‹ La gorgone (volume 3)Chapitre 9 sur 9 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Le fil« de rhote«se.

Le ministre de la marine ayant reçu le rapport du préfet de Toulon louchant la révolte de la Goi^gone^ sentit qu'une instruction judiciaire serait un éclat fâcheux, ^ selon toute apparence elle n'aboutirait

à rien et qu'il valait mieux provisoirement étouffer l'affaire.

Les journaux ministériels démentirent les articles, assez insignifiants du reste, qui avaient été publiés sur ce sujet dans deux petites feuilles locales ; et pour amortir complètement toute espèce de publicité on fit partir la Gorgone pour Rochefort où elle désarma le mois suivant.

Son équipage fut licencié.

Le bon Schneider alla aussitôt rejoindre à Paris Merval qui le prit à son service ; l'honnête Alsacien ne lui avoua jamais qu'il avait fait le sacrifice de sept ans d'économies pour obtenir deux jours de délai ' dans l'envoi du second rapport du préfet maritime.

Pierre Cordier, sur les entrefaites, ayant été nommé bous-lieutenant dans un bataillon d'infanterie de marine fut expédié \pi

Antilles; mais avant de quitter la France, le fils de Lebrave persuadé que Liart serait traduit devant un conseil de guerre fit parvenir au ministre une foule de renseignements positifs et précis qui étaient autant de pièces à charge contre le capitaine de vaisseau.

Il comptait bien d'ailleurs être rappelé en France et comparaître comme témoin.

11 attendait!...

Lorsque I iart s'était présenté devant le ministre, mille témoignages l'accusaient des plus infâmes exactions, le ministre lui déclara que ses actes seraient jugés par un conseil de marine :

— Et félicitez-vous encore , ajouta-t-il sévèrement , de ce que nous tenons à étoufler l'affaire de la révolte. Un sentiment

ûe justice suprême nous guide en cette occasion. Nous ne voulons pas que des innocents puissent encore souffrir des suites de vos barbaries. Nous tenons en outre à ce qu'on ignore en France jusqu'où peut aller le despotisme et la cruauté d'un commandant des vaisseaux de l'Etat. Votre conduite sera donc scrupuleusement examinée à huis-clos par une assemblée d'officiers généraux et supérieurs conformément au décret dn 22 juillet 1806. Après quoi, l'on prononcera sur votre destination.

Liart, en effet, comparut devant le conseil dont les délibérations furent à Funanimité concluantes contre lui ; mais l'amiral P. N., vieux débris de la mavine impériale, P. N. qui avait noblement soutenu l'honneur du pavillon à une époque de revers et de désastres maritimes, s'intéressait

encore à son ancien adjudant et le protégea par la puissance de son grand nom.

Pour sauver Liart, comme pour perdre Merval , le brave et crédule marin, sortit de sa retraite. Quoique atteint d'une de ces maladies de vieillard dont la science ne peut que retarder les effets, quoique retiré des affaires depuis près de deux ans, l'amiral cédant aux sollicitations de son ancien adjudant, renonça à sa quiétude , s'agita, et se montra pour la dernière fois dans des lieux où l'on n'espérait plus le revoir.

P. N. y était vénéré comme un héros, car sa gloire ne faisait plus ombrage à personne. On prit en considération ses efforts suprêmes , on lui accorda ce qu'il sollicitait, c'est-à-dire que Liart ne cesserait pas de faire partie des cadres de la marine.

Eb vertu du décret cité plus haut, les

membres du conseil de marine sont tenus au secret le plus inviolable sur tout ce qui est agité entre eux , et leurs délibérations ne sont que d'authentiques documents d'après lesquels le chef de l'IUat prend une décision ultérieure.

Liart méritait d'être renvoyé devant un véritable conseil de guerre, il ne fut que mis en retrait-d'emploi et disgracié sans éclat.

On lui permit de résider à Paris.

H était là sur son terrain ; c'était à Paris qu'il avait conquis tous ses grades, il connaissait à fond les sentiers tortueux de l'intrigue et de la flatterie; il ne désespéra plus de l'avenir, puisqu'on le maintenait dans son arme.

Il commença par explorer le champ de manœuvre.

La coterie P. N. s'était disson te, car le

vieux lion se mourait, .et, en général, les VI. -21

hommes qui en avaient fait partie s'étaient ralliés à d'autres camps. Les unsavaient arboré la bannière de l!amiral Ker..., brave ours de mer, chefdel'école Spartiate et gour dronnée ; d'autres s'étaient rapprochés de

l'amiral L , surtout renommé comme

valsetn- et dont l'impertinent lorgnon jouit d'une immense célébrité; mais l'amiral Saint-A . . , le protecteur avoué de Dubreuil et de Mervai , occupait alors la rrtei Heure position au ministère de la marine. Autour de lui se groupaient la plupart des oîTiciers .qui n'avaient commencé à marquer que sous la restauration. 11 était d'usage dans les snlons de ce club de s'intituler jeime viarine , et de traiter de badernes les vieux serviteurs de la République et de l'Empire. Au demeurant, la coterie Saint-Â... complaît parmi ses membres une foule d'olhoiers de mérite. Son chef, quoique jeune ,

avait su gagner à sa cause \qs, plus recommandahles de ces mêmes vieu.V capitaines dont on dénigrait la réputation non sans quelques motifs fondés. Dubreuil, que nous connaissons pour un modèle de loyauté , le brave Pénanru, Sillon le Bordelais, et Mathœùs Pie, étaient les bienvenus, malgré leurs antécédents, parmi messieurs le comte deRoquevigne, !e \ icomteduMinou, Alfred et Joseph du Maine , juuieaux de naissance, d'avancement et de faveurs, le Prigent du Pecq, d'IIéîinelz et autres qui n'avaient fait leurs premières armes qu'au blocus de Cadix, à Navarin ou même* pi us tard.

