La gorgone
Lorsque la Gorgone arriva en rade de oulon, déjà le bruit de son désarniemeuf t du licenciement de l'équipage s'était réandu sur le liMoral de l'iin ondisseinenf
laritime.
ri
e ses^
Sv
La réputation de Liart rendait itte nouvelle d'autant plus intéressante pur les familles de marins, que sous un tel cef tout était à craindre. Aussi, moins d'ue heure après le mouillage, - es que la quylantaine d'observation eut été levée, mi^, multitude de barques et de petits canots he dirigea vers le navire. Ces embarcations portaient non-seulement les femmes et les enfants des matelots toulonnais, mais encore de braves gens venus des quartiers d'alentour, de Saint-Tropez. , de Fréjus, d'Antibes , de La Giotat , de Marseille et même de plus loin. C'étaient des mères , des sœurs , de proches parents , d'anciens catliarades qui accouraient au devant de leurs enfants, de leurs frères, de leurs amis, dont l'esclavage allait enliti avoir un terme.
Dans Vuu de t'os rafiaux de louasfe se
trouvait un vieillard dont l'aspect imposait un sentiment de vénération ; il portait le costume d'un campagnard de la clase aisée, mais sa figure sillonnée de cicatrices et sa pose militaire racontaient ses nobles antécédents mieux que de longs récits. C'était le brave sergent du capitaine d'Héricourt, Urbain Lartigue , le père de Martial et de Paolelta. 11 s'appuyait au bras de l'aînée de ses filles , deux de ses petits-enfants se tenaient près de lui; ses parents de Toulon, et entre autres la veuve Toinon, — femme maritime s'il en fut, — l'entouraient et le félicitaient de son bonbeur. Depuis (juelques jours, il avait appris par L'IIécla la nouvelle du retour de la Gorgone, et aussitôt, malgré son grand âge, il s'était mis en cbemin pour aller au devant de son ancien frère d'armes, de Paoletla, sa fille cliérie, de Martial Lartigue, l'aîné de ses
enfants, et de Caboche, qui devait aussi devenir son fils.
Ses traits exprimaient un bouillant enthousiasme.
H reconnaissait déjà sur la dunette M. d'Héricourt et sa famille , sjir le petit gaillard d'avant les deux quartiers maîtres et la soubrette, il les nommait avec émotion, il agitait son grand chapeau , il leur faisait des signes, il s'avançait vers le bord à force de rames.
M. d'Héricourt, Caboche, Lartigue et Paolctta reconnurent aussi le vétéran et le saluèrent; il était ravi; des larmes de bonheur roulaient dans ses yeux , des paroles d'espéran.e résonnaient à ses oreilles; il ne pouvait s'apercevoir encore de la douleur profonde de tous ceux vers qui volait son cœ<u\
Mais comme à bord de la Claire, le com-
mandant Liart des Ardannes avait défendu de laisser accoster aucun canot étranger à la marine.
Tous les visiteurs furent impitoyablement repoussés.
— x4u large ! cria le factionnaire , en obéissant à la consigne. Au large !...
Les bateaux se dispersèrent; celui d'Urbain Lartigue passa plus d'une heure aux environs de la frégate; pendant plus d'une heure le vétéran espéra qu'on finirait par accorder la permission d'accoster. Il lit une dernière tentative.
— Dites-moi , s'il vous plaît, criait-il , ([uand cessera la défense ?
— Bonhomme ! repondit le capitaine d'armes, vous attendriez huit jours que vous ne monteriez pas !
Urbain Lartigue retourna tristement à
terre et resta sur le quai , pour y recevoir la famille d*Héricourt.
Les sympathies de l'équipage étaient acquises à Merval, mais on n'admettait pas qu'il pût être absous par le conseil de guerre. Le jeune oflicier lui-même s'attendait à être condamné ; ce fut dam ce sens qu'il acheva ses lettres à ses protecteurs et à ses parents. Schneider, qui seul communiquait encore avec lui, — on se rappelle l'ordre du jour de Liart touchant les arrêts des officiers, — Schneider fut chargé de remettre toute sa correspondance à Nestor.
Nestor était consigné pour avoir remplacé Merval pendant le fatal quart du matin ; il donna à M. d'Héricourt la longue lettre destinée à sa femme , et le pria de jeter les autres à la poste. Le père de Suzanne, on le conçoit , s'acquitta de cette
dernière coinniission avec une exactitude empressée, si bien que les amis influents de Merval s'agitaient en sa faveur avant même que le procès fût commencé.
