu auras raison de brusquer la situation. Sois prudent, s'il se peut, elle le veut, elle le désire , elle t'en donne l'exemple. Mais ta position actuelle est absurde ! elle t'aime, elle t'aime, te dis-je. . . . Paoletta l'a répété devant moi, en présence de son père.
Il parlait encore , lorsque M. d'Héricourt parut sur le balcon; Nestor s'adressa aussitôt à lui ;
— Je viens, monsieur, vous supplier de rendre le courage à mon ami : vous le
voyez plein de craintes et de regrets, plein d'un respectueux amour pour mademoiselle votre fille!... veuillez lui dire que vous lui pardonnez.
— Très-bien ! messieurs, interrompit le colon en regardant autour de lui avec défiance.
Liart était alors dans la salle de bal. M. d'Héricourt remarqua que personne ne l'épiait, et dit à Mer val avec froideur:
— Je me plais à penser, monsieur, que vos regrets égalent votre faute J'ai pardonné à ma fille. . . je veux bien vous permettre de continuer à la voir comme autrefois... mais je ne m'engage à rien pour l'avenir... Je veux d'abord savoir si vous êtes digne de mon extrême indulgence.
M. Laviolais, d'ailleurs, a du vous instruire de h conduite qu'il convient de te^-
nir, tant que vous serez embarqué sur la Got^gone.
Merval, déconcerté , n'osait affronter le regard sévère du père de Suzanne. Il demanda pourtant quelques explications ; M. d'tléricourt les donna claires, précises , presque conformes aux vues de Paoletta.
— Monsieur de Merval, poursuivit-il , ne vous y trompez point , je ne me préoccupe ici que de la réputation de ma fille... Cet intérêt sacré m'a déterminé à recevoir encore chez moi M. Liart des Ardannes , et à permettre des ruses qui me déplaisent souverainement.
A mesure qu'il parlait à Merval, le colon se radoucissait. Nestor plusieurs fois avait chaudement plaidé la cause de son ami. L'expansion succédait à la réserve , et M. d'Héricourt ajouta enfin :
— Je ne teux que le bonheur de Suzanne !
Ces simples mots impliquaient le plus complet des pardons, ils ouvraient carrière aux espérances les plus douces. Les termes manquaient à Merval pour exprimer sa reconnaissance ; ce fut Nestor qui remercia. Un serrement de main fut échangé entre Adrien et le père de Suzanne, puis on rentra séparément au salon, et M. d'Héricourt alla se confiner à une table de whist.
Merval consentait à feindre maintenant et à tromper Liart, de concert avec Suzanne; Nestor le trouvait docile et lui recommandait une extrême circonspection:
— Quand tu danseras avec elle , disaitil, sois sur la réserve ! Liart peut vous entendre, prenez-y garde ! défiez-vous de toutes les oreilles indiscrètes... Je ne serai
plus ici... tu me promets, n'est-ce pas !...
— De faire mon possible pour cacher ma joie, interrompit Adrien.
Nestor obtint de Suzanne la première contredanse, Mervalla seconde, Madec et Fortanet les deux suivantes.
Ces invitations ne soufiPrirent aucune difficulté, les quatre enseignes étaient tous plus ou moins connus de madame d'Héricourt, auprès de laquelle le commandant Liart vint s'asseoir , pour causer et faire ses observations tout à son aise.
Merval apprenait de Cécile que Suzanne avait tremblé pour lui pendant la tempête ; Merval rendait la jeune femme heureuse par la chaleureuse expression de sa reconnaissance envers Fortanet. Cécile était radieuse, fière de son mari, dont chacun lui répétait les louanges,
De son côté, Nestor Laviolais recommandait à Suzanne de ne point se trahir.
— Je paraîtrai froide comme la glace , dit-elle, quoi qu'il m'en coûte... Vousêtes bien heureux, monsieur Nestor, de n'a- Toir rien à cacher.
— 11 m'a souvent fallu maîtriser aussi ma joie ou ma douleur; il m'a fallu le revoir après de longues séparations, sans lui presser la main; il m'a fallu faire mon service, quand je le croyais perdu.
— Vous connaissiez le commandant Liart en permutant avec M. Madec!.. j'ai
bien admiré votre dévoûment ! Vous
êtes véritablement généreux , monsieur Laviolais.
— Je tâche de me rendre digne de la noble amitié d'Adrien. — Et après un nouvel éloge de son ami : — N'oubliez pas ,
de gi ace, continua Nestor, que mille daii^ V. 8
gers l'entourent ici. Liart et Montoîre ne sont pas seuls à craindre. Le docteur Blaye est parfois un mauvais plaisant, fort bavard et qui grossirait le peu qu'il pourrait surprendre... Le commissaire est un diplomate de la plus dangereuse espèce; il y a enfin des élèves jeunes, imprudents, langues légères...
— Voyez comme je vous regarde, dit la jeune fille d'un air dédaigneux, êtesvous content et suis-je assez impertinente, monsieur le conseiller?
— Ne passez pas d'un extrême à l'autre, murmura Nestor; car le commandant, qui nous observe, ne s'y méprendrait pas !
H était minuit moins un quart; l'ami de Merval partit rassuré pour aller prendre le service à bord de la Gorrrone , où Phyloji-Binôme ne le rendit pas sans ajouter':
' — Depuis cette maudite lieutenance par intérim, dont le grand pacha m'a chargé, je n'ai pas trouvé le moment de résoudre une équation. .. je n'ai pas dé-' gagé la moindre inconnue !
Minuit sonnait, c'était le beau moment du bal. Dans la salle mauresque, la gaité française pétillait de toutes parts ; une brillante animation régnait dans les grou-^ pes; la valse succédait à la contredanse. Les uniformes et les guirlandes de fleurs tourbillonnaient; un air rapide entraînait le torrent d'or, de soie et de roses.
Liart n'avait pas quitté sa place auprès de madame d'Héricourt, et tandis que Cécile valsait avec le brave Madec, le capitaine de vaisseau, penché sur l'épaule de Suzanne, lui adressait les compliments les plus flatteur^. Toute autre qu'elle en efitété {Werve4lîée; elle s'e(ïbrçait xle sourire;
elle pensait à Merval qui allait enfin réclamer sa contredanse.
Malgré sa ferme résolution , la jeune fille ne parvenait pas entièrement à dominer son trouble. — Aurait-elle la force de suivre jusqu'au bout les conseils de Nestor et de Paoletta ? Ne serait-il pas plus sage de refuser?.. Mais elle éprouvait le besoin de dire un mot, un seul mot à Merval, de le féliciter d'être enfin sauvé , de lui demander encore une promesse ! Il y avait déjà si longtemps qu'ils ne s'étaient vus qu'à la dérobée ! — Oli ! non ! je ne puis refuser de le suivre... Je veux, je veux lui parler!..
Le capitaine de vaisseau redoublait d'esprit; madame d'Héricourt enchérissait :
cette longue conférence était l'objet de bien des commentaires. Déjà le beau monde d'Alger s'occupait beaucoup des as-»
siduités de M. Liart des Ardannes, qui , disait-on, recherchait évidemment la main de mademoiselle Suzanne d'Héricourt.
C'était là un petit événement. Les prétentions de Liart faisaient diversion aux nouvelles d'Abd-el-Kader, aux bulletins de l'armée d'Afrique et aux récits des derniers combats. ^
Les glorieux travaux de nos soldats sont loin de suffire pour alimenter les causeries des bourgeois et de la garnison d'Alger, où l'on est blasé sur la victoire beaucoup plus que sur l'agiotage.
Alger est à la fois grande et petite ville ; c'est une capitale, c'est une bourgade militaire , une active cité commerçante , et un lieu de repos où abondent les oisifs. Tous les Français de haut et bas étage s*y connaissent. En revenant de l'Atlas, messieurs les officiers ne le cèdent à pçT^sonne
pour colporter les nouvelles locales de la rue Bab-iVzoun à la rue Bab-el-Oued.
Les démarches du commandant Liart des Ardannes furent une bonne fortune pour mesdames les commandantes, les colonelles et les colonnes. Ce dernier barbarisme , de formation tout algérienne , devra nous être,i)ardonné.
— Le capitaine de vaisseau , disaientelles , était bien un peu mûr, quarante-six ou quarante-huit ans; mais il était parfaitement conservé, sa chevelure était parfaitement teinte, et ses fausses dents non moins parfaites.
Les dames ajoutaient qu'il possédait l'air de plaire.
On citait quelques-unes de ses phrases à madame d'Héricourt.
On riait. — On en avait bien le droit.
Quelques gens bien informés parlaient
sérieusement du superbe avenir el de la grande fortune du capitaine , de vaisseau.
Sous ce dernier rapport, au moins, l'on aurait pu rabattre quelque chose. -—Quoi > ^ que Liart eût eu le talent d'hériter de la baronne douairière de Saint-Amour, morte à Paris pendant qu'il était attaché au cabinet du ministre , Liart était loin d'être riche. Il en avait seulement répandu le bruit , pensant avec raison que cette réputation usurpée pourrait lui être utile. Le commandant savait, d'ailleurs, placer ses fonds à gros intérêts : il représentait largement et grandement , ce que l'on remarquait d'autant mieux, que, par malheur, on suit rarement son exemple en marine. On a dit ailleurs que l'héritage de sa prétendue tante fut grossi à plaisir. Liart laissait aussi jaser fort volontiers de
plusieurs recouvrements considérables; d'une indemnité deSaiht-Domingue, d'une restitution et de quelques autres legs moins importants, mais non moins fabuleux. INfadame d'Héricourt et Montoire avaient servi de trompettes dans la société franco-algérienne.
En fais^t entrer en ligne de compte le grade du commandant et ses espérances d'avancement, Liart devenait réellement un parti pour mademoiselle d'Héricourt, car le riche capitaliste n'avait pas craint de dire qu'il ne se préoccuperait pas de la question de fortune. Les opinions de sa femme n'étaient pas moins connues : — elle détestait, disait-elle , les hommes d'argent et les gens d'affaires.
Les curieux trouvaient donc fort significative la contredanse unique que le capitaine de vaisseau venait de danser, et
son interiiiiiiable conversation avec la mère de Suzanne, et sa familiarité galante envers la jeune fille.
On ajoutait que le directeur de la compagnie Numide avait été pour ^i d'une affabilité merveilleuse.
On parlait surtout de la petite excursion du commandant dans la Mitidja.
Une foule d'autres remarques , également judicieuses, se groupaient autour des précédentes, et leur donnaient du poids.
Cependant aucun des membres de l'état-major n'ignorait que Merval était amoureux de Suzanne. Depuis la visite de la famille d'Héricourt à bord, Montoire,le docteur, le commissaire s'en étaient clairement aperçus. Entre officiers de la frégate, on comparait MervalaucommandantLiart.
Lorsque Adrien , plus pâle qu'au moment de son entrée au bal , vint chercber
la jeune fille, tous les regards se fixèrent sur lui ; Suzanne sentit que Liart l'observait, et, se contraignant encore, elle se leva lentement, comme à regret, pour suivre ^n cavalier.
Sa mam tremblait dans la main de Merval ; elle était éblouie, fascinée, effrayée d'un danger nouveau; son front pur se plissa, elle courba sa tête.
Adrien éprouvait une émotion semblable.
Liart était attentif.
Montoire dit au docteur Blaye ;
— Voici ce cber Merval qui s'apprête à essuyer une lière rebuffade !
— Ah ! vraiment?
— Vous allez voir ?
Le commissaire Gerbier faisait aussi ses observations, quand Adrien et Suzanne prirent place à un quadrille peu éloigné.
La valse.
Belles de simplicité, belles de leur amitié candide et de leurs pudiques tendresses, belles de la pureté de leurs cœurs et de la noblesse de leurs âmes, celles que l'on prenait pour deux sœurs, Suzanne d'Hé-
ii^8 —
ricourt la jeune fille , Cécile Fortanet la jeune femme, gracieuses toutes deux entre les plus gracieuses, se faisaient remarquer par leur maintien distingué, par la splendide douceur de leurs traits, par ce divin reflet que la main de Dieu a mis au front des anges.
Harmonieuses créatures, corps souples et frêles, qu'un souille céleste animait, elles réalisaient les rêves poétiques dont on aime à se bercer ; elles étaient les vivantes images d'un ravissant idéal ; une sympathie magnétique attirait à elles; à peine les avait-on vues, qu'on se prenait à souhaiter leur bonheur.
Celle-ci, longuement éprouvée par la souffrance, se relevait comme une plante qu'a courbée l'orage et que réchauffe un baiser du soleil. Celle-là, naguère insouciante, commençait la vie ; celle-là com-
mençait la lutte, elle puisait son courage dans la confiance et l'amour.