Liart se savait connu , haï et méprisé par la majorité du club Saint-A..., il n'en résolut pas moins d'y pénétrer envers et et contre tous. Les difïicultés ne l'ePTrayèrcnt pas , il se sentait i\çt force à *les vaincre.

ïl n'ignorait point, à la vérité, que le vieux P. N. souOVirait en apprenant qu'il passait dans le camp de son antagoniste déclaré, mais Liart était fait pour donner le coup de pied de l'àne. — Il le donna.

D'abord il négligea considérablement son protecteur impotent, caduc, et désormais inutile.

Au bout d'un an, il rendit ses visites extrêmement rares. Au bout de dix-huit mois, il cessa d'aller chez lui.

Pour faire son chemin , Liart avait éprouvé le besoin de reconquérir l'estime de ses égaux et de ses subalternes. A Paris, il était charmant. Il n'ignorait pas que la libéralité, le luxe et la représentation sont choses rares parmi les ofîîciers supérieurs de la marine, pauvres d'ordinaire , pères defamille et nécessairement économes; il comprit qu'il gagnerait dans l'esprit d'un

grand nombre de jeunes gens en se montrant magnifique. Il déplaça son capital pour jouer quitte ou double. En remplacement de Gybélus, il eut un maître-d'hôtel, un chasseur et deux grands valets en livrée. — 11 tint table ouverte.

Envers et contre tous, il se fit présenter chez l'amiral Saint- A Liart avait franchi les premiers obstacles. Il marchait à grands pas maintenant. Il posait en marin.

Le premier, il eut l'idée d'organiser des parties de canot, — divertissement qui ne tarda point à devenir à la mode. — Mesdames Saint-A..., la vicomtesse du Minou et les jeunes femmes de leur cercle furent émerveillées de son savoir-faire et de son grand genre.

A ce train-là, Liart devait se miner et mourir à Clichy ou conquérir cnlin les

épaulettes de coiitre-aiiiiral et t'aiie un rieiie mariage.

Ces dames négociaient déjà son mariage avec mademoiselle Stéphanie de Priuchevreille, qui cumubit cinquante automnes, cent mille livres de rente, un nom impossible et une laideur proverbiale.

Pour accepter le titre et le nom de balonne des Ardannes, l'aimable héritière n'attendait absolument que la -promotion au contre-amiralat de son futur époux.

On entoura l'amiral Saint-A de toutes sortes de cajoleries ; il s'agissait de cette chère Stéphanie, une amie de pension, une cousine de la vicomtesse du Minou, une personne excellente, bien méritante et bien intéressante, qu'on chérissait d'autant plus qu'elle était couturée de petite vérole , parfaitement ridicule, et vieille lille.

Mais il restait iinarrièie^'oûtdel'airaice Merval, Liart ne le savait que trop.

Se réconcilier publiquement avec Merval était un véritable coup de partie. Liart était prêt à lô jouer, il guettait le moment. Malheureusement .Merval ne se présentait que très-rarement chez l'amiral Saint-A... et ne daignait jamais s'apercevoir des avances, et des saints empressés de l'ancien commandant de ta Gorgone.

Adrien ne fréquentait guère que la maison de madame. d'Héricourt.

La pauvre dame avait refusé de recevoir Liart et vivait dans la retraite.

Tous les jours Merval allait voir sa fiancée, et goûtait en pleine liberté les prémisses d'une union qu'un double deuil retardait.

Suzanne avait perdu son père; Adrien son frère de cœur.

En outre, l'oflicier démissionnaire brûlait du désir de s'être créé une position nouvelle, digne de celle qu'il aimait.

Sous ce dernier rapport les protections d'Adrien, sa fortune, ses talents et sa qualité d'éligible le servirent à souhait. Quoiqu'il eût à peine trente ans, il fut nommé chef du cabinet du ministre des aifaires étrangères, et se présenta aux élections où son succès n'était pas même l'objet d'un doute.

Aussitôt le commandant Dubreuil, le

vice-amiral Saint-A et les -principaux

membres de sa coterie, le capitaine Durocher, Madec et Fortanet qui étaient alors en congé à Paris, reçurent des lettres de communication du mariage.

M. le baron des Ardannes n'en reçut pas ; mais il se mit en grande tenue, monta dans soçi équipage et descendit à la porte

de l'église en mèiue temps que les nouveaux mariés.

