VI
S.ieriflce».
Après une nuit d'angoisses r ilai M. d'IIéricourt, abattu par sa 1' te ma die et frappé au cœur par dr ' lion trop (!ruelle^, voulait malgré sa fi l> sse.
conduire lui-même sa fille à bord de l'Amii^al.
Urbain Lartigue tâchait de l'en dissuader.
— Restez ici, mon capitaine, disait le vétéran avec une affectueuse persistance; permettez-moi de vous remplacer comme vous me le faisiez annoncer hier soir à M. de Merval. Mes enfants demeureront près de vous , moi je mènerai Mademoiselle...
M. d'Héricourt ne cédait point à son vieux frère d'armes ; il achevait de se pré- •r â sortir.
% déjà prête, était dans sa cham-
. Cécile, qui ne la quittait plus.
et Suzanne priaient; elles priaient
jinble, et puis la jeune femme disait :
- — Soyez forte, ma douce amie, je vous
en supplie ! Soyez forte comme une chré-
ir
tienne, comme une martyre!.... Espérez, Suzanne, l'espérance est permise, mais que l'espérance ne ramollisse point votre cœur! Montrez- vous digne d'Adrien, que vous allez revoir. Soutenez par un grand courage le choc d'un grand malheur
ne vous laissez point abattre songez au
ciel !
Suzanne , pâle et tremblante , belle de douleur et d'amour, répondait en relevant la tête :
— Je ne suis plus une faible fille, Cécile; je saurai suivre vos conseils et remplir mes devoirs, je saurai , comme vous courageuse et forte !... j'aurai vo? 'iè'' gie, j'aurai votre résignation... Voyez, je ne pleure plus !
Elle ne pleurait plus, la pâle fiancée !...
ses larmes étaient taries. Elle ne pleurait
plus, mais sa souffrance était la mr'ine, et vj. 17
Cécile, touchée de ses efforts, lui parlait toujours des choses saintes qui consolent des terrestres douleurs.
Au contact de sa vertueuse amie , Suzanne avait pourtant trouvé une force nouvelle ; aussi, lorsque Paoletta fut entrée, lorsque se jetant à genoux , elle s'écria tout-à-coup d'une voix déchirante :
— Du courage, mademoiselle, du counige, au nom de Dieu!
Suzanne, pressentant un nouveau malheur, resta immobile, ne poussa pas un ^•ri,^serra seulement la main de Cécile Fortanet et attendit l'explication de la Provençale.
Devant Pierre Cordier , Paoletta s'était contenue, devant Suzanne et Cécile, elle s'abandonna sans réserve à toute la fougue de son imas^ination méridionale surexcitée par tant de catastrophes successives.
— Cette nuit, s'écria-t-elle avec horreur, cette nuit il y a eu , à bord de la
Gorrrone. une révolte... Mademoiselle
une révolte épouvantable! Vous vous
rappelez ce que monsieur d'Héricourt me
disait de la révolte! Les gens du bord
étaient fous furieux. Ils se sont masqués, ils ont pris Liart et son nègre, — ils les ont jetés à la mer Mais Liart a échappé... il est ici. .. à terre.... la rage dans le cœur!... Que fera-t-il?. .. son rapport sera
en route ce soir mon Dieu! Ah!
monsieur Adrien!... monsieur Adrien! ..
les lettres ne sulRsent plus pour le sauver!...
Paoletta répétait ce que Pierre Gordier lui avait conseillé de dire. — Cécile tressaillait d'en roi ; mais la fiancée d'Adrien écouta jusqu'au bout sans interrompre la Provençale elle leva au ciel ses yeux secs.
posa la main sur son cœur et médita ainsi durant quelques instants.
Cette jeune fille impressionnable , corps frêle, âme aimante, Suzanne qu'on a vue dans son boudoir d'Alger devenir presque folle lorsque son père irrité lui reprochait d'avoir reçu Merval à Mahon, Suzanne qui deux fois s'était évanouie à l'aspect de Jacques Liart, Suzanne qui, la veille encore, avait fléchi sous le poids de l'infortune, accepta en femme énergique les conséquences de ces nouvelles sinistres.
Ses deux compagnes la virent se redresser, s'avancer d'un pas ferme vers la porte du salon et Touvrir.
M. d'Héricourt, appuyé sur le brave ^ rbain, entrait de son côté dans la pièce principale :
— Bien ! mon enfant ! dit-il alors, rendons-nous, à bord de C Amiral\
— Non ! mon père, répondit Suzanne, non!... Mais si vous voulez sauver Adrien, mon fiancé, votre fils!... vous partirez vous-même tout à l'heure pour Paris!...
Le vétéran se récriait ; la veuve ïoinon disait que ce serait une imprudente tentative : on s'étonnait.
Mais Suzanne, d'un geste qui avait la majesté du malheur, imposa et obtint le silence.
Quand elle eut tout dit à son tour, quand Paoletta, fondant en larmes, eut ajouté de nouveaux détails, à la grande stupéiaction de l'assemblée , Suzanne, prosternée devant son père, ajouta ;
— Vous savez tout, maintenait, mon père !. .. Et moi, je crains que ce voyag ^e vous soit fatal! O mon Dieu, prenez j-^^^ié de nous! Pourquoi faut-il que votre fil e bien-aimée vienne vous conseiller la pre-
mière un tel sacritîce!... devrais-je donc garder le silence? Que vous partiez, mon père, ou que vous restiez parmi nous, votre volonté sera sacrée pour votre enfant ! Mon père, mon père, pardonnez-moi et bénissez-moi !
Suzanne lui baisait les mains, en attendant l'arrêt suprême ; Suzanne redoutait sa décision, quelle qu'elle fût.
Urbain Lartigue , ses filles, ses petits enfants, saisis d'un respect religieux, restaient muets; de pieuses larmes baignaient les paupières de Cécile.