La jeune femme semblait embellie depuis qu'elle était au bal. C'est qu'après avoir frissonné au récit de la conduite magnanime de son mari, elle éprouvait un sentiment d'enthousiasme qui rayonnait sur sa physionomie, et y jetait un nouvel ét'Iat. Pendant un instant , avant de retourner à sa place, on l'avait vu courir à Forlanet, prendre son bras et sourire avec des larmes, et trembler en répétant les paroles de Nestor, faire une question, frémir encore, puis enfin redresser la tête avec une majestueuse fierté.
La jeune fille empruntait de même à ses émotions, à ses craintes à ses désirs, un attrait indéfinissable. Suzanne n'était plus seulement l'enfant belle et naïve qu'on admirait avant son voyage d'Alger. Ses
grands yeux noîrs sous ses beaux sourcils, son teint blanc et rose, ses longs cheveux chatoyants, et les lignes exquises de son profil, ses lèvres entrouvertes par un sourire suave, et ses jolies dents, plus brillantes que la neige , n'étaient plus ce qui frappait en elle. Un charme plus puissant dominait tous les autres. Chaque battement de son cœur, chaque effort de sa volonté répandait sur sa figure une teinte mystérieuse.
C'est que tantôt elle songeait à Merval, tantôt à Liart : tantôt elle palpitait d'amour, tantôt elle tressaillait sous le regard vitreux du despote. Tour-à-tour mélancolique ou enjouée, tour-à-tour rieuse ou pensive, elle devait à ses projets de ruse une expression de finesse méditative ou dé gaîté moqneuse; elle devait à ses appréhensions, "à ses ennuis, une fugitive exprès-
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sîon de langueur. Elle rougissait souvent, parfois elle pâlissait. Au souvenir de Paoletta, il arrivait même qu'entrant franchement dans son rôle et se croyant sûre d'elle, Suzanne eut par instants la piquante hardiesse de la Provençale.
Liart » persuadé qu'elle n'aimait plus Merval , interpréta d'abord très-favorablement le jeu mobile de ses traits; Liart faisait une étude. — Mais les cavaliers désintéressés, les juges du camp qui allaient à la recherche de la plus belle, regardant tour à tour Suzanne et Cécile, reconnaissaient d'un commun accord , leur supériorité; ils n'hésitaient qu'entre elles.
Cécile et Suzanne ignoraient leurs tri^omphes rivaux. Elles ne comprirent point ceux de leurs danseurs, qui en firent l'objet de quelques aliusions; le plaisir du bal, ce soir-là surtout, ne résidait pas pour elles
dans la satisfaction d'une vanité puérile.
Si les deux amies étaient les reines de beauté , Fortanet et Merval étaient les héros de la fête. De proche en proche le bruit de leurs actions d'éclat s'était répandu dans toute la salle. ^ aHuafp
- — Voilà, disait-on en montrant Adrien, ■voilà celui qui s'est exposé dans la chaloupe pour le salut de la frégate. La Gorgone serait incontestablement perdue sans lui. Il a failli périr en soutenant un pauvre matelot qui se noyait.
— Et voici, ajoutait-on en désignant Fortanet, l'officier qui les a arrachés à une mort affreuse, au risque de se faire écraser lui-même par la roue du bâtiment à vapeur.
Cécile recueillant des propos semblables éprouvait une joie qui se manifestait à tous
les yeux; mais Suzanne, Suzanne était forcée de répondre à Jacques Liart.
Dans le salon de sa mère, en Tabsence d'Adrien, quand Paoletta la stimulait à la dérobée, elle parvenait à se conduire avec tout le sang-froid nécessaire. Au bal, dont l'atmosphère exerçait déjà sur elle une influence active , auprès d'Adrien, et d'Adrien échappé aux plus horribles dangers , l'impressionnable jeune fille aurait eu besoin d'expansion ; il fallait qu'elle se comprimât. A chaque nouvel effort elle souffrait de véritables tortures. . . Elle sentait que son énergie s'épuisait; elle se raidissait, se débattait encore, i-etrouvait un dernier sourire pour Liart, et détournait la tête afin de lui cacher sa pâleur.
Lorsqu 'enfin elle figura au quadrille où Merval la menait en frémissant d'impatience, d'amour et d'une vague terreur, le V. 9
cœur de la jeune fille se dilata, elle respira librement; elle échappait au plus douloureux cauchemar.
— Mon Dieu, dit Merval à voix basse, vous soulïrez?
— Moi! murmura-t-elle, je suis heureuse à présent ! Je souffrais tout à l'heure... Je me sens remise; mais ne parlons plus de moi, c'est de vous, de vous miraculeusement sauvé.
A ces mots, elle aperçut Liart, et d'une voix troublée :
— Il nous regarde, dit-elle. Vous savez tout?
Elle se redrejsi et tâcha de paraître froide, glaciale, dédaigneuse.
Suzanne n'était pas comédienne, et ce n'était plus avec ]Nestor qu'elle dansait.
— Je sais qu'il faut essayer de tromper Liart! répondit Merval; mon rôle à moi
est simple, je puis encore vous déclarer que je n'ai pas cliangé que je ne changerai jamais. .. Vous Suzanne, on vous recommande, d'en imposer au plus lâche, au plus vil , au plus hypocrite des hommes.
— C'est affreux ! dit la jeune fille... se contraindre ainsi est un supplice... Je voudrais vous dire tout ce que j'ai ressenti de nohle orgueil en apprenant les dangers que
vous avez bravés ma douleur ma
joie... mon admiration pour vous.... ma reconnaissance pour le mari de Cécile.
— Oh ! dites-moi plutôt que c'est toujours comme à la Fonda del Union.
— Toujours! dit la jeune fille avec effusion, toujours !
Elle tournait le dos à Liart et lui cachait Merval ; mais, en levant les yeux , elle entrevit Montoire à quelques pas :
— Son complice! dit-elle avec une moue méprisante qui n'était pas jouée cette fois.
— Et haussant les épaules, elle parut vivement contrariée.
Liart surprit le geste dédaigneux de la jeune fille ; il pensa qu'elle repoussait la justification de Merval.
— Eh ! eh ! mon petit monsieur, se disait le commandant, vous voudriez faire croire que vous n'avez commis aucune indiscrétion , et l'on vous prouve que vous vous êtes vanté du fameux rendez-vous !
Liart pétillait d'esprit auprès de madame d'Héricourt; il voyait Merval dans une attitude embarrassée; il se figurait que l'enseigne était vaincu :
— Ceci, poursuivait-il, n'est qu'un premier échantillon de mon savoir faire , et nous nous retrouverons à bord... Je me
croyais bien délivré de vous , par ma foi ! mais enfin , puisque vous revenez si bien sur l'eau, continuez, je continuerai aussi.
Assurément le commandant Liart des Ardannes était un excellent physionomiste et un diplomate expert, mais il avait affaire à des joueurs si maladroits, que ses interprétations devaient frapper à faux. Il était dans le cas de ces grands duellistes que déconcerte un ferrailleur novice , ignorant toutes les règles de l'art.
Suzanne et Merval ne dissimulaient qu'à demi et se livraient sans cesse; ils se savaient espionnés, et en éprouvaient un malaise auquel Liart se méprenait.
— Je m'étais fait une joie de vous rencontrer ici, disait tristement Adrien, et je vous y rencontre avec un masque indigne de notre amour!... Oui, c'est bien, je vous admire !. . . je vous loue !. . mais je ne
sais où je suis, j'ai peine à vous reconnaître. Je vous aime plus que jamais, je vous trouve adorable d'esprit, de ruse, de finesse... et cependant je suis au supplice comme vous! Je soulFre des eftbrts que vous faites, Suzanne, j'ai eu tort de venir.
— Oh! non!., ne dites point cela!...
reprit vivement la jeune fille. J'avais soif
de vous voir sauvé de la mer J'ai
pleuré , Adrien , quand vous êtes entré tout-à-l'heure. .. ces larmes valaient une couronne !...
Liart n'y put tenir; il quitta sa place et se glissa tout près des danseurs. Liart soupçonnait enfin la vérité ; il s'approchait à pas de loup, se couvrant des groupes de causeurs et des quadrilles voisins; heureusement Adrien l'aperçut :
— Liart, tout près ! dit-il si bas que nul
ne put l'entendre , et puis reprenant le ton ordinaire : — On a grossi mes torts , poursuivit -il, on m'a calomnié, mademoiselle!... Non! sur l'honneur, je suis incapable...
Suzanne se retourna tout-à-coup et vit le commandant, quoiqu'il fût à peu près caché par quelques indifiPérents.
— Serait-ce une tactique, un double jeu? Oh! oh! pensait Liart, et qui trompe-t-elle? lui, moi, son père, sa mère... nous tous?...
Le docteur Blaye n'avait pu résister aux tentations d'un buffet admirablement monté; il avait laissé Montoire papillonnant de fleur en fleur, et s'attaquant surtout aux dames haut placées dans la société algérienne.
Mais le commissaire Gerbier s'étonnait à juste titre de voir Suzanne et Merval se
parler si longuement, — car, en résumé, la conversation ne tarissait pas. — Après leur froide séparation de Mahun , après l'accueil glacial que recevait Adrien dans le salon d'IIéricourt , comment Suzanne avait-elle consenti à danser avec lui ? — Elle pouvait refuser net , ou encore le bouder avec impertinence... pourquoi répondait-elle aux protestations et peut-être
aux déclarations de l'enseigne?
— Qui est la dupe , ce soir, se demandait Gerbier. . . moi , je parierais pour Merval !... Qu'importe!... Il me suffit d'avoir vu; je ne mettrai pas bien certainement le doigt entre l'enclume et le marteau.
Le cauteleux commissaire, qui s'abstenait en toute occasion de la moindre démarche compromettante, avait environ vingt-neuf ans , de bonnes manières, un esprit cultivé, une érudition agréable et
— la —
même un certain air de franchise qui séduisait au premier abord. — Nul ne nageait si bien entre deux eaux. — Ainsi, par exemple , Liart aimait le trictrac : le docteur Blaye, toujours à ses ordres, accourait au premier coup de sonnette pour faire sa partie, et se gardait de gagner trois fois de suite; le commissaire s'était déclaré incompétent en matière de dés et de cornets, ce qui ne l'empêchait pas de causer très-volontiers avec le commandant. 11 ne demandait jamais à descendre à terre sans mettre en avant quelque raison de service, et ne manquait jamais d'en trouver d'excellentes. Plusieurs fois le capitaine de vaisseau, qui se mêlait de tout, à tort comme à travers, avait voulu exiger de lui des actes contraires aux règlements. Gerbier s'était soumis de très-bonne grâce, en demandant toutefois, avec des ménagements
extpêmes, un ordre par écrit, pour se mettre, disait-il , à l'abri de ses chefs administratifs.
— Mon Dieu ! commandant , s'écriaitil, vous me voyez au désespoir, mais j'espère que vous voudrez bien prendre cette mesure sous votre responsabilité personnelle. L'article 5 du titre XII de l'ordonnance prescrit formellement le contraire , et nos gros bonnets sont impitoyables.
J'aurai beau leur dire que je n'ai fait que vous obéir, ce sera une raison de plus pour qu'ils me fassent du tort. Rien n'égale le mesquin tatillonnage de ces messieurs ; ils ne souffrent pas que les officiers supérieurs de la marine empiètent sur ce qu'ils nomment leurs droits. Vous avez bien raison de vous plaindre des prétentions de la bureaucratie • c'est vraiment insoutenable ! Heureusement , vous pouvez aplanir tous
les obstacles. Dès que vous m'en aurez donné l'ordre par écrit, je dresserai la pièce en question et serai toujours charmé de vous donner de nouvelles preuves de mon obéissance.
Après cela , le commandant Liart prenait le temps de la réflexion, et il n'était plus question de rien.
Merval et Nestor, qui avaient été nécessairement témoins de semblables débats, étaient bien en droit de se défier de l'agent comptable; ils le trouvaient trop madré. Ils craignaient toujours de se livrer en causant avec lui. A leur sens un homme qui faisait si bon marché de son esprit de corps , de son amour-propre administratif et de ses chefs directs, devait être capable de dauber sur un camarade indifférent, s'il y trouvait son avantage.
Gerbier, par excès de prudence, pensait
comme Pierre Gordicr, par excès de haine. — En embarquant sous les ordres du plus tyrannique des officiers de la marine , il s'était dit qu'à bord de la Gorgone les plus futiles actions avaient leur portée , et que, pour s'y bien conduire, il fallait tout voir, tout savoir, tout retenir et ne parler de rien.
Tant que Liart observa de loin, en causant avec madame d'Héricourt , Gerbier s'applaudit de sa belle humeur apparente ; le digne administrateur détestait les fureurs noires de son commandant. Mais quand Liart abandonna sa place et se glissa dans la foule :
— Pauvre Merval ! pensa le commissaire , vous êtes pris !
