‹ La gorgone (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · V. IG · texte numérisé non relu

V. IG

y figuraient à présent avec l'épithète anticipée de révoltés. Mais puisque les matelots avaient pu souffrir si longtemps, ils devenait probable qu'ils souffriraient de même jusqu'à la fin.

Montoire continuait avec èuccès son rôle de flatteur, Gerbier, de plus en plus circonspect, avait hâte de rendre ses comptes ; l'adroit administrateur était las de sa •pénible réserve.

Quant à Phylon-Binôme, le digne homme avait fait en un an cinq cents pages de sa gigantesque table de logarithmes duodécimaux. Malgré ses arrêts chroniques, il se portait à merveille.

— Je ne croyais pas, disait le docteur Blaye, que les mathématiques pussent être aussi bonnes pour la santé.

M. d'Iléricourt était parvenu à mettre

en bonne voie les affaires de la compagnie Numide ; malheureusement ses utiles travaux avaient à la longue altéré sa santé ; il se résolut enfin à quitter la colonie. La Gorgone et JJHécîa étaient alors en partance ; il semblait naturel de préférer le vapeur, mais îe gouverneur-général ayant été rappelé en France précisément à la même époque , madame la gouvernante prit passage à bord du navire commandé par M. Durocher.

Madame d'Héricourt ne voulut jamais entendre parler de naviguer avec une femme qu'elle détestait souverainement; M. Liart des Ardanues offrait sa table et un appartement des mieux installés ; Suzanne elle-même paraissait désireuse de partir à bord de la Gorgone ; Paoîetta brûlait de se trouver réunie à son frère et à son fiancé : M. d'Héricourt céda.

Et la frégate appareilla , emportant la famille passagère.

Deux ou trois jours après , Cybélus entrouvrit le rideau de la galerie à l'heure où son maître était seul :

— M. de Merval écrit beaucoup, dit-il.

JLe» deux espions.

Gomme Gybélus l'avait annoncé à son maître , Adrien de Merval écrivait beaucoup depuis quelques jours.

Le soir même de l'appareillage , tandis que le commandant, le docteur, le com-

missaire et l'inévitable Montoire rivalisaient d'amabilité auprès des passagères, le jeune lieutenant de vaisseau avait eu avec M. d'Héricourt une conférence brève , mais décisive.

M. d'Héricourt accordait positivement à Merval la main de Suzanne, il n'exigeait pas sa démission immédiate et faisait seulement quelques réserves à cet égard; • — Il enjoignait à Merval d'être prudent jusqu'à la fm du voyage, et lui conseillait "d'écrire à madame d'Héricourt une lettre qui démasquerait toutes les infamies de Liart :

— Je me chargerai de la lui lire moimême, ajouta le passager, et j'espère qu'elle finira par se rendre.

Cette conversation rapide fut faite à voix basse> en plein air, au milieu du pont; il fallait s'entendre à demi-mot.

Adrien alla cacher sa joie au fond de sa cellule, il commença aussitôt une sorte de mémoire très-détaillé , destiné à dissiper les préventions de madame d'Héricourt, et à lui prouver que Liart était un monstre.

Merval s'y prenait à l'avance , quoique la brise contraire dût rendre assez longue la traversée de la Gorgone-, mais Suzanne était doublement inabordable : d'une part sa mère la gardait à vue , de l'autre il importait encore de ne pas laisser éclater ses sentiments en présence de Liart. Suzanne resta donc condamnée aux galanteries du commandant et aux fadeurs de l'ofBcier de choix. Adrien éprouvait, d'ailleurs, une sorte de plaisir à prendre enfin sa revanche, il écrivait avec une verve intarissable; et puis les vents pouvaient changer, il voulait être prêt dès l'arrivée en France.

La famille passagère devait partir pour Paris très-peu de jours après le débarquement à Toulon. Cette circonstance suE^géra au jeune officier une idée que Nestor luimême approuva.