Alors le vieillard malade , dont les yeux brillaient d'entbousiasme, sembla recouvrer se^ forces pour une dernière lutte, et d'une voix solennelle :
— Suzanne, ma fille, sois bénie, car tu as rempli ton devoir. . . Oui, mon enfant ,
il fallait tout me déclarer... Je me décide librement... je pars !
La jeune fille se releva spontanément et se jeta dans les bras de son père... Cette douloureuse étreinte était un adieu... Et M. d'Héricourt bénissait encore Suzanne , mais Suzanne, dont le cœur se serrait, n'avait plus de voix.
Les Lartigue admiraient également le dévoûment de leur bienfaiteur et le triste courage de la fiancée...
— Urbain, dit M. d'Héricourt, je te la confie... c'est ta fdle!
Urbain mit un genou en terre devant son vieux frère d'armes ; il acceptait un dépôt sacré.
Cependant la veuve Toinon s'occupait des préparatifs matériels; au bout d'une demi-beure, une cliaise de poste s'arrêta devant la porte, l'un des petits-fils du vé-
téran y monta le premier pour servir M. d'iléricourt pendant son voyage.
La séparation du père et de la fille fut déchirante; mais tous deux restèrent dignes du sacrifice qu'ils accomplissaient.
Alors Urbain Lartigue essuyant ses pleurs, offrit l'appui de son bras à la triste fiancée, qui baissa son voile et descendit dans un canot. Elle allait revoir Adrien de Merval.
Vers cinq heures du soir, la Gorgone, remorquée par L Flécia, jetait l'ancre en rade de Toulon, conformément aux ordres de l'amiral, qui se rendit immédiatement à bord avec le capitaine d'armes.
L'équipage fut encore plus effrayé de voir reparaître Pierre Gordier que de recevoir la redoutable visite du préfet ac-
compagne de son état-major. Pierre Cordier alla revêtir son costume d'adjudant, et reprit ses fonctions comme si rien ne s'était passé.
L'amiral questionna Rivelles, Phylon, Madec et les autres membres de i'étatmajor, sur les événements de la nuit.
Leurs rapports unanimes lui prouvèrent qu'il serait presque impossible de trouver les coupables. Les matelots, interrogés, se vantèrent d'avoir pris les armes au premier ordre de Nestor. Tous avaient un conte prêt d'avance, et appelaient en témoignage leurs camarades, qui pour la plupart étaient leurs complices. Il était cependant bien positif que la moitié des marins étaient innocents; la conduite à tenir devenait fort embarrassante.
Le préfet maritime adressa un discours sévère et menaçant aux gens du bord as-
semblés sur le gaillard d'arrière, ordonna aux officiers, aux élèves el aux maîtres de tâcher de découvrir les auteurs de la rébellion, et défendit ensuite toute communication ordinaire ni extraordinaire avec la ville. Seulement chaque matin des chaloupes du port devaient porter à bord des vivres et des rafraîchissements; mais afin que les blessés fussent envoyés à l'hôpital, on fit signal à un des navires mouillés en rade d'expédier à bord une grande embarcation avec un chirurgien.
Nestor Laviolais y fut descendu au milieu d'un religieux silence.
— Voilà donc de quoi il tourne ! pensa douloureusement le quartier-maître Caboche; le brave M. Laviolais va mourir à l'hôpital; M. de Merval sera fusillé tout de môme; nous sommes ici comme en quarantaine, et notre peau ne tient qu'à
demi sur nos os; car au bout du compte, il sufïit de crocher un de nous, pour que le reste se dévide comme un peloton de fil... Et encore Liart est paré! — Ah! le scélérat ! si je l'avais tenu, moi ! il ne serait pas tranquillement chez lui, à l'heure qu'il est.
Autour de Caboche se tenaient Lartigue, Kerprigent, Célestin et Flageolet.
Ils formaient un groupe sombre et mena(;ant; le mousse était pâle; il sentait fermenter dans son cœur les passions d'un homme; et de sa voix enfantine il dit tivec une expression farouche :
— Pigale!... M. de Merval!... M. Laviolais, et M. Duparc qui était pareil à un père pour moi î ^
Les regards des quatre marins s'arrêtèrent sur le front soucieux du mousse.
— Flageolet, dit Lartigue, après notre
congé, il y aura sur ma tartane une place pour toi.
— Me veux-tu aussi? demanda Kerprigent.
— Me veux-tu aussi? demanda Célestin.
Lartigue baissa la tète deux fois.
L'équipagede la tartane était au complet.
Alors tout-à-coup le bonhomme Cadavre se dressa au milieu de ce groupe désolé, il leva sa main décharnée, tendit un doigt, et les touchant au front l'un après l'autre, il compta :
— Un, deux, trois, quatre et cinq.
Ce fut par Caboche que finit le bonhomme Cadavre; puis il continua sa route et redescendit au poste des malades.
Schneider, Mulhausen et Séligmann , muets de douleur voyaient l'embarcatioQ se diriger sur le port.
Pierrre Cordier seul s'applaudissait de
la tournure qu'avaient prise les événements , mais à présent il était triste, car Merval, Nestor, et M. d'ÏIéricourt, trois hommes pour lesquels il professait une estime sincère, trois hommes auxquels il s'intéressait profondément étaient en danger de mort.
Ce même Pierre Cordier, qui avait été si souvent sur le point de sacrilier une frégate et son équipage, une hécatombe humaine , à sa farouche vengeance , se laissait attendrir maintenant. — Il croyait avoir vaincu, il s'imaginait que Liart paierait de l'honneur et de la vie sa lâcheté pendant la révolte et tous les crimes de la campagne. — Sous cette impression , Pierre Cordier devenait nn homme nouveau. Son cœur de marbre faisait place 4 un cœur qui pouvait battre pour d'autres infortunes que les siennes. Ses sentiments
généreux renaissaient enfin, et en vérité, si le fils de Lebrave et de Malhurine, si le filleul de maître Merlin eût pu racheter au prix de son sang le salut de Nestor, la grâce de Mer val, le bonheur de M. d'Héricourt , de Suzanne et des Lartigue, il n'eût pas tésité une seconde.