Suzanne et Adrien n'avaient pas la ressource d'aborder les lieux-communs. Leur position devenait de plus en plus fausse.
Ils se turent complètement. L'ennui se peignit sur les traits de la jeune fille , la colère sur ceux de Merval.
Suzanne , livrée à ses réflexions vint à songer que, si l'enseigne avait péri, elle , sa fiancée de cœur, son amie , l'ignorerait encore , et serait sans doute venue au bal.
— A quelle heure, au plus tôt, demanda-t-elle impétueusement, à quelle heure a-t-on su à bord de la Gargone que vous éliez sauvé?
— Au moment où vous avez vu Fortanet.
— L'infâme! murmura Suzanne d'une voix étoufTée. Il m'aurait donc fait traîner ici!...
Liart n'entendit pas, mais, devinant les paroles de la jeune fille :
— Décidément , je suis trahi !.,. se dit-
il avec une rage secrète. Que leurs ruses retombent sur eux !
Gerbier surprit une contraction involontaire sur la riante figure du commandant Jacques Liart, et fit judicieusement cet aparté.
— Tant pis, tant pis mille fois ! le pacha est vexé. . . mauvais signe !
Liart en avait assez vu ; il se replia vers la*salle de jeu, pour aller sonder M. d'Héricourt.
Alors Adrien et Suzanne , délivrés de sa présence, ne songèrent plus à Montoire , à Gerbier, ni au reste de leur entourage : leur amour débordait.
Le commissaire vit même l'heureux Merval porter à ses lèvres un mouchoir brodé , jauni par le temps et par la mer ; il le montrait à Suzanne et le cacha préci-
pitamment sur son cœur, après un geste expressif de la jeune fille.
Madee etFortanet dansèrent à leur tour avec Suzanne : ils n'étaient point dans la confidence, mais ils portaient à Merval un intérêt qui s'était accru de toute leur estime pour le jeune ofïicier.
Ils firent son éloge avec chaleur.
Suzanne pensait qu'il était encore temps de feindre, elle restait impassible; mais, intérieurement joyeuse, elle savourait les justes louanges décernées à l'enseigne par ses deux collègues. Madec et Fortanet cru* rent bien faire en attaquant vigoureusement le commandant Liart. Elle prononça quelques mots d'incrédulité, et se retrancha surtout dans cette phrase banale que Montoire entendit :
-— Mon père et ma mère font le plus grand cas de M. des Ardannes.
Madec , franc et naïf, s'exprimait avec une noble rudesse qui touchait Suzanne ; Suzanne se roidissait, elle dissimulait ses douces émotions en regardant le persécuteur de Merval.
Fortanet , logique et précis, continua.
l'œuTre de Madec; Suzanne mit le sujet de la causerie sur Cécile et parla d'elle avec l'effusion du cœur :
— Merval n'a rien à craindre, dit Fortanet à Madec après la contredanse; elle aime véritablement ma femme , elle est sensible et bonne.
— Pour ma part , répondit Madec, je la trouve complètement sotte ; j*ai eu beau prêcher... elle n'y a rien compris.
— Eh ! que dites- vous donc là.^' demanda le docteur Blaye, en s'avançant entre les deux enseignes.
Le bonhomme avait encore la bouche
pleine et tenait dans chaque main un rayon de sandwich.
Achille Montoire, qui avait dansé avec Vamirale et ses trois filles, avec la fille cadette du gouverneur, avec quatre commandantes maritimes et quelques colonelles, Montoire enfin venait demander une contredanse à Suzanne.
— Je suis bien au regret, monsieur xlitelle en souriant, mais j'ai des engagements pour jusqu'à la fin du bal et au-delà...
— Comment, ma fille, interrompit madame d'Héricourt, tu ne pourrais pas danser avec M. Montoire?...
— Voyez, maman, ma premi'^re maintenant est promise à M. d'Ambremont, le capitaine de chasseurs; ma seconde à M. Gerbier, de la Gorgone ; la troisième. . .
-— Assez, mon enfant, nous te crovons V. 10 '
sur parole, M. Montoire n'exigera point l'impossible.
— Cependant, madame, dit le merveilleux enseigne de Moulins, avec le bon goût qui le distinguait, c'est justement l'impossible que je me propose de solliciter à présent Mademoiselle n'a pas
valsé ?
— Je ne valse jamais, dit Suzanne.
— Mais à défaut de contredanses , par extra-extraordinaire! reprit Achille Montoire, en s'adressant d'un ton patelin à madame d'Héricourt.
La mère de Suzanne avait un faible pour le protégé du capitaine de vaisseau : elle hésitait ; l'enseigne poursuivit avec emphase :
— M. le commandant des Ardannes ne me pardonnera pas de n'avoir point dansé avec mademoiselle.... Et, en effet, c'est
un crime impardonnable!.... je rentrerai marri et désolé à bord de la Gorgone^ qui n'aura plus assez de serpents pour siffler sur ma tête.
— Est-il bien tard au moins ? murmura madame d'Héricourt.
— Si tard, qu'il est déjà de bonne heure, répliqua le triomphant Achille.
— A la fin du bal.... on peut bien... une fois par hasard. . . dit la mère de Suzanne à demi-voix et en hochant la tête.
— Vous êtes mille fois trop bonne, madame» s'écria Montoire, et décidément mademoiselle vous sera enlevée pour la prochaine valse.
Le jeune premier , gloire maritime du Bourbonnais, parut enchanté de ses spirituelles reparties, tourna les talons, se perdit dans la foule, et revint au coup d'archet.
Il enleva Suzanne ainsi qu'il l'avait déclaré ; la valse durant, il fut d'un enjouement excessif, dont l'origine remontait droit à la persuasion qu'il servait à merveille les intérêts du commandant, et qu'il s'en ferait un mérite auprès de lui.
— Sot et fat ! digne en tous points de son cher protecteur ! pensa charitablement la jeune fille.
Mais, en entrant au bal, on laisse la charité se morfondre au vestiaire : bienheureux quand en sortant on la retrouve endormie, car d'ordinaire la pauvrette, lasse d'attendre, a pris la fuite.
La réflexion de Suzanne n'en fait pas moins honneur à sa judiciaire ; en deux mots, elle avait tracé un portrait achevé.
— Auriez-vous la bonté, mademoiselle dit Merval en s'approchant, de m'accorder la prochaine valse ?
Madame d'Héricourt fronça les sourcils.
— Je n'aurais pas osé la solliciter toutà4'heure, continua le jeune enseigne, qui n'avait pu résister au désir de danser encore avec Suzanne.
— Je ne valse jamais, répliqua la jeune
fille en souriant , mais à la fin du bal
une fois par hasard. . . on peut bien. . .
Cécile se mordit les lèvres.
— Ma fille ! s'écria sèchement madame d'Héricourt.
— Oui, monsieur, répondit Suzanne à Mer val. Et puis du ton le plus naturel : — Plaît-il, maman? fit-elle en se retournant sur sa banquette.
— Peu de chose ! dit madame d'Héricourt; mais, j'ensuis au regret pour M. de Merval, il est fort tard; nous allons nous retirer !
Elle envoya chercher son mari qui,
malheureusement, venait de rentrer au whist, si bien qu'avant la fin du robber , Adrien se présenta et que Suzanne le suivit.
Nestor se fût opposé à cette imprudente valse ; Nestor était de quart à bord de la Gorgone. Cécile ne se doutait pas de la vérité; loin de retenir Suzanne, elle se réjouissait, comme tous les amis d'Adrien, de la faveur signalée que la jeune fille lui accordait.
A la fin du bal, l'amourl'emportait complètement sur la prudence; sous l'influence des éloges donnés à Merval par Madec, par Fortanet, par Cécile elle-même, Suzanne, piquée d'avoir valsé avec Montoire, s'abandonnait enfin à celui qu'elle aimait
Depuis quatre heures , Nestor était parti; Merval, ivre de bonheur, oubliait mainte-
nant le commandant Liart et ses espions, et l'heure de retourner à bord.
La taille élégante de Suzanne reposait sur son bras ; leurs cœurs battaient , leurs regards se fondaient en un seul regard ; ils firent trois ou quatre tours de salon, et ensuite pour causer plus facilement, pour se parler encore de leur amour, ils s'arrêtèrent à quelque distance d'un groupe de grosses épaulettes dont madame la gouvernante occupait le centre. L'éclat des cheveux noirs de Liart qui s'y trouvait, lui donnait l'air d'être le plus jeune de ces hauts et puissants personnages.
— Quant à M. le commandant, dit un colonel à moustaches grises, c'est encore un jeune homme ; nous l'avons vu danser et déployer ses grâces en Vestris.
— 11 valserait au besoin, ajouta le chef d'état-œajor du gouverneur.
IJart venait de s'apercevoir que Merval était le cavalier de Suzanne ; aussitôt, sans la moindre cérémonie, il saisit la jeune fille par la taille et l'entraîna brusquement dans le tourbillon de la valse.
Plusieurs officiers supérieurs trouvèrent l'a -propos charmant et se mirent bravement à rire.
— C'est un de ses enseignes , dit bonnement le colonel.
— Bravo! emporté à l'abordage, s'écria le chef d'étal-major.
— L'amiral L n'en fait pas d'autres, ajouta le docteur Blaye.
Le commissaire Gerbier qui continuait ses observations, toussa, se mordit les lèvres et ne dit mot.
Madec, Fortanet, Cécile étaient consternés.
Adrien stupéfait et pétrifié, pâlit, rougit
ensuite, et se promit d'arrêter le commandant au passage, quoi qu'il pût en arriver; mais déjà Suzanne avait poussé un cri d'effroi.
L'orchestre se tut.
On accourut en foule des salons contigus, du balcon et des galeries. L'écarté, la bouillotte, le whist même furent désertés.
— Monsieur le commandant, ce que TOUS venez de faire est de la dernière inconvenance, dit madame la gouvernante d'un ton très-ferme en présence de tous ses invités. Puisse tournant vers Merval. .. — Je vous adresse mille excuses, monsieur, de l'alFront qui vous a été fait dans mon salon.
Madame d'Héricourt avait entraîné sa fille.
Merval balbutia quelques mots. Liart crut se justifier en disant :
— C'est un de mes officiers, madame la gouvernante.
— Qu'importe! monsieur, vous n'êtes pas à votre bord, ici.
Puis elle se retourna froidement.
— Le fait est, répéta le colonel à demivoix, que M. des Ardannes n'est pas à son bord, ici.
— Et qu'il a été fort impertinent, ajouta le chef d'état-major.
Quant au docteur Blaye , il fit in petto cette réflexion mémorable :
— Autres lieux, autres mœurs. Les commissaires du bal du Lycée de Brest étaient beaucoup plus tolérants que madame la gouvernante d'Alger; car l'amiral baron L ayant de même arraché
plusieurs valseuses à des officiers d'un
grade inférieur au sien , nul n'y trouva mot à dire. . . Mieux que cela, mamans et jeunes personnes étaient enchantées, l'amiral passait pour adorable. . . intrà muros.
Liart devint livide , ses yeux roulaient dans leurs orbites, jamais il n'avait reçu leçon pareille; tout son talent d'homme du monde fut impuissant , sa colère se trahit par un geste furieux :
— 11 est quatre heures sonnées , dit-il en montrant la pendule à ses officiers , et M. de Merval devrait être de quart à bord!
QUÂTEIÈME PARTIE.
Ange» saaTenr*.
Avoir usé douze années de sa vie pour devenir le capitaine d'armes et l'âme damnée de Jacques Liart!... se consumer en efforts surhumains!... n'avoir reculé devant aucun moyen : — la torture de
trois cent cinquante hommes , l'incendie, le naufrage, la révolte, la trahison!... s'être fait geôlier, bourreau, espion et calomniateur!... s'être fait meurtrier, car, en exaspérant Pigale, l'adjudant avait été la cause directe de son suicide!.... — s'être exposé d la peine de mort et à l'infamie, d'abord en appelant l'équipage aux armes, et plus récemment en coupant les amarres de la Gorgone. . . s'être mêlé à des intrigues de tous genres avoir cru par dix
fois tenir enfin sa vengeance , et par dix fois avoir vu Liart sauvé !
Pierre Cordier, renfermé dans sa sombre cellule, s'était mis un bâillon pour qu'on n'entendît pas ses rugissements de désespoir. Il se déchirait la poitrine avec les ongles, son sang coulait, et d'un œil farouche, il regardait couler son sang. Les
cheveux hérissés, blême comme un spectre, en proie à d'atroces souffrances, il écumait.
, Sa cabine avait six pieds de long , quatre et demi de haut ; replié sur lui-même et marchant à grands pas, mais pieds nuds, dans cet espace étroit, il était semblable à une bête féroce enfermée dans une cage de fer.
