V. lU
l'interrogea sans lui donner aucun ordre formel.
Le vieil officier dit la vérité toute entière, telle qu'il la savait, et demanda ensuite quelle punition l'on infligerait à Cybélus.
— J'aviserai, monsieur, répondit Liart en le con"édiant.
Pierre Gordier, agent de la police officielle et promoteur de la scène racontée plus haut, comparut ensuite.
Pour s'excuser d'avance, il dit qu'il n'avait pu soupçonner Gybélus d'être le voleur : — Sans quoi, commandant , poursuivit-il, au lieu de prévenir monsieur de Merval, c'est à vous seul que j'aurais adressé mon rapport.
— Vous auriez bien fait.
— Ave/.-vous des ordres à me donner, commandant?
— Non ! pas encore ! je réserve ma décision pour plus tard !
— Concernant Cybélus , c'est clair ! répondit le capitaine d'armes, qui ajouta, sous forme de réflexion : — au fait, le larcin de quelques cigares n'est pas un cas pendable, et d'ailleurs il a été assez puni par les coups qu'il a reçus... C'est de l'équipage que j'entendais parler.
— Ah! en effet j'oubliais! s^écria
Liart. On s'est permis de nouveaux murmures lï y a des traîtres à bord.
— C'est incontestable , dit Pierre Cordier. Nos chaînes sciées, l'incendie, les cris pour lesquels vous eûtes la bonté de faire grâce à l'équipage , mille autres faits le prouvent... Je cherche, je surveille de près... je suis probablement l'obstacle de bien des complots... Malheureusement je n'ai rien découvert encore ; mais je crois
qu'il faut continuer à les tenir en bride...
— Consigne générale! retranchement de vin pour quinze jours !
— La consigne est peu de chose, si vous leur permettez de recevoir leurs parents et leurs amis, en rade de Toulon.
— C'est juste !. . . Je suis très- content de vous!... A Toulon, pas de visiteurs!
Le capitaine d'armes se permit un sourire qui cependant n'avait rien d'affecté. Comme il s'apprêtait à sortir, Liart lui dit avec effusion :
— J'ai demandé pour vous le grade de sous-lièutenant dans l'infanterie de marine, et vous l'aurez bientôt, j'en suis sûr !
Pierre Cordier remercia , salua militairement et disparut ; mais il ne s'éloigna plus de la chambre du conseil.
Enfin, un timonnier vint dire à Merval
de se rendre ciiez le commandant, après s'être fait remplacer par l'officier qui devait prendre le service à huit heures.
— Ah ! tant mieux ! s'écria le jeune lieutenant de vaisseau.
Nestor — mais cette fois par l'ordre du capitaine de vaisseau — reprit la direction du quart ; pour la dernière fois la consigne fut échangée entre les deux amis ; Merval voulut s'élancer dans l'escalier.
JNestor le tenait par la main ; il l'arrêta.
— Non ! non! dit-il vivement; non ! tu n'iras pas ainsi, sans m'a voir écouté ! Par notre vieille et sainte amitié , prête-moi l'oreille un instant. . . Tu ne m'as pas répondu tout-à-l'heure, tu manœuvrais...
mais à présent, je t'en supplie, n'oublie pas que, depuis plus d'un an, c'est ia modération qui nous a maintenus tous deux
dans notre situation à bord... Ta violence de ce matin est déjà déplorable. ISe te laisse plus emporter.
Impatient de se trouver en face de Liart, Merval se bornait à répondre de temps en temps :
— Merci! merci!... je te suis obligé... mais il me fait appeler !
— N'oublie pas que la campagne touche à son terme; patience, sang-froid, par pitié !
Le capitaine d'armes, qui examinait les deux amis et devinait le sujet de leur rapide entretien, maudissait tout bas La violais :
— Va-t-il encore modérer la fougue de son ami !... murmurait-il. Un bel et bon éclat, une dispute suivie de quelque acte d'insubordination ; et j'espère que cette
fois enfin la révolte éclatera... Allons! allons donc !
Merval lit encore un mouvement pour s'éloigner. Pierre Gordier crut qu'il descendait, mais Nestor le retint encore, en répétant :
— Non ! ne pars pas ainsi, sans me promettre de mesurer tes paroles.
— J'y ferai mon possible !... Adieu !... il m'attend, ne me retarde plus.
— Un mot encore, un seul ! ajouta l'ardent ami d'Adrien , et se penchant à son oreille: — Regarde Suzanne! dit-il tout bas. Elle devine tout , et comme moi elle te supplie de te calmer.
En effet, la jeune fille levait les yeux sur Merval, et le jeu muet de sa physionomie l'invitait éloquemment aussi à reconquérir son sang-froid avant d'aller allVonter le despote.
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Adrien , malgré sa colère , retrouva un sourire pour la remerciei\ Puis, d'un pas rapide, il descendit l'escalier et entra chez le commandant.
Le fi'Gchci* de Hi^isyphe.