En voyant s'éloigner le canot qui emportait iNestor La violais, Pierre Gordier le capitaine d'armes n'était pas moins ému que Caboche , Lartigue et Schneider. — Mais il maîtrisait encore cette émotion , car il craignait de trahir les redoutables secrets de C homme à iêle noire.
Malgré les pronostics du docteur Blaye , Nestor avait recouvré son entière connaissance.
Au moment où l'embarcation qui l'emportait pénétra dans l'avant-port et longea r Amiral, il fit un petit mouvement, re-
garda d'un œil terne et fixe l'immobile ponton, et murmura le nom deMerval; mais épuisé par un tel effort, il laissa retomber sa tête alourdie sur l'oreiller du cadre et resta étranger à tout.
A bord de l'Amiral , Merval était assis à côté de Suzanne dans la sombre cabine qui lui servait de prison ; et le vieil Urbain, retiré dans un coin, écoutait avec attendrissement les nobles paroles échangées par les deux fiancés.
C'étaient des expressions chastes et passionnées, cruelles et saintes, pleines de terreurs, pleines d'espérances mystiques; — c'était le dernier supplice et le ciel.
— Suzanne, murmurait Adrien, votre pensée faisait le bonheur de ma vie, et pour prix de ce bonheur je vous lègue , *
mon Dieu ! une douleur cruelle .. Pourquoi ai-je élé conduit vers vous?... Pourquoi ai-je joui de ce bien suprême... puisque vous devez en souffrir. . .
— Adrien! Adrien! que dites-vous?...
Ne regrettez pas de m'avoir connue... ma douleur est encore votre amour !
— Généreuse amie ! ange consolateur !
vous la plus à plaindre. ..
— Je crois et j'espère ! disait la pâle fiancée en levant la main vers le ciel.
Suzanne était aussi forte que Cécile avait jamais pu l'être ; Suzanne était sublime.
M. d'Héricourt et Nestor furent nommés ; leurs noms furent bénis.
Puis des larmes , des prières , des regards , des soupirs.
De temps en temps , ils s'appelaient et leurs cœurs se répondaient avec transport.
Urbain Lartigue détournait la tête afin de cacher son trouble.
Quand les tristes fiancés se séparèrent , Adrien resta sous des impressions douces et consolantes ; il appuyait sur son cœur le mouchoir brodé de Suzanne et songeait à son ami Nestor Laviolais.
Suzanne , rentrée chez elle , n'y retrouva point son père et resta oppressée par raille inquiétudes nouvelles.
Elle apprit ce soir-là , que Nestor mourant venait d'être transporté à terre.
Forlanet veillait près de lui.
Tl. 18
âdleax.
Le vice-amiral, préfet maritime, aurait Toulu que la nouvelle de la révolte ne transpirât point dans Toulon ; mais l'attention était déjà fixée sur ta Goi^gone; on vit qu'après avoir passé une nuit dehors,
elle venait de rentrer remorquée par CHê^ cla , on sut qu'elle était en séquestre. — On s'en inquiéta ; -^- et la veuve Toinon , ienQme maritime au premier chef, n'ignorait rien.
La version de Pierre Gordier , transmise de bouche en bouche , fit le tour de la ville ; la mère Bringuebale, M. Buchard, mademoiselle Zéphyrina la colportèrent sur les quais ; les gens de /'liécta ajoulèrent de nouveaux renseignements; des fables circulèrent ; puis la vérité , qui ressemblait elle-même à une fable , fut parfaitement connue. Comme on ne pouvait défendre aux gens du bord d'écrire des lettres, leur correspondance précisa les faits.
Pierre Gordier sentait qu'il était de la plus haute importance de retarder l'envoi du rapport (►fllciel de Liart; il vn parla
devant les maîtres ; il en écrivit , toujours sous le voile de l'anonyme , à Fortanet et à quelques autres amis de Merval.
Ces officiers essayèrent de circonvenir le secrétaire de la préfecture , pour obtenir de lui qu'il prît un jour de retard , sous sa responsabilité personnelle.
Le bon Schneider avait entendu le capitaine d'armes ; il imagina de gagner deux jours par la simple connivence du garçon des bureaux chargé de jeter les plis à la poste. Il faisait le sacrifice de son petit pécule placé chez M. Buchard, pour faire réussir cet ingénieux moyen. Mulhausen écrivit donc à l'excellent fournisseur , qui ne perdit ni son temps , ni sa peine , et y mit de la conscience en ne s'appropriant quelamoitié des économies du domestique d'Adrien. Le reste suffit pour obtenir le
consentement du fidèle garçon des bureaux.
Mais le commandant Liart des Ardannes , qui se défiait de semblables contretemps , avait adressé un rapport particulier à l'amiral P. N. — Et ce rapport-là partit le soir même pour Paris.
Cependant la mère Bringuebale, mademoiselle Zéphyrina et la veuve Toinon, que la douleur ne rendait que plus éloquente, n'eurent ni paix ni cesse avant d'avoir mis en rumeur tout le bas quartier peuplé par les familles des marins.
L'espèce de mystère dont l'autorité semblait envelopper la révolte de la Gorgone redoubla l'intérêt. On plaignait déjà Merval ; en apprenant que Nestor était mortellement frappé , le peuple s'émut et remonta droit à la cause première.
Liart était en ville , on connaissait sa
demeure ; la multitude s'ébranla aux cris de : — A bas Liart ! à bas le marri couquin ! le scélérat ! le brigand !