— Non ! non ! plus de pitié ! plus
de faiblesse ! . . . plus de remords ! . . . . pensait-il. Le sort est jeté ! je les sacrifierai tous! tousJ... La violais, Merval, Suzanne d'Héricourt, son père, Martial Lartigue!.. Tous! sans excepter Caboche !... sans excepter Paoletta !... Et que m'importe, à moi!.... Quand il faudrait en immoler dix mille!... Je veux !... Merlin, Lebrave, Mathuriue, vous n'êtes pas vengés !...
Quatre heures et demie du matin son-
naient ; le battement régulier des avirons d'un canot retentit à peu de distance ; Pierre prêta Toreille , baigna ses tempes d'eau froide, mit son uniforme, et monta sur le pont au moment où accostaient Adrien de Merval, le docteur Blaye , le commissaire Gerbier et les élèves.
Nestor reçut son ami, qui lui prit la main en disant :
— Le monstre Ta insultée, elle aussi ! Pierre Cordier entendit tout le récit des
événements du bal, les propos des élèves et du docteur, et les plaintes douloureuses d'Adrien.
Nestor s'écriait :
— Quoi ! il te punirait, toi qui as sauvé sa frégate au péril de la vie !
— Le capitaine de corvette l'a bien sauvée aussi , répondit Merval , et il est aux arrêts î
Les muscles de l'adjudant se détendirent. Toute une série de projets s'offrit à sa pensée , et ces projets sans doute étaient moins' affrejix que les précédents, car une satisfaction réelle vint atténuer sur ses traits l'impression de son haineux cauchemar. A l'horizon , dans un lointain confus, apparaissait enclore la vengeance, but de sa vie; mais la route n'était plus aussi sanglante. Avant que ] iart fût de retour, Pierre avait recouvré son calme et son
L'état-major complet , à l'exception de Rivelles, se trouvait alors sur le pont. Merval avait pris le quart ; Nestor, inquiet n'était pas descendu dans sa chambre.
Un sentiment de banale curiosité retenait en haut les autres officiers et les élèves. Phylon-Binôme, qui s'était couché à minuit, avait été réveillé conformément à
T. il
l'ordonnance , car il remplissait les fonctions d'officier en second, et devait, comme tel, recevoir le commandant à la coupée du navire. Montoire , enfin , revenait avec Liart , dont la fureur éclata aussitôt.
— Monsieur de Merval ! s'écria-t-il avec véhémence , monsieur de Merval sera démonté de ses fonctions, et gardera les arrêts forcés jusqu'à nouvel ordre ! Rendez le quart à M. Montoire, sur-le-champ!... Allez! Je vous apprendrai, monsieur, à..,
Liart s'interrompit , et s'adressant à Phylon-Binôme :
— Lieutenant ! vous allez me faire remettre l'épée de M. de Merval... On placera un faotionnaire à sa porte , avec la consigne de ne le laisser sortir sous aucun prétexte !
Cinq minutes après, le capitaine d'armes apportait au commandant le sabre de
Merval; car c'est en vertu d'une locution consacrée par l'usage qu'on se sert du mot
épée.
D'un geste impérieux, l'officier supérieur fit rester Pierre Cordier dans sa galerie.
L'adjudant, pâle et défait^ avait reconquis toute sa machiavélique présence d'esprit.
Le capitaine de vaisseau, pourpre de colère , n'oublia pas cependant de fermer le petit panneau de la cabine où dormait C}' bel us. Ses conférences avec le sous-offi- (Mer ne devaient pas être connues du nègre. Cédant alors à un mouvement de rage , il dit à Pierre Cordier d'un ton .amer :
— Capitaine d'armes ! depuis un an je patiente, mais à cette heure ma patience
est à bout ! En somme , je ne suis pas content de vos services!
Pierre se redressa nniiîairement et prit l'inf!exil)le résolution âc soutemr ie choc avec fermeté :
— PoinJ (le Vi:r'ii^esî pas de foiîe violence! pensait-il, j'ai pu m'y tromper ime fois! Je tiens une piste maintenant... attention ! Cette explication , qui commence par des reproches, doit tourner à mon avantage, si je resté maître de ma volonté.
— Tous êtes actif, je le sais , pour;>uivait le commandant avec une certaine ironie. Vous êtes intelligent et dévoué, j'aime à le croire î mais votre activité, votre vigilance ont été vingt fois en défaut dans les
circonstances les plus graves! In idiot
met le feu à ma frégate , vous ne vous doutez de rien !..Des cris séditieux reten-
tissent à bord, voui» ne parvenez pas à me
dénonner le coupable ! Un officier se
rend à Malion à la nage, vous l'ignorez!..
— M. de x\ierval, sacbez-le bien, se rendit à terre, j'en suis certain... Mais je n'ai acquis cette certitude que trop tard... Il n'y perdra rien! non! non!.,, il ne perdra rien pour attendre!.. — Poursuivons!
— Un scélérat scie les chaînes , coupe le cable, met la frégate à deux doigts de sa perte... vous ne le découvrez pas! Enfin, enfin ! je vous accorde ma confiance particulière, je vous mets au courant de mes projets; vous revenez triompliant, vous me certifiez que Paoietia, grâce à vous, a changé les sentiments de sa maîtresse... Il n'en est rien!.. — Il n'en est rien, capitaine d'armes! répéta Liart en frappant du pied, je suis sûr du contraire!
L'adjudant, immobile, ne répondit pas
un seul mot jusqu'à ce que l'ofllcier supérieur eût brusquement ajouté :
— Eh bien! que dites-vous à cela?
Pierre Cordier prit une attitude soumise.
— Je dis, commandant, qu'il m'est cruel
de recevoir de tels reproches! Mais si
peu mérités qu'ils soient, je les accepterai comme un vieux soldat, sans essayer d'y répondre. -
— Répondez-y, au contraire î s'écria le commandant.
— Vous l'ordonnez ! j'obéirai à mon chef, répliqua Pierre Cordier. Depuis l'armement de la Gorgone^ j'ai eu l'honneur, commandant, de vous dénoncer plus de cent cinquante hommes, j'ai prévenu par ma surveillance un nombre considérable de désertions et d'actes d'indiscipline, j'ai fait avorter cinq ou six complots dont un
fort sérieux, j'ai suivi toutes vos instructions de point en point, au risque d'être assassiné vingt fois ; vous n'avez cité, commandant, que les circonstances où mon zèle a échoué. L'incendie n'aurait pas eu lieu si, le 21 août au soir, M. de Merval et le capitaine de corvette ne m'avaient refusé la mise aux fers de Pigale, que j'avais pris la liberté de vous signaler à vousmême comme un homme très-dangereux.
Si l'auteur des cris séditieux m'a échappé, c'est que pendant l'incendie je me tenais à côté de vous, prêt à périr pour vous sauver... Pardonnez-moi, commandant, de parler ainsi , vous venez d'exiger ma justification!..
— Continuez ! dit Liart, frappé d'étonnement.
— Quand M. de Merval est allé à terre à Mahon, — puisque vous m'affirmez, com-
manduit, qu'il y est allé; — j'étais tout occupé de l'équipage, dont l'esprit de rébellion vous inquiétait. .. Je croyais cet officier dans sa chambre. Je suis seul, commandant, et n*ai jamais deinaudé ^n sergents ni caporaux d'armes, car je n'aurais pas confiance en eux !.. ?tjallieureusement^ je ne puis être partout à la fois .. J'ai beau me multiplier, ne dormir qu'à peine, me cacher dans l'ombre, me déguiser, me glisser partout... Il est des gens qui me trompent encore... Ils ne me tromperont pas toujours!...
Le commandant écoutait avec plus de calme , tant le capitaine d'armes semblait partager sa haine contre l'équipage.
— Quant au scélérat qui a rompu nos amarres... poursuivit le sous- otlicier... regardez-moi, commandant; vous verrez que je me tue à sa recherche. Depuis trois fois
vine^t-qufttre heures, je n'ai pas feriiié l'œil... Je suis plus irrité que vous!..
Liart remarqua la pâleur mortelle de l'adjudant, qui ajouta :
— Et s'il m'a échappé, c'est que cette lois encore je n'ai pas quitté le gaillard d'arrière pendant tout le gros temps, afin d'être le premier à courir à votre secours en cas de naufrage, afin de pouvoir vous faire un rempart de mon corps en cas de révolte... Voilà ma faute, commandant !
Pierre Gordier, qui s'était animé en prononçaiii ces dernières phrases , repiit d'un toi: • /r- posé :
— Quant à mademoiselle d'fléricourt, je ne comprends rien à son changement subit. .. j'ignore ce qui s est passé... Qui l'a iniluencée?,.. Qui l'a détournée de ses projets sur vous?... Je sais que Paoletta nous est entièrement dévouée, je suis sûr
de son concojjrs !.. J'irai à terre ce matin, je chercherai, je verrai!... Ah! si l'on me jouait!., je me vengerais cruellement! Comment!., je serais dupe?., non! c'est impossible!.. Pardon , commandant! dit tout-à-coup le sous-officier , en reprenant l'immobilité du soldat sans armes.
— J'ai tort, capitaine d'armes, j'ai lort! reprit enfin Liart , jaloux de ménager un tel homme. . . Je suis touché de votre zèle et je m'en veux d'avoir cédé à un mouvement d'humeur.
Pierre Gordier l'emportait; Liart venait à composition, Liart lui donnait aussi sa version des diverses scènes du bal.
— Il y a> dans tout cela, dit gravement le sous-officier , une énorme portion de coquetterie et quelque désir de poser en héroïne... Paoletta m'a toujours dit que la jeune personne tient de sa mère au
fond. Ce dernier évanouissejMp*t est assurément une comédie dont Us résultats sont fâcheux. . . mais qui , selon moi , ne prouvent en rien qu'elle aime encore M. de Merval... Et puis! si nous avions perdu un peu de terrain, avec de l'adresse, n'en doutez pas , nous le rattraperions.
Pierre Gordier, par son assurance, parvint au moins à faire naître quelques doutes dans l'esprit du commandant, qui en revint bientôt à parler de la rupture des chaînes et du câble :
— Soupçonnez-vous quelqu'un? demanda-t-il.
— Je suis persuadé que le scélérat est le même qui a poussé les trois cris séditieux durant l'incendie, répondit Pierre Cordier dont une faible rougeur colora les joues.
— Non! non! interrompit Liart, qui
se tiahit •fcjoulaiit : non ! ce ne peut être M. de^TOçal !
— M. de Merval ? répéta le capitaine d'armes d'an air surpris.
Liait regarda l'adjudant sous-oiïicier dans le blanc des yeux.
Pierre Gordier ne se déconcerta point et poursuivit avec lenteur .
— Si c'est M. de Merval qui a poussé les cris en question , non , bien certainement, ce ne peut être lui qui a scié nos chaînes... mais le scélérat est, en tout cas, un ouvrier habile à manier la hache et la scie, un excellent nageur et un marin intrépide... C'est là ce que je cherche!
— Caboche! Caboche!:, s'écria Liart.
jN 0 us V sommes Caboche, le fameux
sauveteur do M. Laviolais î Caboche , encore une créature de Merval... son complice, peut-être!.. Caboche! Au secret!.»
Mettez-le aux fers dans la soute au charbon qu'il ne communique avec personne!... x41i ! ah! nous y voici donc enfin !.. Faites, capitaine d'armes ! allez surle-champ!... Ensuite, bien entendu, vous vous rendrez à terre.
Caboche dormait encore profondément, lorsqu'il fut réveillé en sursaut par le capitaine d'armes, le caporal de consigne et deux hommes de garde. Sans désemparer il (ut traîné à fond de cale, jeté aux fers, et strictement tenu au secret dans la soute au charbon, antre infect et obscur où il ris(juait d'être asphvxié.
Le quartier-maître essaya vainement de connaître la cause de son arrestation prévenlive.
Deux heures plus tard, Pierre Cordier , après avoir rédigé une assez longue note, abordait sur la plate du n.arehé Paoletta
la Provençale , attristée par les dernières confidences de sa jeune maîtresse. L'adjudant ne causa que très-peu d'instants avec la soubrette , qui s'empressa d'interroger plusieurs des domestiques et matelots de la Gorgone , descendus à terre pour faire les provisions matinales. Elle rentra chez elle consternée.
Pierre Gordier, de retour à bord , n'apporta au commandant Liart que d'excellentes nouvelles.
Vers midi, Cécile Fjortanet s'efforçait avec sa douceur angélique de calmer les inquiétudes croissantes de Suzanne, lorsque Paoletta sortit furtivement de la maison d'Héricourt.