Déjà [Jart avait ses coudées franches dans le club Saint-A.... où les manières qu'il savait prendre et le titre qu'il avait pris faisaient un effet délicieux.

r.es dames de cette société maritime et coloniale se dirent que décidément M. de Merval avait fait la paix avec son ancien capitaine de la Gorgone. L'on ajouta, toujours par charité pour mademoiselle Stéphanie dePrinchevreille, qu'en délinitive, M. le baron des Ardannes n'avait pu se dispenser de traduire devant la cour martiale un oiïlcier qui l'avait publiquement frappé, que d'ailleurs il s'était montré généreux et clément en sollicitant sa. grâce et bref que tous les premiers torts étaient du coté du liculcnaut démissionnaire. . , ,

Suzanne, il est vrai, frémit à l'aspect

du ti<^re.

Cécile, qui accompagnait son amie, tressaillit de dégoût.

Madame d'Héricourt elle-même, fit une grimace non moins exagérée que dédai-

gneuse.

La bonne dame avait passé d'un extrême à l'autre ; elle n'appelait plus son cher Liart d'autrefois , que l'anthropophage, l'ogre, le Vcimpireou le serpent venimeux.

Liart se rangea parmi les plus empressés complimenteurs de Merval ; Merval fut de glace pour lui , mais qu'importait ! le capitaine de vaisseau fit si bien , qu'à moins de scandale , le nouveau marié ne put Se dispenser de lui adresser quelques mots de la pUis vulgaire politesse. Aux yeux du monde , cette concession du savoir-vivre passa pour de la bonne intelUgence.

Le J^aron des Ardanues ne s'en tint point là. Plusieurs fois il se présenta chez Mervalsans être reçu: mais un jour enfin, Schneider l'introduisit chez son maître.

Li^rl fut mielleux et plat.

L'ami de Nestor transporté d'une juste indignation lui reprocha en termes amers et sans ménagement la bassesse de sa conduite.

Liart s'humilia, dévora cette dure leçon et parut prêt à s'attendrir sur le sort malheureux de Laviolais :

— Pas d'hypocrisie ! monsieur > s'écria Merval, ne profanez pas son nom et sa mémoire! ou je ne me contenterai plus de vous mépriser. Que désirez-vous? monsieur ? parlez !...

Liart parla , et sortit emportant lu promesse formelle (jue le jeune chef du cabinet du ministre n'essayerait jamais de lui nuire.

Ce fut ainsi que Merval respecta la dernière volonté, de iNestor Laviolais , son matelot.

Le capitaine de vaisseau se faisait inscrire à la porte de temps en temps, et l'on disait dans le monde qu'ils se voyaient.

Les choses en étaient précisément à ce point, lorsque l'amiral P. >., atteint d'une crise dangereuse , fit prévenir Liart de venir recevoir son dernier soupir.

On rapporta au vieux lion de mer que M. le baron s'était excusé parce qu'il attendait précisément à dîner MM. du Maine, Penanru , Matliœus Pie et d'Hélinelz ainsi que le comte de Roquevigne et autres membres bien connus de la coterie Saint-A. .. P. N. lâcha un juron qui lit trembler la garde-malade.

Pendant la nuit il mourut avec le re-

mords d'avoir protégé un misérable.

Alors, il y avait Inen près de trois ans que la Goj^gonc était désarmée.

Le jour du convoi , Merval , Madec et Fortanet se rencontrèrent dans la foule des personnes convoquées pour la cérémonie fnnèhre , ils cherchèrent Liart et ne le virent point.

Liart, en ce moment même, faisait sa courà l'amiral Saint A*... fort galant homme, mais profondément rancuneux, et qui n'avait jamais pardonné à P. N. de l'avoir fait mettre en non-activité pendant les Cent- Jours.

Cette insigne lâcheté fut plus profitable au baron des Ardanncs que n'eut été une action d'éclat ; car le lendemain il reçut avec l'avis de l'annulation de son retrait-d'emploi, l'ordre d'aller prendre à Cherbourj; le commandement du vaisseau

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le Magnanime dont le commandant venait de mourir.

Le crédit était revenu tout entier; Liart comptait fermement cette fois sur les épaulettes de contre-amiral et sur la dot de mademoiselle Stéphanie de Princhevreille. . . Mais il comptait sans Pierre Cordier, maintenant officier au premier régiment d'infanterie de marine.

La fièvre jaune avait décimé le bataillon dans lequel servait l'ancien adjudant de La Gorgone* Au bout de deux ans , il avait été nommé lieutenant; au bout de deux autres années , il devait être élevé au grade

de capitaine.

Sobre et prudent parce qu'il tenait à vivre pour venger Lebrave et Merlin, le fils de l'hntesse avait échappé au fléau.

Après avoir longtemps attendu à Fort-

Royal quelque nouvelle touchant le procès de Liart , après avoir longtemps espéré , il commença de craindre, et un jour enfin il vit de ses propres yeux , sur l'annuaire de la marine , le nom du capitaine de vaisseau avec l'annotation suivante : — ■ En non-activité par retrait et emploi»

Il haussa convulsivement. les épaules, et de la même voix sourde qu'autrefois, il répéta la même menace qu'il avait proférée en sortant du cimetière de Lorient : — Vengeance !

— Mais désormais . ajouta-t-il avec un ricanement alfi eux , je me ier.n justice moi-môme.

Puis il ouvrit son livre rou^e et retrempa sa haine dans la lecture de cet étrange manuscrit.

I^n déi);u'rjijîiTil ;'i Biosf , Ip cnpilainri ('or-

dier apprit que le baron des Ardannes commandait le vaisseau le Magnanime, et que ce vaisseau ne tarderait point à désarmer dans le port de Toulon.