Lorsqii' Adrien , poussé à bout, avait voulu quitter la Gorgone à tout prix , même au prix de sa carrière ; lorsqu'il avait donné sa démission, qui ne fut. pas expédiée, comme on sait, il n'avait pas jugé convenable d'user de ses protections personnelles ; mais, pour dé])arquer et partir de Toulon le même jour- que Suzanne, par la même voiture publique, s'il était possible, Merval résolut de faire jouer tous les ressorts de l'intrigue. Un desesproches parents était député, un de ses oncles occupait une position plus influente encore. Adrien se connaissait dans les bureaux du ministère quelques amis qui lui avaient

de grandes obligations ; il était parfaitement appuyé auprès du directeur du personnel, il se savail favorablement connu de l'amiral St-A , le patron du commandant Dubrenil et le plus jeune des membres du conseil d'amirauté; enfin , il était le bienvenu chez plusieurs de ces dames dont Liart avait su jadis mériter la toute - puissante estime. Il écrivit beaucoup.

Le but était de se faire appeler à Paris par le ministre. On a vu au commencement de notre récit comment un certain Vuîpes dut à cet infaillible procédé de fuir ta Gorgone et son despote.

Nous n'osons dire jusqu'à quel point Mer val poussa les précautions et les sacrifices, pour assurer le succès de sa démarche ; on sait qu'il était riche et généreux, cela suffit... Il usa d'un moyen que con-

naissait déjà l'amant de Danaé, rien n*est nouveau sous le soleil ; il s'y prit avec les ménagements convenables ; en un mot, il ne négligea rien. On réussit à moins.

Si tous les honnêtes gens capables de mener à bien les sollicitations et les intrigues voulaient prendre la peine de s'en mêler, le métier serait perdu pour les courtisans vulgaires, dont l'avantage tient sur» tout à l'honorable inaction de leurs concurrents. Mais il faut des circonstances exceptionnelles pour qu'un cœur élevé s'abaisse jusqu'à descendre dans la lice. Et c'est pourquoi tant de médiocrités remuantes arrivent, tandis qu'une foule de gens de mérite restent au point de départ.

Ceci est malheureusement la règle dans la marine française; honneur à ceux qui font exception et dont les talents ont pu surgir malgré tant d'obstacles !

Quant à Merval, n'est-ce point pitîé que de le voir appliquer son haut crédit à une minime affaire de débarquement. — Que ne demandait-il une véritable faveur, un commandement, une mission importante !

Mais l'ambition n'était pas son mobile.

— Ajoutons d'ailleurs, pour sa justification absolue, que notre jeune ami ne faisait tort à personne. Puisque la Gorgone allait désarmer, aucun officier ne pouvait être victime de son débarquement , et Nestor ne passerait abord sans lui qu'un mois au plus. Nestor enfin avait lui-même pressé Merval d'agir comme il agissait.

La question se réduisait à gagner quelques semaines, à devancer Liart qui comptait se rendre à Paris immédiatement après le désarmement, et en résumé à rester seul maître du terrain au moment décisif, car

M. d'Héricourt tenait singulièrement au consentement amiable de sa femme.

Merval écrivit, en outre, à ses gens d'affaires de rassembler et de lui expédier sous bref délai toutes les pièces qui établissaient sa position de fortune. Ce dossier était destiné à convaincre d'imposture M. des Ardannes; qui n'avait pas manqué de taxer de mensongère V opulence inimaginable de Mev\a\, petit faiseur d'embat^s,faquiti,gentillâire tranchant du grand seigneur , etc.

Or , depuis l'embarquement de Nestor Laviolais, Adrien n'entretenait plus aucune correspondance active. Cvbélus fut donc très-étonné de le voir tout à coup si assidu à son bureau et précisément pendant que Suzanne était à bord. Piien de ce qui touchait le lieutenant de vaisseau n'était indifférent à Liart, qui même avait renouvelé ses ordres de surveillance toute spé-

ciale. Le nègre s'empressa de faire son rapport.

— Ah diable ! voyons ! s'écria Liart. ^^^ÊT^

— Plus de dix lettres , dit Cybélué^^^^ se rapprochant avec son aisance d'espion

et de complice, une entr'autres qui n'en finit pas... il y travaille encore à l'heure qu'il est.

-r- A-t-il déjà cacheté ses premiers plis?

— Pas un, dit le nègre.

— A qui sont-ils adressés?

— Je n'ai pu lire à travers la petite fente.

— Mais que dit l'autre ?

— Plier.; vous savez bien qu'ils se défient ; depuis trois mois je les ai à peins entendu nommer les d'Héricourt, jugez !

La violais lit des yeux, sourit, approuve, critique, fait changer quelques mots, mais pas moyen de rien saisir.

— Tu iras, tu verrai , tu m'apporteras te correspondance.