Le café de la Victoire et le café des Américains qui sont situés sur les quais, en face du débarcadère, fournirent la masse de leurs habitués, matelots et ouvriers de la nouvelle école, beaux phraseurs, chanteurs intrépides, ennemis du vin bleu et des vieilles rocamboles de l'avant.
Où étais-tu Anatole Chérinot dit Obélisque ? — Mademoiselle Zéphyrina en costume de bal, et suivie de son orchestre, guidait cette cohorte élégante.
Du cabaret de la mère Bringuebale sortait la troupe des Ponantaisqui,ce soir-là, faisaient cause commune avec leurs antagonistes ordinaires. Les vieux chiqueurs , les grognards, les classiques, armés de manches à balais, de biscaïens estropés et
de cailloux formidables, s'élancèrent sur les pas de leur digne matrone.
Des quartiers plus éloignés qui avoisinent la porte d'Italie descendait une phalange goudronnée de calfats, de perceurs, de forgerons et de gabiers du port. Aux premiers rangs se faisaient remarquer des femmes en guenilles portant des enfants et traînant après elles des gamins qui vo* ciféraient.
La clameur grandissait, la masse devenait plus compacte à chaque instant ; les loios^ maisons de jeu consacrées aux marins en vacance , se dégarnissaient à vue d'œil. De. toutes parts surgissaient de nouveaux bataillons. Par tous les carrefours, par toutes les ruelles débouchaient de véritables hordes qui hurlaient : — A bas Liart!
Les brasseries Zibelli et Delaury , lieux de réunion d'une société tort mélangée ,
vomirent sur la place une foule d'admirateurs des talents de Grichelitaine, le comique en renom à cette époque.
Ainsi cabarets, cafés-chantant, brasseries-spectacles, antres des basses rues , ateliers, bateaux, boutiques maritimes, devenaient déserts, et l'émeute se ruait vers la promenade aristocratique , le Champ-de- Bataille, dont le calme ordinaire fut toutà-coup troublé par des cris féroces.
Les magasins se fermèrent ; les bourgeois se barricadaient; la maison qu'habitait Liarl fut assiégée en règle, tandis qu'un charivari discord mettait la ville en émoi.
L'hôtesse du commandant le trouva pâle, effaré, ne sachant que faire, et croyant sa dernière heure venue. Elle le cacha dans une cheminée, pendant que les cailloux brisaient les gonds de la porte , et que les
matelots grimpaient à l'extérieur et entraient parles fenêtres..
Us visitèrent la maison delà cave au grenier.
Dix fois ils furent sur le point de découvrir Liart blotti au milieu de la suie et caché par une petite trappe.
L'hôtesse jurait que le capitaine de vaisseau n'était plus chez elle, la populace menaçait de mettre le feu, si on ne lui livrait Liart.
Enfin la force armée dissipa le rassemblement.
A minuit , quand l'ordre fut rétabli , le préfet maritime envoya chercher le commandant. Le résultat de la conférence fut que Liart partirait dès le lendemain , afin de rendre compte de sa conduite au ministre de la marine.
On faisait espérer à .Nestor que Merval
serait gracié; celte nouvelle, confirmée par le commandant Dubreuil, agit sur son moral et calma ses douleurs les plus poignantes. Les médecins , étonnés , reconnurent un mieux sensible ; mais' le mieux fut de courte durée, unévanouisement léthargique lui succéda, et dura plusieurs jours.
Toutes personnes qui allaient visiter Merval lui cachaient les derniers événements dont Ja Got^gone avait été le théâtre.
Suzanne avait l'énergie de dissimuler ses nouvelles alarmes. Urbain Lartigue , Paoletta , Cécile Fortanet étaient touchés et enthousiasmés par le grand courage que déployait maintenant la malheureuse fiancée.
On attendait des nouvelles de M. d'Héricourt.
Cependant Merval s'inquiétait, il s'étonnait du silence de Nestor , il ne pouvait
l'interpréter que par des suppositions aussi cruelles que la vérité ; il entendit ses gardiens qui parlaient de la présence de la frégate en rade de Toulon. Ses soupçons se convertirent en épouvantables craintes. — Il interrogea les soldats de garde au poste de l Amiral , apprit par eux qu'une révolte avait eu lieu, et voulut tout savoir.
Il les pressait encore de questions, lorsque Madec entra.
L'enseigne breton , qui avait dû adresser une demande par écrit au préfet maritime pour obtenir la permission de descendre à terre, arrivait directement de l'hôpital.
Madec ne savait pas mentir , il fut bien forcé de raconter à Merval et la révolte , et ce qui s'en était suivi.
Le ppsonnier écoutait avec stupeur , avec eli'roi. ♦
— Et maintenant, ajouta l'enseigne d'une voix pleine de tristesse, le second rapport du préfet maritime et le second rapport de Liart sont entre les mains du ministre.
Merval , muet de terreur , tant qu'il avait été question de Nestor , était resté pom' ainsi dire pétrifié; mais comprenant enfin le sens de la dernière phrase de Madec :
— Qu'importe !. . . s'écria-t-il vivement ; cela ne touche que moi seul î... mais ?Sestor ! iNestor!... Il est donc bien grièvement blessé!... sans quoi m'aurait-on caché .qu'il s'est noblement conduit, cette fois , comme toujours ?. . .
— On ne voulait pas vous faire désespérer de votre grâce !
— ÎNestor ! Nestor ! parlez-moi de Nestor ! Soyez fraifc, Madec , je vous en con-
jure s'il pouvait écrire, il m'aurait
écrit !.. . Ah ! mon Dieu !
Madec aurait pu prendre des détours, il aurait pu dire que Nestor tenait plus que personne à ce qu'on ne parlât de rien à son ami ; mais l'officier breton , nous l'avons répété bien des fois, était un homme taillé d'une seule pièce, qui allait droit au but, en toute occasion. IN'osant avouer l'état désespéré de Laviolais, il ne répondit point, et baissa les yeux.