Cependant il était douteux qu'ils réussissent.
Les journaux avaient fait grand bruit de l'indiscipline des officiers dans l'escadre de la Méditerranée ; l'opinion publique s'en était émue ; l'autorité suprême pouvait arguer de la nécessité d'un exemple.
Merval, qui ne se faisait point illusion, envisageait la mort plus froidement qu'il n'avait subi les vexations incessantes de Liart. Les cœurs généreux préfèrent les grands dangers aux petites tortures, le fer du bourreau aux coups d'épingle du tyran domestique.
Merval était calme maintenant ; déterminé, s'il était acquitté ou gracié, à don-
ner sa démission, et sûr d'épouser Suzanne ; s'il devait mourir, il léguait à Nestor sa fortune et son amour : — car, il n'en doutait pas, Nestor, après lui, reporterait sur la jeune fille l'aflection qui les unissait depuis si longtemps; et souriant à ce tableau voilé d'un crêpe funèbre:
— Ils s'aimeront, disait Merval, ils s'aimeront en mémoire de moi ; mon amour et mon amitié me survivront et seront les premiers liens de leurs cœurs. Qu'ils soient heureux !
Et il pensait ainsi, quand il fut emmené du bord sous l'escorte d'un officier du port, du capitaine d'armes et d'une troupe armée. Il pensait ainsi en voyant Nestor et Suzanne qui pleuraient.
Suzanne alors était appuyée sur le bras de Nestor.
M. d'Iiéricourt, grave et triste, fit à Merval un signe d'adieu.
Madame d'Héricourt, dont les prévenlionsne s'étaient pas entièrement dissipées, croyait que M. des Ardannes se montrerait magnanime et sauverait Adrien. Sa position était fausse et pénible; elle avait appris que son mari , sa fille, Paoletta, Merval, Nestor agissaient à son insu. Sans la crainle que M. d'Héricourt lui inspirait à présent, et s'il eût été question de toute autre peine que de la peine de mort, nul doute qu'elle se fût ouvertement liguée avec le coiniuandant contre tous les siens. Lorsque Merval dut être conduit en prison , elle évita de se trouver sur son passage.
Mais l'excellent Phylon-Binôme interrompit brusquement ses calculs, courut à l'échelle, et fit ses adieux ci son jeune col-
lègue avec plus d'ellusion qu'on n'en aurait attendu de sa part.
— J'ai eu les plus grands torts envers lui, dit-il ensuite au docteur Blaye , je l'avais injustement accusé d'avoir parlé au commandant d'une de mes opérations mathématiques. Je reconnais à cette heure que Gyhélus m'espionnait. Aussi l"erai-je tous mes eilorts à l'audience pour réparer mon erreur et rétahlir l'équilibre.
Le docteur Blaye cédant à un bon mouvement ôta sa casquette, tendit la main et faillit exprimer ses regrets par un geste de commisération amicale ; mais apercevant Liart sur la dunette , il arrondit le bras et se gratta l'occiput.
Phylon remarqua ce double mouvement, et dit avec son llegme ordinaire :
— \ otre main, docteur, a décrit la courbe de la poltronnerie.
Le commissaire Gerbier, qui savait prendre le juste milieu en toutes choses, s'était encore abstenu de monter sur le pont.
Quant à Montoire , il eut le courage de la flatterie; il se tint auprès de son patron, sans saluer, ni soinciller.
Le capitaine de corvette, qui présidait au débarquement de Merval, eut le courage plus réel de lui serrer publiquement la main :
— Vous êtes un bon jeune homme et un brave oUicier, dit-il, je le proclamerai hautement devant le tribunal. Je le prouverai par des faits. Quels que soient vos torts, on doit prendre en considération vos loyaux services d'autrefois. Compte/, que je dirai la vérité , toute la vérité.
— Merci, mon cher commandant, dit
Merval avec un triste sourire, mais la vérité même me condamne.
En rade de Toulon, en plein jour, une révolte à bord eût été absurde ; les plus turbulents matelots, les plus dévoués à Merval n'y songèrent même pas.
Schneider, appuyé contre le pied du grand mât, pleurait.
Lartigue, Caboche et Paoletta formaient un groupe muet de douleur. Lartigue devait la vie à Merval, Caboche cherchait le moyen de se dévouer pour lui, Paoletta voyait Suzanne pâle et soutenue par une sorte de lièvre, l'infortunée soubrette ne pouvait plus se rendre utile : elle était navrée.