La brise devenue favoral)le avait dissipé les nuages, en se fixant au sud-est. Parée de sa voilure de beau temps, la Gorgone naviguait précisément dans les mêmes parages où, dix-huit mois auparavant, elle
avait failli périr dévorée par les flainmes. Les rayons d'un soleil splendide doraient les catacois, les perroquets, les huniers, la misaine et les bonnettes de tribord. On i^^ouvernait droit sur Toulon , dont on ne se trouvait plus qu'à une journée de marche. Les cordes étaient tournées, amarrées et lovées; l'équipage, comme on l'a dit, s'occupait des travaux de propreté auxquels sont consacrées régulièrement les premières heures du jour.
Les murmures continuaient à voix basse; mais personne n'ignore qu'une émeute n'éclate guère spontanément , qu'il faut un chef apparent ou caché, un guide qui marche en avant ou un directeur occulte qui pousse par derrière.
Pierre Gordier n'avait pas même adopté ce dernier rôle dans toute son étendue, puisqu'il était sans complices. En irritant
sans cesse l'équipage et le tyran, il avait préparé l'explosion; cela ne pouvait suiïhe, un dernier eilbrt était nécessaire, il le sentait, et cependant il sentait qu'il risquait d'échouer à jamais et sans remède, par une tentative trop audacieuse. Les matelots le prendraient pour un agent provocateur, Gybélus le perdrait auprès de Liart.
Le quartier-maître Caboche, malgré ses justes griefs, refusait tacitement de diriger les mouvements de la masse. Paoletta sa fiancée, et la famille d'Héricourt étaient à bord ; il ne pouvait vouloir une scène dramatique en pareille conjoncture; d'un autre côté, l'énergique charpentier entrevoyait le terme de ses maux, il ne conseillait plus aux autres de prendre patience , mais il se contenait, et nul n'avait assez, d'influence et assez de vigueur pour le rem-
placer. Lartigue par exemple, Lartigiie , retenu d'ailleurs par des considérations analogues , n'aurait pu compter que sur les chaloupiers dont il était le patron, et sur les Provençaux, gens criards qui ont besoin de se sentir soutenus par le nombre, et qui , d'ailleurs, étaient en minorité. Schneider, son ami Mulhausen, Séligraann, une vingtaine d'Alsaciens étaient prêts à se faire hacher en pièces; mais que pouvait une vingtaine de conscrits? Restait Ghérinot, qui eut aisément soulevé tous les mauvais sujets du bord; mais évidemment l'équipage eût refusé de suivre l'impulsion donnée par de tels hommes. Aussi, quoique la révolte grondât, il était vraisemblal)Ie qu'elle avorterait.
Avant le lever du soleil, le mécontentement s'était exhalé en vaines huées; en plein jour, sous les yeux des officiers et des
maîtres, oserait-on prendre les armes? ce n'était guère probable.
Provisoirement les choses suivaient leur cours habituel. Le pont séchait à vue d'œil, les canonniers frottaient leurs canons, les gabiers et les timonniers fourbissaient les cercles des mâts , les habitacles et les claire-voies.
La surveillance de ces travaux rentre dans les attributions de l'oflicier de quart, qui n'a rien de mieux à faire , s'il n'y a point lieu à manœuvrer; mais Nestor craignait que Merval ne se laissât emporter par sa colère déchaînée , fougueuse , irréfléchie, indomptable, et, tout entier à celte préoccupation, Nestor ne songeait guère aux détails du service quotidien. Il s'approcha de la clair- voie cuivrée qui donne sur la chambre du conseil.
De là, sans quitter sans poste, il aurait
pu voir* ou au moins entendre ce qui allait se passer chez le commandant , si le panneau n'eut pas été fermé ; or, en ce moment, il avait le droit de le faire ouvrir pour faciliter l'opération du fourbissaoe :
— Enlevez cette claire-voie, dit-il.
Les matelots occupés à la nettoyer, comme s'ils eussent deviné la pensée de l'enseigne , ne firent aucun bruit en exécutant son ordre.
L'écoutille fat donc ouverte à l'instant même où Merval entrait chez Liart.
Le capitaine de vaisseau se promenait de long en large dans la salle à manger. Quoiqu'il fut loin de soupçonner l'état des esprits à bord de la frégate , il était luimême fort agité ; l'arrivée de Merval l'empêcha de remarquer que les gens du pont découvraient le panneau.
Nestor s'était arrêté au bord de Thiloire, son cœur battait; immobile et tremblant, il s'attendait à une scène orageuse. M. d'Héricourt , le capitaine d'armes, plusieurs sous-ofïiciers et marins se rapprochèrent également de l'écoutille béante.
De là , l'on voyait et l'on entendait comme si l'on eût été dans la chambre du conseil , où , par exception , le commandant recevait l'officier ; mais Liart avait voulu se placer assez près de la batterie pour appeler au besoin le factionnaire de garde à sa porte. Par suite, au lieu de renvoyer son valet à l'étage inférieur, il trouva plus commode de le poster dans la galerie restée libre. Cybélus se tenait derrière le rideau d'entrée.