— Vit-il au moins? demanda Merval, avec une anxiété croissante.
— Je sors de l'hôpital, il vivait encore ! répondit Madec.
D'après ce peu de mots, Adrien jugea que Nc'tor était complètement condamné; alors , il éclata en amères paroles. Lui , jusque-là si résigné, si calme, si ferme,
s'emportait contre la prison et devenait faible.
Nestor se mourait, et il n'était pas à son chevet !
Nestor allait périr, pour avoir défendu rinf;\me Liart !
Liart le despote, le tigre, l'hyène, avait survécu !
Et lui, Merval, ne pourrait venger Nestor sur l'exécrable Liart !
— Au moins, s'il nous avait été donné de périr ensemble, tous deux frappés par les rebelles ou fusillés tous deux !
Et Nestor se meurt ! Nestor se meurt !. . Nestor !. . . s'écriait Merval transporté d'une véhémente colère.
A d'alfreuses convulsions, succéda bientôt un abattement non moins déplorable.
Depuis le départ de M. d'Héricourt, chaque jour, vers midi , Urbain Lartigue et Suzanne sortaient lentement de leur demeure ; chaque jour, Cécile, Paolelta et la veuve Toinon les voyaient s'acheminer, graves et recueillis vers une barque qui les conduisait au ponton Amiral.
Alors, quand le vieux soldat, soutenant la vierge en deuil , traversait le quai brûlant et l'avant-port, bateliers et marins se découvraient sur leur passage.
Plus le temps avançait, plus cette visite quotidienne était navrante.
Suzanne avait bu le calice des douleurs jusqu'à la lie ; elle avait trouvé dans l'exemple de Cécile le courage d'en supporter raraertume... Elle allait revoir Merval encore une fois! pour la dernière ,
peut-être De sinistres pressentiments
l'agitaient.
Affaissée sur elle même, elle eut à peine la force de monter à bord de l* Amiral ; Urbain Lartigue l'aidait respectueusement...
Us pénétrèrent enfin dans la cellule du prisonnier.
Ils le trouvèrent fondant en larmes.
Us virent Madec près de lui.
L'enseigne breton, étendant le bras, dit simplement :
— Il sait que Nestor se meurt !
— Je le vois ! murmura Suzanne, Suzanne dont chaque instant augmentait les affreuses appréhensions. Elle aussi éclata en sanglots.
Sa dernière espérance l'abandonnait; M. d'Héricourt n'avait pas écrit ; la nouvelle de la révolte, au dire de tous, devait être fatale à son fiancé.
Et Liart était à Paris.
. K'fl fallait un exemple Jà Téquipage indiscipliné de la Gorgone ; à défaut des insaisissables conjurés , on sacrifierait celui qui avait servi de prétexte à la rébellion.
Suzanne pleurait sur Adrien.
Adrien pleurait sur Nestor.
C'était une scène dont il est impossible de rendre les poignantes émotions. Urbain Lartigue et Madec, tremblants de douleur, n'osaient séparer les infortunés fiancés, unis par leurs incomparables angoisses.
— Suzanne! mon Dieu!.... j'avais
compté sur lui î pour vous protéger,
après ma mort !... s'écriait Merval... Nestor!... mon vieux camarade! mon ami!., mon matelot !. . . mon frère !
— Adrien ! Adrien ! grâce pour Adrien ! murmurait la jeune fille éplorée, qu'Urbain Lartigue essayait en vain de calmer.
— Espérez, mes enfants, disait le vieux
Vf. 19
serviteur; monsieur Laviolais survivra , monsieur de Merval sera gracié...
— Pson , dit Adrien , Liart le maudit sait bien que non !... et il vit ! et ii se réjouit de notre détresse !...
Pour la première lois, un afl'reux désir de vengeance pénétrait dans le cœur du jeune officier, il accablait le commandant d'imprécations haineuses... Mais Suzanne s'était jetée à genoux, et priait en sanglottant, et disait : >^t««4 tho Mm,
— Non ! ne maudissez pas ainsi !.. Pardonnez à votre bourreau !...
Sa voix suppliante et pure eut le don d'apaiser la fureur nouvelle de Merval.
Ensuite le silence ne fut plus interrompu que par des gémissements étouffés.
Madec admirait Suzanne, il s'unissait de cœur à son ardente prière.
Adrien retrouva peu à peu son sanij-
froîd, et alors une idée subite traversa son esprit, il prit la main de l'enseigne breton. ■ité^ Ecoutez! écoutez, mon anai! lui ditil; au nom du ciel, rendez-moi ce dernier service : courez chez le préfet, suppliez-le
de me permettre d'aller à l'hôpital!
qu'il m'y fasse conduire sous escorte , s'il ne veut plus s'en fier à la parole d'un condamné à mort!... Allez, Madec, allez!...
que je revoie Nestor avant notre mort à tous deux !
Lessanglotsde la jeune fille redoublèrent:
— Pauvre Suzanne ! ajouta Merval avec une tendre pitié, je plains Nestor, je me
plaignais moi-même tout-à-^l'heure Et
vous!... et vous! vous si courageuse,
vous la plus à plaindre!... r.^
Cn éclair de reconnaissance brilla dans les veux de la fiancée, qui se releva et dit noblement à Madec :
— Allez, monsieur, allez ! Et puisse-t-il obtenir de revoir son ami!
Madec s'apprêtait à sortir; au moins Toulait-il faire ses efforts auprès de l'autorité maritime...
— On refusera peut-être, reprit Merval.
En ce cas, vous irez dire à Nestor que je lui donne rendez-vous au séjour des justes... Vous lui direz cela, mon ami... Et après, ne me laissez plus manquer de ses nouvelles.