— Hum ! fit Gybélus.

— Il me dénonce au ministre ou à quelqu'autre, c'est un factura contre moi ; je veux être à même de parer la botte secrète.

Liart se rappelait des temps où il adressait au vieux P. N. des mémoires sur les divers officiers de la division de Brest. Il se rappelait avoir calomnie useme«nt dénoncé Dubreuil au chef du personnel.

— J'y tiens absolument, dit-il.

— Hum ! fit le nëgre.

— Eh bien ? reprit Liart.

— C'est trop difficile, confisquez les lettres au passage, inventez autre chose.

— En arrivant à Toulon il jettera luimême ses lettres à la poste.

— Consignez-le.

— Il a des amis.

— Eh!..*, tant pis pour vous, maître, dit Cybélus; je ne veux pas ! assez souveni j'ai failli être pris, je ne m'expose plus

— Gomment ! s'écria Liurt d'un ton presque sévère.

— Je vous dis, maître, répliqua le nègre en souriant de pitié, je vous dis que je ne veux plus. Son Schneider garde la porte comme un vrai dogue.

— Tu iras de nuit quand Schneider sera couché.

— Oui, pour rencontrer votre scélérat de capitaine d'armes.

— Un doublon à gagner !

— Prttt ! fit le nègre.

— Deux doublons ! dit Liart.

Le nègre voulut marchander davantage.

— Les clés ! alors ! les clés ! s'écria le commandant... J'irai moi-même s'il le faut, et à Toulon je te renverrai de mon service !

— Pour deux doublons ! va pour deux doublons! reprit le nègre dont les yeux ^ pétillèrent.

— Ah ! fît le capitaine de vaisseau , je savais bien !...

— C'est terriblement chanceux tout de même... trois serrures... et nécessité absolue d'avoir delà lumière !.. . Quand vous faut-il ça?

Le commandant réfléchit un instant.

— Laviolais est de quart, dit-il ensuite. De huit à minuit, c'est Montoire ; de minuit à quatre , Phylon ; de quatre à huit du malin, Merval, La nuit prochaine sera

— -iOi —

sa nuit franche , nous risquons d'arriver après -demain pour peu que la brise change. Ainsi , pas de retards ! A quatre heures, Gvbéius, tu es debout. Tu attends que monsieur Phylon soit couché; — alors, avec ta lanterne sourde, tu pénètres chez Merval. . . Chambre, bureau, tiroir du milieu, tu visites tout avec soin... A quatre heures et demie les lettres sont entre mes mains ; à six heures , avant le jour, elles seront remises en place, j'aurai lu ; et tes deux doublons seront gagnés.

Liart posa les deux pièces d'or sur un guéridon, puis il dit au nègre de faire servir le thé.

Un instant après, la famille d'Héricourt , le capitaine Rivelles, Montoire, le commissaire et le docteur étaient rassemblés dans la galerie pour y passer la soirée.

Nestor Laviolais faisait le quart.

Phylon-Binôme , qui devait se lever à minuit, dormait.

Adrien continuait sa correspondance, à la lueur de sa petite lampe à roulis.

Pierre Gordier rôdait.

— Pas une punition depuis le départ d'Alger ! pensait-il amèrement. En vérité, la Gorgone sera bientôt un séjour de délices!... Ils continuent à maudire Liart, mais les voici qui se consolent déjà en pensant que le désarmement et le congédiement approchent... Oh! les lâches!... Et je n'ai plus qu'un mois !

L'adjudant sous-officier était à bout de patience. Il songeait à se faire chef de complot , puisque ses longues machinations avaient constamment échoué.

— Mais, se disait-il alors, je risquerai là tout l'avenir de ma vengeance; je ne

puis plus en ce cas le sauver et raccuser plus tard. Je ne puis que le torturer dans son corps. . . C'est répugnant. . . c'est bien peu pour la mort de tous ceux que j'aimais, et pour tant d'années d'attente , de souffrances et de haine î

Pierre Gordier savait par cœur son livre rouge, à peine y avait-il ajouté dix li«gnes depuis que Merval était lieutenant de vaisseau.

Il dormait moins que jamais; il était toujours à l'affût.

Cet homme attendait l'occasion, après avoir si longtemps essayé de la faire naître.