Pierre Gordier demanda immédiatement un congé , l'obtint et partit pour le midi de la France.

Le Magnanime était déjà en plein désarmement lorsque l'ancien capitaine d'armes arriva enfin à Toulon ; Liart n'était pas encore retourné à Paris :

— C'est bien ! dit Pierre Gordier, il ne m'échappera plus !

Le fils de l'hôtesse se logea près du bureau de la poste et se mit à surveiller Liart aussi activement qu'il lui fut possible ; il s'informa du Magnanime , il n'en apprit rien de bien extraordinaire.

Mais le bruit courait que le baron des Ardannes était le plus agréable des com-

mandants. Ses officiers, ses maîtres, ses matelots se louaient de lui. La mère Bringuebale , la veuve Toinon, et M. Samuel Buchard n'osaient en croire leurs oreilles. Les bonnes âmes disaient que Liart s'était converti; d'autres affirmaient qu'il avait toujours été la meilleure pâte d'homme qu'on pût voir; d'autres faisaient confusion, ce baron-ci n'était pas même parent du fameux Liart de la Gorgone.

L'aft'aire Merval datait déjà de quatre ans, on s'en souvenait à peine.

Celle de Merlin datait de vingt ans, mais Pierre Cordier s'en souvenait comme si ces vingt ans n'eussent duré qu'un jour.

Quatre ans jour pour jour apr^*j la mort

de Nestor Laviolais, quatre ans jour pour TI. 1>2

jour après l'exéoutidn d'Adrien deMerval, il faisait calme plat, un calme sinistre.

Et les montagnes blanchâtres se détachaient vaguement comme des tombeaux gigantesques, comme des fantômes endormis, sur le ciel immobile et lourd.

L'atmosphère brûlait.

Le soleil venait de s'éteindre sans rayons; seulement, pendant une seconde , à l'horizon, entre une zone de nuages sombres et une langue de sable torréfié, le globe de feu avait paru ; — pendant une seconde, les eaux muettes avaient eu la couleur du sang.

Après quoi, les ténèbres succédèrent au jour tout à coup.

Et maintenant pas une lueur au couchant; au levant, pas une lueur; pas une étoile au zénith, pas un souille dans l'air, pas une goutte de rosée sur le sol qui se

fend, pas d'échos, et pourtant une rumeur étrange , présage certiiin d'un violent orage.

Tout autre que M. le baron des Ardannes aurait pu trouver le temps fort triste, mais M. le baron avait tant de sujets de joie !,.. il partait pour Paris, où l'attendaient les épaulettes de contre-amiral et la main de mademoiselle Stéphanie de Princhevreille ; il partait après avoir désarmé le vaisseau le Magnan'uney dont la campagne diplomatique avait été un chefd'œuvre, — chef-d'œuvre de poHtique tortueuse,— chef-d'œuvre de platitudes dégradantes.

Le capitaine de vaisseau s'était fait le complaisant de ses lieutenants et de ses enseignes. Ses lieutenants et ses enseignes , bonnes pâtes de gens, l'avaient ^-ondnit à la malle-poste, en le comblant de renier-

cîments et de souhaits de bonheur. Jacques Liart passait pour la perle des commandants; — on oublie vite dans la marine!

M. le baron élaitseul; mais les deux places vides avaient été retenues, une minute après la sienne, par un voyageur malade qu'on devait prendre sur la route.

Les éclairs commençaient à déchirer le ciel.

Liart souriait à son brillant avenir.

11 avait, à la vérité, passé près de trois ans dans une position désagréable, à présent, il revenait, sûr d'une 'revanche complète.

La foudre sillonna les nuages, les vents rompirent leurs chaînes, l'ouragan éclatait.

En avant des chevaux se dressa un

homme plus pâle qu'un spectre, qu'on entrevit à la lueur des éclairs.

— Arrêtez ! cria-t-il.

— Numéros 2 et 5, n'est-ce pas? demanda le courrier.

— Oui ! c'est moi ! répondit une voix sépulcrale.

On ouvrit la portière; et Pierre Gordier enveloppé dans un vaste manteau, s'assit à côté de Jacques Liart.

Les cataractes célestes fondaient; le tonnerre tombait à chaque minute autour de la malle; les gorges profondes se transformaient en torrents ; le feu jaillissait des rochers, les éléments semblaient confondus. Les chevaux épouvantés écumaient.

Le postillon n'était pas maître de l'attelage.

Liart redescendit brusquement de la sphère des rêves. Il se rapprocha de son

compagnon de rout^, et dit quelques motb qui trahissaient ses inquiétudes.

— Ne craignez rien, monsieur, répondit Pierre Cordier d'un ton plaintif, vous arriverez au but.

Liart essaya de voir le silencieux voyageur; mais quoique les éclairs se succédassent presque sans interruption, il ne le reconnut point, car le fils de Lebrave s'était couvert la ligure du pan de son manteau.

Pendant plusieurs heures, ils n'échangèrent plus une parole.

Seulement, à rares intervalles, l'ancien capitaine d'armes de la Gorgone poussait quelques gémissements comme un malade accablé par d'horribles souffrances.

Lorsque la malle-poste entra dans la petite ville d'Au' agne, Pierre Cordier redoubla ses plaintes.