— Vous en recevrez d'heure en heure , dit l'enseigne breton, qui monta sur le pont de la prison flottante.
Il allait descendre en canot pour se rendre à terre, quand tout-à-coup la sentinelle appela aux armes. La garde se mit en rangs aussitôt; puis le taaibour battit aux champs.
Une rumeur extraordinaire se faisait entendre dans r avant-port et sur les quais.
Ofificters ct*iiia(clol«.
La rumeur populaire allait croissant.
De tous les cabarets, de toutes les rues qui avoîsinent le quai débouchaient en foule des matelots, des ouvriers, des femmes qui poussaient des cris d'allégresse. La
mère Bringuebale et la veuve Toinon se faisaient remarquer au premier rang ; mademoiselle Zéphyrina avait déserté son comptoir; M. Buchard, sorti de sa boutitique, s'applaudissait dans son patois alsacien, de l'excellent emploi des économies de Schneider.
Le bruit courait que grâce entière était accordée à Merval.
Un jeune garçon, épuisé de fatigue, s'était arrêté à la porte de la veuve Toinon. Il arrivait de Paris à franc étrier, et avait dit tout d'une haleine ;
— M. d'Héricourt a obtenu la grâce ; elle sera ici demain ou après !
Ce jeune garçon était l'aîné des petitslils d'Urbain Lartigue.
Mais, de son côté, le préfet maritime avait reçu une dépêche télégraphique, et
s'embarquait dans son canot pour aller lui-même à bord de r Amiral.
Le peuple ajoutait que, jaloux de donner à l'officier gracié un témoignage de sa haute estime, il avait tenu à l'instruire de l'heureuse nouvelle qui s'était répandue dans la ville avec la rapidité d'une tramée de poudre. ^
L'amiral préfet allait en effet donner à Merval un témoignage de sa haute estime.
Il venait de sa personne lui apprendre que le pourvoi était définitivement rejeté.
Il venait l'exhorter à mourir en brave , comme il avait vécu ; il venait adoucir par de nobles paroles l'amertume de ses derniers moments. ' ^ *'^'
Le vice-amiral était sincèremeut aiffigé.
11 déclarait hautement à ses officiers qu'il avait mis tout en œuvre pour sauver le jeune lieutenant de vaisseau : il expri-
mait ses regrets avec une chaleureuse franchise.
Merval écouta d'un front serein ; il se montra sensible aux honorables sympathies du vieil ojEïicier de mer, du capitaine de vaisseau Dubreuil et des autres membres de la suite de l'amiral.
Madec avait étouffé un sourd gémissement et pressé dans sa main la main du condamné à mxxrt. 7
Suzanne, frappée au cœur, ne poussa pas un cri; elle tomba haletante sur la poitrine d'Urbain Lartigue, mais sa faiblesse fut de courte durée.
Elle se redressa soudain. U
Elle courut à Merval, par un mouvement plus puissant que la pudeur.
Elle l'étreignit dans ses bras , frémissante, désespérée.
L'amiral» son état-major , les gens de
garde, tous les spectateurs de cette douleur contemplaient Suzanne sans oser l'arracher à son fiancé.
Urbain Lartigue veillait sur elle.
Elle ne murmurait qu'un nom, qu'un seul nom.
Adrien eut l'énergie de soutenir le choc de cet amour passionné qui débordait.
D'une voix harmonieuse et tendre il disait à la vierge éplorée :
— Suzanne, mon amie, ayez courage, au nom du ciel !
Suzanne resta muette et le fixa d'un regard enllamiaé.
— Par pitié, Suzanne, reprit Merval
avec douceur, soyez forte! un autre se
meurt ! c'était mon frère et le vôtre.
La jeune fille comprit enfin :
— Je serai digne de vous, Adrien, ditelle par un ell'ort d'amour, allons î
Madec avait oblenu la dernière faveur qu'on pût accorder au condamné.
Merval remerciait le préfet qui lui permettait d'aller revoir Nestor, et le laissait libre, sur parole, pour deux heures.
Merval descendit avec le capitaine de vaisseau Dubreuil dans un canot où Suzanne, Urbain Lartigue et Madec prirent place à leur tour.
Le vice-amiral, en voyant Adrien s'éloigner, se tourna vers les officiers de sa suite et dit d'un ton douloureux :
— En vérité, messieurs, cet infortuné lieutenant de vaisseau était un homme de grand cœur !
Avant même que l'arrêt du conseil fût connu à Paris , les protecteurs et parents
induenb) de Merval, ceux du commandant Dubreuil , quelques grands personnages parmi lesquels figurait un jeune officier de marine des mieux posés à cette époque, s'étaient activement mis à l'œuvre pour obtenir la grâce en cas de condamnation. Leurs démarches furent tellement facilitées par les rapports et pétitions venus de Toulon, que M. d'Héricourt ne douta point du succès ; il sut dès son arrivée que les lettres de grâce seraient entérinées le soir même et partiraient le lendemain. 11 renvoya le petit-fds d'Urbain à Toulon , et alors, cédant enlin à la maladie et à la fatigue, il rentra chez lui où il se coucha pour ne plus se relever.
Il expira, en recommandant à sa femme d'unir Adrien à Suzanne ; madame d'Héricourt s'y engagea par une promesse solennelle.
Mais le récit de la révolte étant parvenu à l'amiral P. N. , fut entre ses mains une arme terrible.
Liart se présenta chez le ministre quelques heures après; il avait devancé les pièces officielles envoyées par le préfet maritime , et retardées à l'aide de mille ruses.
Les lettres do grâce ne furent pas signées.
Les amis de Merval combattirent pendant trois jours ; ils échouèrent.
Le ministre, résolu à punir Liart, sacrifia Merval.