Célestin, Kerprigent, Gérodias et cjuelques autres anciens hochaient la tête, eu murmurant :
— On fusillera donc le brave des braves.
L'équipage, morne et silencieux, s'était spontanément découvert. Le respect, la vénération, la sympathie étaient dans ce silence et cette tristesse. Le départ de Merval fut une sorte d'ovation populaire.
Qu'y pouvait le commandant ? — Ils n'avaient pas dit un mot; ils s'étaient bornés à s'incliner sur le passage du prisonnier.
Liart sentit qu'au tribunal , la plupart des témoins élèveraient la voix contre lui :
— Aurais-je fait une imprudence?
murmura-t-il. Puis il pensa queMonloîre, le capitaine d'armes, et l'escouade de mouchards de Cybélus seraient autant de témoins à charge : — Pdvelles ne saurait m'accuser, je le tiens de trop près. Pliylon fera rire. Li» violais sera (considéré comme partial, et ces matelots oseront-ils bien parîci* selon leurs cœurs? Ils veulent
être congédiés ! Non! pas d'inquiétudes ! on le condamnera ! il le faut, j'y tiens!
je le veux! Ensuite nous verrons!....
un homme adroit sait tirer parti de tout! .
Jadis l'aft'aire du bonapartiste Merlin avait fait honneur à Jacques Liart, il était capable d'exploiter à son avantage la condamnation de Mer val. Il pensa même à acheter la main de Suzanne, au prix de la grâce du jeune ollîcier. — Il calcula sur la mort de M. d'Héricourt, dont la santé, aO'aiblie par ses travaux de la Mitidja, se ressentait des violentes émotions de la traversée.
Le përe de Suzanne aurait eu besoin d'un repos complet ; il avait abusé de ses forces, il n'aurait du ne s'occuper que de son rétablissement. Au lieu de cela, il se trouvait forcé de déployer une énergie de tous les instants entre sa fille désespérée et
sa femme, qu'il ne contenait point sans eflbris dans les bornes de la modération. — ^ Cette luttt l'achèvera, pensa Liart; et Suï'.anne finira par retomber en mon pouvoir!
(}uand le canot fut à demi-portée de fusil, Pierre Cordier, le capitaine d'armes, baissa la tête pour cacher les larmes qui remplissaient ses yeux. Mais il ne pleurait passui^ Mer val.
« Tteiî'.e ans auparavant, il s'en souveunait, — un canot semblable avait tra- » versé la rade de Lorient. Quelques jours ♦ après, le vieuît Merlin était passé par les B armes, etsa veuve mourait de douleur. »
Les r&meurs remarquèrent l'émotion de l'adjudant ets'en étonnèrent.
Pierre Cordier en redressant la tcle se disait intérieurement :
— L'heure de les venger approche!....
tout est prêt... J'espère avec confiance.... je suis sûr, oui, je suis sûr du succès.
Un sourire étrange rida ses lèvres ; puis il redevint Face-de-Fer,
Quant à Merval , il levait les yeux vers le ciel: — Innocent, jeune, riche, aimant, aimé par le plus noble des amis, aimé par une jeune fille digne de son amour, il allait se faire juger, et probablement il serait condamné à mourir; mais la mort n'effraie que le crime, la misère, la caducité, l'égoïsme , et iMerval était innocent, jeune, riche, aimant, aimé.
Après lui, Mestor et Suzanne pouvaient encore être heureux.
— Ils s'aimeront, car je leur léguerai mon cœur.
Ils mêleront leurs larmes et leurs prières.
Ils béniront ensemble mon souvenir.
C'est ainsi qu'on accueille la pensée de la mort, lorsque la vie rayonne à l'horizon de tout l'éclat d'un avenir brillant.
Mais voyez au fond du bagne, ce vieux parricide que les circonstances atténuantes ont arraché à l'échafaud, voyez-le dévoré par une lèpre du corps plus impure s'il est possible, que celle de son âme; — la mort passe, — il a peur, il gémit, il pleure, il se désespère :
— Mort! laisse-moi mon bagne, ma
chaîne, ma lèpre, ma honte! mort,
éloigne-toi!... mes fers, mes plaies et mon déshonneur me sont chers ; c'est encore la vie.
iNous avons vu un forçat caduc mourir de la sorle, en implorant le médecin qui le condamnait.