La séduisante fillette était mise avec une extrême recherche , et certes , elle dut faire l'admiration de messieurs les officiers
de la garnison lorsqu'elle traversa la place d'armes. Son corsage à manches collantes ornées de rubans de velours faisait valoir sa taille de guêpe et^a charmante désinvolture ; son jupon court laissait entrevoir un bas de jambe admirablement chaussé et un pied qu'eût envié Gendrillon ; elle portait piécette et tablier de soie noire, fichu de couleurs vives , chaîne et croix d'or ; son bonnet brodé, coquettement relevé au sommet de la tête, et son chapeau de paille à larges bords , ne cachaient ni les bandeaux de sa magnifique chevelure, ni ses longs pendants d'oreille.
Paoletta n'avait eu garde d'oublier son clavier, belle agrafe d'argent ciselé que la mode a rendu naguère à nos élégantes^ sous le nom aristocratique de châtelaine. Mais c'était peu que ce déshabillé coquet et ces bijoux , auprès de sa piquante phy-
sionomie qui empruntait un nouveau charme à ses craintes , à ses espérances, à sa douleur et au brûlant désir de remporter la victoire. Les yeux modestement baissés , elle rougissait en songeant à ce qu'elle allait tenter pour l'amour de Caboche et par dévoûment pour Suzanne.
Parfois un mutin sourire glissait sur ses lèvres veloutées , parfois à ses beaux cils noirs brillait une larme qu'elle essuyait à la hâte ; son cœur battait bien fort et soulevait régulièrement les plis soyeux de son fichiî; elle marchait bien vîte et se dirigeait ainsi vers l'hôtel du gouverneur.
Elle y pénétra d'un pas résolu, releva la tête malgré sa vive rougeur , et monta l'escalier en personne au fait des aitres du palais. Plusieurs fois déjà madame d'FTéricourt s'était servie de Paoleîta pour porter des messages à luadamela gf>uvernante.
Paolétta fut introdinte sans difficultés dans la chambre à coucher de la noble dame.
— .['allais envoyer savoir des nouvelles de mademoiselle (rHéricourt, Yous m'en aj)j)orlez sans doute, fnou enfant ?
La jeune (llle s'avan(;a d'un air embarrassé , elle chiffonnait son tablier en baissant les veux, son audace s'était évanouie; jamais elle n'avait éprouvé trouble pareil. Chemin faisant , elle s'était dicté sa leçon, et c'est pourquoi on avait pu la voir sourire et pleurer tour à tour. La finesse de son esprit, la sensibilité de son cœur lui avaient inspiré tout un petit discours, vif et touchant , persuasif et sincère, plein de liel contre Liart , plein d'amom' pour Ga- })oche, éloquente confidence qui devait, — pensait elle, — produire un elfet certain. Maint', nant, confuse et tremblante.
elle n'osait même approcher, malgré le bienveillant accueil qui lui était fait ; si bien que madame la gouvernante, étonnée de ne point recevoir de réponse , s'écria tout-à-coup :
— Mais qu'avez-vous donc , mon enfant!... Serait-il arrivé quelque malheur?
— Oh ! oui , madame î de grands malheurs!... murmura Paoletta d'une voix étouffée parles sanglots, et se laissant tomber à genoux : — Par pitié, madame, secours!... poursuivit-elle avec effort.
— Expliquez-vous , mon enfant ! dit vivement la gouvernante , en relevant la jeune fille qu'elle força de s'asseoir, calmez-vous !. . . Je vous promets mon secours, s'il peut vous être utile.
— Vous pouvez tout, madame, dit Paoletta d'une voix étouffée.
Et puis un sourire d'espérance rayonna dans ses larmes; son émotion soudaine se calmait par degrés ; la gracieuse majesté de la gouvernante opérait une nouvelle résolution dans la soubrette, qui hocha la tête en murmurant :
— Non ! grâce à Dieu !. . . mademoiselle
est bien portante Elle est triste et
pourtant elle ignore ce qui m'amène !...
— Apaisez- vous , mon enfant, dit encore avec une extrême douceur la gouvernante surprise , je vous viendrai en «aide de tout mon pouvoir !
— Permettez moi , madame, de placer en vous mon espérance. Vous êtes bonne...
, vous prendrez pitié de nous... C'est horrible ! Ah ! mon Dieu !. . . voris ne les abandonnerez pas !...
— Je vous écoute, ajouta la noble dame touchée par l'accent de Paoletta et sentant
accroître l'intérêt qu'elle prenait déjà aux douleurs de la jeune fille.
— A son retour à bord, reprit lu Provenc^ale, le commandant de la Gorironc a mis M. de Merval aux arrr-ts forci^'s, il l'a déinont('^ de ses fonciions Pardonnezmoi, madame, vous allez comprendic tout à l'heure...
— Allez, mon enfant, dit la f]^onvernante d'un ton sérieux.
— Et pourtant , reprit Paoletta , c'est Aï. de Merval qui a sauvé la frégaie , l<i nuit du coup de vent... Il s'est proposé de bonne volonté pour aller dans la chaloupe... Il a mouillé l'ancre qui tint la
Gorgone au dernier moment Mais ce
n'est pas tout, madanie, la chaloupe chavire... mon frète était patron dedans; il
est blessé M. de Merval le soutient,
l'emporte le long de CHccla^ où un autre
brave officier les a enfin sauvés tous les
deux! Madame la gouvernante, vous
voyez si je dois de la reconnaissance à M. de Merval!... Il est aux arrêts forcés... parce qu'il a valsé avec ma maîtresse , et parce que vous avez reproché à M. Liart sa grosièreté finie !
Paoletta était parvenue à surmonter son trouble ; comme la nuit de la tempête, elle retrouvait le libre usage de !a parole à mesure que son récit produisait plus d'eiTet sur la gouvernante et justifiait sa démarche.
Elle fit avec enli'ainement le portrait du commandant Liart, elle peignit son despotisme, elle prouva qu'Adrien courait les plus grands dangers , et ajouta non sans enthousiasme :
— Au lieu d'être puni, madame, M. de Merval mériterait une récompense, un
gi'ade, une croix. . . que sais-je ?. . . îl a sauvé une frégate du roi, trois cents marins!... Et si M. le gouverneur savait cela, si le commandant de la marine savait cela!...
Si le ministre et le roi savaient la vérité !. .. Moi, je ne suis qu'une pauvre fille , madame... mais je suis venue vous dire qu'il y a une belle action à faire... Vous aurez pitié de nous, madame, ajouta Paoletta suppliante.
— J'ai pour principe invariable de ne jamais me mêler d'affaires de service, dit la gouvernante d'un ton^de regret.
La jeune lille pâlit , mais ne se désespéra point, et se levant respectueusement, car elle souffrait d'être assise auprès d'une si grande dame :
— Je n'ai pourtant pas achevé, repritelle ; ce n'est pas seulement pour M. de Merval que je suis venue ici.
Redevenue timide , elle raconta en termes naïfs son amour pour Caboche , ses fiançailles avec l'intime ami de son frère , l'attachement de sa famille à la famille d'Héricourt, puis s'animant de nouveau, elle dît enfin comment le charpentier s'était précipité à la mer pour sauver Nestor.
— Eli bien! Madame! poursuivit-elle, le commandant Liart vient de le faire mettre au cachot, dans un endroit où il n'y a pas même d'air, cela sans qu'on sache pourquoi !... Caboche a mérité la croix ou la
médaille et on l'assassine î on l'é-
touffe!... il se meurt!
Paoletta jetta un cri déchirant , et retomba haletante sur le siège qu'elle venait de quitter.
Les paroles delà jeune fille s'accordaient de point en point avec les récits héroïques
dont on s'était entretenu pendant tout le bal. Ses plaintes, tour à tour simples et candides, passionnées et brillantes ; ses larmes , ses terreurs, ses doures- supplications et surtout l'ingénieux rappiochement qui rattacbait à la scène de la valse les sévices du capitaine de vaisseau, firent une visible impression sur la gouvernante.
— Madame! au moins par ;^ràce! disait encore Paoletta, daignez me faire obtenir une audience de M. le gouverneur! Pour ne pas compromettre mon frère et mou fiancé, j'aurais voulu qu'on ne sût point de qui provenait la plainte; mais ()uisqu'il le faut. . .
— ?Non ! non ! interrompit la noble dame, votre frère, votre fiancé ni vous-même , personne ne sera compromis. J'irai !
moi !
Et Paoletta, transportée de recounais-
sance, ia bénissait, en lui prodiguant les noms de bienfait lice et d'ange sauveur.
La gouvernante, attentive, se lit répéter dans les plus grands détails tout ce que savait la jeune (ille. Paoletta , l'enfaut du littoral, heureuse à présent , car elle était certaine du succès, racontait avec précision et clarté les diverses péripéties de la tecnpête, la rupture des chaînes, la conduite du commandant Kivelles, lee faiblesses de Liart, le conseil des ollicieis improvisé sur le gaillard d'éiriièie, la noble rivalité de Merval et <lo Nestor lorsqu'il s'était agi d'aller dans la chaloupr;...
Elle décernait à chacun la part d'éloges qui lui était due.
Elle représentait Liart sous le^ plus odieuses couleurs.
Elle montrait Rivelles, Mervai, Gabo-
che, victimes tous trois de leurs généreuses actions.
Quand elle sortit du palais mauresque , ses larmes étaient séchées ; elle avait même obtenu que la gouvernante ne la nounnerait point.
Dans l'escalier de la maison d'Héricourt, Taccorte soubrette rencontra le commandant Liart des Ardannes, et la ruse féminine reprenant le dessus, elle retrouva un salut gracieux pour le persécuteur de Lartigue , de Caboche et de Merval.
Le père iSon-Boii!
A terre, auprès de Paoletta, Pierre Cordier ne jouait pas à découvert, car il n'avait jamais avoué sa haine : — il n'agissait, disait-il, que par sympathie pour elle,
pour Caboche et pour Merval. Ln bentiment sacré obligeait la jeune fille à taire le secret de ses rapports avec le sous-ofliciej', qui se liait assez à son esprit et à son cœur pour se borner à lui donner l'éveil. Ainsi, le matin qui siiivit le bal, par surcroit de prudence, Pierre Gordier voulut qu'elle allât aux renseignements et qu'elle interrogeai les aulres gens de la Goi-gunc. Paoletta, complètement informée, ne révéla point ses tristes découvertes, elle engagea mcuie Suzanne à se réconcilier en apparence avec le capitaine de vaisseau. Cette duplicité répugnait à la noble jeune lille; elle avait honte de mentir ainsi à son amour ; mais M. d'Héricourt lui-même, après lui avoir paternellement reproché son imprudence du bal, lui lit sentir cjue Liart irrité devenait d'autant plus à craindre, qu'il importait de le ménager, et
au'elle ferait une faute en laissant voir ses rentables sentiments.
Suzanne céda, quoique à res^ret : l'insolente hardiesse de Liart ne changea donc rien aux dispositions prises envers lui d'un commun accord. Toutefois, la jeune fille ne se montra point au salon, lorsque le capitaine de vaisseau s'y présenta.
Liart lit quelques excuses, galamment tournées, que madame d'Héricourt trouva fort inutiles; M. d'Héricourt les agréa, non sans témoigner un mécontentement diplomatique; mais !es protestations du commandant, l'expression de ses regrets, achevèrent de le désarmer. Prétextant alors une affaire pressante, il laissa l'officier supérieur en tcte-à-téte avec madame d'fléricourt.
La cnver, ation prit aussitôt une forme
moins cérémôhîease, et ce fut à l'envi qu*oii tomba sur Merval.
— Vous lui faisiez trop d'honneur, disait la mère de Suzanne; prendre ainsi la plaisanterie!... Ah! fi donc!.,
— Je le tiens provisoirement sous bonne clé, dit Liart en ricanant ; il aurait dû être de quart à bord, lors de cette déplorable scène.
Madame d'Héricourt, outrée de l'éclat qui avait eu lieu, repartit aussitôt :
— Vous ferez bien, cher commandant, de le traiter avec rigueur !... le petit fat ! J'ai résolu pour ma part de lui fermer mon salon Quant à mademoiselle Suzanne, je vous réponds qu'elle ne sera plus tentée de recommencer!..
— Pauvre enfant!., dit le capitaine de vaisseau.
— Vous êtes trop bon de la plaindre. . .
Par une transition inévitable, on passa au chapitre de Madame la gouvernante, qui ne fut pas épargnée •• — < Son jugement de Salomon eût fait périr d'envie Sancho Pança lui-même. — Son genre démocratique était vraiment admirable ! — Madame la gouvernante avait manqué sa vocation, elle devrait bien faire un cours d'égalité... »
C'était un touchant concert de louanges ironiques. Liart enchérissait sur madame d'Héricourt, qui riait à gorge déployée. La visite du capitaine de vaisseau se prolongea dans ces propos badins jusqu'au moment où, changeant de ton, il reprit en sous-œuvre Merval et Suzanne.