Au moment où le messager de M. d'Héricourt arrivait à Toulon, le télégraphe donnait l'ordre d'exécuter le jeune officier dans les vingt-quatre heures.
Le peuple ignorait tout cela.
Lorsque le condamné mit pied à terre , chacun pensa naturellement qu'il était H-
bre et gracié ; des acclamations triomphales retentissaient sur son passage.
Merval, escorté par son ancien commandant de la Glorieuae, le brave Dubreuil, Merval, soutenu par Madec , allait revoir Nestor mourant. Le cœur brisé, les yeux pleins de larmes, il se dirigeait vers l'hôpital de la marine. La foule battait des mains et saluait le jeune officier. Merval retenait ses sanglots et cachait son visage.
Cécile était accourue joyeuse à la rencontre de Suzanne ; — Cécile apprit la vérité de la bouche d'iJrbain et se joignit au cortège.
Cependant, la mère Briguebale , M. Samuel Buchard et autres expliquaient aux gens qui les entouraient la tristesse d'Adrien , de Suzanne et de leurs amis , par l'état dose' néré de Nestor Laviolais. *
Ces explications, avidement recueillies , rapidement répétées, redoublaient l'enthousiasme, et l'on applaudissait jusqu'à la douleur du malheureux oflicier.
L'évanouissement léthargique de jNestor avait cessé depuis vingt-quatre heures , mais il avait eu ensuite un accès de fièvre chaude annoncé par un frisson glacial.
Quand on visita ses blessures, on reconnut que la pi us grave s'était enflammée. Le système veineux semblait compromis.
On craignait que le poumon fût incurablement atteint; la respiration s'embarrassait, les yeux se creusaient de plus en plus , les lèvres avaient pris une teinte violacée, enfin Ton redoutait soit une phlébite , soit un engorgement mortel des organes respiratoires.
Les avis des médecins étaient fort partagél?; les soulTrances physiques du bless<*
ayant toujours été compliquées de souffrances morales au moins aussi fortes, son état avait présenté des anomalies qui déconcertaient les plus habiles praticiens; les uns opinaient pour laisser agir la nature , d'autres proposaient des moyens héroïques , tous s'accordaient à reconnaître que .Nestor ne se relèverait que par miracle. Enfin l'humanité l'ayant emporté sur les intérêts de la science , on ne fit pas d'expériences aux dépens du malade, c'est-à-dire' que l'avis des premiers prévalut.
Mer val venait fermer les yeux de son ami , Merval ne devait point troubler la paix des derniers moments de Nestor. Fortanet recrut la pénible mission d'annoncer au mourant qu'Adrien, gracié , allait entrer dans la salle.
Au chevet du blessé était penchée une
de ces femmes saintes que la charité chrétienne revêt d'une splendide robe de beauté. La sœur Sainte-Marthe, dont les vertus sont connues de tous les habitants de Toulon , et dont les louanges ont été répétées sur tous les vaisseaux de la flotte , veillait à côté de Nestor et le soignait.
L'enseigne, affaissé sous le poids de souffrances plus vives, levait de temps en temps vers la céleste hospitalière des yeux ternes, où la douleur et la reconnaissance se reflétaient en teintes pâles comme la mort.
Et la sœur Sainte-Marthe redoublait de soins pieux ; — et tous les ofîiciers malades, rassemblés à l'extrémité de la vaste salle, admiraient cette religieuse austère, qui ne se bornait pas à panser les plaies du corps , car elle avait encore pour celles de l'âme des paroles miséricordieuses et divines.
La sœur Sainte-Marthe avait , été , dU sait-on , éprouvée par de longs et terribles malheurs ; on assurait qu'elle avait occupé dans le monde un rang distingué; toutefois nul ne savait exactement par quelles causes elle s'était dévouée à soigner les pauvres marins. — Seulement les douleurs des gens de mer étaient ses douleurs. — Voilà ce qu'on savait. On remarquait aussi que jamais elle ne fut plus vivement émue que par le récit des infortunes de Merval et de Nestor.
L'histoire de ces deux frères d'armes ressemblait peut-être à la sienne. — Mais la sœur Sainte-Marthe était-elle véritablement la fille unique de ce capitaine de vaisseau qui fut exécuté à Rochefort sur le bossoir de son navire?. .. Etait-elle la sœur de ces deux officiers qui fui ent massacrés
par l'équipage révolté de /a Pique rrpuy\. 20
— SIO —
b/icalne , en défendant leur commandant qu'ils sauvèrent?... — Avait-elle été fiancée à quelque marin mort tragiquement?... — On l'ignore. Elle garda toujours le silence sur les événements de sa jeunesse.
Ses traits sévères et mélancoliques inspiraient un sentiment de vénération. Le malheur ne l'avait rendue que plus charitable L'angélique créature déployait auprès de Nestor une sollicitude maternelle.
Lorsque Fortanet eut annoncé que Merval était libre, la sainte femme joignit les mains ; ses lèvres et son cœur disaient une prière d'actions de grâces.
Les traits amaigris de Nestor exprimèrent une incomparable joie.
Fortanet, le capitaine Durocher et même plusieurs officiers de santé qui se trouvaient alors anto!ir de son lit concm'ent un faible
— Mi —
espoir de guérison, tant le moral exerçait d'empire sur ce corps grêle et chétif; mais ils savaient malheureusement qu'on trompait le malade.
Adrien parut. Une noble tristesse rayonnait sur son front.
Nestor lui tendit sa main déjà moite d'une sueur froide et gluante.
Puis un baiser fraternel fut échangé par ces deux amis si longtemps réunis dans la vie et qui allaient être de même réunis par la mort.
Un religieux silence les entourait.
— Gracié! murmura Nestor. Mes vœux ont élé entendus, exaucés. ..
— Pauvre ami!... répondit Merval en tremblant.