A quatre heures du matin, il vit passer Adrien qui allait prendre le quart; à quatre heures dix minutes , Pliylon rentré dans sa cabine éteignit sa lumière ; à quatre heures un quart , Pierre Cordier crut

entrevoir une lueur douteuse dans la chambre du nègre. Aussitôt il descend sans bruit, s'aperçoit que la porte vient d'être ouverte, que la cellule est vide, et que l'espion du commandant est en campagne ; il entrevoitcomme un faible et rapide éclair chez Mer val, et se doute delà vérité.

Cybélus, à l'aide d'une petite lanterne, fouillait dans les tiroirs ; mais , pour ouvrir successivement la chambre, le bureau et le cadenas à secret du milieu, il lui avait fallu plusieurs minutes.

Le capitaine d'armes écoutait à travers la porte.

L'espion du commandant était espionné à son tour.

La fausse clé dont Cybélus se servait pour entrer chez Adrien était parfaitement huilée, elle tournait dans la serrure sans faire le moindre bruit , et naturelle-

ment il l'avait laissée à l'extérieur. Pierre Gordier y porta la main, enferma le nègre à double tour, mit la clé dans sa poche et attendit à quelques pas.

Au bout de deux minutes, il entendit Cybélus qui faisait effort pour sortir, puis un bruit marqué se fit entendre... puis silence complet. Le capitaine d'armes appliqua l'oreille au trou de la serrure et reconnut qu'on essayait de la dévisser.

Aussitôt il prit au râtelier d'armes le plus voisin quelques fusils avec leurs baïonnettes, et vint, toujours sans bruit , les planter obliquement dans la porte, de manière à faire arc-boutant.

— C'est bien, pensa-t-il alors, j'ai le temps de réfléchir.

Pierre Gordier profita de l'occasion pour visiter la chambre de Cybélus, et comme le nègre enfermé chez Merval avait

encore de la lumière, il le vit à merveille par la fente et les petits trous débouchés en ce moment. L'adjudant venait de surprendre en flagrant délit l'agent principal de la contre-police de Liart ; un sourire infernal rayonna sur ses traits.

Après avoir combiné sa manœuvre, il monta sur le pont, s'arrêta devant Merval, porla la main à son bonnet de police, et dit au lieutenant de quart :

— Monsieur, il y a un voleur chez vous, je l'y ai enfermé pour me donner le temps de rassembler des témoins et de prendre vos ordres. Voici la fausse clé qu'il avait laissé en dehors. i\Iais comme il dévissait la serrure, probablement avec son couteau, j'ai barricadé la porte avant de venir vous faire mon rapport.

Merval pensa aussitôt à ses lettres, à l'espionnage de Liart, à Cybéîus ; le passé se

présenta soudain à sa mémoire. Un fait palpable transformait en certitudes tous ses soupçons d'autrefois. . . Merval était eu proie à la plus violente agitation.

— Capitaine d'armes, répondit-il d'une voix saccadée , allez vous-même garder ma porte; prenez qui vous voudrez avec vous; réveillez M. Laviolais, et priez le, de ma part, de monter ici sur-le-champ. Vous m'attendrez en bas... Et surtout ne laissez pas évader le coupable !

Merval fit aussi éveiller Schneider, qu'il envoya rejoindre le capitaine d'armes pour garder sa porte.

Dès que Nestor fut sur le pont :

— J'ai besoin de descendre pour quelques minutes, lui dit-il; rien de nouveau depuis que tu as rendu le quart à Montoire. On achève de réparer la draille du grand foc. . . à tout-à-l'heure.

Merval descendit précipitamment laissant la direction du service à son ami stupéfait, comme on l'imagine aisément.

Le sang d'Adrien bouillonnait; il s'agissait de ses intérêts les plus chers, de son amour... de ses projets... de toutes

ses secrètes pensées L'impétuosité de

son caractère reprit le dessus , Nestor ignorait tout et n'avait pu donner de conseil.

Lorsque le jeune olFicier entra dans le carré, il tremblait de fureur. Pierre Cordier , Schneider , Caboche , Lartigue et quelques autres s'y trouvaient rassemblés. Le capitaine d'armes, qui sentait renaître ses horribles espérances, parce qu'il voyait poindre une scène affreuse, avait eu soin de choisir, comme au hasard, les témoins de l'affaire parmi les partisans dévoués de Merval.

— Otez ces fusils ! dit le lieutenant de vaisseau ; et joignant l'exemple au commandement, il se saisit le premier d'une des armes plantées obliquement contre la porte.