La vieille dame, tout en blâmant Suzanne, était convaincue de ses excellentes dispositions à l'égard du commandant.
— Ce matin même, mon cher monsieur
des Ardannes, disait-elle, ma fille a fait ^LUiende honorable ; tranquillisez-vous !
Ebranlé dans ses soupçons par le capitaine-d'armes , gracieuse par Paoletta , mieux reçu qu'il ne s'y attendait par M. d'Héricourt, Liart commençait à douter du sens des phrases qu'il avait surprises au bal. Montoire et le docteur Blaye aihrmaient que la disgrâce d'Adrien avait été complète pendant les trois quarts de la soirée. La valse accordée à l'enseigne pouvait n'être qu'un effet de la coquetterie de Suzanne; son évanouissement, une petite comédie, ainsi que le prétendait Pierre Cordier; Liart enfin était maître de Nestor et de Merval et se savait ha])ile à mener une intrigue.
Il se tranquillisa, comme madame d'Héricourt le lui conseillait, et passant au genre langoureux, il devenait de plus en
plus charmant, lorsque Paoletta introduisit Flageolet dans le salon
Le mousse, tremblant en présence de son por-éciiteur habitue) , dit tout d'une h;»!eiiu« :
— Commandant , le patron de votre canot m'envoie vous prévenir que l'amiral se rend à bord de la frégate et vous y attend.
— L'amiral ! dit Liart étonné... Depuis cpiand a-t-il poussé de terre''
— Depuis trois quarts d'heure à peu près, répondit le mousse.
Le capitaine de vaisseau se leva brusquement.
— Gomment ! comment se fait-il que je n'aie pas été prévenu plus tôt?
L'infortuné mousse rougit, et des larmes roulèrent dans ses yeux.
— Ce n'est pas ma faute, commandant, V. 13
je suis allé en courant partout où l'on m'a dit : — Au gouvernement, à l'intendance, chez le colonel du 50*", chez. . .
— Il fallait venir ici d'abord! c'était ton chemin ! Je te l'apprendrai !
Après avoir prononcé ce peu de papts d'un ton sec, M- des Ardannes fit un profond salut à madame d'Héricourt, s'excusa de partir si tôt et se rendit à son canot en toute hâte.
Le pavillon de corjtre-amiral flottait au mât d'artimon de la Gorgone, Cette marr que honorifique disait à Liart qu'en rentrant à son bord il allait y trouver un chef. Une vague inquiétude le tourmentait. Le commandant de la marine avait dû ap7 prendre que Rivelles était aux arrêts, et le vieil amiral estimait singulièrement Rivelles. Liart se demandait quel était le but
de celte visite impromptu; il y voyait une menace.
— Avec qui l'amiral est-il allé à bord? demandd-t-il tout-à-coup.
— Avec son aide-de-camp, répondit le patron du canot.
— Et que sais-tu de plus?...
— On a fait un signal à ÎJ Hccla. Le capitaine Durocber est à bord de la frégate.
Liart devint sombre et pensif.
Il fut reçu à l'échelle par le capitaine Rivelles, qui aurait dû être aux arrêts dans sa chambre , et par Mer val portant le hausse-col vVoffîcier de quart , quoiqu'il eût été démonté de ses fonctions et mis aux arrt^ts forcés; enfin Caboche se tenait auprès de l'amiral, qui, les bras croisés SU!" la poitrine et la tête haute, semblait impatient de rendre justice.
Liart pâlit; son équipage en fit la remarque ; trois cents hommes tressaillii'ent de plaisir. ' '
Un silence profond régnait dans toutes les parties de la frégate , lorsque le capitaine de vaisseau salua l'officier ^encrai commandant de la marine à Alger.
— Descendons, monsieur! dit i'amiial en montiant l'escalier d'un ^e.sie sj''vcre. .. Passez ! passez !
Liart passa devant et descendil.
' — Monsieur le capitaine de corv(îtte, dit l'amirai, faites continuer les travaux... Monsieur le capitaine de LFIrcIa^ vous pouvez maintenant retourner à votre bord. . .
Ayant donné ces ordres, l'officier jjénéral alla rejoindre Liart dans la i^alerie.
L'amiral était im vieil oni<*ier de mer,
renommé par sa bravoure , homaie honorable, doux et poli, que les officiers vénéraient comme un des derniers représentants de l'ancienne marine. Son indulgence paternelle , non moins connue des matelots que son courage à toute épreuve, a été chantée sur les gaillards d'avant en mille bouts rimes burlesques ; le respect qu'il inspire ne l'a point préservé d'un sobriquet trivial, et ses amis des passavants ne le désignent désorm.ais que sous le nom aiïectueux de père Bon-Bon.
Il y a quelques années, à Lord d'une frégate qu'il montait , ses oificiers le prièrent de leur faire l'honneur de s'asseoir à leur table. L'amiral accepta. Le repas fuî très-gai ; au dessert on vint a parier des rondes joveuses qui disaient les louanges du pcre Bon-Bon\... A ces mois, l'amiral se prend à sourire et veut en connaître au
moins une ; on se rend à son désir ; un jeune élève de marine entonne le premiei* couplet. L'équipage entend, s'ameute au:t environs du panneau, écoute d'abord en silence et se réjouit du franc rire de son vieil amiral; mais le refrain venu, les officiers le répètent en chœur ; quelques grognards du beaupré n'y peuvent tenir et les imitent; un boute en train s'en mêle, on se prend la main; quatre cents hommes répondaient en tournant en rond à la voix perçante du coryphée, à celles de l'étatmajor et au cliquetis des verres de Champagne.
Quelques larmes , dit-on , sillonnèrent alors la martiale figure du vieil officier de mer.
L'amiral était un homme de petite taille et d'une prestance médiocre ; son extérieur n'imposait guère qu'à ceux qui le
connaissaient. Son urbanité, ou plutôt sa bontéj le faisait passer pour un chef sans vigueur dans la coterie jalouse des Liait et des Montoire, qui le traitaient volontiers de ganaclie. De la part de telles gens, pareille injure valait mieux qu'un éloge. Dubreuil, Rivelles, Madec, Nestor, Merval, savaient d'autres épitbètes pour qualifier le valeureux commandant de la marine.
L'amiral prit un siège et s'assit ; Liart était cbez lui, Liart ne fut pas invité à s'asseoir, Liart resta debout.
— Monsieur le commandant , dit sévèrement l'amiral, les deux chaînes de votre frégate ont été sciées, l'un de vos câbles a
été coupé, il y a trois jours de cela!
Comment se fait-il que je n'ai pas été officiellement informé de ces actes criminels ?. . . .
— Mon rapport n'est point achevé, amiral, dit Liart du ton le plus humble.
— Et qui vous empêchait de venir me le faire de vive voix ?. . . De tels événements ont lieu à votre bord , et votre rapport n'est pas terminé! et vous aile/ à terre I et vous ne me rendez compte de rien î..
Liart balbutia encore quelques excuses; il dit, entr'autres choses, qu'il aurait voulu découvrir le coupable avant de porter plainte, qu'il était à sa recherche, qu'il croyait avant peu être en mesure de le traduire devant le conseil de guei're.
Le vieil officier-général l'écouta Iroidement jusqu'au bout, déroula un cahier qu'il tenait à la main et reprit d'un ton ferme :
— Ce rapport, monsieur le commandant, ce rapport que vous n'avez pas trouvé
le tempo de rédiger, d'autres l'ont fait!. .. Ecoutez !
Liart Irissonna.
L'amiral commença de lire :
— & Il ventait giand frais, la frégate ét;iit en appareillage , on attendait le commandant. Lor.^qu'il fut à bord, on pouvait encore appareiller sans danger. Le capitaine de corvette s'étant permis d'en faire l'ol^servation lut consigné. » — Est-ce vrai, monsieur? demanda l'amiral.
Liart consterné garda le silence.
«Au lieu de prendre le large, le commandant ordonne de dépasser les mâts de hune, peu d'instants après un contre-ordre jette la confusion à bord. Le comman dant monte sur le banc de quart et prend le commandement. On perd un temps précieux. Le danger augmente. Le capitaine de corvette pense qu'il faut couper
la mâture et vient remplacer l'olllcier de manœuvre. »
— Est-ce bien cela, monsieur , dit encore l'amiral.
Dans le même st}'le laconique et précis auquel nos lecteurs doivent reconnaître Pierre Cordier, le rapport anonyme relatait jusqu'aux plus petits dctails des péripéties de la tempête.
Liart était foudroyé.
L'amiral continuait, mais, arrivé au point où le commandant avait autorisé le capitaine de corvette à faire fusiller les rebelles, si la révolte éclatait pendant le naufrage, l'amiral s'écria :
- — Quoi ! vous vous trouvez dans une position assez pressante, pour vous appuyer sur l'article 3/t du décret du 22 juillet
— Mais, amiral, interrompit Liart avec
vivacité, c'est le capitaine Rivelles qui, le premier. . .
— Monsieur! dit l'ollicier-général eu frappant du pied, vous me coupez la pa^ rôle.
Liart dévora sa colère et se tut.
— Vous commandiez, monsieur! vous commandiez! je connais votre oiïicier en second, il a pu sauver votre frégate, je le crois !.. . mais il n'aurait pas fait appliquer la peine de mort sans votre ordre exprès !
^ ous avez donné cet ordre, d'ailleurs
et je vous approuve ! mais n'était-ce point assez grave pour m'adresser un rapport?
L'amiral, à ces mots, poursuivit la lecture et trouva bientôt après le passage suivant :
« M. Rivelles, déjà consigné, est mis aux arrêts pour avoir accordé quelques per*
mi^sioub de terre à i'équipage pendant l'absence du commandant.
« M. de Merval, recueilli par UHccla au moment où il s'exposait encore pour le salut du quartier-maître blessé nommé Lartigue, levient à bord, reprend son service, descend à terre, va au bal du ^ouverneur, y est insulté par le commandant, rentre à quatre heures et demie, est démonté de ses fonctions et mis aux arrêts forcés. »
Le vieil officier général s'écria de nouveau :
— M. de Mer val qui vient de se dévouer pour votre frégate, M. de Merval qui coup sur coup s'est conduit en héros. M. de Merval est puni de la sorte pour une infraction légère qui ne nuit en rien à la bonne tenue du navire, alors qu'un oiii-
cier du même grade le remplaçait de bonne volonté.
a Caboche, quartier-maître de charpentage, disait encore la note, est soupçonné, sans doute, d'avoir scié les chaînes, et coupé le cable, car le commandant le fait mettre aux fers et au secret dans la soute au charbon !
— Et ce Caboche ! reprit l'amiral avec feu, est l'homme qui a sauvé un de vos ofliciers au péril de sa vie! et vous le mettez préventivement à la torture! Ce marin était évanoui , à demi-asphyxié, quand je l'ai fi^it comparaître devant moi tout-àri»eure!.. J'ai fait; monsieur le comman- (l;mt, ce que vous auriez dû faire... je l'ai intcrroi;é, je l'ai confronté avec des lémoins, et Tai acquis la certitude qu'il s'est constaminont tenu au poste de l'honneur, jusqu'à rinffant où il s'est précipité à la
mer pour aller au secours de M. Laviolais. Vos chaînes et votre câble étaient déjà rompus alors !... Vous étiez, disiez-vous sur la trace du coupable ?
— Je soupçonnais Caboche , répondit Liart devenu pâle comme un cadavre. Ces soupçons expliquent ma conduite.
— Non ! non ! dit l'amiral , vous avez
été injuste et cruel Vous avez cédé à
l'és^ard de vos officiers à des sentiments de mesquine jalousie, de rancune personnelle, d'envie! Cela, monsieur des Ardannes, est indiiJ:ne d'un officier sunérieur de la marine française I. .
— Amiral! répliqua Liart avec une feinte indignation ; amiral ! vous vous méprenez, je le jure!.. J'ai pu être trop sévère ! j'ai pu être imprudent!., j'ai pu commettre d'involontaires erreurs!.. Mais, je vous en supplie, ne dites point que j'ai forfait à
l'honneur par des infiamies semblables!... Le commandant de la marine crut reconnaître l'accent de la vérité dans le cri du capitaine de vaisseau, et, loyal comme il l'était, il proposa loyalement le remède au mal.
— Monsieur des Ardannes, dit^il alors, j'aime à penser, en effet , que vos fautes ne sont que des erreurs ; j'espère donc que vous les réparerez noblement. S'il importe de découvrir le misérable qui a scié vos chaînes et coupé votre câble, s'il importe de le punir pour l'exemple, — il importe bien davantage, croyez-moi, de récompenser les braves gens qui ont si généreusement payé de leurs personnes dans ces terribles circonstances.