Qui n'a vu déjeunes hommes vii.'tîmos VI. ' 2
des passions politiques ou de la loi militaire, marcher au suppliee^d'un œil serein.
Qui n'a vu surtout déjeunes et belles créatures s'éteindre en souriant à l'âge où tout est joie et bonheur, et ne regretter ni ce bonheur, ni cette joie , ni cette longue carrière qui leur était brusquement fermée?
Après le départ de Merval, la famille d'fîéricourt fit ses apprêts pour descendre à terre.
Merval avait laissé pour Nestor une dernière lettre , chef-d'œuvre de sensibilité , de noblesse et d'abnégation. La reconnaissance , l'amour , l'enthousiasme avaient dicté ces pages grandes de simplesse et de pureté. Nestor prit à l'écart M. d'FIéricourt et sa fille, il leur fit l'anahse des fr;igmenjs dont il jugea convenable de
parler, il était violemment ému. Suzanne l'écoutait en sanglottant.
— UHècla est à Toulon, ajouta Nestor, faites prévenir Madec de votre arrivée; Furtanet doit aussi se trouver au port, faites-le prévenir également ; ils sont les
amis de Merval, ils sont les miens Ils
peuvent être utiles. J'ai le malheur d'être consigné, je suis condamné à la plus cruelle inaction. Ils me remplaceront , ils s'empresseront de vous seconder.
— Dès aujourd'hui , répondit le përo de Suzanne, ils seront informés de tout.
En montant sur le pont, M. d'IIéricourt vit Caboche et Lartigue qui aidaient Paolelta et ernbarquaient dans le canot les effets de la famille.
— Adieu , mes enfants , et à bientôt ! leur dit l'ancien capitaine d'Urbain Lartigue, je vais revoir votre père tout-à-l' heure;
- sa —
il entendra son vieil ami lui faire votre éloge à tous deux.
Suzanne leva sur les quartiers-maîtres ses grands yeux noirs baignés de larmes.
Martial Lartigue embrassa Paoletta en pleurant ; — mais Gal)Oche prit vivement la main du riche capitaliste, et la serrant avec force :
— Monsieur, dit-il, je ne suis qu'un pauvre matelot breton, je n'ai rien, hormis la vie... ma vie, je suis prêt à la donner pour ceux que j'aime, pour vous, monsieur, pour mademoiselle Suzanne aussi, pour. .. n'importe !
Caboche reprit haleine après un gros soupir; M. d'Héricourt attendait.
— Ecoutez, monsieur, écoutez ! dirent à la fois Martial et Paoletta Lartigue ; il a 3Ûreroent une idée.,.
— Une idée de matelot, ajouta Caboche.
Suzanne cherchait une espérance, elle
écoutait avec anxiété.
— Il se dit, monsieur, reprit le charpentier à voix basse, il se dit comme ça qu'avec de l'argent beaucoup d'argent... des masses d'argent. . . on a sauvé des hommes de la mort par justice. .. Vous êtes riche, monsieur d'Héricourt, suffit !... Moi, je ne suis qu'un pauvre matelot!... La manœuvre qu'il faut faire pour réussir je ne la connais pas, moi!... Mais vous avez des amis, vous êtes savant, vous savez naviguer dans Paris, écrire et tout !. ..
suffit! S'il ne fallait que le sang d'un
vrai matelot, je ne parlerais pas tant! —
Caboche avait posé la main sur sou cœur; il ajouta d'un ton profondément sincère :
— Je n'y connais rien!... rien de rien !...
Si, par supposition, on demandait avec, la peau d'un matelot fini... vous leur diriez ; J'en connais un qui marchera...
— Et deux pareillement! interrompit Lartigue. lia des idées, lui!... Mais j'ai aussi une vie, moi !
Paoletta venait de se jeter dans les bras de Caboche, en poussant un cri d'enthousiasme et d'amour.
Lorsque le canot eut débordé. Caboche et Lartigue se retirèrent sur l'avant , sans échanger un mot de plus. Il étaient misérablement convaincus de l'inutilité de leurs efforts.
