‹ La gorgone (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · ON NOUS METTRAIT AUX FERS · texte numérisé non relu

ON NOUS METTRAIT AUX FERS

— Arrêtez! arrêtez!... A moi ! hurlait Liart.

— xMais c'est un guet-apens ! et vous voulez m'assassiner ! dit Merval d'une voix de Stentor.

En effet , l'épée et le poignard étaient dirigés contre lui.

Une formidable clameur, partie du pont

et de la batterie , retentit dans la frégate.

Merval avait pris Liart au collet, il avait

brisé l'épée du commandant , une lutte était engagée. Quant à Gybélus, le factionnaire l'empêcha d'avancer. Du reste, plusieurs hommes et entre autres le capitaine de corvette Rivelles entraient dans la salle.

— Silence ! silence ! commanda Nestor qui faisait le quart.

L'ami de Merval se fût volontiers mis à la tête de l'équipage pour le venger et le délivrer, mais le devoir l'emporta sur l'amitié fraternelle. Nestor imposa l'obéissance et le respect à la masse des matelots ; il seconda l'autorité , il courba sous le joug de la discipline. 11 en pleurait de rage.

En descendant du quart, il eut une violente attaque de nerfs, qui lui valut de la part de Montoire l'agréable qualification de poule mouillée.

Et cependant rinflueiice personnelle et la fermeté de l'enseigne contribuèrent plus que toute autre chose à contenir chacun dans des bornes extrêmes de la subordination.

Le capitaine Pdvelles s'était interposé entre Merval, transporté, hors de lui , et Liart, dont les traits décomposés exprimaient la plus hideuse fureur :

— C'est un guet-apens concerté entre vous et votre mouchard !... répétait Merval; vous vouliez me faire dérober mes lettres!... vous soutiendrez votre misérable agent,.. Infamie!... Infamie!...

— Vous avez porté la main sur votre supérieur... voies de fait !.. . hurlait Liart en trépignant... Peine de mort!... peine de mort !. .. peine de mort !

Rivelles entraîna le jeune ofïîcier dans sa chambre; une sentinelle fut placée de-

vant la porte , Merval était aux arrêts forcés.

Nestor pourtant avait compté d'un coup d'oeil les témoins de cette scène, qui ne pouvait plus se dénouer que devant le conseil de guerre. Sauf le capitaine d'armes, tous les gens ameutés autour du panneau lui semblèrent être des témoins à décharge.

M. d'Héricourt , après avoir tout vu , s'élança du côté de sa fille qui s'était évanouie aux mots de peine de mort. Paolelta venait également d'accourir.

Madame d'Héricourt restait ébahie. Montoire s'éclipsa.

— Diable! diable!... diable! fit le docteur Blaye, qui, craignant de se compromettre, n'ajouta plus un seul mot.

Le commissaire Gerbier se rasait en ce moment ; du fond de sa cabine, il en avait

iissez entendu pour continuer à se l'aire la barbe.

— Grâce à Dieu , murmura-t-il , je ne puis être appelé en témoignage.

L'équipage était agité par mille sentiments contraires; aux gestes et aux commandements de Nestor, les plus prudents disaient :

— Vois son ami et son matelot, qui nous ordonne de rester tranquilles.

D'autres parlaient du congédiement prochain.

— Bah! disaient-ils, nous arriverons demain ou après; nous serons renvoyés chez nous !

Les plus fermes rappelaient les propos du capitaine d'armes , qui tâchait encore de les seconder en criant que bien certainement, après tant de manifestations d'in-

discipline, on ne licencierait pas les matelots.

Caboche et Lartigue pleuraient en se tenant par la main ; Kerprigent, Géiestin, Crisguille, Mulhausen étaient furieux.

L'émeute grondaitsourdement, et Pierre Gordier, loin d'arrêter les principaux meneurs , continuait , suivant sa tactique , à les exaspérer par ses insultantes railleries.

Dans la cabine en toile à yoiles qu'habitait la famille passagère, M. d'Héricourt et Paoletta laissaient enfin deviner leurs véritables sentiments ; madame d'Héricourt, stupéfaite, comprenait à peine leurs paroles ; Suzanne, brisée de douleur, était revenue à elle en appelant Merval, en maudissant Liart.

Alors Paoletta, emportée par sa fougue

méridionale , s'écria d'une voix iVémibsante :

— S'ils ne vengent pas M. Adrien, s'ils ne tuent pas i'inlàme tigre, je les renie pour mon frère et mon promis...

A ces mots, elle voulut sortir et courir sur le gaillard d'avant; M. d'Héricourt l'arrêta.