Pendant que l'on relayait, il pria le commandant de l'aider à descendre de voiture et se fit conduire par lui jusqu'à la porte d'une auberge située à l'angle de la rue voisine.

Liart était sans défiance, il se montra complaisant; le coin de la rue fut doublé. — Les postillons ne pouvaient rien voir.

— Je n'irai pas plus loin, dit Pierre Cordier.

A ces mots, trois hommes se précipitèrent sur Liart et le garrotèrent. Le manteau du capitaine d'infanterie servit à la fois de bâillon et de bandeau pour les yeux. Le plus vigoureux des agresseurs s'empara de l'ancien commandant de La Gorgone, et prit la fuite en coi^ranL

Tout se fit en un rlin-d'œil, sans le moindre bruit ; les trois hommes étaient

pieds nus ; Pierre Gordier, qui n'oubliait rien, s'était muni de chaussons.

Le courrier appela les voyageurs, il perdit sa peine.

Une minute après, la voiture partit au galop.

A travers la tempête, sur la route d'Aubagne à La Giotat, les ravisseurs de Liart le tramaient avec une vitesse effrayante ; — ils le tramaient par les mains, en le forçant à courir de toutes ses forces.

Quatre démons et un damné î des cris de joie féroces!

La foudre éclairait cette course infernale.

Liart tombait sur les genoux ; on le relevait en le frappant.

Ses vêtements étstlent en lambeaux , et ses jambes écorchées ne le soutenaient qu'à peine, quand il fut jeté dans un bateau.

Puiij il se sentit balloté par la grosse mer.

On partait d'une grève déserte; on se rendait à bord, d'une tartane à l'ancre.

il faisait nuit encore; mais l'orage s'apaisait.

Un jeune garçon de quinze ans gardait seul le petit navire, au moment où le canot y toucha.

Liart, hissé à bord, fut amarré au pied du grand mât ; Pierre Cordier lui découvrit la tète ellui mit un bâillon.

Et Liart vit formés en demi-cercle autour de lui : Caboche, Lartigue et Célestin, qui l'avaient amené d'Aubagne ; Kerprigent, qui montait le canot; Flageolet, qui l'avait attendu à bord de l'Union de la Cioialf la tartane de Martial Lartigue.

Pierre Cordier prit place au milieu des anciens matelots de la Gorgone.

Pendant deux minutes, il contempla le despote avec une sorte d'ivresse.

Les cinq autres marins toisaient de même Jacques Liart, qui se crut en proie à quelque cauchemar épouvantable.

C'était aussi le calme lourd et menaçant qui précède la tempête; — les serpents de la Gorgone se taisaient encore.

Le président du tribunal vengeur , Pierre Gordier, rompit enfin le silence :

— Jacques Liart , dit-il , le temps de mentir est passé pour moi. Ecoute :

Te rappelles-tu qu'à bord de la Vigilante ^ commandée par le capitaine Dubreuil , ta colère insensée causa la mort d'un gabier surnommé Lebrave .^

Te rappelles-tu que, neuf ans plus tard, quand tu commandais la Claire , tu lis

condamner à mort et fusiller maître Merlin, Tancien matelot de Lebrave ?

Te rappelles-tu qu'une hôtesse de Lorient, Mathurine, la veuve de Lebrave, la femme de Merlin , vint te supplier à genoux d'épargner son second mari , et que tu la repoussas durement?

Sais-tu qu'elle mourut de douleur?...

Eh bien!... Lebrave s'appelait Jean Cordier, c'était mon père !

Merlin, maître Merlin, son matelot, était mon parrain, mon second père !

Et Mathurine, l'hôtesse, leur veuve à tous deux, était ma mère! entends-tu?...

Je suis le fils de l'hôtesse !... je suis le fils de l'hôtesse !...

Pierre Cordier rugissait , en buvant des larmes de rage.

Jacques Liart était haletant.

Caboche n'attendit pas que Pierre Gur-

dier continuât, et, s'avançant avec furie :

— Nous étions trois cents à bord de la Gorgone ! s'écria-t-il, trois cents que tu as fait soufïrir pendant deux ans de campagne... je les vengerai tous de toi !... Le charpenlier ramassa un bout de corde et le fit siffler comme un fouet, en criant : — Tu m'as fait donner des coups de corde injustement... tu en recevras !...

— Pas encore!... interrompit Pierre Gordier.

— Tu as fait condamner à mort M. de Merval ; tu as tué M. Nestor Laviolais ! disait Caboche.

— Tu as tué M. d'Héricourt ! s'écria Lartigue en menaçant Liart d'un harpon effilé : tu as tué mon vieux père qui n'a pu lui survivre !

EtKerprigent, armé d'une hache, ajouta d'un ton sinistre:

— Tu as persécuté M. Madec, que j'aimais plus qu'un frère; tu as persécuté M. Rivelles, le TÎeux brave; tu as rendu fou Michel Brock , son frère de lait ; tu m'as fait donner la cale, la bouline et vingt coups de garcette au cabestan; tu m'as forcé à frapper mon matelot!... tu as insulté ma bonne femme de mère!...

— Et moi ! s'écria Célestin en bondissant vers Liart, me reconnais-tu? et te rappelles-tu la nuit de Mahon I...

— Tu m'avais pris pour bourreau ! disait Lartigue.