— Enfin! s'écria Liart, enfin, vous me rendez justice, amiral!.. Vous n'ajoutez phis foi à d'horribles calomnies, auxquel-
les je n'aurais point survécu si vous les aviez crues plus longtemps. Non, non, mieux vaut mourir que vivre ainsi déshonoré !
Le ton de Liart était celui d'un homme qui se révolte contre des imputations flétrissantes. Liart était comédien • l'amiral un de ces cœurs droits qui se laissent aisément tromper.
— Je vous proteste, sur ce qu'il y a de plus sacré, poursuivit Liart dont les plus cruelles anxiétés se dissipaient, je vous proteste que mes intentions étaient les vôtres. Je punissais, il est vrai, le capitaine de corvette et M. de Merval pour des manquements de discipline, et vous allez comprendre mes motifs, — maisijfe me proposais en même temps de solliciter, pour le premier, la croix d'olîlcier de la Légiond'Honneur ; pour le second, l'épaulette de
lieutenant de vaisseau ! Quant à Caboche, ce noatin même j'ai déchiré une demande spéciale que je faisais en sa faveur ! De nombreuses charges s'accumulaient sur lui....
Avec un art perfide, Liart donnait des renseignements minutieux qui atténuaient l'odieux de ses actes ou les justifiaient entièrement. — Rivelles avait agi contre sa défense formelle, en accordant des permissions de terre ; — c'était la dixième fois que Merval ne revenait pas à temps pour prendre son quart ; — avec l'intention de les faire récompenser, il n'avait pas craint de les punir plus sévèrement qu'en toute autre conjoncture : la discipline ne pouvait qu'y gagner.
L'amiral commençait à ciaindre d'avoir agi avec précipitation.
— Il tombe sous le sens, ajoutait Liart, que j'ignorais combien le séjour de lasoutQ
au charbon peut être funeste. Suis-je donc un assassin? Je voulais isoler Caboche et le garder au secret jusqu'à ce que j'eusse eu le temps de rassembler des pièces de conviction qu'on cherchait activement à bord tandis que j'étais à terre. . . Et pourquoi y suis-je descendu ? — Pour tâcher de dissiper un mal de tête opiniâtre qui ne me quitte plus depuis ce fatal coup de vent. J'ai recommencé vingt fois mon rapport, amiral! vingt fois mes souffrances physiques et morales ont paralysé mes efforts... Le crime commis sur ma frégate me bouleverse ! Vous devez le comprendre ! En tous cas , sans plus de retards, je voulais achever aujourd'hui ce rapport que vous m'accusez de négliger... Demain, amiral, je vous le remettrai moi-même!
Liart continuait ; chacune de ses paroles portait; il ne se contenta point de com-
battre la lettre du mystérieux factumdont l'amiral lui avait donné connaissance; il en combattit l'esprit. Il s'ingéniait à aller au devant de toutes les nouvelles plaintes qui pourraient être le développement de la première.
Or, l'amiral n'avait vu d'abord dans la note accusatrice déposée le matin sur son bureau sans qu'il sût comment, qu'une série de calomnies anonymes; — il les avait méprisée;^. — Invité ensuite à passer chez la gouvernante, il n'avait pas été médiocrement surpris de s'entendre répéter les mêiTies faits en d'autres termes; — il s'était rendu à bord sur-le-champ, il y avait trouvé Rivelles et Merval aux arrêts, Caboche aux fers dans la soute au charbon ! En fallait-il davantage pour ajouter foi à toute la lettre anonyme, quelle que fut son origine? Mais Rivelles ne s'était plaint
qu'avec modération. — Le capitaine Durocher n'avait donné qu'un simple témoignage en faveur d'Adrien, et s'était borné à rappeler un précédent rapport relatif à la belle conduite de Fortanet. — Adrien de Merval , Nestor Laviolais , Caboche, Lartigue, tous enfin n'avaient rien dit que le capitaine de vaisseau refusât d'avouer, mais, sur tous les points, il fournissait des explications au moins spécieuses.
L'amiral s'était promis de démonter Liart de son commandement; l'amiral quitta le bord après avoir successivement fait appeler Rivelles et Merval qu'il admonesta et loua tour à tour.
— Vos punitions étaient méritées , leur disait-il ; cependant je m'applaudis de les avoir levées, car vos actions courageuses vous ont acquis ma bienveillance, et mieux
encore, c'est-à-dire mon estime la plus dévouée.
L'équipage vit reparaître Liart radieux, l'amiral désarmé , Uivelles lier des éloges donnés à son zèle, Merval triste.
L'équipage, muet de douleur, salua le vénérable commandant de la marine; Kerprigent. Cèles tin , Grisguille et consorts se dirent en soupirant:
— Voilà encore un vieux brave que Liart vient d'entortiller!... Ah ! frégate de malheur ! . . . pourquoi n'es-tu pas enbrindezingue !...
— Si Vautre avait eu l'esprit de couper le dernier câble tant seulement un petit peu !...
— On avalait sa gaîTe ou on paraît la coque en grand !
— On était mis en morceaux ou délivré du Liart !
— De Liait , de M. Satan et de Facede-Fer !
Celui que les matelots nommaient Facede-Fer, Pierre Gordier, le capitaine d'armes, seul de tous les gens du bord, n'était pas désappointé. Il n'en attendait pas davantage du père Bon-Bon ; il n'en attendait pas moins de l'astucieux Jacques Liarl; — mais il savait que son ennemi serait à la torture en écrivant le rapport exigé par le commandant de la marine.
Et Pierre Cordier ne se trompait point ; car, pour emprunter une des énergiques expressions du livre rouge , Liart , tandis qu'il rédigeait en phrases élégantes son rapport sur la tempête, Liart suait du plomb fondu.
Il y relatait la vérité, te ate la vérité, car l'amiral n'ignorait rien ;
li y disait le superbe sang-froid de Rivelles, et demandait pour lui au ministre la croix d'olïicier ;
11 y disait le combat de générosité d'Adrien et de Nestor: il demandait pour le premier le grade de lieutenant de vaisseau, pour le second, la croix d'honneur;
Il y disait le généreux élan des vingt braves qui étaient allés dans la chaloupe avec Merval ;
Il citait Martial Lartigue, Célestin, Crisguille. Frisé, Rendu, Gestac, Pilut, Badigeon, et autres de ces excellents matelots que le capitaine d'armes appelait des pratiques; il demandait pour eux un avancement extraordinaire et des médailles de sauveteurs ;
Enfin , il racontait comment Caboche
avait sauvé jNcbtor, 'et demandait pour lui aussi la croix d'honneur;
Liart , Jacques Liart suait du plomb fondu !
Promotion».
Un coup de vent qui n'a point occasionné de graves avaries, un coup de vent qui n'a donné lieu à aucune action hors iigne, est, en marine, le plus vulgaire des événements. Quelques paragraphes laconiques relatent sur le journal du bord la direc-
tioii et l' intentai té de la brise, les daugers courus, les travaux exécutés, et tout est dit.
La Gorgone, en dernier résultat, n'avait perdu que deux embarcations, car sa mâture échappa comme par miracle à la hache et à la tempête : les chaînes et les ancres ayant été draguées au retour en rade, turent toutes retrouvées ; enlin les hommes de la chaloupe , matelots tiefïés et bons nageurs, s'étaient sauvés, les uns à bord de UHécIa, d'autres à bord de la frégate même, d'autres à terre , d'autres enlin sur des débris. — Ainsi de simples procès-verbaux suiïisaient.
Liart avait d'excellentes raisons pDur s'abstenir d'adresser un rapport au ministre. Déjà l'incendie allumé par malveillance lui avait porté un énorme préjudice; la lettre de l'amiral P. N. , le changement de sa mission diplomatique eu un misera-
ble va-et-vient ne laissaient aucun doute à cet égard. Que serait-ce donc si l'on faisait bruit de la rupture de ses amarres, — crime sans exemple dans les fastes de la marine contemporaine! Le commandant Liart voulait découvrir le coupable, mais se venger à huis clos, le mettre dans un étouftbir et l'y laisser périr. Liart, qui craignait à juste titre l'éclat d'ime instruction judiciaire, crut fermement que Caboche avait scié les maillons et coupé le câble; Caboche fut donc jeté dans la soute au charbon. Il fallait à tout prix se défaire d'un ennemi pareil ! Liart comptait d'ailleurs sur le docteur Blaye pour certifier plus tard que le quartier-maître était mort d'une attaque d'apoplexie. Enfin, le capitaine de vaisseau n'avait pas oublié que les périls courus par la Gorgone n'étaient pour le commandant de la marine qu'un
épisode de la tempête. L'amiral, après un dénoûment heureux, ne pouvait guère s'en préoccuper, alors que, vingt autres navires de guerre ou de commerce s'étaient trouvés dans des positions analogues, que plusieurs naufrages avaient eu lieu et qu'on travaillait encore à divers sauvetages. Liart calculait jusie, car, sans Pierre Gordier, l'amiral n'eût pas exigé de rapport ; sans Pierre Gordier, Paoletta eût appris la mort de Gaboche avant même d'avoir eu connaissance de sa mise aux fers ; sans Pierre Gordier, enfin, jamais on n'aurait su au ministère de la marine que, dans la ilotte française, il s'était trouvé un scélérat assez féroce pour frapper le câble d'une frégate en perdition.
Mais Liart maintenant était forcé de se rendre à l'évidence ; il reconnaissait avec effroi que Gabocbe ne pouvait avoir commis
le crime ; l'amiral venait de lui prouver le contraire !.. Ainsi, demain, tout-à-l'heure peut-être, une voie d'eau, un second incendie, une nouvelle catastrophe allait éclater.
Et Liart ne savait même pas que la plainte déposée entre les mains de l'amiral fût une pièce anonyme, car l'amiral avait gardé un silence absolu à cet égard.
Le despote se voyait çntouré de dangers de tous genres ; à bord, sous ses pieds, grondait un volcan; au dehors on le démasquait, on le dénonçait, on l'obligeait à s'accuser lui-même, par l'éloge de Rivelles; on le contraignait à solliciter des faveurs pour ses ennei;nis ; on le muselait, on le garottait, on le brûlait à petit feu!.. Il n'apercevait plus rien... Cybélus, Pierre Cordier, tous ses espions restaient muets !
Liart avait peur! —
A bord, dans une des cabines de l'avant, se trouvait un autre homme qui devinait les soulïrances et les angoisses inexprimables de Jacques Liart. Cet homme se réjouissait; il sentait que la rage du maître ne pouvait manquer de faire explosion ; il espérait que l'équipage , frappé par la témérité de son épouvantable tentative, allait avoir soif d'agir enfin... Il se disait que la lutte reprendrait sous peu des proportions nouvelles et plus terribles.
Pierre Gordier riait seul , il riait d'un rire sauvage !
Le rapport du commandant de la Gorgone fut revu, annoté et apostille par l'amiral.
Ce rapport n'était point de nature à être officiellement transmis au gouverneur-général ; mais, dans toute l'affaire
de la frégate, le commandant de la ma» rine allait au-delà des exigences du seryice ; il y avait là une question de courtoisie, d'esprit de corps et même de galanterie chevaleresque.
Non contente d'avoir donné l'éveil au brave oflicier-général, madame la gouvernante s'informa des résultats de l'enquête. Pour la première fois de sa vie, elle s'immisçait dans de semblables détails ; mais elle n'avait pas voulu faire les choses à demi ; le rapport de Liart passa sous ses yeux. Elle fut enthousiasmée. En s' excusant auprès de son mari de la part qu'elle avait osé prendre à de tels événements, elle s'intéressa vivement aux braves qui venaient de se distinguer.
Le gouverneur-général proposa, comme on sait, l'appui de sa puissante influence à l'amiral, qui s'empressa d'accepter. —
Le vieil officier de mer était fier, disait-iî, de ses jeunes camarades.
Enfin, madame la gouvernante tint à réunir à sa table tous les héros de la tempête. Peu de jours après, elle recevait chez elle, avec l'amiral, le capitaine Durocher, qui avait si heureusement secouru la frégate et plusieurs autres navires, Fortanet, Merval, Nestor et le capitaine de corvette Rivelles, descendue terre pour la première fois de la campagne, et dont l'absence enchaînait à bord le commandant Liart des Ardannes.
L'amiral prit la parole et rendit hautement hommage aux belles actions des officiers présents. Le gouverneur le complimenta. — On ne parla point du commandant de la frégate.
Madame la gouvernante lui avait fermé son salon.
Le gouverneur-général le croyait lâche.
L'amiral le trouvait au moins incapable.
Liart ne tarda pas à pénétrer les sentiments du gouverneur et de l'amiral à son égard, mais il ne put jamais remonter à la source de sa disgrâce.
Il voyait Rivelies, Adrien et Nestor en faveur: il n'osait plus les opprimer ouvertement. Sa fureur ne se traduisit pendant quelque temps qu'en tracasseries insignifiantes.