Déjà quelques bruits sinistres circulaient sur les quais populeux de Toulon. Un officier de ia Gorgone venait d'être mis en prison à bord de l'amiral; l'on assurait qu'il s'agissait d'une affaire entraînant
peine de mort. Et la famille Lartigue, recueillant quelques-uns de ces bruits vagues, commençait à témoigner de l'inquiétude; mais le vieil Urbain dit alors :
— Enfants!,, tranquillisez-vous!... Et remercions le bon Dieu , puisqu'il n'est arrivé malheur à aucun des nôtres. Nous les avons tous vus, de nos yeux ; nous les
avons tous vus en sûreté! M. d'Héri-
court, mon vieux capitaine , votre second
père, enfants! et madame Thérèse et
mademoiselle Suzanne !.. Nous avons vu xMartial, Caboche et ma petite Paolelta !.. Sur les six, il va bientôt en descendre quatre à terre, et, les autres ne tarderont pas à
être libérés Ils auront échappé à leur
scélérat de commandant!.. Tranquillisezvous donc, mes (ils, et ne recoiïi mènerons pas à nous tourmenter!...
Le vétéran parlait encore ainsi lorsque
la famille passagère entra dans le port. Son cœur battait de joie , il ne voulait point se laisser attrister par des nouvelles de mauvais augure; il s'abandonnait aux sentiments les plus affectueux et les plus doux; la reconnaissance, l'amitié, le dévoûment, l'amour paternel répandaient leur éclat sur le front bronzé du vieillard; mais à mesure que le canot approchait et qu'il distinguait mieux les d'IIéricourt et Paoletla, son cœur se resserrait, ses sourcils se contractaient, ses yeux se voilaient de larmes. . .
Suzanne, affaissée sous le poids de la douleur, Suzanne, pâle comme une morte, reposait sur la poitrine de son père ; M. d'Héricourt malade, mais plus cruellement éprouvé par des souffrances toutes morales, tournait vers son brave frère d'armes un regard éteint et douloureux.
PaoleUa ne rej^aidait iiicme point, elle n'était occupée que de sa jeune maîtresse.
Enfin, madame d'Héricourt, seule de l'autre côté du canot, courbait honteusement la tête et n'osait même plus seconder l'attentive Provençale. Elle semblait repoussée du sein de sa famille.
Ces remarques étaient faites à haute voix par les enfants et les petits-enfants d'Urbain Lartigue, et par la veuve Toinon, leur parente, qui les avait reçus chez elle.
— Il y a du Liart encore là-dedans!., s'écria la veuve toulonnaise. Le marri-roti- (juin est l'auteur du mal , soyez-en, bien
sûr, père Larligue ! Ah! brigand de
Liart!... on ne l'écharpera donc pas une bonne fois!..
La mèie Toinon et quelques autres femmes mari limes accourues autour de la
— âO —
palache, lieu du débarquement ordinaire, accablaient Liart d'un concert de malédictions. Le vieux sergent tremblait. Sa fille aînée et ses petits-enfants gardaient un triste silence, quand les passagers mirent enfin pied à terre.
Alors on vit M. d'Héri.ourt se jeter avec etl'usion dans les bras du modeste vétéran, qui n'osait le questionner.
— Le malheur nous frappe!... ami...
disait l'opulent capitaliste , emmène-moi ! rentrons!... tu sauras tout!... Ne crains rien pour tes fils, Martial et Caboche échapperont au despote.
Urbain et ses petits-enfants soutenaient M. d'Héricourt.
Les femmes entraînaient Suzanne.
Madame d'Héricourt était conduite par la fille aînée d'Urbain.
L'on arriva ainsi jusqu'à la demeure de
— alla veuve Toinon, qui avait arrêté d'avance l'appartement du premier pour la famille d'Héricourt; et alors Paoletta dit en peu de mots que l'officier conduit à l'amiral , sous la prévention de voies de faits envers le commandant , était le fiancé de mademoiselle Suzanne.
Mais, après quelques instanls consacrés à ces douloureuses communications, Monsieur d'Héricourt se rapprocha de sa femme :
— Je viens de donner l'ordre. Madame, lui dit-il, de retenir une place dans le courrier... A otre présence à Toulon est inutile... Allez à Paris, Madame, et puissiez-vous employer utilement votre crédit en faveur du malheureux Adrien de Merval!..
Madame d'Héricourt n'opposa aucune résistance; elle partit , laiwssant son mari
et sa fille environnés de la tendre sollicitude de la famille Lartigue.
Fortanet et Cécile vinrent le soir mênae partager la douleur de M. d'Héricourt et de sa fille.
Mais Madec, convoqué aussi à ce triste rendez- vous, ne put y assister. Le préfet maritime , considérant que le lieutenant du vapeur avait été embarqué sur /a Gorgone pendant plus d'un an , venait de le désigner pour prendre le poste de iVlerval. Madec quittait ainsi VHccla, où il avait été heureux sous les ordres du capitaine Durocher, pour retomber sous le joug de Liart.