— A notre tour ! cria Célestin qui tenait à la main la barre de gouvernail du canot.

— Oui î à notre tour ! interrompit le timbre perçant de Flaj];eolet le novice.

L'enfant du bord s'avança vers Liart, le

regarda fixement, et se croisa les bras sur la poitrine.

Les farouclies marins le laissèrent parler. D'une voix douce et triste, le jeune garçon reprit alors :

— J'étais un malheureux orphelin ; vous m'aviez fait esclave !... je pleurais !... J'étais le plus petit, le plus chétif des enfants du bord, vous me faisiez battre à tout propos... Je pleurais!

Bai>sant encore la V(jix, le novice ajouta lentement :

— Mais un saint homme, l'ancien de la frégate, M. Duparc, essuyait mes larmes et me rendait courage. . . Vous l'avez frappé, vous l'avez outragé !... Il en est mort !

A ces mots la voix du mousse éclata en menaces, ses cheveux se hérissèrent; un coutelas brilla dans sa main.

— Je yeux être vengé ! criait-il , car c'était mon père !

— Tu seras vengé ! hurla Pierre Cordier, en repoussant tous les acteurs de cette scène... lu seras vengé! Taisez-vous tous!... Ah!... ah!...

Des rires étranges grinçaient aux oreilles deLiart; il tremblait, des spectres vengeurs se dressaient autour de lui.

Pour lui , tous les serpents de l'antique Gorgone sifflaient.

L'ancien adjudant disait d'une voix caverneuse :

— 11 y a vingt-quatre ans passés , il y a vingt-quatre ans, Jacques Liart, — je n'étais qu'un enfant alors, — j'ai maudit ton nom pour la première fois !... IF y a quinze ans, j'étais un homme déjà... je jurai de me venger... mais je ne voulais pas de vengeance misérable. . . J'avais réflérhi lonsf-

'«îf?

temps! Je voulais te faire dégrader et

fusiller aussi. J'ai travaillé dix ans pour devenir ton capitaine d'armes. Puis j'ai travaillé, nuit et jour , sans trêve, sans relâche, sans repos, sans pitié pour moi, sans pitié pour personne, afin de te conduire devant le conseil de guerre sous la prévention de lâcheté insigne... car tu n'es pas seulement un assassin , tu es un lâche ! Tremble donc ! tremble ! Jacques Liart , car je tiens ma vengeance à cette heure !

Liart, blême d'effroi, ne pouvait même demander grâce; il était bâillonné! Il laissait errer ses yeux hagards sur l'impitoyable tribunal qui l'entourait.

Pierre Cordier l'accablait de railleries, Pierre Cordier le remerciait en termes ironiques de tous les maux qu'il avait fait souffrir à Caboche, à Lartigue, à Célestin, à Kerprigent et à l'infortuné novice.

'<?Vs-«^/

— Tu es ici entre amis , continua-t-il ,

sois donc à Ion aise ! Mais parmi ces

chers compagnons, il n'en est pas un dont le dévoûment pour toi approche du mien; non! leurs vœux pour ton bonheur ne sont rien auprès de ceux que j'ai formés.

Ils se seraient bornés à te décharger de la vie!.. Moiî j'ai trouvé mieux que ça!..

Un éclair qui teignit en rouge la mer et le ciel passa sur les traits de Pierre Cordier.

Liart le vit rire de rage.

Et les matelots armés d'instruments de torture riaient aussi.

Ils riaient, comme les démons, d'un rire atroce — *

Ils comptaient sur une invention de leur génie infernal.

— Oui! mieux que la mort, mieux que

les tortures ! poursuivit Pierre Cordior

d'un ton véhément; nous aifrions pi: le ïi. 23

bâcher en petits morceaux, mais cela ne m'aurait pas contenté. Tu nous demanderas la mort comme une faveur, nous ne te l'accorderons pas ! Pendant deux ans je me suis fait ton bourreau et ton instrument de barbarie, pendant deux ans que je t'ai llatté, je t'ai servi à genoux, toi, toi, Jacques Liart, le meurtrier de mon père et de ma mère, le meurtrier de maître Merlin... Et pourquoi?— Pourquoi ai -je recherché l'inimitié de tout un équipage? pourquoi ai-je rivalisé de férociléavec toi? Pourquoi ne t'ai-je point assassiné? — Pourquoi? — Parce qu'il me fallait, te dis-je, ton déshonneur, ta dégradation , ton exécution publique.

• Pierre Cordier reprit haleine ; — - Caboche, Lar ligue, Gélestin, Rerprigent et Flageolet admiraient avec horreur leur ancien capitaine d'armes.

— Il me fallait te montrer lâche !

hurlait Gordier. Un incendie! Pour

cela Pigale poussé à bout met le

feu.... Tu allais déserter ton bord... Rivelles, Nestor, UHècla te sauvent !

Te montrer lâche !.... Une révolte!....

moi..,, trois cris terribles. ., aux armes!... ils ne bougèrent pas I . . Rivelles, Madec les continrent!...

Te montrer lâche !... Voici Alq;er la

tempête. . . c'est moi qui sciais les chaînes. , . moi qui coupais les câbles... moi ! le fils de rhôtes.se!

Malédiction I

Pas de naufrage !... rien. Nestor! Merval I Rivelles! toujours là pour te sauver !