— Pas de tristesse, matelot !.. .. ajouta Nestor; vois! je meurs content! Pourquoi me regarder ainsi?..
— Nestor! Nestor! mon frère!., disait Adrien d'une voix étouffée.
Il n'espérait plus; le mourant s'éteignait , en laissant errer sur lui un regard plein d'une joie navrante.
Des larmes roulaient dans tous les yeux.
Suzanne et Cécile priaient à genoux; Madec , debout à côté d'elles , priait aussi.
Un radieux sourire illumina les traits du mourant ; il fit signe à Suzanne d'approcher de lui.
Urbain Lartigue lui présenta la fille de M. d'Héricourt.
Nestor serra dans sa main glacée la main glacée de Suzanne.
- Merci ! dit-il au vétéran, qui pleurait audefr larmes.
Ensuite, levant ses regards vers le ciel , il remercia Dieu d'avoir accepté le sacrifice. . . et de l'avoir laissé vivre assez pour assurer le bonheur de son frère d'armes, car, posant la main de la jeune fille dans celle d'Adrien :
— Aimez-le comme je l'aimais, dit-il...
pour lui !.. . — Puiss'adressant à Merval: — Et qu'elle soit maintenant de plus ton ami !
Cécile s'était levée ; elle attira la sœur Sainte-Marthe à l'écart. La vénérable hospitalière n'avaitpoint compris la scènecruelle qui se passait sous ses yeux. Gomme Nestor, elle avait cru Merval gracié; à côté du lit du mort, elle venait de partager la joie du mourant. — Cécile lui dit tout, en lui montrant Suzanne.
La sœur Sainte-Marthe tressaillit, fit le signe de la croix et se mit à genoux.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle, doii
moi la force de panser celte blessure qui
fut la tuienne de soigner ce cœur qui
souffre ce que j'ai souffert. ..
Se relevant alors, la religieuse en pleurs dit à Cécile Fortanet :
— Votre a mie est ma fille !..
Après un long silence, Nestor Laviolais ajouta d'une voix éteinte :
— Je meurs... heureux!.. Mon âme...
est en vous!...
Il laissait dans le vague une foule d'idées; mais Adrien, qui les avait eues si peu de temps auparavant , les lisait dans son cœur.
jNestor souriait encore.
Adrien et Suzanne avaient le courage de lui rendre son magnanime sourire.
]\ les contemplait avec une sublime ex- . ion ; puis il ajouta lentemeiil :
— Je meurs en rendant grâces à Liart qui t'a fais gracier, matelot!.. Pardonnezlui ma mort... Pas de haine ! pas de vengeance!... Amour pour Suzanne! Adieu!
Suzanne venait de s'épuiser dans ce sourire donné à jNestor ; mais elle avait accompli le désir sacré de son époux.
Elle serra convulsivement la main de Merval , et , muette d'horreur, elle le vit calme, résigné, superbe de sang-froid.
L'enfant timide redevint fière ; — elle s'agenouilla; elle priait au pied du lit. Sœur Sainte - Marthe s'était rapprochée d'elle.
Merval tenait dans son autre main la main de Nestor; ses regards ne quittaient plus le front pale de son ami.
C'était un silence solennel, un suprèi et grandiose adieu. .... »
Les spectateurs saisis de respect s'étaient reculés. • <•"•• •«■•-«••••«
Au dehors le peuple vociférait. Les clameurs triomphales s'étaient converties en cris de rage. La population maritime, hommes, femmes, enfants s'attroupait.
Par les ordres de l'autorité supérieure , une force armée considérable entourait l'hôpital et devait servir d'escorte à l'officier condamné à mort.
Tout-à-coup le chef d'état-major du préfet fendit la foule.
Il apportait la grâce de Merval.
Le peuple étonné se tut ; n'osant plus espérer, ne sachant que croire.
, Le préfet maritime s'était hâté de deman-
''■ ^er par le télégraphe un dernier sursis ; il
n it instamment le ministre d'attendre
les dernières dépêches de Toulon qu'on devait recevoir à Paris dans le cours de la journée.
Ces dépêches arrivèrent au même instant que la communication télégraphique; elles exposaient en termes très-concluants la nécessité d'étouffer l'affaire de la révolte, d'éloigner La Gorgone du port et de licencier l'équipage. Elles faisaient valoir l'urgence de la grâce de Merval comme une conséquence même de ces mesures.
Les arguments du préfet, les dernières démarches de l'amiral Saint-A.. , celles du contre-amiral B... que l'on a vu commandant de la marine à Alger, celles du gouverneur-général et de madame la gouvernante qui se rencontra cette fois sur le même terrain que madame d'IIéricourt, triomphèrent enfin de la résistance du : inistre et du crédit du vieu;t P. >.
P. ^. croyait Merval exécuté , et Liait osait s'inscrire chez madame d'Uéricourt. Merval était sauvé !
On le lui dit Mais Nestor se mourait.
Quand la nouvelle de sa grâce lui fut communiquée à voix basse par le chef d'état-major, des larmes jaillirent de ses yeux.
— Pauvre ami, s'écria-t-il avec angoisses , je vivrai donc et tu meurs î
IVestor n'avait plus de voix. — Compritil ce qui s'était passé?
•Ses yeux ternes essayaient encore de consoler Merval.
Le jeune lieutenant murmurait alors ;
— Ah! plût à Dieu qu'il fût sain et sauf, et que...
M,''val n'acheva pas d'exprimer souma-
— âi9 —
gnanime regret, car ses regards rencontrèrent ceux de Suzanne.
Suzanne poussant un grand cri, tomba dans les bras de la sœur Sainte-Marthe.
Quelques minutes après Nestor perdit entièrement connaissance , et souriant toujours au bonheur de son fidèle matelot, il rendit son âme à Dieu.
FIN DE LA QLATRUiME PARTIE.