- — Malheureuse enfant ! dit l'ancien capitaine d'infanterie , un acte de rébellion nous enlèverait tout espoir de salut... plus d'acquittement, plus de grâce possibles !. . . Cours ! oui, va trouver Caboche et Lartigue. . . mais ordonne-leur en mon nom , au tien, au nom de leur vieux père, de se modérer, d'apaiser leurs camarades , de ne pas bouger, par pitié pour M. de Merval, par amour pour nous!

Suzanne se jeta aux genoux de Paoletta Lartigue.

Et la Provençale, convaincue, loin d'aller exciter à la révolte, s'avança au milieu des matelots, en criant :

— Patience ! patience ! amis. .. ou M. de Merval serait perdu î...

Caboche et Lartigue obéirent à M. d'Héricourt, à Rivelles, à Nestor, à Paolelta.

Les modérés l'emportèrent.

Beaucoup de murmures, beaucoup de vaines menaces, quelques soupirs en faveur de Merval, et bien des plaintes sincères , furent emportés par le vent.

— Encore! encore ! dit le capitaine d'armes ; mais ils n'ont donc pas de sang dans les veines !

Pierre Gordier était semblable à ce bri* gand de la fable, condamné à rouler sans relâche au sommet d'une montagne un quartier de roc qui retombait toujours par son propre poids.

La vengeance de Pierre Cordier était le rocher de Sisyphe.

Il avait exaspéré Liart; les sévices du despote avaient triplé, décuplé, centuplé; les matelots — peuple débonnaire et patient — ne s'étaient pas soulevés.

L'irritation de l'équipage n'avait produit que de stériles annotations sur le livre rouge , où l'épithète de révoltés , dévolue maintenantà deux cent cinquante hommes sur trois cents, semblait être en vérité une qualification dérisoire.

Merval , l'officier bien-aimé , Merval pour qui Caboche et Lartigue étaient prêts à se sacrifier, Merval venait d'être insulté, outragé, menacé de la peine capitale, et les matelots restaient immobiles.

Le rocher de Sisyphe retombait. "

Pierre Cordier consterné, furieux et las enfin, blasphémait, comme l'antiq^ie ha-

bitant du Tartare ; mais tout-à-coup, transporté d'une rage suprême, il se courba, il saisit de nouveau le roc à bras le corps.

Renfermé dans sa mystérieuse cabine, il venait de dire sourdement :

- — Ah!., mon tour est venu ! très-bien! Cette fois je joui quitte ou double... mais j'ai de belles chances .. je gagnerai !..

Pierre Cordier concevait un projet plus hardi, plus horrible pe»it-ctre qu'aucun de ses projets antérieurs ; il passa la nuit à en préparer l'exécution.

Ce ne fut pas la plume en main qu'il veilla.

11 sortit de son caisson quelques morceaux de toiles à voiles, des ciseaux, une aiguille, du fil.

Il taillait et cousait.

Bientôt la matière première lui manqua.

Protégé par l'obscurité la plus profonde, il alla prendre dans la soute du maître voilier une grande quantité d'étoffe.

— En deux ou trois nuits , j'en aurai fait assez, pensa-t-il. Avant la fin du jugement de Merval, tout sera prêt.

Il ne «ortit pas de sa mystérieuse cellule sans avoir lait disparaître jusqu'aux plus petits fragments de fil et de chiffons. •.f ■'

Cybélus nejut ni poursuivi, ni puni, car le commandant était à son bord maître après Dieu , comme disent les vieilles lois de la mer.

Le capitaine de corvette, ayant positive-/! ment demandé la mise en jugement du nègre, soupçonné de vol avec effraction,et coupable d'avoir joué du couteau.

— Non bis in idem , répondit Liart ; M. de Merval et d'autres hommes l'ont

assez rudement traité en le battant comme plâtre.

— Mais, reprit Rivelles avec une insistance rare chez lui, le vol et l'emploi d'une arme contre un officier...

— Il s'agissait de quelques méchants cigares j interrompit Liart. Et no^n domestique n'est pas matelot.

— Aux termes de l'Article 58 du Gode, toute personne embarquée est soumise à ses dispositions disciplinaires et pénales.

— Monsieur!... s'écria Liart avec emportement; c'en est assez! Je suis commandant à bord de la Gorgone !

Le brave capitaine Rivelles , dans le cours de la même journée, surmonta encore sa timidité militaire et ne craignit pas de parler pour Merval. Il aurait voulu que l'affaire fut étouffée.

— Impossible!... répondit Liart, q l'il

lui suffise d'être seulement aux arrêts forcés. Aux termes de la loi, j'aurais eu le droit de le mettre aux fers sur le pont.