Mais des masques!... Ah!... l^^nfin!....

Trfe-Noire ! Te le- Notre. !. . . me voici !

je triomphe !. . Il est déshonoré !... llétii!.. fusillé!

lîclasî honte sur tesjugeSjilsne t'ont même pas traduit devant le conseil de guerre...

Pierre Cordier fit encore une pause assez longue ; mais nul ne reprit la parole, on attendait qu'il eût achevé. Tous éprouvaient une volupté farouche à voir trembler devant eux le tyran de la Gorfrone.

L'ancien capitaine d'armes continua , en ricanant :

— Pardon ! pauvre Jacques Liart, que dis-je ? ne t'a-t-on pas mis en retrait d'emploi pendant deux ou trois ans ? trois ans que tu as passés à faire pénitence î... En vérité , bon Jacques Liart, je suis trop difficile à satisfaire! Je suis injuste, j'ai tort... Je vais te renvoyer à Paris, indulgent et

honnête commandant du Mafrnajihne

A tout péché, miséricorde ! tu as été le modèle des capitaines de vaisseau depuis dix mois et quelques jours î... Et ce n'é-

tait ni par peur, ni par ambition, au moins!... Tu n'agissais point par bassesse, par le plus vil des calculs !... oh non !...• tu réparais de ton mieux tes peccadilles d'autrefois!... cher Liart des Ardannes, le meilleur des hommes ! sois sans craintes, nous sommes ici cinq matelots et un officier qui apprécions tes vertus... Va! va réclamer ton brevet de contre-amiral I Détachez-le donc, mes amis !...

11 y avait tant de haine frénétique dans cette sanglante ironie de Pierre Cordier, que Liart, réduit au dernier degré de terreur, s'évanouit et tomba sans forces sur les liens qui le sanglaient.

— (ju'on le ranime ! s'écria l'ancien capitaine d'armes, il faut qu'il entende le reste !

Lartigue vida sur Liart un seau d'eau froide; Kerprigent lui posa à plat sur la

rTf,^^'

figure le fei* d'une hache ; Célestin ramassa un bout de corde et l'en frappa ; Caboche lui serrait le poignet à le briser.

La viclime rouvrit les yeux.

— Qu'on le fasse boire et qu'il écoule! commanda Pierre Gordier.

Flageolet offrit à Liart un demi-verre d'eau- de-Tie qu'il fut contraint d'avaler ; puis m lui remit son bâillon.

— Tiens-toi droit, chien î ou je te fais traiter comme tu traitais les gens à bord de la CHatre et de ta Gorgone, dit le capitaine d'infanterie. La peine du talion... dent pour dent... œil pour œil. ..

Puis, sur le ton ordinaire , Pierre Gordier raconta qu'à son retour de la Martinique, il s'était empressé d'aller au-devant du Ma<rnanLme.

— Mais, pour m'aider, il me fallait le concours de tes ennemis ; j'ai écrit à celui*

ci, dit-il en montrant Caboche : c'était un de mes sous chefs de complot abord de la frégate ; j'ai signé Tête-Noire ; il est venu, il a été fort surpris de reconnaître son ancien capitaine d'armes ; pourtant nous nous sommes entendus, comme tu vois.

Ces braves gens m'ont tout pardonné en apprenant pourquoi je t'aimais si fort, pourquoi je te servais si bien î

— Oui! nous lui avons pardonné, dit Caboche ; mais nous ne te pardonnerons pas!

— Oui , nous lui avons pardonné ! s'écria Lartigue, toujours armé de son harpon ; mais toi , tu n'as pardonné à personne, tu n'as pas eu pitié de personne!

— Tu n'as pas eu pitié de M. Duparc!

dit Flageolet en agitant son coutelas f pas de grâce pour toi !

— Tu n'as pas eu pitié de M. de Mer-

val ! dit Kerprigent, en brandissant sa hache.

— Tu n'as pas eu pitié de ton nègre Gjbélus ! dit Célestin. Le dernier des forçats vaut mieux que toi !

Et Célestin cracha au visage de l'ancien commandant de la Gorgone.

Alors l'ierre Cordier écarta de nouveau les gens du bord , qui tournaient tels que des furies autour de Jacques Liart, et, d'un ton solennel , il lui dit :

— Maintenant voici ta sentence ! Tu vas être conduit sur la côte d'Afrique , tu y seras livré aux Bédouins comme un esclave renégat maudit de Dieu et des hommes.

Ils te feront mourir à petit feu ; ils t'arracheront peut-être la langue, peut-être les yeux , pour t'employer à tourner la roue d'un moulin; car ils sauront que tu es un monstre et qu'il est méritoire de te faire

souflrir. — Va! soullre et meurs!... esclavage pour esclavage !

Dix minutes après , du haut d'une colline , Caboche Guy-Tanguy, maître charpentier dans le port de Marseille vit la tartane, courbée sous la brise, déployer ses ailes et fuir vers l'horizon.

— Justice est faite! dit-il.

Puis il prit à grands pas le chemin de Marseille où l'attendaient Paolelta sa femme, et le groupe joyeux de leurs enfants.