Quand il ouvrit, la cabine était plongée dans la plus profonde obscurité. Gybélus avait éteint sa lanterne et s'était blotti entre un meuble et la muraille du navire.

S'il avait été possible de voir le nègre , terrifié par la connaissance parfaite de tout ce qui s'était passé à l'extérieur, on l'aurait vu bideux d'épouvante, les yeux hagards , les traits décomposés , accroupi dans son coin, tenant d'une main son couteau, de l'autre un matelas dont il se faisait un bouclier.

— De la lumière ! capitaine d'armes !

de la lumière ! dit l'olïicier.

Le fanal de l'adjudant éclaira aussitôt

l'étroite cabine ; Mer val aperçut Cy bel us et leva sur sa tête la crosse du fusil de munition.

Le nègre poussa un hurlement d'eiFroi, para le coup avec le matelas et tâcha de s'enfuir. Merval lui barra le passage, croisa la baïonnette et dit :

— A genoux ! misérable!... pas de résistance ! Bas ce matelas ou je te perce de part en part.

Cybélus, d'une voix suppliante, répondit alors ;

— Grâce ! monsieur ! grâce!... je me rends.

Lâchant le matelas, il se dressa à l'improviste et saisit de la main gauche le canon du fusil ; de la droite, il tenait le couteau qui lui ayait servi de tourne-vis. Il voulait s'évader.

— A genoux î à genoux ! et lâche ce fusil, répéta Merval.

Au bruit, tous les habitants du carré, à l'exception du commissaire, — Phylon, Montoire, le. docteur Blaye, le capitaine de corvette sortirent de leurs cabines.

L'impétueux Merval essaya d'arracher au nègre l'arme qu'il retenait, mais Gybélus était vigoureux ; une sorte de lutte s'engagea ; le nègre , qui voulait se soustraire à un interrogatoire difficile, leva son couteau sur l'officier.

Caboche et Schneider sautèrent dans la cabine.

D'épouvantables vociférations se firent entendre :

— Au secours , commandant ! au secours ! criait l'espion. — Commandant ! on m'égorge ! . . . au secours !. . .

Liart ne dormait pas, car il attendait

C^bélus; il devina tout, sauta hors de son cadre, et d'un ton de colère concentrée :

— Maudit animal ! dit-il, le voilà pris! qu'il ne parle pas, au moins!...

Sans se donner le temps de s'habiller, le capitaine de vaisseau courut au bord du petit panneau pratiqué dans l'angle de k salle du conseil ; de là il ne perdait pas un mot.

Nestor Laviolais, retenu sur le pont par le service du quart, s'approcha de l'écoutille ouverte; il écoutait avec une poignante douleur :

— Merval est en danger, et je ne puis courir à son secours ! murmura-t-il. Sa colère va le perdre.

Cependant l'équipage entier s'était levé; on se précipitait en masse autour des panneaux et des portes qui donnent sur le carré des officiers. Madame, mademoiselle

d'Héricourt, Paoletta, furent de même réveillées par les clameurs désespérées qui partaient du logement de l'éîat-major.

Déjà le sang coulait.

Menace».

À Tinstant où îes officiers précipitamment sortis de leurs chambres respectives arrivèrent sur le lieu de la scène, Cybéhis était tenu à genoux au milieu du carré par Caboche, Lartigne et quelques autres

marins, tous plus ou moins blessés par le couteau dpnt il ayait fait usage en se débattant.

Merval lui-même, légèrement atteint à la joue, devait à son hausse-col de n'avoir pas été plus maltraité. A la mer comme en rade, l'officier de quart portait le haussecol à bord de la Gorgone.

L'espion continuait à appeler le commandant à son secours. Mervai croisa la baïonnette sur sa poitrine , et d'une voix frémissante :

— Tais toi, dit-il, ou tu es mort I Cybélus eut peur et se tut.

— Je vais t'interroger à présent , et tu répondras, sous peine de vie. Que faisaistu chez moi ?

— Monsieur, monsieur ! grâce. . • dit le nègre en se tordant.

^- Réponds !...

Cybélus , par une de ces inspirations comme les hommes de génie en ont toujours au moment du danger, répondit d'un ton confus :

— Je voulais prendre quelques cigares dans votre boîte... J'aime...