Madame d'Héricourt le plaignait sincèrement.
Paoletta triomphait, mais l'adroite soubrette gardait un profond secret qu'elle n'eut garde de trahir.
M. d'Héricourt et Su/anne subissaient Liart; ils temporisaient,
La frégate fit une assez longue absence , pendant laquelle le commandant dégagé d'entraves, se laissa emporter aux plus affreux excès.
Pierre Cordier crut vingt fois que l'heure delà vengeance sonnait enfin; Rivelles, Pbylon, Nestor et Merval , sauvèrent toujours Liart ou sa frégate.
A peine la Gorgone était-elle de retour, que l'amiral, accompagné de son état-major, accosta et monta sur le pont.
Liart sentit renaître ses angoisses; Pierre Cordier ses espérances. L'équipage, morne et démoralisé par l'esclavage, resta insensible à l'apparition du vénérable et populaire amiral.
Mais quand le tambour eut battu rassemblée et que l'on fut en rangs, quand le vieil officier- général, dont la figure loyale rayonnait do joie et d'orgueil , eut pro-
nonce un petit discours plein d'enthousiasme, quelques étincelles pétillèrent dans les yeux ternes des marins, le poids du joug' sembla s'alléger pour un instant, les fronts se relevèrent, les cœurs comprimés se dilatèrent, un murmure approbateur se lit entendre.
Liart ne pouvait imposer silence.
Le capitaine de Corvette Rivelles fut proclamé officier de la Légion - d'Honneur.
— Vive le commandant Rivelles ! cria l'équipage.
Liart parvint à rester impassible; l'amiral était radieux. Pierre Gordier observait et dissimulait sa joie sous un masque de gravité militaire.
Adrien de Merval fut proclamé lieutenant de vaisseau.
— Vive M. de Merval! cria l'équipage.
Nestor embrassa publiquement son ami dont l'avarcement ne faisait de tort qu'à hii seul : Merval avait les larmes aux veux; mais Nestor La violais fut à son tour proclamé chevalier de la Lésfion-d'Honnenr.
Et l'équipage cria : "
— \ive M. Laviolais !
Et les deux amis se jetèrent encore dans les brasî'un de l'autre. L'équipage trépignait. Liart.n'y put tenir.
— Capitaine d'armes, s'écria-t-il, du silence dans les rangs !
L'amiral se tourna sévèrement vers le capitaine de vaisseau; d'un geste impérieux il coupa la parole à l'adjudant sous-oflicier, et dit ensuite tout haut en présence de l'équipage assemblé :
— Monsieur le commandant, vous oubliez que mon. pavillon flotte sur voire frégate î
Un sourd murmure de plaisir retentit dans les rangs; Jacques Liart fat muet. Pierre Gordier se disait tout bas :
— Courage ! courage ! ce soir, moi aussi, je pourrai me réjouir!
Alors Caboche Guy-Tanguy, quartiermaître de charpentage, fut proclamé ausïii chevalier de la Légion-d'Honneur.
Mille clameurs couvrirent à ces mots la voix de l'amiral, l'allégresse de l'équipage se manifesta par des mouvements désordonnés. Ce n'était plus un oiïicier, c'était un camarade , un frère, un matelot. Ils applaudissaient , ils criaient : — Vive Caboche ! vive l'amiral ! vive le père Bon- Bon!
Les meilleurs amis du quartier-maître , Lartigue en tête, couraient à lui et l'embrassaient. Rivelles, Phylon, Nestor et
Merval le félicitèrent et lui serrèrent ht main.
Liart était pâle de fureur ; il n'avait plus l'énergie de dissimuler sa rage... les matelots avaient oublié sa présence.
L'amiral contemplait avec émotion le tableau de cette joie franche, expansive et bruyante, mais enfin il dit à demi-voix :
— Silence... silence, mes enfants à
vos rangs ! et du silence !
Le silence le plus profond, l'immobihté la plus parfaite se rétablirent à l'instant ; puis vingt médailles de sauveteurs furent distribuées àLartigue et à ses compagnons.
A l'occasion de cette solennité , l'amiral ordonna que toutes les punitions de simple discipline fussent levées, et pria le commandant de donner double ration à l'équipage.
Pareille prière était un ordre.
Il y avait trop longtemps que le capitaine actuel de la Gorfro?ie exerçait à bord le pouvoir absolu; il avait désappris à ramper. Ses lèvres étaient blanches, ses yeux trahissaient sa colère. Mais les officiers et l'équipage étaient heureux ; trois hommes seulement remarquèrent les violents efforts qu'il faisait pour se contenir. Ces trois hommes étaient Pierre Cordier le capitaine d'armes, Gerbier le commissaire , et le nègre Gybélus.
Quant à l'amiral , il avait le cœur trop bien placé pour rien deviner de ce que souffrait Liart; il lui avait 4onné une rude leçon, ce fut raison de plus pour qu'il l'invitât à dîner chez lui avec son officier en second Rivelles, le lieutenant de vaisseau Merval, et Nestor Laviolais, qui venaient d'être décorés.
— L'équipage fête aujourd'hui la pro-
motion , ajouta le vieux marin avec un sourire, nous la fêterons demain. Demain, j'espère, il ne ventera pas grand frais , et la frégate pourra bien passer quelques heures sous le commandement de M. Phylon.
Liart fut obligé d'accepter l'invitation tant en son nom qu'au nom de ses officiers.
L'amiral partit, le capitaine de vaisseau descendit dans sa chambre ; alors, suivant un vieil usage , les clairons et tambours donnaient l'aubade aux nouveaux promus.
— Liart était dans un tel état de prostration morale, qu'il ne s'aperçut même point de la gaîté de ses gens. Le chef d'état-major du commandant de la marine venait de lui remettre un pli ministériel ; il l'ouvrit et reconnut l'écriture de l'amiral P. N.
— ii37 —
C'était le second volume de la^jettre en réponse au rapport de l'incendie ; c'était une fulminante missive, écrite ab irato par l'illustre ours de mer; on y lisait des passages tels que ceux-ci :
« On scie vos chaînes!... on coupe votre câble !... Cela n'arrive pas î... c'est absurde!... Décidément vous n'êtes pas bon à commander une marie-salope!...
ïSans votre capitaine de corvette, vous vous flanquiez à la côte comme un sot ! c'est vous-même qui le dites... ^^ous n'êtes donc pas plus marin que ma portière...
Allez à l'école! allez à l'école! ou plutôt allez planter vos choux , et ne venez plus nous corner les oreilles de grades et de commandements!... »
11 ne fallait que ce dernier coup de boutoir pour compléter la démoralisation de l'arrogant capitaine de vaisseau.
Liart était si visiblement abattu que 8on nègre eut pitié de lui.
— Allons ! maître ! dit Cybélus , parez la revanche ! avec de l'argent on raccommode tout.
— C'est vrai ! c'est vrai ! murmura Liart... Il faut épouser Suzanne ou je suis un homme perdu I
Chez madame d'Héricourt, Liart se lit un mérite des récompenses décernées à Caboche et à Lartigue.
M. d'Héricourt était dans la Mitidja ; mais le riche capitaliste , au dire de sa fenmie, semblait mieux disposé que jamais. De ce coté, du moins, Liart se promettait une victoire facile. Au dîner de l'amical, il fit bonne contenance; il avait re-
trouvé un point d'appui, et, en résumé, il était encore le chef direct des Rivelles, des Merval et des Laviolais.
On n'essaiera pas de peindre la joie de Paoletta, de Suzanne et de Cécile, dont le mari venait aussi d'être nommé lieutenant de vaisseau , lorsqu'elles apprirent les grandes nouvelles du jour. On dira seulement que pendant le second séjour de ta Goro-one en rade d'Aliier, Adrien et Nestor revirent quelquefois la jeune fille chez madame Fortanet. Mais il fallait user de précautions infinies, car , après le scandale de la valse, M. d'Héricourt lui-même avait jugé nécessaire de consentira ce que Merval ne fut plus reçu chez lui.
La frégate fit pendant huit ou dix mois les voyages d'Alger à Toulon et de Toulon à Alger.
Ullécla ayant été rappelé sur la même
ligne, Suzanne dût se séparer de Cécile, elle perdit sa noble et pieuse amie; par bonheur, Paoletta, bonne et tendre, ingénieuse et dévouée, lui restait fidèle. L'espérance les soutenait toutes deux. Elles entrevoyaient à peine leurs amis; dans le boudoir algérien, on comptait les jours et les heures comme Phylon sur la frégate; le temps était boiteux au gré des vœux de Suzanne et de sa compagne.
La Go7'gone, comme on vient de le dire, toucha plusieurs fois à Toulon ; mais, bien que le régime intérieur n'eût cessé d'empirer, Merval ne fit plus aucune démarche auprès des autorités maritimes. Nestor s'était dévoué pour lui, son amitié lui faisait un devoir de rester avec Nestor. Un poste
— ni —
de faveur fut même offert au jeune lieutenant de vaisseau, mais l'occasion si lonstemps cherchée s'offrait trop tard : il refusa sans en rien dire à son cher matelot.
Le commandant Liart les tenait donc tous deux à discrétion ; il s'acharnait sur eux avec une systématique opiniâtreté; il
ne cessait de harceler Adrien surtout
Heureusement, après le quart, Nestor était là, Nestor toujours calme, toujours ferme, et dont l'inaîtérahle patience ne se démentit pas un seul .instant.
Cet homme, petit et grêle, avait toute l'énergie de l'herculéen Madec. Par son parlait sang-froid, il imposait au despote une sorte de respect involontaire. Si le capitaine de vaisseau se permettait un écart injurieux, Nestor Laviolais se retournait vers lui sans répondre et le regardait séyèrçraent pendant une ou deux çecondes.
Un jour pourtant, Liart lui donna aussi un démenti formel ; Nestor se contenta de lui dire :
— Monsieur le commandant, vous venez de dépasser les bornes de votre autorité. Dix hommes sont témoins du fait, je sais leurs noms , en temps et lieu je pourrais invoquer leur témoignage.
Après avoir visiblement pris note dans sa mémoire des noms des dix sous-officiers et matelots présents , Nestor se retourna pour commander la manœuvre.
Liart ne l'envoya aux arrêts qu'à la fin de son quart.
Au sortir des arrêts, selon l'usage, Nestor alla rendre visite au commandant, et ne craignit pas de développer clairement son idée.
— Commandant, dit-il, j'ai cru devoir prendre les noms des dixtémoinsde la
grave insulte que vous m'avez faite, afin d'être en position de me plaindre au ministre, et de demander un conseil d'enquête.
Liart se prit à sourire d'un air d'incrédulité.
— Je sais bien, poursuivit Nestor, que ma plainte sera non avenue si elle ne repose que sur le seul fait de l'autre jour, mais je sais aussi que si j'avais plusieurs plaintes semblables à articuler , on en tiendrait compte. Je sais surtout, commandant, qu'en tout cas , moa rapport vous serait nuisible, ^âv il serait accompagné de pièces probantes. Je prendrais un avocat, je ferais dresser procès- verbal des témoignages recueillis par ses soins; je pousserais l'affaire devant toutes les juridictions possibles. , . j'obtiendrais au moins de la publicité.
- nu -
Nestor fut plus souvent vexé, contrarié, taquiné , admonesté militairement , il ne , fut plus injurié.
Merval imita l'exemple de son ami, mais s'il y gagna d'être un peu mieux respecté, il ne parvint pas à descendre à Alger une seule fois de plus.
Liart et Montoire voyaient sans cesse Suzanne d'Héricourt; Adrien la rencon- . trait à peine.
La campagne touchait à son terme, et le commandant s'apercevait avec dépit que l'un de ses plus chers projets de vengeance contre les deux enseignes avait complètement échoué; quoi qu'il eût fait, il n'avait pu entamer leur amitié fraternelle.
Il mit bien en rivalité leurs intérêts de tous genres, il inventa bien plusieurs ruses qui eussent trompé des cœurs moins unis, mais c'était avec un égal empi-essement
qu'ils se laissaient punir l'un pour l'autre, c'était avec une égale- confiance qu'ils se répétaient les calomnies dont on essayait de les noircir aux yeux l'un de l'autre, c'était avec un égal dévoûnient qu'ils s'aimaient. Les tortueux ciîbrts du despote furent impuissants. 11 désespéra de réduire les deux amis à cet état de marasme où Merval,seul à bord, était tombé dès les premiers mois de la mise en mer.
Pierre Gordier le capitaine d'armes désespérait aussi.
Un an s'était écoulé sans qu'il eût sensiblement approché de son but. Nestor lui valait moins encore que Madec; Merval était devenu calme en apparence, et jusqu'ici l'irritation toujours croissante de l'équipage n'avait amené que des annotations plus nom!)reuses et plus précises sur
le livre rouge. Deux cent cinquante noms