— Je ne le crois pas î... murmura Rivelles.

— Je ne vous ai pas demandé votre opinion; répliqua impérativement le commandant Liart.

Le capitaine de corvette se tût.

La i'amille d'Hériconrt était passao^ère à la table du commandant, mais avant de partir d'Alger le directeur de la Compagnie Numide avait eu soin de se mettre parfaitement en règle. Il s'était fait délivrer un ordre de destination par le gouverneur-général lui- même , lequel , eu é^ard aux éminents services rendus à la colonie par le riche capitaliste, s'empressa de lui accorder le passage dû à un officier

supérieur. Ainsi, à tout prendre, les d'Héricourt ne devaient rien au capitaine de vaisseau. Liart n'avait pu les admettre à son bord qu'en vertu d'un ordre : l'ordre une fois donné , il ne pouvait pas davantage se refuser à les loger et à les nourrir. — Liart enfin devait être indemnisé de ses frais par un traitement spécial.

A l'heure du déjeuner, M. d'Héricourt fut prévenu, par le nègre en livrée, que le couvert était mis ; Suzanne était alors en proie à d'affreuses souffrances ; le passager chargea Cybélus de l'excuser auprès du commandant et resta au chevet de sa lille avec Paoletta.

Quand à madame d'Héricourt, depuis une heure elle gardait le silence de la stupeur et de l'effroi. Lorsque Suzanne s'était évanouie sur le banc de quart de bâbord, la vieille dame avait commencé par

pousser les hauts cris , comme on doit le penser ; mais son mari lui avait imposé silence avec une fermeté si menaçante , qu'elle s'était tue en tremblant. Lne fois dans la cabine, elle unit ses efforts à ceux de Paoletta pour ranimer sa fille; puis en entendant M. d'Héricourt, Suzanne et la soubrette parler de Merval comme d'un fiancé reconnu , elle s'assit , écouta , tâcha de deviner à travers l'énergie des expressions tout le mystère qu'on dévoilait devant elle sans contrainte et sans réserve. — Elle fit même une question :

— Oui, madame, répondit alors M. d'Héricourt, j'avais accordé la main de Suzanne à M. de Merval, et nous attendions le désarmement de la Gorgone pour vous le déclarer. . . Il sufîit !. . . Pas un mot de plus ! madame !.». Votre devoir est désormais de

vous intéresser à ce malheureux jeunç homme !

Lorsque Paoletta, furieuse, voulut aller soulever l'équipage, madame d'Héricourt éprouva un sentiment de terreur véritable; mais ce n'était plus avec une courtoise retenue que son mari la traitait maintenant, c'était avec une rigidité qui pouvait aller jusqu'à l'emportement le plus violent; elle n'osa bouger.

Comme M. d'Héricourt refusait le déjeuner du commandant, elle était embarrassée, elle attendait avec crainte un avis ou un ordre :

— Allez, madame, allez, dit le passager... et s'il se peut, obtenez de M. des Ardannes quelque adoucissement au sort de notre jeune ami.

Madame d'Héricourt obéit, et, comptant encore sur son crédit auprès du capitaine

de vaisseau, elle lenla la démarche que l'on exigeait d'elle.

En résumé, madame d'Héricourt était ridicule, folle, faible; elle avait l'esprit faux, mais elle n'était pas méchante, et malgré les nouvelles qu'elle venait d'aj)prendre, elle eût franchement voulu secourir Adrien de Merval.

— Mille pardons ! madame, dit M. Liarl des Ardannes avec le plus gracieux de ses sourires de commande, permettez que nous ne parlions pas d'alïaires de service.

La consternation régnait à bord; toutefois Tordre ne fut pas troublé, Pierre Gordier avait cessé de souiller la révolte ; — il continuait à couper et à coudre des morceaux d'étoffe.

Le maître voilier s'aperçut , dès le pre-

mîer jour, qu'on lui avait dérobé un nombre considérable de ces coupons de toile grossière qu'on appelle à bord de la fourrure. Il en porta plainte au 'capitaine Rivilles, qui fit visiter les sacs et les caissons de l'équipage , et donna l'ordre au capilainp d'armes de rechercber l'auteur du larcin.

Le voleur fut introuvable.

Le surlendemain, vers midi, la Gorgone jela l'ancre en rade de Toulon.

Pierre Cordier avait fini de coudre , il ^.crivaitnnaintenanty Ce n'était plus dans le livre rouge. 'y

FIN nu CINQUIEME VOLUME.

COULOMMIEHS. — IMPRIMEitlB DE A. MOUSSl.N,

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