— Ah ça... te moques-tu?... interrompit Merval en trépignant. La vérité ! la vérité!... Tu fouillais dans mes papiers par ordre de...

— Prenez garde à ce que vous faites , monsieur de Merval, dit respectueusement le capitaine d'armes dont le fanal éclairait cette scène.

— Silence! capitaine d'armes ! s'écria l'officier. Caboche, I artigue, Kerprigent, tenez-le bien!... Que faisais-tu dans ma chambre, nègre .^ Pour la dernière fois, réponds !...

Cybélus, qui sentait la baïonnette sur

sa poitrine, tremblait de tous ses membres.

— Monsieur de Merval, dit tout-à-coup le capitaine de corvette en détournant le fusil, quelle fureur vous égare? Que se passe-t-il donc ?

La parole grave et ferme du vieux Rivelles mit fin au supplice de Gybélus. Adrien désarmé répondit par un simple exposé des faits.

— Je l'ai trouvé chez moi, capitaine... Mais qu'y faisait-il? \oilà ce que je veux savoir. Interrogez-le, je vous prie. Je suis convaincu qu'il venait fouiller dans mes papiers et mes correspondances particulières. . . Ce n'est pas un voleur ! c'est pire !. . . c'est un espion!...

Les deux panneaux qui du pontet de la batterie donnent sur le carré des officiers, les deux couloirs qui communiquent à tri-

bord et'a Lâbord avec l'entrepont, étaient envahis par une triple rangée de matelots, dont les derniers avaient peine à distinguer ce qui se passait; mais tous entendaient à merveille, et trois cents voix confuses répétèrent en même temps :

— Oui ! oui !.. c'est l'espion de Liart.. . c'est le mouchard du tigre... A mort, monsieur Satan ! à mort !

— Entendez, dit Merval, — et voyez !

ajouta-t-il en montrant la fausse clé de la cabine , ainsi que les deux fausses clés de son bureau et de son cadenas qui venaient d'être trouvées par Schneider.

— Capitaine d'armes ! faites dégager les hiloirés des panneaux et les coursives du faux-pont, commanda le capitaine Rivelles. Du silence! de l'ordre partout!... Puis , à demi-voix : — Monsieur de Merval, poursuivit-il, vous vous êtes appuyé

sur d'imprudents murmures pour accuser le commandant.. .

— Je l'accuse avec la voix du peuple, qui est la voix de Dieu ! s'écria le lieutenant de vaisseau. Mais interrogez ce nègre , je vous en prie... interrogez-le , de grâce.

Rivelles, d'un geste et d'un regard, imposa silence à Mer val :

— Gybélus, demanda-t-il^ que faisaistu là?

Le nègre , tranquille désormais sur sa sécurité personnelle, dit avec arrogance :

— Je ne répondrai qu'à mon maître. . .

Je ne suis pas matelot , moi î je suis domestique. ^

Ln violent coup de sonnette retentit dans la chambre du conseil. Ordre fut porté au capitaine Rivelles de relâcher Gybélus. Et aussitôt le valet de Liart rentra

précipitamment dans la cabine, en ferma la porte, monta par l'escalier dérobé et se trouva devant le capitaine de vaisseau.

Merval alla reprendre son quart interrompu, ÎNestor essaya de le calmer; mais la brise devint tout-à-coup favorable, les vents adonnaient en se rapprochant du sud, il fallut orienter, larguer les ris, établir des voiles hautes et enfin les bonnettes. Liart en faisait donner l'ordre par l'entremise d'un timonnier.

Nestor ne put profiter des instants pour apaiser la colère de son ami, qui commandait de cette voix orageuse et vibrante de l'homme profondément irrité.

— Ami , modère-toi ! calme-toi ! patience ! du sang-froid, je t'ei;! conjure ! murmurait Nestor.

Merval dirigeait la manœuvre et ne ré-

pondait rien. Il pâlissait et rougissait tourà-tour. Il tremblait convulsivement. Ses yeux dardaient des éclairs de fureur.

— L'infâme ! disnit-il par intervalles.

Et Téquipage, qui observait Mervaî, se

redisait, en les exagérant encore, les turpitudes du nègre.

Çà et là, Caboche, Lartigue, Schneider, Kerprigent, Célestin, Patourneau , tous gens qui venaient d'être acteurs dans la scène du carre, montraient leurs blessures récemment bandées par le docteur Blaye.