Pierre Gordier fut la cause déterminante de cette mesure, qui rentrait dans ses derniers plans. Après avoir escorté Merval prisonnier jusqu'à l'amiral, l'adjudant dût aller chez le préfet maritime pour lui remettre quelques dépêches de Liart. Le
préfet l'interrogea sur l'état des esprits à bord de la frégate.
— L'équipage est mal monté , dit l'adjudant, et pendant l'absence des officiers lorsque je serai à terre comme témoin, on se soulèverait contre le commandant que je n'en serais pas surpris.
Le préfet tressaillit à ce propos ; Pierre Cordier en profita pour ajouter :
— Par exemple, si M. Madec, qui est sur UN/'cla, se trouvait à bord de la frégate, il n\ aurait pas de danger. M. Madec connaît tout l'équipage ; c'est un officier solide, et personne n'osera souiller, s'il veille à côté du commandant.
Ces paroles, dites avec une certaine indifTérence, furent suivies de questions qui décidèrent l'amiral préfet à une mutation exceptionnelle, mais justifiée par la gravité des ( irconstances. Au lieu d'appeler
à remplacer Adrien, un lieutenant ou un enseigne en disponibilité d'embarquement, on retira Madec au capitaine Durocher.
Cécile et Paoletta ne quittaient plus Suzanne, qui déployait maintenant une force d'àme dont on l'aurait pu croire incapable. Elle voulut assister à toutes les délibérations relatives à Merval ; elle ne tomba plus en faiblesse une seule fois ; elle priait, elle pleurait ; elle puisait dans son malheur même l'énergie nécessaire pour le supporter.
M. Durocher fut présenté aussi chez monsieur d'Héricourt. On se concertait pour contreminer les projets de Liart. Le père de Suzanne adressa une lettre pressante au gouverneur d'Alger, haut et puissant personnage qui était alors sur le point d'entrer dans une combinaison ministérielle.
Suzanne elle-mcme écrivit ù plusieurs
des amies de sa mère, dames très-influentes dans le club de la rue Saint Florentin; car elles jouissaient de l'intimité de madame de Saint-A***. Or l'amiral Saint-A*** était l'antagoniste déclaré du vieux P. N.
M. Durocher et Fortanet, qui ne servaient plus sous ses ordres depuis qu'il était lieutenant de vaisseau , agirent à Toulon.
On ne parle pas d'une multitude de pétitions adressées au ministère de la marine.
I.'équipage de/a Gf>r^07î« était toujours consigné. Les parents des matelots reçurent des lettres où le congédiement était mis en doute. En s'en retournant «hez eux, ils maudissaient Liart et se racontaient avec elï'roi la terrible aventure de ISlerval, dont l'airaire s'instruisait.
Kn ville, on ne parlait (jue du procès Merval.
Il n'y avait qu'une Toix pour flétrir la conduite du capitaine de vaisseau.
M. d'Héricourt n'avait pu revoir ni Laviolais ni Madec, retenus en rade par Liart, ni Merval renfermé à bord de CAmirai, sorte de ponton -corps-de-garde et prison, qu'il ne faut pas confondre avecun vaisseau portant le pavillon d'un amiral. Mais sa position indépendante lui avait permis de plaider chaudement contre le commandant Liart, en intercédant pour le prévenu. De si nombreuses démarches lui faisaient négliger les soins nécessaires à sa santé délabrée.
Peu de jours après , il fut autorisé à aller visiter Merval à bord de sa prison flottante.
Quand il rentrait, les Lartigue, Pao^letta, Cécile et Suzanne accouraient audevant de lui , accueillant avec joie les
moindres espérances, tremblant si quelque circonstance fâcheuse pouvait faire concevoir de plus vives craintes.
Parmi les juges déjà nommés, plusieurs étaient connus comme sévères, inflexibles, attachés à la lettre de la loi; M. d'Héricourt ne cachait point qu'en général la composition du consed était mauvaise pour l'accusé.
Parmi les autorités du port, il se troiivait des chefs très-jaloux des faveurs peu méritées dont Liart avait été l'objet à leur détriment. D'autres étaient touchés par les qualités aimables, par le mérite , par les belles actions récentes du jeune lieutenant de vaisseau. Les uns et les autres devaient agir pour Adrien.
Le préfet maritime n'aimait pas Liart , et se montrait ouvertement favorable à Mer val.