Le jeune lieutenant de vaisseau salua d'un air fier et courroucé. Son naturel, trop longtemps comprimé, l'emportait sur
la subordination. Merval , jaloux d'exiger la punition exemplaire du nègre, s'était proposé de demander une audience après la fin de son quart; il se présentait bien déterminé à obtenir satisfaction de la violation de son domicile.
Le commandant Liart, accoutumé à dominer Merval, ne le craignait point comme il aurait craint Madec en pareille occurrence; et cependant il avait pris ses précautions avec soin ; il avait résolu de faire entendre à l'officier de cruelles paroles, et même son discours était étudié avec soin , s'il faut en juger par un simple fait : — Sur la table à manger se trouvait un exemplaire du Code pénal des vaisseaux.
La fin de la campagne approchait; le despote tenait à mortifier Merval en présence de la famille d'Héricourt : il voulait le punir, pour la dernière fois, des cris
proférés pendant l'incendie, et l'amener enfin à donner sa démission. La maladresse de Gybélus était faite. Liart, en y songeant, avait trouvé moyen d'en tirer parti :
— M. de Merval, dit-il d'un ton presque paternel, je vous ai fait appeler pour vous interroger sur votre conduite de ce matin.
Adrien, les bras croisés sur la poitrine , haletait de colère. L'aspect de son persécuteur effaça complètement la faible impression des avertissements de Nestor , il répondit avec véhémence :
— Interrogez M. Liart des Ardannes !. . interrogez! j'interrogerai à mon tour!
Le commandant interrompu par Merval d'une manière si peu conforme aux lois de l'étiquette, recula de cpjelques pas
et mit la main sur la garde de son épée , V, '20
qu'il portait contre son habitude , mais par excès de prudence.
Adrien vit ce mouvement, un dédaigneux sourire efïleura ses lèvres.
Nestor et M. d'Héricourt, qui ne perdaient pas un mot échangèrent un regard de douleur.
Quant àLiart, modifiant son projet primitif, qui était de réduire foÛicier à demander grâce et à souscrire à des conditions humiliantes, il prit le ton sévère:
— Monsieur, dit-il, vous avez quitté votre quart; vous avez trouvé un homme dans votre chambre, et vous vous êtes fait justice vous-même en le brutalisant; enfin pour expliquer la présence de cet homme chez vous , vous avez proféré des paroles coupables ! Ces trois délits sont prévus par le code pénal maritime.
Merval ne sourcilla point; seulement
une pâleur subite, la pâleur de la i/iolence et de la menace couvrit ses traits.
Le commandant se rapprocha de la porte gardée par le factionnaire.
— Ecoutez , monsieur , dit-il, en ouvrant le Code à une page marquée d'avance : — « article 21. Tout officier comwmandant le quart, coupable de l'avoir ï quitté pour se coucher, sera mis au grade » immédiatement inférieur au sien, et sera » responsable sur sa tête de tous les acciï dents que le vaisseau éprouverait par son » absence du quart. »
— J'étais remplacésur le pont, dit Merval en haussant les épaules. En fait, je n'étais donc plus l'officier de quart. Pour me mettre au grade inférieur, il faudrait me juger; et cette accusation paraîtrait absurde... enfin, je ne suis pas descendu
pour aller me coucher J'allais! vous le
savez. . .
« — Article 32, — reprit Liart lisant d'un ton ironique : — « Tout officier cou- » pable d'avoir maltraité et blessé un ï homme de l'équipagesera interdit de ses » fonctions, et sera mis en prison pendant . » le temps déterminé par le conseil de jus- » tice. »
— Que le conseil de justice s'assemble
donc, et qu'il prononce! Mais à votre
bord le conseil de justice ne s'assemblejamais!... L'espionnage et la cruauté sont vos moyens de. ..
— Taisez-vous ! insolent. . . Ecoutez encore î
— Au mot à* insolent y Merval poussa une sorte de rugissement étoulTé. Liart recula de nouveau : pourtant il acheva de lire ;
— âiâ -
« Art. 9. Tout homme coupable d'avoir » tenu des propos séditieux , ou tendant à » alFaiblir le respect dû à tout genre d'au- » torité qui s'exerce à bord du vaisseau ou ïde l'escadre, sera mis en prison ou aux î fers sur le pont pendant six jours. »
— Je suis officier, interrompit Merval.
— Tout hemme... reprit Liart en ricannant, tout homme... Oui, monsieur, tout homme...
— On ne met pas un officier aux fers , monsieur Liart... et plutôt mourir que subir ce dernier outrage î
Au ton de Merval , qui se rapprochait lentement et graduellement vers lui, l'œil en feu, la bouche convulsivement ouverte, grinçant des dents, ne se connaissant plus, — Liart eut tout-à-fait peur. 11 tendit la main gauche pour le repousser; de la droite, il tira son épée et cria :
— Au secours !
Le factionnaire ouvrit la porte. Gybélus, armé d'un poignard d*uniforme , accourut aussi.
— Quoi! s'écria Merval, il espionnait encore, votre nègre infâme !.. . Vous ne le punissez donc pas, lui !... Et nous! nous!