Le capitaine d'armes passait dans les groupes, jetant l'insulte et la menace au nom de Liart , de manière à augmenter encore le mécontentement général.

— ... Laissez faire! ce n'est pas fini!.. On vous apprendra, tas de brigands, à dire que le commandant a des espions ' Il

vous en cuira d'avoir regardé et murmuré î... Si le commandant le veut, il empêchera bien qu'on vous congédie! Ah!

l'équipage se mêle de juger!... On vous a fait grâce à la mer , à Mahon , à Alger et ailleurs, quand vous aviez pourtant trop

jasé Cette fois, ça ne se passera pas de

même j'en réponds! J'ai reconnu

plus de quatre voix , et de dix et de

quinze aussi... J'ai l'oreille fine, moi!

Le capitaine d'armes dit aux maîtres, ses collègues , que déjà bien des fois il avait surpris Gybélus en flagrant délit d'espionnage ; — mais toujours, ajouta-t-il , j'en ai fait mon rapport au commandant, qui en a témoigné son mécontement et Ta sévèrement grondé.

De semblables propos, répétés et commentés sur l'avant, faisaient le procès de

Liart , que Pierre Cordier semblait approuver et défendre.

C'était jeter à la dérobée de l'buile sur la braise, feindre d'éteindre le feu pour le raviver plus aisément ; — en d'autres termes, souffler la révolte.

Des groupes se formaient , se dispersaient sous l'œil des chefs et se reformaient plus loin ; Caboche ne dit plus une seule fois :

— Prenons patience !

— Nous empêcher d'avoir nos congés !...

répétaient les matelots d'un ton menaçant.

— Il ne punira peut-être pas son nègre!...

— Ce n'est pas un homme, ce monsieur Satan. , . c'est le diable ! méiions-nous! disaient certains novices bretons.

— Oui! répondait en ricanant quelques

Tieux de la cale, regarde ses yeux pochés et sa gueule en brinde-zingue. . . . c'est un nègre... un chien... un mouchard... pas davantage.

Les plus hardis proposaient de se précipiter en masse sur la chambre du conseil et de jeter Liart à la mer.

Liart ignorait la situation des esprits ; il était alors en conférence avec son nègre.

Cybélus haletant, terrifié, brisé de coups et tenant encore à la main son couteau teint de sang , entra brusquement et prit la parole le premier d'un ton fort peu respectueux :

— Je vous disais bien, s'écria-t-il en jurant, que c'était bête. . . Je n'ai pas les lettres, je suis battu, j'ai failli être tué, je suis en rage, et ils vont demander justice contre moi !... Mais prenez garde de me maltraiter, vous... autrement je dis tout, et

j'en sais longî... Mes deux doublons , s'il vous plaît !

— Chien ! dit Liart, tu ne lesauraspas ! Le nè2:re resiarda son maître dans le

blanc des yeux et tendit sa main ensanglantée. Sa figure hideuse répugnait au commandant lui-même.

— Mais tu ne les as pas gagnés... je n'ai pas les lettres !

— Je ne les ai pas gagnés ! Pour vous empêcher d'être compromis, j'ai failli me laisser hacher en morceaux. . .

Liart haussa les épaules.

— Sans Rivelles , dit-il, tu avouais tout ; je m'en suis bien aperçu.

— Et puis, continua Gybélus, c'est votre faute ! je vous ai toujours conseillé de débarquer votre capitaine d'armes, qui vous trahit... j'en réponds!

— Jalousie de métier ! dit Liart pour la vingtième fois depuis un an.

— Mes deux doublons, maître, mes deux doublons , à la minute!

L'accent du nègre était effrayant; il y avait dans sa voix la menace du poignard et du poison , après celle de la dénonciation publique.

Liart céda , prit les deux doublons sur le guéridon suspendu et les posa dans la main du nègre, qui s'apaisa aussitôt.

La meilleure intelligence régnait entre le maître et le valet, quand le premier en vint à dire :

— Tu veilleras ! tu seras ici, armé, \ rêt à m'obéir à la baguette, lorsque j'appellerai M. de Mer val.

— Oui, maître! répondit Cybélus en souriant; mais ce fut d'une voix caverneuse qu'il ajouta peu après :

— Oui, j'y serai , armé.