(Juirrze jours entiers n'étaient point révolus , (jue Jacques Liart , baron des Ardannes, tournait la meule chez le lanati-

tique Sidi-Moharnmed-Ben-Ab^dallah, frère du faraeux Bou-Maza,. Un nè"re, armé d'un fouet, stimulait les efforts du maudit...

Vers la même époque, le ministre de la marine et des colonies reçut une lettre singulière , dont tous les clubs Saint-A***, Ker..., Mid ** et autres des rues Saint-Florentin , et de la Madeleine s'entretinrent pendant toute une semaine.

Cette leltre datée d'un couvent d'Italie et signée par Liart, disait qu'accablé de remords, il était allé faire pénitence de ses fautes dans la retraite et la prière.

Pierre Gordier en arrivant à Paris donna le commentaire de cette missive étrange.

Il raconta que pendant la route de Toulon à Aubagne, le commandant n'avait

cessé de pajfer de la Gorgone , qu'il s'était mis à s*accuser avec véhémence des crimes les plus odieux , et que tout-à-coup , saisi d'une sorte de délire, il était sorti de la voiture en disant :

— Je vais de ce pas m'enfermer dans un monastère !

— Etonné de ces paroles et ne voulant pas encore faire une scène déplorable , poursuivit Pierre Gordier , je voulus le retenir. — « Ne parlez ainsi, commandant, lui disais-je, on vous prendra pour un fou. ï II se mit à courir. Malgré mon extrême faiblesse, je tâchai de le rejoindre, mais à peine avais-je fait cent pas que les forces me manquèrent... je m'évanouis.

Des paysans me recueillirent le lendemain, et enfin m'étant rendu à Marseille , j'y fus très-gravement malade.

Personne ne mit en doute les assertions

(lu capitaine Cordier, qui obtmt avec la protection de Merval de passer dans l'infanterie de ligne et d'être envoyé en Algérie où il se fit remarquer par une intrépidité à toute épreuve.

Par l'effet d'une de ces contradictions dont il est réservé aux chefs du personnel de posséder le secret, — les notes du commandant de la Gorgone même à l'époque de sa disgrâce, avaient eu la plus grande influence sur les destinées des divers membres de son état-major.

Rivelles n'obtint ni commandement, ni avancement, et fut mis en retraite , la marine perdit en lui un noble et loyal serviteur.

Phylon-Binôme, quand le nombre de ses heures, minutes et secondes de service

fut math^i^atiquement écoulé , prit la sienne à sa très-grande joie ; la marine n'y perdît rien, mais n'y gagna pas davantage. Il est présentement attaché à l'Observatoire de Paris, fait des tables et autres calculs, publie de gros livres pleins de chiffres et vit dans l'espoir d'être un jour membre de l'académie des sciences.

Alontoire , par compensatijon , a été nommé au choix lieutenant de vaisseau, il cummande«un vapeur de l()0,etprend pour modèle son ancien capitaine de la Goroo?ie\ ses officiers et ses matelots le détestent.'

Une puissance occulte avait longtemps entravé l'avancement de Madec et de Fortanet, mais depuis la disparition de Liart, ils ont cessé d'être poursuivis par la mauvaise fortune.

Madec est lieutenant de vaisseau , Voitanet ca^)itaine de corvette.

Ouand l'un ou l'autre de ces amis viçnt à Paris, il trouve chez Merval la plus affectueuse hospitalité; mais Suzanne est surtout heureuse lorsque Cécile accompagne son époux. »

Par un juste revirement des choses d'icibas , le commandant Dubreuil, que Jacques Liart baron des Ardannes, avait cru faire mettre à la retraite cinq ou six ans aupavant , fut nommé contre-amiral en ses lieu et place; mais (soit dit entre parenthèse) il n'épousa point l'inconsolable Stéphanie de Princhevreille qui, en désespoir de cause, vient de donner son cœur , sa main et ses 2,000,000 francs à un memdre ruiné du Jockey-Club.

La flotte entière a applaudi à l'heureux

cb «in-^d 1 commandant Dubreuil qui dirige

hui les mouvements d'une petite

escadred'évolutionetdontle pavillon flotte sur le vaisseau le Colbert.

Faut-il dire que l'adroit commissaire Gerbier a fait son chemin et que l'infortuné docteur Blaje continue à trembler de compromettre le gagne-pain de sa famille? — jNon, de tels détails sont inutiles. — Mais il importe de raconter un obscur épisode de la bataille de l'Islj.

Au moment où les Marocains en déroule abandonnaient à notre armée leurs tentes et leur parasol impérial, un vieillard à de» mi-nu, dont le corps portait la trace livide de coups récemment infligés , accourut, en tramant un fragment de chaîne , au devant des troupes françaises.

Les mains tendues , il s'avançait \ - le front d'une colonne d'infanterie. . '

Tout-à-coup, un chefde bataillon, quittant son poste, s'élança au galop jusqu'à la rencontre de l'esclave évadé.

— Ami ! ami ! je suis Français î. . Ami ! ami ! criait-il.

— Ami! répéta l'officier. Regarde bien!

— Dieux ! Pierre Gordier ! murmura le fugitif en tombant à genoux.

— Oui! le fils de Lebrave!... le fils de Merlin!., le fils de l'hôtesse f... dit le cavalier, qui déchargea ses deux pistolets à bout portant.

Le régiment, continuant sa marche,

foula aux pieds le cadavre de Jacques Liart.

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