Cela signifiait : — Si vous me donnez tort, si vous osez me faire punir, si vous me livrez à la justice du bord, malheur à vous î

Liart comprit, tressaillit et voulut feindre de n'avoir pas entendu , mais son complice ne pouvait être sa dupe.

Le capitaine de vaisseau se fit habiller. Le domestique soumis succéda sur-lechamp à l'espion rebelle. On a décrit ailleurs cette métamorphose quotidienne du nègre Cybélus.

Quand la toilette du commandant Liart des Ardannes fut terminée, il était environ sept heures, il faisait grand jour.

L'équipage, tout en murmurant, achevait de nettoyer l'intérieur du navire. Les ofïiciers, à l'exception toutefois du commissaire Gerbier, les passagers même

étaient levés. La violente scène du matin avait empêché les plus indifférents de se rendormir ; l'on éprouvait le besoin d'en parler et de voir quelle ligure faisait Merval. D'ailleurs le temps était superbe et le pont déjà presque sec.

La réunion fut bientôt complète sur le gaillard-d'arrière.

Le capitaine de corvette Rivelles y était depuis le branlebas, qui avait eu lieu à six heures et demie.

M. d'Héricourt aborda Nestor Laviolais.

Montoire alla se poster auprès du banc de quart de bâbord, sur lequel s'étaient assises Suzanne et sa mère.

Merval faisait son quart à tribord , qui était le côté du vent.

Le docteur Blaye et Phylon-Binôme se promenaient ensemble.

Les élèves et seconds chirurgiens de la frégate formaient d'autres groupes.

On ne parlait que de Taffaire de Cybélus.

Montoire se moquait fort agréablement de Merval , de son algarade mélodramatique et de son air courroucé.

— Le tout, ajoutait-il, parce que Cybélus a voulu lui dérober quelques cigares; car ce malheureux nègre n'est pas voleur, le commandant m'a cent fois vanté sa probité.

— Tous avez la manche largo , disait madame d'IIéricourt.

— Pour les nègres , quand ils sont fumeurs, répondit spirituellement Achille Montoire.

— Mais les fausses clés ?

— r- Le lieau conte! c'étaient les clés de

l'office du commandant, qui ouvraient par hasard la porte et le tiroir aux cigares.

— Mais le coup de couteau ?

— ' Cette égratignure que Cybélus lui a fait en se débattant ! Pauvre Merval! il ne voulait que l'assommer à coups de crosse de fusil !

— D'autres hommes n'ont-ils pas été blessés?

— Je crois bien que le pauvre diable a campé par-ci par-là quelques estafilades à des gens qui le bourraient de toutes leurs forces. . . Ma foi ! c'est bien le cas de dire comme la chanson :

Cet animal est très-méchant :

Quand on l'attaque, il se défend.

Madame d'Héricourt, suivant son habitude, riait aux charmants propos du favori de Liart.

Suzanne écoutait avec un dégoût croissant ; elle voyait Adrien dans un état d'irritation qui lui inspirait des alarmes d'autant plus légitimes , que Nestor et M.

d'Héricourt étaient inquiets et ne cachaient point leurs inquiétudes.

— Plaise à Dieu , avait dit devant elle l'ami de Merval, qu'il ne soit pas mis en présence du commandant avant que j'aie pu l'apaiser! Les plus grands malheurs seraient à craindre.

Le passager hocha la tête d'une manière très significative.

— Il est impétueux, irascible , violent parfois, poursuivait Nestor. A cette heure, il est hors de lui !

— Je le vois bien ! dit M. d'Héricourt ; c'est en pareil cas que la loi militaire est impitoyable. Il faudrait qu'on l'éloignâtde

son chef, mais il a probablement en^ie d'aller demander une explication.

— J'en suis persuadé, j'en suis certain, murmura Nestor, j'en tremble !

Suzanne soupira, pâlit, et pria du fond du cœur pour celui qu'elle aimait.

Paoletta était avec son frère et son fiancé. La vive Provençale partageait leur colère contre l'infâme Gybélus ; elle entendait avec douleur les menaces de PierreCordier, dont elle ne pouvait comprendre la conduite. Depuis le départ d'Alger, le sous-olïicier lui parlait à peine ; mais Liart était entretenu dans l'idée que la soubrette et l'adjudant s'entendaient à demi-mot.

Pierre Cordier attendait ardemment le second acte du drame.

Le capitaine de corvette Puvellos fut appelé le premier chez le commandant, qui

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